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LE MA-KHROOU 139

le mot md-khrôou s’appliquait à tout défunt et a fini par perdre à peu près tout sens comme notre mot « feu un tel ». Entre temps, il a pris des nuances diverses, signifiant : « puissant, vainqueur par la parole », si l’on considérait les effets du pouvoir qu'il supposait, ou, plus tard, «justifié », quand le bonheur du mort dépendit non seulement des rites accomplis autour de son cadavre, mais de la pureté de sa vie. Du moins les modernes ont cru distinguer toutes ces significations de l'expression et il est possible qu’elle les ait revêtues successivement !.

Qu’y a-t-il de moral dans cette conception de la destinée future ? Rien encore. L'avenir des morts dépend uniquement desrites matériels de l’ensevelissement et de formules. En fait de vertus, on commence seulement à connaître la vertu magique des incantations ?. Pourtant il se cache déjà là des germes qui en se développant permettront à la morale d'intervenir. Ce sont d’abord les relations de l’homme avec la divinité au seuil de cette vie ultérieure, qui, par l'intermédiaire de la piété, finiront par introduire la justice. D’autre part, c’est le souci de préserver le corps de toute souillure et de toute corruption, qui plus tard s’étendra aussi à Pâme.

Aussitôt enfermé dans la tombe, le défunt entre en rapport avec les dieux. Rien d’étonnant, car il devient dieu lui-même. Les an-

demande à entrer et sortir « avec la voix qui évoque lesdons d’offrandes » (Stèle de Turin n° 404 : Masrero, À. Tr., IV, 129).

1 « Ami du vrai, justifié » (CæampozzioN, Précis, 2 éd., p. 48, n° 450 ; Roucé, Ahmès, p.37; Bircu, Annals of Thotmes III, p.6 ; Patère, p. T1); — « justificateur » (Maspero, Inscr. dédic. d’Abydos, p. 6) ; — « véridique « (CHampozuion, Grammaire, p.128 ; Devé- RA, À. Tr, I, 40); — « persuasif » (DevériA, 46.) : — « vainqueur » (BruGscu, Æ. Z., 1872, 129) : — « vrai de parole, vivificateur » (Grépaur, Hymne à Anmon-Râ, p. 411-190 ; Prenrer, Lec., Il, 98-102) ; — « dominateur » (Navice, Litanie du Soleil, p. 75); — «triomphant par la parole » (Srern, Æ. Z., 4877, 121-424); — « véridique, infaillible de parole » (Lerésure-Gureysse, Pap. de Soutimés, p. 14-15) ; — « triomphant, dont la parole est loi » (Lepace-Renour, Hibbert-Lectures, 1879, 186) ; — « juste de voix » (Maspero, B. Eg., 1, 103-414) ; — « réalisant par la voix » (Viney, Rekhmarà, #.M.C., V, 101 et 149 ; Religion, 84-85, etc.; AMÉLINEAU, Lev. hist. rel., 1891: Tombeau égyp.. p. 15-19) ; — « créateur par la voix » (Moner, Æituel du culte, p. 163-165).

2 Sur l'importance et le pouvoir attribués aux écrits magiques, au temps des Pyramides, voir : Ounas, 1. 397-398 ; Pépi Jer, 1. 9, 24, 160 ; Pépi IL, 1. 658 (2. Tr., IV, HO SANE 160, 161, 181 ; XII, 143). « Quand les hommes reçoivent leur sépulture avec ses milliers » de pains, ses milliers de vases de bière, sur la table de Khontamenti, la chair est » misérable qui n'a pas d’écrit : l'écrit d'Ounas est scellé du grand sceau. » Ounas, 1582-5585 (2. Tr, IV, 71).

