LE DOUBLE DANS LA TOMBE
souffre des mêmes privations, il est plus facile à satisfaire. C'est lui qui profite des provisions que l’on enferme dans la tombe, des mets que l’on dépose sur la table d'offrandes! et des libations dont on l’arrose aux jours anniversaires?. Mais il se contente encore à moins de frais: il n’a besoin que d’une représentation des choses: car tousles objets, comme l’homme, ont leur double * ; à des ombres d'hommes, il suffit d’ombres de tables et de pains, d’ombres de viandes et de liqueurs. De là toutes ces peintures murales qui décorent, pour le mort seul, une tombe fermée à jamais”; de là ces scènes de la vie familière, si curieuses pour nous, qui ornent les appartements funéraires, ceux de l’Ancien Empire particulièrement, pour que le mort y trouve toutes ses habitudes : de là encore ce riche mobilier figuré, ces abondantes provisions fictives, succédant ou s’ajoutant aux provisions et au mobilier réels, ces serviteurs de bois ou de terre cuite émaillée, ces victuailles de pierre et de bois peint, ces interminables listes d’offrandes$, énumérant les pains et gâteaux divers, les morceaux de toute espèce d'animaux, bœufs, chèvres, oies, etc., les vases de lait, de vin, de bières de toutes sortes, les fruits, les vêtements, les parfums de toute provenance, les huiles, onguents, encens, dont le défunt désire être pourvu, enfin, selon une formule fréquente, « {outes les choses bonnes et pures dont vil un dieu,
1 La présentation de la table hofpou et des offrandes pir khréou, avec le sacrifice sanglant ou commémoratif, forme l'office des morts tel qu’il se pratique jusqu'à la fin. Voir Masreno, Le Rituel du sacrifice funéraire, 4887 ; La table d’'offrandes 1897, LEFÉBURE, La vertu du sacrifice funéraire, 1906; WIEDEMANN, Archiv für Religion, NIL, 485.
2 Tableau des dates de cérémonies dans MARIETTE, Tombes de l'ancien empire, p. 17.
3 Chez bien des peuples, pour que le mort jouisse des offrandes, il faut qu’elles soient mortes comme lui : c’est pourquoi on brise les vases, par exemple, et pourquoi on brûle des esclaves avec le maître. On trouve des traces de cette précaution : objets brisés, arc et bâton rompus ou entaillés (Tombe de Montouhikhopchouf, XIXe de MMNC NS p. 446, fig. 5 et p. 449). Aux Pyramides, il est question de frapper le mort lui-même.
4 Cf. Masrero, Guide, p. 206-207.
5 On a interprété diversement ces scènes agricoles, domestiques, cynégétiques, administratives, etc. Sont-ce des scènes de la vie présente, destinées à réjouir l'œil? Est-ce la vie passée, racontée en images : le propriétaire cultivant son domaine, le ministre recevant les tributs, etc., équivalant au lanam fecit des tombes romaines ? Est-ce la vie future avec les Champs-Aalou ? Sont-ce les préparatifs du sacrifice, les moissons et les bestiaux destinés au repas funéraire ? L'explication la plus compréhensive y voit de la magie sympathique, évoquant le semblable par le semblable et la vie terrestre pour une réédition fidèle ou embellie dans l’autre monde. (Cf. Masrero, /bid).
& L'un des menus les plus détaillés est celui de Pépi IE qui comprend 4 services ou 4 repas : 257-529 (A. Tr. XII, 82-92).
» que donne le ciel, que produit la terre, qu’apporte le Nil de » sa retraile cachée »!.
Mais comment jouir de tous ces biens? Il faut recourir à certaines pratiques, cérémonies et paroles, dont lorigine est un résumé commémoratif de la momification ?, mais dont les effets s’étendent plus loin grâce à leur pouvoir magique. Certaines simagrées faites sur le corps, certaines formules prononcées par les vivants, et que fait connaître le Livre de l'ouverture de la bouche, accompliront ces miracles pour les morts. Moyennant cela, le défunt recouvrera l’usage de ses membres“ et de ses sens ; il « se recommencera parmi les mänes. » Il verra, entendra, parlera, se tiendra debout, s’assoiera comme les vivants ou les dieux mêmes Ÿ. Il marchera sur ses jambes, et courra plus vite que les lévriers ou que la lumière. Il mangera par sa bouche, mâchera par sa mâchoire? et pourra prendre tous les aliments qui lui sont offerts sur la table d’offrandes et que détaille le Rituel du sacrifice funéraire. Les morts sont des « voraces »°. Cependant tous ses appétits seront satisfaits, ceux de l'estomac et les autres; il savourera toutes sortes de parfums; il se réjouira de la vue et de l’odeur des fleurs de saison !; il humera la brise fraîche du nord, il jouira de toutes les femmes qu’il convoitera!!. Le principal demeurera toujours le repas funéraire, centre du culte des morts.
Tout cela lui sera permis même hors de la tombe. En effet, une des facultés les plus précieuses que lui confèrent les rites, c’est de
1 Stèle d'Horména, Florence n° 2549 (Preaz, À. Tr., II, 1e ete., etc. 2? Cf. J. Bauzzer, Momification (R. Tr., XXII, 186- 196).
$ Cf. supra, ch. nu, p. 22, n. 9, et Livre des Morts, ch. xxr-xxu.
4 « Son cœur est replacé dans son sein. Ses membres sont de fer et son dme est dedans ». Sarcophage de la reine Ankhnas (Snarre, Æg. Jns., I, pl, 59, L. 35; Cnapas, Et., 54). Cf. « Le os de Pépi sont de fer » (Pépi IL, L. 957 : 2. Tr., XII, 184).
5 Cf. Livre des Morts, ch. 11.
6 Zbid., ch. xxrv.
7 Jbid.. ch. x et passim.
RICE SuprTERchL M p 122 m8.
TE 11,1. 626 (2. Tr. XIT, 139). — « Nofirkari mange plus que tu ne donnes » (Ibid. . 618, p. 138).
Sur le goût des Egyptiens pour les fleurs : MasPero, Guide p. 332-335. — Sur les offrandes de fleurs: Livre des Morts, ch. oxxiv, l. 4: Stèle de Nakht-Khem (Louvre C 55); Procynème d’Ankh-Khonsou (L. D., IN, 3 ; Leprain, Stèle du collier, p. 10): Pap. de Sar-Amon (LepraIN, À. Tr., I, 94).
1 Ounas, 1. 181-183, 627-629 (R. Tr. III, 497, IV, 76); — Livre des Morts, oxxxvnr, 14.