TROISIEME LEÇON
19e la Certitude.
SOMMAIRE. — Il existe une certitude. — La certitude est essentielle à l'acte. — Il existe trois opinions principales sur les fondements de la cerlitude humaine.— De la doctrine qui fonde la certitude sur le témoignage des sens. — Objections.— Les sens nous trompent toujours. — Les impressions sensuelles ne déterminent pas nécessairement des sensations.— Les sens ne peuvent percevoir que des phénomènes. — Les sciences sont fondées sur la perception de rapports qui ne sont ni visibles ni tangibles. — Toute idée suppose l'existence d'un signe spirituel. — Les idées abstraites sont inaccessibles aux sens. — La certitude scientifique et la certitude morale sont identiques. — La certitude morale ne saurait émaner des sens. — De la doctrine qui place l'origine de la certitude dans le Moi humain. — Le Moi est doué de propriétés essentielles. — Ces propriétés engendrent les idées absolues. — Le Moi perçoit les phénomènes
du monde extérieur ainsi que ses propres phénomènes — Réfutation. — Le Moi , qui est une unité formelle, ne peut devenir multiple. — La notion du Moi n'existe pas toujours chez l'homme. — Tous les hommes n'ont pas la môme conscience. — La doctrine éclectique fonde, en définitive, la certitude sur l'observation intérieure. — L'observation intérieure exclut toute vérification. — Toute observation suppose une certitude préexistante. — La doctrine éclectique pose le Moi avant tout. — Conclusions pratiques de cette doctrine. — Sa valeur est nulle en science. — Réfutation générale de toute doctrine qui, comme la doctrine éclectique , envisage l'homme comme la source de quelque chose d'absolu. — L'homme est essentiellement une activité relative. — De la doctrine qui fonde la certitude sur la révélation. — Cette doctrine est celle de l'immense majorité des hommes. — Il est impossible de nier l'existence d'une révélation. — La révélation est le principe absolu de toute certitude. — Cette affirmation n'a pas été nettement posée par les théologiens catholiques. — La révélation pose une loi morale. — Cette loi morale est le critérium universel et absolu. — Démonstration. — La morale est antérieure à toutes choses. — La morale atteint toutes choses. — La morale est le critérium absolu en philosophie, puisqu'elle engendre directement et la logique et l'ontologie. — La morale est le critérium absolu en science. — C'est parce que la morale est le critérium universel que l'égalité existe. — Application de la morale comme critérium aux doctrines cosmogoniques , astronomiques, zoologiques, etc., etc.
Messieurs :
Aucun de vous n'ignore , sans doute , l'importance de la question dont nous devons aujourd'hui nous occuper. Nous allons traiter de la Certitude ; et , non seulement nous aurons à vous en montrer l'origine et le principe,
mais encore nous devrons vous donner le moyen de convertir ce principe en un Critérium, applicable à toute espèce de raisonnement et d'acte, d : te que vous — z [invoquer dans toutts lei i Ml a où vous en éprouverez le besoin.
H existe une certitude , Messieurs : tout le monde en poss atimeot ; car tout le monde est certain de
quelque chose — jusqu'au sceptique lui-même, qui croit au moins à ses doutes. Peu nés, cependant,
pourraient dire quel est le principe de la certitude qu'elles possèdent. "En philosophie , le principe de la
- encore un problème; bien que de I temps il ait été envisagé comme le plus important de par conséquent , comme le premier à résoudre. Et en effet, si l'homme ne possédait à l'avance une certinqne quant aux résultats de ses actes , ïame n'agirait jamais; car on n'agit pas quand on doute. Ainsi . dans la médecine , le doute conclut toujours à l'expeetation : ainsi, dans toutes les au sciences . si l'on ne possédai! n i titude, ni sur le
point de départ , ni sur la valeur des raisonnements, des rienees et des de îd .on n'agirait jamais, ja-
mais on ne concluait. Entre le disciple et le professeur, entre vous d moi, messi: m 1,'fli le lien commun de la itndfl n'existai! i ne m'écouteriez pas et je ne
vous parler au ». Sans certitude, en un mot, on ne peut rien affirmer: et, par conséquent aussi, on ne peut pa: puisqu'il n'existe pas une seule phrase qui ne renferme nécessairement plusieurs affirmations distinctes. Touteaction humaine suppose donc nécessairement une certitude préexistante.
