VOCABULAIRE. LEÇON DE LA MORT
pas ioutes ses nuances et prendrions-nous trop à la lettre ses métaphores? ou bien les penseurs égyptiens ont-ils insuffisamment assoupli leur instrument? Les Grecs, à vrai dire, arrivèrent bien à exprimer tout ce qu'ils pensèrent. Serait-ce la pauvreté de leur idiome qui seule aurait arrêté les Égyptiens dans le développement de leur spéculation morale? Nulle part ils n’ont parlé de € l'immortalité de l'âme » ; mais n'ont-ils pas proposé jusqu’à satiété des recettes pour empêcher l’homme et l’âme de mourir ? Quand ils le voulurent, ils surent donner à leurs mots des sens nouveaux. Le mot « cœur » (ab ou häti) d’un sens purement physiologique passa vite à des acceptions psychologiques qui frayèrent la voie au sens moral de « conscience » ! du bien accompli et du mal commis. Nous avons vu d’ailleurs la fortune de quelques expressions telles que « faire ce qu'aiment les dieux », ou « rejeter le mal que l'on porte en soi ». La perpétuité de leur usage ne doit pas nous causer une illusion défavorable et nous empêcher de voir l'enrichissement de leur contenu et la progression de la pensée égyptienne.
Mieux que tout, la méditation de la mort instruit l’homme sur sa destinée et l’incite à rechercher les moyens de l’accomplir. C'est pourquoi l’on appelle la tombe ou le cercueil « maître » ou « maîtresse de la vie » * et pourquoi le sage Ani invite à songer aux fins dernières pour mener une vie vertueuse et se préparer à la mort; car « La mort ne surprend point le sage », ou, comme Ani s’exprimait, bien avant La Fontaine : « 2! n'y a point de surprise » pour celui qui agit bien » ?. D'un bout à l’autre de la vallée du Nil, on ne perd point de vue la double montagne où s’enfoncent les nécropoles : la pensée de la mort ne quitte guère davantage les Égyptiens pendant leur vie; mais elle ne l’assombrit point. Chez eux, elle incite l’épicurien à de nouvelles jouissances, lé sage à de nouvelles vertus. Longtemps d’avance, ils s'occupent de leur
1 Cf. Lepace-Renour, Conscience in the Eg. Texts (Pr. S.B.A., 1887, IX, 207-210). ‘2 Pap. de Boulaq ne 4, p. xx1, L. 10 (CHaBas, Egyptol., II, 69, $ 41; AMÉLINEAU, Morale, 162, $ 43.
7 $ Zbid., p. xvn, 1. 18 sqq., $ 15 (Cnapas, p. 113-126 ; Amézineau, p. 53-67).
tombe ; mais ils la décorent de sujets attrayants. Ils voient dans la vie autre chose et mieux qu'une préparation à la mort; mais ils s’efforcent de s'assurer dans la mort une image et une continuation de la vie. Nous pouvons affirmer qu’ils regardent la vie comme le bien suprême, mais à condition que la vie humaine se complète en se perpétuant par la participation à la vie des dieux immortels. Se plaçant aux antipodes de la pensée bouddhique, c'est « la mort seconde », c’est la disparition définitive, c'est l’anéantissement, qu'ils tiennent pour le mal suprême et le plus épouvantable châtiment. Ils se prémunirent à l'encontre par la momification et les rites magiques ; mais pour accroître l’efficacité de ces remèdes, ils recoururent aux garanties de la morale.
En effet, siles vertus trouvaient, sur terre et pendant la vie, des sanctions très appréciées dans les faveurs du roi, par exemple, l'estime et l'affection des contemporains, la stabilité de la fortune, la prolongation mème de la vie, on en espérait d’autres encore. Une bonne sépulture et ia perpétuité du nom prolongeaient sur terre le même ordre de sanctions. La protection des dieux, qu'on voyait déjà s'exercer pendant la vie, produisait tous ses effets audelà de la mort. Sans doute, le spectacle de la vie et de la mort provoquait les objections du sceptique, non seulement surla solidité des grandeurs humaines et la perpétuité des plaisirs, mais encore sur la réalité des vertus, sur la providence divine et sur l'attente des rémunérations futures. Toutefois ces doutes absolus, exprimés dans les Chants du harpiste ou par le Chacal koufi, soulevèrent peu d’échos. Presque sans exception, les Égyptiens partagèrent leurs croyances et leurs espoirs entre les divers paradis et les diverses destinées bienheureuses que leur promettaient leurs ancêtres et leurs sages. Or sur ce sujet, leur imagination se déploya avec fécondité.
Au reste, il ne faut pas prendre la pensée morale des Égyptiens pour un bloc immuable et constitué dès la première heure. Il y faut distinguer des époques, discerner les germes de certaines idées et leur épanouissement. C’est ce que je me suis efforcé de faire, par exemple, pour la condition du moraliste, la conception de