cêtres sont tous des dieux ! et les dieux ne sont peut-être que des ancêtres? ; du moins les cultes que l’on adresse aux uns et aux autres, ne diffèrent point sensiblement#. Comment acquérir les avantages dont jouissent ancêtres et dieux ? Comment se ménager un bon accueil parmi eux? En faisant comme eux, se dit-on; mêmes moyens, même succès. L’imitation et la tradition agiront toujours parmi les ressorts les plus efficaces de la morale égyptienne. On se momifia à l'instar des ancêtres et d’Osiris, sans se demander, comme les critiques d'aujourd'hui, si les ancêtres avaient réellement imité Osiris, ou si Osiris n’était que l’apothéose de coutumes ancestrales, longues et anonymes. Aux préparations matérielles on joignit des formules magiques, qu'on supposait aussi renouvelées de celles d'Hor et d’Isis pour Osiris, premier des dieux morts et doyen des dieux de la mort. L’imitation ne s’arrétait pas à mi-chemin : les formules visaient à l'identification du défunt et des dieux. | Forcément l’idée qu’on se faisait de cette opération surnaturelle devait varier avec la notion de la divinité même. D’abord les dieux ne diffèrent point en nature des esprits des morts ; aussi on les craint sans les respecter : le procédé dont on use envers eux, en faveur des morts, constitue une sorte de supercherie ou d’usurpation du nom et des attributs du fétiche ou du génie invisible, en même temps qu'une sommation qu'on lui adresse et une contrainte qu'on lui impose‘. De ce que le mort est à la place d’Osiris, C'est-à-dire dans le cercueil comme lui, on prend le droit de

‘Les Grecs et Italiotes’ primitifs‘llaissèrent la même tradidion : Cicéron dit « Vos ancêtres ont voulu que les hommes qui avaient quitté cette vie fussent comptés au nombre des dieux » (De Legibus, I, 22). « Le méchänt devenait un dieu tout autant que l’homme de bien : seulement il gardait dans cette seconde existence tous les mauvais penchants qu'il avait eus dans la première » (Sanr AuGusriN, Cité de Dieu, VIII, 26 : IX, 15: ap. Fusrez ne CouLances, Cité antique., p. 16).

? Exposée par Morer (Æituel, p. 225), l’idée a été acceptée, au moins pour les rois, par AMÉLINEAU (Culte des rois préhistoriques, p. 31-44 : Prolégomènes, p. 52, 317-319, etc.) et sollicite Virey (Religion, 4, 14-16, 53, etc.).

* Remarque de Maspero (Le rituel : B. Eg. 1, 323), amplifiée par Morer, (Rituel, L. c.), adoptée même par G. Foucarr (Méthode comparative, p. 98), qui repousse la théorie précédente.

4 Cette conception se retrouve jusque dans les pratiques magiques de basse époque CÉ. CHaBas, Le pap. magique Harris, 1860 : Pap. de Leyde (B. Eq., X, 135-136) ; MASPERo, Tabellæ devotionis d'Hadruméte, 1890 (B. Eg., 11, 297-311)

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SUBSTITUTION OSIRIENNE 14

dire qu'il est Osiris, que les parentés et les alliances d’Osiris sont siennes, que les privilèges d’Osiris lui appartiennent !, que les autres dieux doivent le traiter comme Osiris ou lui obéir comme au dieu ?. Ounas, arrivant dans l’autre monde, bouscule les dieux, ses égaux, s’asseoit sur le trône des uns, pourchasse les autres. Dans les anciennes stèles, le mort assis reçoit les offrandes de sa famille ; les dieux en prennent leur part en tant qu'identiques aux morts. Plus tard le mort debout présente l’offrande à un dieu pour que celui-ci l’'admette à sa table. Alors on croit que la toute-puissance et la vie appartiennent aux dieux seuls : on les invoque, on les supplie d’en déléguer une portion au défunt. Les dieux ont créé l’univers, ont donné la réalité et la vie au monde, en commumiquant à la matière une partie de leurs propriétés, de leur essence même. Qu'ils daignent continuer leur œuvre en faveur du défunt, émettre de leur âme un double qui, en se logeant dans la personne du défunt, lui communiquera la vie et la puissance du Dieu, l'être même de Dieu! qu'Osiris consente à identifier le défunt à lui-même ! aussitôt le défunt sera dieu ; il se nommera Osiris, au même titre qu'une statue divine dans un temple; il aura les mêmes pouvoirs que le dieu; comme lui surtout, il possédera cetté connaissance des formules et des intonations justes qui réalise ce qu'il dit. Mais tant de morts procèdent semblablement qu'ils ne deviendront plus Osiris, mais des Osiris *, ou même des suivants d’Osiris. Enfin, ce consentement du dieu, soit à l’usurpation de sa personnalité, soit à l’infusion d’un double de lui, soit à admission dans sa suite, on se persuadera qu'Osiris ne l’accorde qu'à bon escient et que si le défunt a justifié de l’innocence de sa vie.