1 1 i vient donc , Messieurs , que les hommes ne peuvent pas tou- indiquer clairement l'origine d'un sentiment qu nèdent également > D'où vient qu'ils ne rseOemeatd *ur le principe de leur
certitude? Serait-ce parce que quelques-uns ont voulu se tromper, et tromper aussi les autres ? Non, Messieurs : on ne se trompe pas volontairement sur des questions aussi graves; et, si les hommes ne sont pas unanimes à cet égard, c'est par défaut d'attention, c'est faute d'études suffisantes , c'est , osons le dire, par pure ignorance.
Il existe aujourd'hui trois doctrines principales sur les fondements de la certitude humaine : nous allons les exposer successivement, et les discuter devant vous.
Nous parlerons d'abord de celle de ces doctrines qui est encore aujourd'hui la plus vulgairement enseignée, et qui affirme que la certitude repose sur le témoignage des sens. Vous savez tous que cette doctrine n'est pas nouvelle ; car il y a maintenant plus de deux mille ans qu'Aristote a professé cet axiome : Nihil est in intelleclu quod non prias fuerit in sensu. J'ignore s'il est nécessaire de nous arrêter long-temps sur cette formule, après tout ce qui a été dit dans nos précédentes leçons. Quoi qu'il en soit, nous allons énumérer quelques-unes des objections insolubles qu'on peut y opposer: — quelques-unes, disons-nous, car ces objections sont assez nombreuses pour remplir un volume.
Toute certitude f nous dit-on, vient des sens. — Et cependant, qui ne sait pas que les sens nous trompent tonjours? Quel physiologiste ne sait pas que les sens ont besoin d'éducation comme toutes nos autres facultés? Quel physiologiste ne sait pas qu'ils ont constamment besoin d'être corrigés par un autre sens — sens interne, plus élevé, qu'on appelle la Raison — c'est-à-dire par une faculté que donnent l'éducation et l'instruction? La certitade viendrait donc de l'éducation et de l'instruction et non des sens; et ce qui pourrait déjà vous le prouver, Messieurs, c'est que nous sommes parfaitement certains d'idées qui ne tombent pas sous les sens, et de théories
scientifiques qui sont en contradiction directe avec leur témoignage— la théorie astronomique actuelle par exemple.
Si la certitude nous venait des sens , il faudrait que nous sentissions nécessairement, (c'est-à-dire, par le fait d'une organisation dont les effets seraient invariables et inévitables ) toutes les impressions qui frappent nos sens. Or cela n'est pas: cela n'arrive jamais. Pour voir, il faut que nous regardions et que nous voulions voir. Mille impressions diverses frappent simultanément la rétine, et nous ne les apercevons pas : nous ne voyons que celle que nous cherchons. Ainsi, Messieurs, nous sentons en vertu d'un motif interne : nous sentons à priori, en quelque sorte, et non à posteriori : examinez physiologiquement la question , et vous reconnaîtrez qu'il en est toujours ainsi. Donc, la certitude qui nous fait sentir est antérieure au fait sensuel lui-même.
D'ailleurs , Messieurs , en supposant que les sens ne fussent pas constamment soumis à mille impressions diverses et desquelles il ne petit résulter que confusion, qu'apprendraient-ils à l'homme? — qu'un phénomène a lieu. Mais dans la plupart des cas , dans presque tous, ce n'est pas le phénomène lui-même qui est important, c'est le rapport qui existe entre ce phénomène et quelques autres phénomènes observés. Or le plus grand nombre des rapports ne sont ni visibles , ni tangibles ; et , par conséquent, il faut qu'il y ait quelque certitude préexistante qui nous permette d'établir ces rapports. Ainsi , pourquoi jugeons-nous que telle chose est grande ou petite? c'est par un rapport de numération :— belle ou laide? c'est par un rapport fondé sur une idée de beauté :— blanche ou noire? c'est par un rapport fondé sur la connaissance des couleurs, etc. etc. La théorie de la numération, celle du beau , celle des couleurs préexistent évidemment à notre jugement , et font toute notre certitude dans ces affirmations.
Toute idée suppose l'existence d'un signe spirituel : en d'autres termes, les idées supposent une langue. Or, qui nous a enseigné à parler? Les sens? Mais comment se fait-il alors que chez des êtres , doués tous de sens pareils , comme les hommes , les produits de ces sens ne sont pas partout semblables? car qui ne sait pas combien les langues diffèrent? — Pour qui voudra y réfléchir, Messieurs, cette objection est grave; car la langue est la principale des méthodes : elle est la méthode première et commune du peuple qui la possède : elle touche immédiatement la certitude.
