VOYAGES, PÉRILS, SORTILÈGES
Avouons-le : ce n’est pas la logique du philosophe qui les concevra. Cependant une certaine logique présidera à de telles descriptions, poussant à des conséquences invérifiables un principe une fois admis, ou une simple métaphore une fois acceptée ; ce sera la logique du rêve ou des contes de fées. Souvent les Égyptiens, comme tous les peuples enfants, s’en contentèrent : ils n’eussent point ri de « l'envie qu'a ce fauteuil de vous embrasser ». Aussi voit-on s’allonger presque sans fin la série des enchantements. C’est d’abord la barque, dans laquelle on entreprend le voyage, semblable à la barque des funérailles avec laquelle on a passé le fleuve et gagné son hypogée!. Seulement la barque enchantée de l’autre monde ne vous portera point si vous ne récitez son nom et celui de toutes ses parties?. Puis ce sont des étangs d’eau profonde à franchir, ou même des lacs de feu? à traverser sans y choir, distincts bien entendu des bassins où dieux et défunts se purifiaient. Ensuite, quand on a pu aborder à « l'entrée de la val- » lée mystérieuse dont on ne connaissait pas l'entrée * », on se heurte à une série d’enceintes et de portes à franchir. Dans les mastabas on voit la porte en pierre qui sépare les morts des vivants ; des pylones annonçaient l’entrée des temples ou chapelles où s’arrètait le cortège funéraire : naturellement le domaine d’Osiris était fermé 5; avec le temps on en multiplia les défenses. Il faut passer sous 21 pylones 5 qui parlent et exigent qu’on leur dise leur nom et celui de leur gardien, qu’on leur montre un vêtement, un par-
1 Les stèles thébaïnes font souvent allusion à cette navigation funèbre : Stèles d’Harmihit (MarærTe, #. D., pl. 30, p. 11) ; de Simontouousir (J. B., À. Tr. XXVI,20-22), etc. Pour la « navigation vers les Champs Hotepou », une des plus anciennes figurations est celle de Merhâti (L. D., Il, 22 b). Les pyramides sont pleines d’allusions aux navigations d’outre-monde : Ounas, l. 474-475, 483 (R. Tr., IV, 55-56) ; Pépi Ier, 1. 163, 170-172 tre V, 182, 189-190), etc. On peut comparer les souhaits du paysan à son juge (Maspero, Contes, 45-46).
2 Livre des Morts, ch. xcix.
8 Cf. Infra, p. 168, n. et 169.
4 Livre des Morts, ch. cxLvrnii.
5 « O chemin de ce Pépi vers les portes fortifiées, rends-lui témoignage. » (Pépi Ier, 1. 185: BR. Tr., V, 192). — Sur le gardien des portes (Pépi ler, I. 276-277, 360 : R. Tr, NET 451-158).
6 Le livre des Portes, au tombeau de Séti Ier, réduit ce nombre à 12, correspondant aux 12 régions auxquelles le Livre de l'Amdouait réduit les 14 régions infernales, pour correspondre aux 42 heures de nuit (Lerépure, Hypogées royaux, 1, 1886 : MMA CRETE Maspero, B. Eq.. Il, 163-166).
fum et un sceptre, d’étoffes, d’essences et de bois variés !. Il faut traverser 14 régions du domaine d’Osiris, où l’on risque d’être consumé par la flamme ou dévoré par des serpents et des monstres ?. Il faut encore se faire agréer par les portiers, gardiens et chefs des 7 salles du palais d’Osiris, dont le Livre des Morts lui révèle les noms. Enfin. à la porte même de la Grande Salle, il reste un dernier interrogatoire à subir“. Chemin faisant, il y a des ennemis à éviter ou à combattre. Parmi ceux que l’on rencontre, il en est de tout semblables à ceux que rencontrerait le voyageur terrestre : serpents, scorpions, crocodiles, tortue même (pauvre bête!) A moins que des proportions gigantesques n’en fassent des monstres extraordinaires contre lesquels il faille recourir à une aide spéciale des grands dieux, l’Égyptien ne s’en effraye guère. Dès l’origine, quand il se préoccupait seulement du cadavre, il s’est habitué à prévenir par des incantations, la morsure des vers, des reptiles ou des animaux carnassiers du désert : il continue à repousser par sortilèges les attaques des bêtes dangereuses ou plutôt celle des génies malfaisants qu’elles renferment. Les Pyramides sont pleines de formules contre les scorpions et les serpents5. Comme dans ce monde-ci, il est loisible de s’en servir dans l’autre, à moins de préférer des formules spéciales, comme celles des chapitres CVIIT et CXLIX du Zivre des Morts (4° demeure) contre les serpents de 30 ou 75 perches de long. Ce n’est qu'à force de victoires semblables et après toutes ces épreuves que l’on parvient jusqu'au dieu, qui vous accordera votre part d'héritage dans son domaine où vous serez traités comme des dieux.
Une fois admis dans la compagnie des dieux les défunts, émi-
1 Livre des Morts, ch. oxzv et cxLvr.
2 Jbid., ch. exxtx.
8 Zbid., ch. cxuiv.
4 Jbid., ch. cxxv, 47-64.
° CHapas, Aorus sur Les crocodiles ; PrerReT, même titre (Æ. Z., 1868, VI, 99-106, 135).
$ Pyramides: Ounas, 1 300-339, 532-566 (R. Tr., Ill, 219-224, et IV, 62-68), Téti, etc. Cf. Cuapas, Pap. magique Harris, 1860, p. 144 sqq. ; Mél. IV, 258-271.