LA MOMIE. LE DOUBLE
cadavres pouvaient braver les siècles. Entre ces diverses méthodes, il n’y a eu ni hiatus chronologique, ni hiatus logique ; issues du même désir de prévenir la corruption, elles concouraient au même but’. On doit noter toutefois que, après la découverte de chaque perfectionnement, le procédé antérieur pour « munir le défunt de » ses formes » paraissait incomplet et devenait une abomination comme l'abandon primitif. Seulement, une question non résolue se pose : ces progrès sont-ils dûs à l’évolution des idées d’une seule race ou aux apports successifs de plusieurs ?
Ce qui est sûr, c’est qu'à travers tous les âges historiques de l'empire égyptien et presque jusqu’au temps de la conquête arabe, on s’est fait momifier. Sans doute les procédés ont changé bien des fois ; la mode qui soumet tout à son empire ne pouvait y laisser échapper le soin de la suprême toilette et des derniers par- .fums. Le sens même de la momification à disparu : l’idée d’immortalité s’est détachée du corps pour suivre l’âme seule. Mais l'usage se perpétuait, alors que la croyance primitive s’était évanouie. La vanité contribuait à l’entretenir : on ne voulait pas encourir la réputation de lésiner pour les obsèques de ses proches. Au reste, il devait arriver souvent que l’on avait perdu de vue le but et le sens des rites, l’on avait cessé de croire, non tout à fait de craindre ou d'espérer ; et l’on voulait épargner aux êtres qu’on avait aimés un malheur qui ne semblait pas redoutable, mais dont menaçaient d'anciens préjugés où pouvait subsister quelque vérité quoiqu’on les estimât erronés.'
À côté du corps accroupi, décharné ou momifié, et distincte de lui, quelque autre partie du défunt n’a pas cessé de vivre dans la tombe. La pensée des morts qui se représente à notre esprit pendant le jour. leur image qui nous apparaît la nuit, leur voix qui nous interpelle dans les songes, ne seraient-ils que jeux du souvenir? Non, répondaient les Égyptiens, même primitifs : l’âme subsiste près du corps enseveli. Mais la notion qu'ils conçurent d’abord de l’âme, et de son immortalité, restait, à vrai dire, fort
1 J. Baicrer, Op. cit. Cf. Capanr, Pourquoi les Egyptiens faisaient des momies, 1900 ; Navicce, Religion, p. 50 ; Viney, Religion, p. 257.
grossière. C'était le double, le ka!, c’est-à-dire une reproduction exacte du corps, comme lui matérielle et sensible, confondue avec lui pendant la vie, à peine dégagée par la mort. On lui prétait, avant tout, le sentiment que son corps inspirait directement aux vivants, l’horreur de la corruption? et des vers*. Subsidiairement, on supposait chez l’habitant de la tombe quelques autres sentiments éprouvés par les vivants au cours de la vie réelle et qu'ils s’imaginent devoir un jour éprouver quand ils occuperont la même place: horreur de l’immobilité *, horreur des ténèbres ? et du silence, horreur de la faim et de la soiff ou, qui pire serait, d’une nourriture infecte formée d’excréments et d’urine”. Les rites funéraires le garantissaient contre tous ces objets d'horreur et lui assuraient la satisfaction de ses désirs.
La conservation du corps passait pour une condition essentielle du bonheur futur pour le double qui cohabite avec lui 8. Sila corruption endommageait ses membres, le défunt ne pourrait plus s’en servir jamais. Si au contraire, le corps du défunt reste en bon état, s’il « es arrivé momifié comme il convient », s'il a été préalablement « purifié par l'eau et le natron° », si tous les rites ont été observés, alors rien ne sera refusé au double. D’ailleurs, s’il éprouve tous les appétits qu'éprouvait le corps vivant et
1 Nesror L’Hôre, Lettres, P. 5-7 (B. Eg., I, 47) ; MAsrero, Une formule des stèles, 1878 (B. Eg., TX, 1-34) ; L'histoire des âmes, 1879 (28., 35-52) ; Le double et les statues, 1879 (20, 77-91); Rapport sur les fouilles, 1883 (26., 152-167) ; Ægyptian Souls, 1888 (Jb., 388-406) : LePaGe-ReNour, 7r. S.B.A, VI, 494-508 : Æibbert Lectures, p. 147-149.
? CF. Téti, L. 347-354 (R. Tr., V. 55); Pépi Ier, L. 689 (2. Tr., VIII, 4109); Pépi II, 1. 960 (R. Tr., XII, 185 etc. Livre des Morts, ch. XIV, XLV, LXXI, CLXIN, titres, et surtout le Ch. cuv(J. B., À. Tr): XXII, 184-485.
$ Livre des Morts, ch. cuxv: L. 7 et 41 : GLxt, titre; CLxIV, 16 ; — Sarcophage d’un bélier de Mendès (MarterTE, M. D., pl. 46, p. 14; Masrero, Guide, p. 379).
{ «& Ounas c’est Osiris en mouvement et qui a horreur de la terre, aussi n’entre-t-il » pas en Gab, son âme rompt à jamais son sommeil en sa demeure qui est sur terre. » Ounas, 1. 447-448, Tétj, l. 256 et 259 (2. Tr., IN, 51; V, 33). — « Zl abomine le soleil, il » haît l’immobilité ». Pépi Ier, 1. 689 (R. Tr, VIII, 109).
5 Ounas, 1. 459 (R. Tr., IV, 51). Livre des Morts, IX, 3.
‘a C'est l’abomination d'Ounas que la farm, et il ne l'a point mangée : c’est son » abomination que la soif et il ne l'a point bue. » Ounas, 1. 495-496; Téti, L 74-75. Cf. 62-65 (R. Tr., II, 499 : V, 10-12, etc.)
7 Ounas, 1. 189-190 ; Téti, L. 68-69 (R. Tr., III, 498, V, 11), etc. Stèle de Néhi, XIIIe d. (Marrerre, Cat. d’Abydos,). — Hatchopsou à Déir-el-Bahari (Dümicaen, A. Z., 1, pl. 36-37). — Livre des Morts, ch. vi et Lun.
$ © {1 achemine le double d'Ounas à son Corps vers la grande demeure. » Ounas I. 482, cf. 483 (R. Tr., IV, 56).
? Livre des Morts, ch. 1x et ch. xxir 3 bis et passim.