Il est des idées qui manifestement n'ont aucun rapport avec un fait sensuel quelconque : telles sont les idées de passé, d'avenir, d'espace, d'éternité, d'infini : telles sont les idées bien plus complexes desquelles résulte le pouvoir d'affirmer. On affirme un nombre, non en vertu d'un fait sensuel, mais en vertu d'un système de numération que l'on a appris. On affirme le Oui et le y on, le bien et le mal , non en vertu d'une conséquence déduite des impressions sensuelles , mais en vertu d'une doctrine qui nous enseigne où il faut prononcer Oui ou Non, où il faut affirmer que c'est bien ou mal. Or, Messieurs , ce sont précisément sur ces idées — dont on n'a pas pu, par aucun moyen, rattacher la production aux impresensuelles — ce sont précisément sur ces idées que reposent les fondements de la science et de la société.
Jusqu'ici nous n'avons envisagé la certitude que sous le point de vue purement scientifique; et il nous a suffi de quelques remarques pour vous démontrer qu il était impossible qu'elle émanât des sens. Que sera-ce , Messieurs , si nous étudions la certitude envisagée comme fondement de l'ordre social? Qui oserait dire que Iacertitude , qui fait la base sur laquelle reposent les sociétés, émane des sens — alors qu'il est évident que cette certitude n'est que celle d'un but. c'est-à-dire, d'un devoir ;
— alors que Ton voit cette certitude commander aux hommes de sacrifier précisément ces mêmes sens qui , dans l'hypothèse que nous combattons , seraient le fondement de toute vérité? Sans doute on ne nous objectera pas , que la société et la science sont choses différentes et qui ne doivent point obéir à dos certitudes de mémo nature ; car nous avons démontré plus haut que la science était une fonction sociale : nous savons que la science a pour but de prévoir; et que, par conséquent, elle travaille dans une fin qui est en dehors d'elle-même, et qui se rapporte uniquement à sa fin sociale. Cette objection ne serait donc pas admissible devant nous : nous pouvons passer outre.
L'importance que l'on a donnée aux sens repose sur une erreur physiologique : on a admis qu'il suffisait qu'un sens fut impressioné pour qu'il y eût sensation. Il n'en est rien. Les sens peuvent être impressionnés continuellement sans qu'il en résulte de sensation ; et ces impressions peuvent même déterminer des mouvements très complexes sans qu'aucune sensation ait préalablement existé. Ainsi l'on a vu des fœtus parfaitement acéphales qui ont vécu plusieurs heures, et qui, sollicités par l'introduction entre leurs lèvres du mamelon d'une nourrice, ont exercé les mouvements de la succion et de la déglutition ; et, chez ces mêmes acéphales, une impression produite dans la paume de la main déterminait aussitôt des mouvements de préhension. Des observations analogues, en nombre considérable, pourraient être citées, si nous en avions le loisir. La sensation, Messieurs, est un fait actif et volontaire : elle est l'effet d'un choix. Pourquoi, dans ce moment, entendez vous mes paroles? Pourquoi ne vous livrez-vous pas plutôt aux mille impressions qui siègent sur votre rétine? c'est que vous voulez entendre : vous voulez percevoir uniquement certaines impressions dont vous avez fait choix. Pourquoi,
au milieu d'une rue bruyante, entendez-vous le moindre de tous ces bruits — la voix qui vous parle? c'est parce ce que vous le voulez ainsi. Or, si la sensation est un fait actif, un fait qui n'est pas dans la dépendance absolue du fait sensuel , il est évident qu'il y a pour l'homme une autre certitude que celle des sens — une certitude supérieure et antérieure, non-seulement aux impressions des sens , mais encore à la sensation elle-même. C'est en vertu de cette certitude que vous choisissez de percevoir telle ou telle impression, et non telle autre : c'est en vertu de cette certitude que vous êtes attentifs dans telle direction donnée, et non dans telle autre. En un mot, l'activité et la volonté précèdent la sensation ; et l'activité et la volonté émanent d'une certitude antérieure à ellesmêmes. Mais quelle est donc cette certitude?