1 « Toum ! c'est ton fils, cet Osiris immobile, s’il vit, Ounas vit. » Ainsi de suite à tous les dieux, et pour conclure, à Osiris même : « Ton corps est le corps de cet Ounas ; » ta chair est la chair de cet Ounas; tes os sont les os de cet Ounas. Tel tu es, tel est » cet Ounas; tel est cet Ounas, tel lu es.» (Ounas, L. 240-168 : R. Tr., IIT, 209-214). — Comparer par exemple l’adjuration au crocodile : « Ve sois pas contre moi ! je suis Amon, » je suis Anhouri. Ne te redresse pas ! je suis Montou, etc.» (Pap. mag. Harris, vin, 5; CHagas, Mél., III, 33).

2 « Lorsque Rä voit ce défunt en personne, il le considère à l’égal de l'Ennéade des » dieux, maître de la crainte et de la terreur dans le cœur des hommes, des dieux, des » mûnes et des morts. » (Livre des Morts, CXXX, 28-29).

8 « Tu pénètres dans le Douaou ; tu le réunis à ceux qui sont devenus des Osiris. » (Rituel démot. de la Bibl. Nat., n° 26, p.14, 1. 45; Pierrer, 2. Tr., L, 43).

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Or cette dernière idée est contenue en germe, elle aussi, dans la loi de la momification. C’est le souci de la purification des corps, pour combattre la corruption matérielle de ses agents, qui a engendré l’idée de la pureté de l'âme, préservée de la corruption du cœur. |

Dans les Pyramides, les textes font de fréquentes allusions à la pureté du défunt et à des purifications. Mais il s’agit toujours de pureté matérielle obtenue par des moyens matériels. C'est le corps et tous ses membres qui sont purs ?. Cette pureté résulte de lavages, d’ablutions ou d'immersion, d’encensement, d’embaumement, ou de bains de saumure *. Les effets attribués à ces purificalions consistent à mettre le corps à l'abri de la putréfaction, ou à rendre aux membres leur souplesse et leur jeu. Celles que comprend le Æituel du repas funéraire n'ont d’ailleurs point cette efficacité par elles-mêmes: un jet d'eau par-dessus la momie, une présentation des grains d’encens ou de natron, n'opèrent rien; mais ce sont cérémonies représentatives des lavages, bains, onctions, injections et insertions de la momification, tout aussi bien que les bains soi-disant pris dans des lacs mythiques ; aucune indication du contexte ne les relève jamais comme des symboles d'opérations spirituelles. Au Zivre des Morts, les mêmes préoccupations persistent, mais d’autres idées s'expriment parallèlement :

1 Cf. J. Baizer, Momification, p. 17-37 (R. Tr., XXII, 186-196.)

2 « Tu es purifié de nitre ; ta tête est purifiée de nitre, tes os sont purifiés d’eau » (Ounas, 1. 24 : R. Tr., III, 183) « Pépi s’est purifié avec Ra dans le lac d’'Ialou ; Hor a » lavé ta chair, 6 Pépi, Thot a lavé tes pieds. » (Pépi Ier, 1. 234 et 464-5 : R. Tr, VII, 147 et 470.) « Tes deux mains sont lavées. » (Pépi Ier, I. 66: Pépi II, L. 970 : À. Tr., V 467 ; XII, 487) — Cf. Livre des Morts : « Est purifié le cadavre de N. sur terre, purifiées » ses chairs » (ch. czxr, tableau : Prerrer, p. 550). Le ch. cxxv énumère les parties purifiées : cœur, devant, dos, intérieur (1. 44-45). Le livre des respirations, qui répète ce passage, donne cette variante : « Ton intérieur est tout myrrhe et tout natron » (DE Horrack, B. Eg., XNII, 115 ; Masrero, B. Eq., II, 479).

8 « Pépi s’est lavé dans les lacs des Gens du Douait; il s’ j » Chacals» (1. 244-5: KR. Tr., VII, 148, supra, p. 137, n. 8). FRERES

4 « Tu te laves dans le Lac du Chacal : tu te parfumes d'encens dans le Lac du Doudit ; «tu te purifies sur tes fleurs dans le Champ d'Aalou » (Pépi I, 1. 1146-1149 ; 2. Tr. XIV, 132). « L'Osiris se purifie le jour de sa renaissance dans le grand nid du, Grand » c'est-à-dire le bassin de natron avec le bassin de nitre.» (Livre des Morts, xvu 16-17, cf. 78 et 81.) — Autres bassins de purification : Zbid., Lxxxvr, 5 (NAviLze, Æ Z 1882 187), XCVII, 3: CXXV, 44-45 ; CXXXI, 7. NÉE 1 k

5 Supra, p. 134 et suivantes.

6 Supra, p.136.

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