CINQUIEME LEÇON
Des Institutions «•ieiitiuquea.
SOMMAIRE. — La science doit être représentée par des institutions sociales. — Les institutions qui représentent eu France les sciences médicales sont très imparfaites.— Conséquences fâcheuses de cette organisation incomplète. — Création de trois ordres distincts d'institutions scientifiques : les Institutions de perfectionnement : les Institutions d'enseignement : les Institutions d'application. — Des Institutions de perfectionnement. — Académie des sciences. — Critique. — Les institutions de perfectionnement sont essentiellement des moyens, ou des instruments, qui doivent subir toutes les modifications que nécessite le but qu'elles sont destinées à atteindre. — Des Institutions d'enseignement. — Esquisse historique de l'Université de Paris.— De la Faculté de médecine. — Baccalauréat-ès-lettres. — Ecoles scientifiques préparatoires. — Baccalauréat -es -sciences. — De la Faculté de Paris. — Du I*' degré d'instruction médicale. —
— Chimie organique et inorganique : anatomie humaine et comparée : zoologie : phytologie. — Concours. — Examens.
— Du 2e degré d'instruction médicale. — Histoire des sciences, des doctrines et des institutions médicales : physiologie humaine et comparée. — Concours. — Examens. — Des licenciés-en-médccine. — Choix d'une question de thèse.
— Des écoles médicales d'application. — Pathologie interne (clinique médicale) : pathologie externe (clinique chirurgicale) : obstétrique : thérapeutique et matière médicale.— Concours. — Examens. — Thèse. — Des docteursen-médecine. — Considérations sur les concours. — Conditions pour se présenter au concours. — Thèse sur un sujet donné discutée par tous les concurrents. — Des agrégés. — Nomination à temps. — Fonctions des agrégés. — Élection des professeurs. — Nomination à temps. — Des Institutions d'application. — Organisation du corps médical en France.
— Des médecins cantonnaux. — D'un conseil de discipline départemental. De l'Académie de médecine. — Statistique médicale, etc. , etc. Conclusions du cours.
Messieurs :
Nos précédentes leçons ont été consacrées à établir le but et la fonction, les limites et les moyens, la certitude et la méthode de la science : pour terminer ce cours, il nous reste maintenant à examiner devant vous à quelles conditions la science humaine peut être perfectionnée, transmise, et appliquée dans toutes les directions de l'activité sociale. Nous allons nous occuper des Institutions scientifiques.
La fonction scientifique étant une fonction éminemment sociale, puisque la science elle-même est l'instrument indispensable au moyen duquel la société réalise les dirfé-
rents actes que commande son but , il est évident que cette fonction ne saurait être abandonnée sans danger à toutes les incertitudes du hasard, et qu'elle exige impérieusement une vaste organisation sociale qui satisfasse complètement à toutes les conditions de la science humaine.
Vous le savez tous, Messieurs : aujourd'hui il n'en est aucunement ainsi. Les institutions qui représentent en France les sciences médicales se bornent à l'Académie royale de médecine, à une section de l'Académie des sciences, aux facultés enseignâmes , à quelques établissements sanitaires, à quelques institutions libres, organisées sur le modèle des académies royales, et maintenues dans leur existence précaire par le zèle et les sacrifices pécuniaires de ceux qui les ont fondées. Assurément, Messieurs, il n'est personne d'entre vous qui ne sache combien une pareille organisation est incomplète et insuffisante— combien peu elle est en rapport avec l'importance de la fonction médicale, et l'extension dont celle-ci est susceptible : il n'est personne surtout qui ne sache combien est faible l'influence que cette organisation exerce sur le corps médical lui-même.
Complètement dépourvus de tout lien de discipline, et toujours en lutte les uns avec les autres, les médecins, dans leurs rapports généraux avec la société et entre eux, semblent s'abandonner sans réserve aux seules inspirations de la concurrence la plus aveugle , — celle qui prend sa source, et qui puise son énergie, dans des intérêts purement matériels. Cette activité qui se traduit au dehors par la production de nombreux , de volumineux travaux ; cette fertilité en apparence si grande du domaine scientifique; tout cela n'est, vous le savez, Messieurs, que déception, redondance et stérilité. Ce n'est point à des travaux utiles à l'humanité entière, utiles à
l'avenir, que l'on consacre ses études et ses veilles : on escompte les travaux du passé : on fait argent des découvertes de nos pères. La presse, comme la chaire, comme l'académie, n'est qu'une tribune plus élevée, plus retentissante que les autres, et qui domine un plus nombreux public. 11 ne suffit plus aujourd'hui d'être réputé savant par les savants eux-mêmes : — on fait encore appel au monde des ignorants : c'est celui-là qui paie. Si quelque part, dans un point inconnu du domaine des sciences, il se produit une découverte véritablement grande et utile, cette découverte sera assurément le fruit du dévouement absolu de quelque homme laborieux qui mourra probablement inconnu et pauvre, sans que l'occasion lui ait jamais été offerte de produire au grand jour les richesses intellectuelles dont il voulait, dont il pouvait doter la science. Dans cette admirable organisation des choses, c'est le savoir-faire qui vit aux dépens du véritablesavoir ; car tout ce qui est réellement utile et neuf dans la science ne saurait être apprécié que par de véritables savants, et se produit par conséquent sans éclat comme sans profit.