L'école éclectique place l'origine de la certitude dans le Moi humain : elle considère la certitude comme un effet nécessaire de la constitution spirituelle de ce Moi. Nous allons essayer de vous faire comprendre ce langage. — Reid , que l'on peut considérer comme le chef moderne de l'école éclectique, Reid disait, qu'il y avait en nous certains jugements préétablis, innés en quelque sorte, qui étaient comme les facultés de l'ame, et qui croissaient et se développaient avec l'âge et l'instruction : c'était là , selon lui , le fondement de la certitude. — Kant établit également, qu'il y a une certaine somme de jugements qui émanent de la nature même de l'entendement : ces jugements sont à priori, universels, nécessaires : ils constituent des connaissances pures et antérieures à toute expérience : ils forment les lois de la raison. — Enfin, selon M. Cousin , le Moiy en s'observant lui-même, trouve dans sa conscience certaines notions pures, antérieures à l'observation, universelles, inévitables, nécessaires, qui font partie de sa constitution spirituelle. M. Cousin donne le nom de Raison à l'en-
semble de ces notions, et il en dresse les catégories. Il existe, selon lui , deux notions primordiales d'où émanent toutes les autres : ce sont les notions de causalité et de substance: de là sortent les idées absolues de irai, de beau , de bien; et de celles-ci viennent les idées absolues de nécessaire et de contingent , d'imité et de pluralité, de bien et de mai, de juste et d'injuste, de devoir et de droit, de fini et d'infini , d'éternité et de temps; les idées d'espace; les idées de mathématique pure; etc., etc. Ce sont là les notions qui forment la base de notre certitude , et que les docteurs de l'école éclectique enseignent sous le nom collectif de Raison.
Vous ne retirerez qu'un seul avantage, Messieurs, de la lecture des livres publiés par l'école éclectique : il vous sera démontré par ces livres qu'il existe un grand nombre de notions qui ne viennent pas de la sensation. Mais il reste à savoir si ces notions émanent de la nature spirituelle de l'homme ou bien de l'éducation? si elles sont des facultés innées ou des facultés acquises?
Je ne sais , Messieurs , si je me suis fait bien comprendre ; et, dans un sujet aussi important, je ne craindrai point de me répéter. Le Moi , aux yeux des éclectiques modernes , constitue toute l'existence spirituelle de l'homme : ce Moi est doué de plusieurs propriétés essentielles (permettez-moi, pour un moment, l'emploi de ce mot usité dans les sciences physiques : il rend parfaitement la pensée de l'école dont nous nous occupons) : ce sont ces propriétés qui engendrent les idées absolues, impersonnelles, de cause, de substance, d'espace, en un mot, toutes les catégories proposées par les éclectiques. De plus , le Moi possède encore la faculté de sentir les impressions qui lui sont transmises par les sens : il possède aussi celle de se sentir lui-même. Par la première de ces facultés, il est mis en rapport avec le monde extérieur : quant à la seconde, elle vous paraîtra sans doute,
Messieurs, difficile à comprendre; mais nous ne sommes ici que les interprètes fidèles du maître tjui enseigne à l'Ecole normale. « Le Moi ,» disait-il dans ses cours, et dit-il encore dans ses livres: « Le moi se replie sur luimême; le moi s'observe lui-même. n Vous ne comprendrez assurément jamais comment une existence que M. Cousin admet comme essentiellement une, comment une unité substantielle se décompose à l'occasion et devient multiple, de manière à pouvoir se regarder elle-même, soit dans elle-même tout entière, soit dans telle ou telle portion d'elle-même : c'est là une absurdité que nul raisonnement ne peut justifier : c'est là une contradiction formelle et inadmissible. Mais ceci importe peu aux éclectiques : ils affirment le fait, et passent outre à la narration de ce qu'ils appellent V éveil du Moi. Nous ne les suivrons pas dans cet exposé : qu'il nous suffise ici de dire, que c'est lorsque le Moi a senti le monde extérieur, que , en s'observant lui-même, il reconnaît qu'il a conscience, non-seulement des faits sensibles , mais encore de notions qui dépassent la portée des sens — notions qui sont antérieures à toute sensation, pures, absolues, universelles—ces notions, en un mot, qui forment les lois de la raison.
