PARADIS SOLAIRE
» qui est entre les cuisses de Nouït!. Le soir, sa disparition à l'Occident, après l’affaiblissement du crépuscule ressemble à la vieillesse et à la mort.
Un simple détail accessoire, un de ces accidents de langage qui parfois contiennent de grosses conséquences pour les idées et Les cosmogonies, complète l’assimilation. Une fois la métaphore lancée, elle fera son chemin : le peuple la crée, les savants la poussent à des conséquences inattendues. L'Égyptien compare le bleu du ciel, au bleu du Nil, et il dit « Les eaux du ciel », se figurant le firmament comme une immense vasque transparente, que le Créateur a soulevée au-dessus de la terre, et sur laquelle navigue le soleil dans une barque lumineuse. Or, la nuit, que devient le soleil? Disparu à l'Occident, il doit le lendemain reparaître à l'Orient. N'est-ce point à franchir la distance qu'il emploie les heures nocturnes? Sa barque, en effet, n’a point sombré, mais continue au delà des piliers du monde dans les eaux du ciel : elle côtoie la terre el double le Nord, en passant sous des voûtes obscures ; quand elle sera parvenue à l'Orient le jour sera rendu au monde ?.
Comme l’homme, fatalement embarqué lui aussi, le soleil donc accomplit une navigation à l’Occident, et vogue vers le Nord où se trouve, à la limite du monde, le Champ Aalou. Ne semble-t-il point naturel que l'homme souhaite faire cette traversée de conserve avec le dieu ? Si par des prières récitées avec justesse de voix, il a pu prendre la personnalité des dieux, agir au nom d’Osiris, commander au nom d'Horus, ne pourra-t-il pas de même s’identifier avec Râ, ou tout simplement se faire accepter danssa barque, parmi ses compagnons ou les matelots de son équipage? Dès le temps des Pyramides, la réponse à cette question ne comportait point de doute. Quel n’était pas le pouvoir d’une parole magique !
Plus tard la solution sembla toute naturelle à plus d’un dévot
1 Livre des Morts, ch. Lxx1v,1., 1).
? C’est cette navigation que décrivent le Livre de l’Amdouaiït et le Livre des Portes
(supra, p. 22, n.2et 5).
habitué à dire qu’il marchait toujours « dans les eaux du dieu ». L'âämelivrée à elle-mème eût infailliblement succombé et subi cette « seconde mort » tant redoutée. Mais le dieu Râ, sous sa forme de soleil couché, accomplissait le même voyage, dans les régions de la nuit : l'âme était sauvée, elle échappait à tous les dangers si elle parvenait à s’accrocher à la barque du dieu, si elle obtenait par ses prières la permission de voguer avec lui, jusqu’au séjour de félicité.
Quelle félicité Rà promettait-il donc à ses sectateurs? Pour nombre d’entre eux, sa barque joue seulement le rôle du bac à Charon, et, traversant successivement les divers domaines des dieux infernaux, y amène et y laisse les fidèles d’Osiris, de Sokaris, de Sahou, etc. ! C'est là une conception syncrétique, qui fleurit sous l'empire thébain, dans le Livre de l'Amdoüaït, mais ne semble pas remonter très haut. Les vrais serviteurs de Rà ne l’abandonnent pas ainsi : ils s’attachent à sa compagnie commeles courtisans à celle du roi?; ils jouissent de la contemplation béatifique de ses splendeurs ; mais ils se livrent en même temps, et les rois défunts eux-mêmes, à un service actif comme manœuvriers de la barque?, pilotes, rameurs ou hâleurs“. Les anciens rois espéraient mieux encore : soit que par simple artifice magique ils se substituassent à Rà lui-même, soit que substantiellement ils s'unissent à lui, ils conduisaient eux-mèmes la barque solaire et parcouraient
1 Jéourer, Le livre de ce qu'il y a dans l’Hadès, p. 14.
2 & Donne-moi qu'au matin de chaque jour je sois florissant et que je parcoure le » ciel avec ta Majesté. » Stèle d’Anaoua, XIXe d., Sagqarah (Marrerre, #. D., pl. 57, p. 18).
3 Voir notamment la stèle de Merri, ministre de Sénouserit Ier, Louvre C 3 (PreRReT,
Rec., II, 104 ; Gayer, X7/7e dyn., 1v-v ; Peux, Z. À, pl uv, p. 3-5; Brucsca, Thes., 1465 ; Masrero, Et. Eg., 1, 121-123).
4 « Tu as pris tes deux rames, etc. » Pépi II, L. 1318 (2. Tr., XIV, 146).— « Je me mêle aux dieux pour servir le Disque Solaire ; je suis dans la barque (de Rä), comme l’un de ses manœuvriers », dit Séti Eer à Abydos {L. 113 : Maspero, /nscr. dédicatoire, p. 66) — Entrant dans le ciel supérieur, tu sers R&, pénétrant parmi les étoiles avec la lune, tu te couches dans le ciel inférieur (Douaït) comme ses habitants à côté d'Ounnofir, seigneur de l'éternité. Tes deux bras remorquent Toum sur le ciel et sur la terre, comme font les Akhimou-Ourdou et les Akhimou-Sokou ; tu es à l'avant de la Barque des millions d'années; tandis que brille le soleil dans le ciel supérieur, tes deux yeux sont fixés sur sa perfection. Tu remorques Toum sur la terre, étant parmi ses serviteurs. Tu es entré dans la demeure cachée, en présence de son seigneur ; ton pas s’est allongé dans le sanctuaire du ciel inférieur ; tu as fraternisé avec le cycle divin du Kher-noutir. » (Ibid, 1. 89-91, p. 58-59).
ÿ ÿ CORRECTE