Et, s'il en est ainsi, que l'on ne pense pas que la faute en soit aux membres du corps médical lui-même : il n'existe certainement pas une seule corporation scientifique dans laquelle la volonté du travail et du sacrifice soit plus grande et plus complète. La faute en est à l'organisation actuelle de la fonction scientifique elle-même: la faute en est aux fatalités qui sjnt aujourd'hui en puissance, et qui autorisent tout, qui permettent tout, qui nécessitent tout... tout excepté le véritable travail scientifique. Combien n'avons-nous pas nous-mêmes rencontre déjeunes gens studieux, doués de cette capacité spéciale qu'il faut pour créer dans la science, et de cette ardeur infatigable au travail qu'il faut pour rendre toute découverte féconde, combien n'en avons-nous pas connu qui
ont été à tout jamais rejetés de leur route , et renfermes dans une ornière fatale et infranchissable par la plus inexorable de toutes les nécessités, — la nécessité de la faim ! Ainsi que vous l'apprendrez tous un jour par votre propre expérience, si déjà vous n'en êtes convaincus par l'expérience des autres, celui qui veut aujourd'hui consacrer à la science sa vie entière ne peut pas le faire : notre société actuelle n'a pas de nom , elle n'a pas de titre, elle n'a pas de place pour celui qui voudrait se sacrifier tout entier à une œuvre sociale; et la condition presque absolue de tout travail c'est que l'on travaillera pour soi.
Ces vices de notre organisation scientifique sont sentis et reconnus par ceux-là même qui obéissent le plus complètement aux exigences du jour : les conséquences en sont trop manifestes pour ne point frapper les yeux et saisir l'attention même des moins clairvoyants. Qui ne voit, en effet, que, par suite de l'abandon dans lequel les médecins se trouvent placés, par suite de cet étroit antagonisme individuel qui règne et qui domine là où ne devrait exister que l'émulation du devoir, qui ne voit que la profession médicale s'avilit? — que la position sociale des médecins devient de jour en jour plus infime, et leur dépendance plus grande? — Qui ne voit que la fonction médicale, jadis un sacerdoce, se travestit de plus en plus et devient un métier? — Qui ne voit, enfin, que le savoir est aujourd'hui une denrée qui se cote, et que l'on livre à toutes les chances économiques de la concurrence industrielle?
Nous vivons encore aujourd'hui des œuvres de nos pères : nous consommons ce qu'ils avaient légué à l'avenir au prix de tant d'études, de tant d'efforts : le mouvement rapide et puissant que les grandes institutions du passé ont imprimé à la science persiste et dure encore : mais encore quelques années, et ces richesses amassées à
— Û02 — si grands frais seront dissipées, et cette force d impulsion sera éteinte ; et notre France elle-même , jadis la première entre toutes les nations du monde, descendra au rang de l'industrielle Amérique.
11 importe donc beaucoup d'organiser sans délai, et sur des bases convenables , la fonction scientifique : et, pour ce faire, il importe de traduire immédiatement en institutions sociales les trois aspects divers sous lesquels la fonction scientifique se présente.
La science ayant pour fin de permettre à l'activité humaine d'intervenir dans l'ordre phénoménal actuel afin de le modifier— et le moyen de cette fin étant la détermination des rapports généraux existant entre les phénomènes— il est évident que le travail scientifique se décompose en deux ordres de travaux parfaitement distincts : l'un , purement théorique , a pour but la découverte des lois générales qui régissent les phénomènes : l'autre, exclusivement pratique, a pour but d'appliquer les lois découvertes à l'ordre phénoménal lui-même, de manière à en obtenir la modification. Cette division radicale dans la science nécessite une division correspondante dans les institutions scientifiques, et commande la création de deux ordres d'institutions parfaitement distinctes : — les Imtituiions de perfectionnement , exclusivement organisées du point de vue des découvertes à faire dans le domaine de la science : — les Institutions d'application, exclusivement organisées du point de vue des applications à faire des découvertes déjà faites. A ces deux ordres d'institutions il en faut ajouter un troisième : — les Institutions d'enseignement, destinées à former les cléments du corps scientifique lui-même, et exclusivement organisées du point de vue de la transmission des connaissances acquises.
Ainsi l'organisation complète de la fonction scientifique
suppose la création de trois ordres distincts d'institutions que nous allons successivement examiner : les Institutions de perfectionnement : les Institutions d'enseignement : les Institutions d'application.