Telles sont les généralités de la doctrine de M. Cousin ; et sans doute, Messieurs, vous apercevez déjà toutes les objections qui peuvent lui être opposées sous le rapport de la certitude. M. Cousin altïrme-t-il, que la certitude émane de ses notions absolues? Vous lui demanderez d'où lui vient l'assurance que ces notions sont absolues? — M. Cousin répond-il, que cette assurance est fondée sur ce qu'il ne reconnaît pas de notions antérieures à celles-là? Vous lui objecterez que, dans sa doctrine, pour reconnaître un fait, il faut raisonner et observer : que, par conséquent, c'est le raisonnement et l'observation qui forment la base de sa certitude; et
que cette certitude, en définitive, n'est que son opinion personnelle. — M. Cousin prétend-il , que tout le monde a les mêmes notions que lui : que tout le monde a la même opinion personnelle : que, par conséquent, il est fondé à croire que ces notions, cette opinion personnelle, sont cette certitude commune qu'en d'autres termes il appelle universelle? — Vous prouverez à M. Cousin, et vous lui démontrerez sans peine, que tout le monde n'a ni les mêmes notions , ni la même opinion que lui. — t Enfin , » dira peut-être M. Cousin, « je suis, en définitive , certain de mon Moi et des choses dont j'ai conscience : qui, parmi ceux qui m'écoutent, oserait dire qu'il n'est pas certain de son Moi et de sa conscience? »
Cet argument a été , en effet, employé par M. Cousin dans ses cours ; mais il est bien facile d'y répondre victorieusement. On peut citer d'abord certains cas pathologiques dans lesquels la notion du Moi est complètement perdue. On peut rapporter encore certaines observations d'individus, perdus enfants dans les bois, et chez lesquels, bien qu'ils fussent déjà pubères, la notion du Moi n'existait pas encore suivant toute apparence : plus tard celte notion leur fut donnée par l'éducation. On peut objecter enfin, que tous les hommes n'ont pas la même conscience; et, à cet égard, il suffira d'énumérer les différents peuples qui ont habité, ou qui habitent encore, sur la surface de notre globe.
Non , Messieurs , tout homme n'est pas toujours certain de son Moi : vous trouverez peut-être , par la suite, dans votre pratique des hommes chez lesquels vous observerez la perte totale ou momentanée de celte notion. Non , tous les hommes n'ont pas la même conscience, ni les mêmes idées. Il est impossible de prouver, que tous les hommes ont , en naissant , la même notion du Moi ; et que cette notion n'est pas, comme toutes les autres, un produit de l'enseignement. Il est également impos-
— ^0 — sible de prouver, que tous les hommes ont les mômes notions du beau, du laid, du juste, de Y injuste; etc. — qu'ils ont tous les notions des vérités d'évidence dite mathématique; etc. — Et nous ne nous arrêterons pas ici à énumérer et à réfuter ces preuves ; car, en y réfléchissant , qui pourra croire que les idées d'un cannibale et celles d'un chrétien soient les mêmes? qui pourra croire que le Moi du Dahomay soit semblable à celui de Saint- François de Salles ou de Saint-François d'Assise ?
Cependant nous ne devons pas borner ici notre réfutation : il nous faut soulever des objections plus capitales encore. Cette école est puissante. Grâce à la haute position que les fondateurs de l'éclectisme occupent dans l'Université, leurs doctrines sont adoptées et propagées par calcul : il est donc de notre devoir de vous prémunir fortement contre des séductions intéressées qui pourraient un jour vous obséder.
Remarquez , Messieurs , que , au dire de ses fondateurs, l'école dont il s'agit a eu pour but, dans l'origine, de combattre et de détruire les doctrines sensualistes, c'est-à-dire celles qui font émaner la certitude des sens, ou, en définitive, de l'observation. Or, quelle est la base de la certitude dans l'éclectisme? — l'observation intérieure. Les maîtres en conviennent ; et M. Cousin affirme que c'est là le principe de toute science. Ainsi , pour réfuter un système qui place son existence dans l'observation en général , les éclectiques en appellent à une observation spéciale, à l'observation intérieure que chacun peut faire de lui-même. Au moins, chez ceux que les éclectiques nomment sensualistes , l'observation de l'un peut être contredite par l'observation d'un autre, de mille autres : il existe, par conséquent, un moyen quelconque de vérification ; mais qui sera admis à vérifier l'observation d'un éclectique? qui pourra lui affirmer qu'il voit en lui mieux que lui-même? qui, surtout,
pourra le lui faire croire? Evidemment, sous le rapport de l'observation, les éclectiques sont inférieurs aux sensualistes eux-mêmes , car leur principe premier exclut tout moyen de vérification.
Mettons que ce système d'observation vaille celui des sensualistes : il sera, dans tous les cas, sujet aux objections que nous avons opposées à ces derniers : il sera ruiné par l'argumentation que nous avons plus haut développée. IVous pouvons donc passer outre ; car il est inutile de vous répéter ce cuie vous avez déjà bien entendu.
Les remarques que nous venons de faire sur Yindividualilé de l'observation dans la doctrine éclectique nous conduisent à rechercher quelles en sont les conclusions sociales. Evidemment, Messieurs, une doctrine qui pose le Moi avant tout, selon l'expression de M. Cousin, ne peut conclure qu'à l'égoïsrne, c'est-à-dire au principe anti-social par excellence — à celui qui, isolant chacun de tous les autres, le pose l'ennemi de tout le monde, parce qu'il est uniquement l'ami de lui-même. Ce principe est celui dont la présence fait souffrir aujourd'hui l'Europe, la France et vous-mêmes. Vous savez tous, sans que je vous le dise, que, s'il n'y avait que des égoïstes sur la terre, nulle société n'existerait : que c'est grâce aux honnêtes gens que les méchants peuvent se supporter. Aussi n'ai-je pas besoin de vous prouver, que l'égoïsme est le fléau le plus redoutable de l'humanité. Sans doute M. Cousin nous dira que, en posant te Moi avant tout , il ne fait qu'énoncer une formule métaphysique sans conséquences pratiques. J'accepte cette intention, bien que j'aie le droit d'aller interroger la vie privée des maîtres pour reconnaître si, en effet, leur conduite est aussi parfaite qu'elle le serait s'ils avaient une autre croyance. J'accepte, dis-je, cette intention, et je m'abstiens de toute investigation; mais je ferai observer que celte aflirmation est
f.ute en public, devant beaucoup de gens qui ne connaissent pas ces distinctions subtiles entre la métaphysique et la pratique. Or ces gens pratiqueront. Et que trouveront-ils chez eux en s'observant eux-mêmes '/leurs passions et leur égoïsme : ils poseront donc avant tout leur égoïsme et leurs passions. Et qui sera admis à leur représenter qu'ils se trompent? Que répondre à celui qui vous dit : — «J'ai l'autorité de mon Moi : vous avez celle du vôtre: vous avez raison pour vous, mais non pour moi. » — Parlez-lui du beau, du laid , du juste, de l'injuste; et il vous répondra :— « Le beau, c'est la richesse, les plaisirs, les belles femmes, les sons agréables : — le laid f c'est ce qui me déplaît : — le juste, c'est ce qui me sert: — l'injuste, c'est ce qui me nuit.» — Qui osera dire qu'il n'y a pas beaucoup de gens qui pensent et qui agissent ainsi? et cependant ce^ gens ne font absolument que poser leur Moi avant tout. ?K
Voyons enfin, dans les sciences , à quoi peuvent servir les découvertes de l'éclectisme. Ne savions-nous pas tout cela avant eux? N'avions -nous pas, avant eux, les idées de cause, de substance, d'espace, d'infini, d'unité? Que nous ont-ils donc appris? Ce que nous demandons avant tout , c'est un critérium de certitude qui puisse nous accompagner dans chacune de nos opérations scientifiques aussi bien que dans chacune des actions de notre vie: ni leur Moi qui se pose, ni leur Observation intérieure, ni leur Raison, ne peuvent nous servir en ces choses.
Nous allons en conclure avec l'éclectisme par un argument général, qui écarte également toute doctrine qui considère l'homme comme la source de quelque chose d'absolu.
Nécessairement, Messieurs, un être qui possède en lui-mome l'absolu ne saurait être un être relatif : il est lui-même absolu ; car il faut forcément qu'il soit complètement l'un ou complètement l'autre — ou relatif ou ab-
solu. Les deux modes dont il s'agit sont contradictoires: l'un est exclusif de l'autre. Or, qu'est-ce que c'est qu'un être absolu? — c'est un être qui existe substantiellement par lui-même : qui a en lui-même sa raison d'être, sa raison d'affirmer, déjuger, d*agir: qui, par conséquent, est incréé. Qu'est-ce que c'est qu'un être relatif? — c'est un être qui est créé : qui ne peut agir par lui-même : qui, pour produire un acte , doit nécessairement être placé dans certaines relations. Si vous voulez bien déduire les conséquences de ces deux définitions, vous verrez à l'instant que, si l'homme possédait virtuellement et par lui-même, ainsi que l'affirment les éclectiques, des notions absolues — c'est-à-dire sa raison d'affirmer et de juger — il s'ensuivrait qu'il aurait en lui-même sa raison d'être et d'agir : il serait sur la terre pour lui et uniquement pour lui: il y serait par lui et uniquement par lui, par sa propre volonté et par ses propres forces : il n'aurait nul besoin des autres , nulle obligation envers les autres : on ne voit pas trop pourquoi il naîtrait, et pourquoi il mourrait. Aussi les éclectiques forts, et M. Cousin le premier, concluent assez uniformément à un panthéisme d'autant plus dangereux qu'il n'est pas avoué, et qu'il se couvre d'un langage qui trompe le lecteur ordinaire. Ils admettent sans peine que les Moi humains descendent dans des corps mortels par leurs propres forces, et qu'ils en sortent chassés par les imperfections de la matière pour y rentrer ensuite. Telle était du reste la doctrine avouée du gnosticisme et de l'ancien éclectisme d'Alexandrie — éclectisme qui ne différait de celui que l'on enseigne aujourd'hui que dans ses points de départ.
Or, tout cela est faux, Messieurs. Vous qui allez étudier les sciences positives, vous saurez bientôt que tout cela n'est que vanité et ignorance. Vous verrez que l'homme est une fonction qui accomplit un rôle dans l'en-
semble ordonné des fonctions qui composent l'univers. Vous verrez que sa présence, comme fonction , y est essentielle comme la présence d'un rouage dans une machine. Vous reconnaîtrez que le corps est l'instrument de l'âme — instrument parfaitement approprié aux œuvres que nous avons à accomplir ici-bas. Vous apprendrez que la fonction des hommes n'est pas éternelle, qu'elle a commencé et qu'elle doit finir. Vous étudierez l'histoire de la science ; et vous verrez que l'homme seul n'est rien ; mais que la succession des hommes et leur association dans un même but, c'est-à-dire l'humanité, a seule quelque valeur. Vous reconnaîtrez que l'homme a besoin de ses semblables pour naître et pour exister spirituellement aussi bien que matériellement. L'étude des œuvres progressives de l'humanité vous montrera comment chacun de nous, loin d inventer tout, apprend tout ; et comment nous ne pouvons être utiles à nos semblables qu'en ajoutant une conséquence de plus à celles qu'ils possèdent déjà : et vous reconnaîtrez que c'est en cela que résident la vérité et l'ordre du progrès. Enfin, Messieurs— considérant que l'homme ne saurait ni parler ni agir s'il n'est instruit à parler et à agir — et vous rappelant que l'homme n'a pas existé de toute éternité sur cette terre , et que par conséquent il y a nécessairement eu une famille primitive— vous vous demanderez d'où cette famille a reçu l'enseignement du langage et la connaissance de la loi morale? et vous comprendrez alors, que la doctrine de la révélation est non seulement la plus intelligible et la plus raisonnable, mais qu'elle est encore la plus conforme aux faits que la tradition historique nous a conservés, et à ceux que les sciences de formation nous démontrent. Vous comprendrez enfin, que les travaux de l'école éclectique ont pour unique but de nier la nécessité d'une révélation.
Ces réflexions, Messieurs, nous amènent sur le ter-
— H3I — rain où nous devons nous arrêter pour examiner la troisième des doctrines sur la certitude professées aujourd'hui. Nous allons vous parler de l'enseignement catholique à cet égard — non que nous voulions pénétrer avec vous dans les profondeurs des travaux publiés par les théologiens sur ce sujet : nous voulons seulement vous entretenir des généralités. Les catholiques, Messieurs, admettent que toute certitude émane de la révélation. A cet égard, ils continuent l'enseignement universel , c'est-à-dire celui qui a le plus généralement régné, qui a fondé toutes les civilisations et toutes les nations qui ont existé et qui existent — l'enseignement que l'immense majorité des hommes a accepté — l'enseignement qui n'a jamais été nié que par des minorités exceptionnelles peu nombreuses. Vousnous demanderezquelle est notre opinionàcet égard? Messieurs , notre opinion est celle de la majorité ; et je m'étonne qu'aujourd'hui , où l'on proclame si haut la souveraineté du peuple, c'est-à-dire la souveraineté de la majorité, les hommes qui se disent partisans de cette doctrine, qui se disent prêts à mourir pour elle, refusent cependant de la reconnaître et de s'y soumettre en une seule chose, en celle où la majorité es! presque égale à l'unanimité, à l'universalité. Réfléchissez-y. Le genre humain ne s'est pas trompé : s'il se fut trompé, loin d'avoir produit cette masse de richesses dont nous usons aujourd'hui, il n'existerait plus. En vérité, je ne comprends pas comment on ose nier le principe même qui a conservé la société jusqu'à nos jours. Est-il donc une preuve plus grande de la valeur d'une croyance, que les fruits mêmes qu'elle adonnés? Dire que ce principe est faux, n'est-ce pas la même chose qu'affirmer que les fruits n'existent pas? Or, Messieurs, vous en usez : vous en vivez : qui pourra vous les nier !
Nier la révélation, Messieurs, c'est nier l'existence d'une loi de création : c'est affirmer que les hommes se
sont fait à eux-mêmes leur loi de création— qu'ils se sont assigné à eux-mêmes leur fonction et leur but dans l'ensemble de l'univers. Or, ce sont là des absurdités évidentes. Quand même on ne saurait pas positivement que l'espèce humaine a commencé dans des temps qui ne sont pas très éloignés , il serait ridicule de prétendre qu'un atome aussi petit qu'un homme s'est fait par lui-même, par ses propres forces , partie intégrante de cet immense univers. Nier la loi de création , c'est nier le devoir qui oblige les individus aussi bien que les peuples : c'est mettre à néant toutes les doctrines qui ont fait les nations. Dire que les hommes se sont faits eux-mêmes, c'est affirmer qu'un homme peut être homme sans éducation et sans instruction; car, tout ce que chacun de nous sait , il le reçoit des autres; et le plus grand génie y ajoute bien peu de chose. Remontez , nous le répétons , dans la suite des siècles : vous trouverez toujours que la génération qui suit a été enseignée par celle qui précède, jusqu'au moment où vous arriverez à un premier homme; car n'oublions pas que l'espèce humaine a commencé, Messieurs. Or, de qui ce premier homme a-t-il reçu l'enseignement ? Par quel privilège se serait-il fait à lui-même son enseignement? par quel privilège que nous ne possédons pas , et que nul autre n'aurait possédé depuis? Souvenez-vous, maintenant, de l'argument dont nous nous sommes servis tout à l'heure contre les éclectiques, lorsque nous disions que l'homme était un être relatif, et partant incapable de découvrir par ses propres efforts une loi absolue ; et vous reconnaîtrez que nos pères ne se sont point trompés en disant, que le même être souverain qui a créé l'homme lui a aussi donné la loi qui doit le régir.
Oui , Messieurs , nous le répétons , toute certitude émane de la révélation. Mais il ne suffit pas d'affirmer ce fait d'une manière abstraite : se borner à cela, ce serait
se contenter de reconnaître un principe dont les applications à la science sont très éloignées. Il faut dire de plus que cette certitude est la morale, c'est-à-dire la formule même de la loi de création imposée aux hommes, leur devoir et leur but.
Les théologiens , Messieurs , n'ont point poussé leur science dans cette direction : ils se sont bornés à exposer les conséquences de la révélation sous certains rapports dogmatiques importants, mais dont ce n'est pas ici le lieu de s'occuper. Ils ne se sont point occupés d'élever la révélation à la hauteur d'un Critérium universel applicable à toute espèce de questions. Ce point de vue leur a échappé : du moins a-t-il échappé à la plupart des théologiens modernes. Il y a plus : le plus grand nombre d'entre eux , et dans ce nombre il faut ranger Saint- Thomas d'Aquin, ont pensé que l'homme pouvait par luimême s'élever à une certaine connaissance : ils ont admis une raison naturelle, une loi naturelle. Nous n'acceptons pas ces affirmations, tristes conséquences de l'influence qu'a exercée l'école aristotélicienne dans le moyen-âge; et ces déviations de la théologie nous prouvent combien ses docteurs étaient loin d'élever la révélation au rang de Critérium unique et universel, comme nous allons tâcher de le faire aujourd'hui.
Nous définissons la morale : — La loi qui règle les rapports des hommes entre eux, des hommes avec le monde et des hommes avec Dieu. La morale est le but : tout le reste vis-à-vis d'elle, politique, science , art , industrie , tout est moyen , tout est méthode. La morale est le principe de ces méthodes ; et comme elle est la loi pratique par excellence, elle est aussi le moyen de vérification par excellence.
La morale est le seul moyen absolu que possèdent et la philosophie et la science pour apprécier la réalité de leur point de départ , et pour vérifier à chaque instant
chacun des éléments, matériels ou rationnels, dont elles se composent, chacun des travaux dont elles s'accroissent : c'est le seul moyen qui, en toutes occasions, puisse faire justice des doutes et des objections , et séparer, sans erreur possible, le vrai du faux , le bien du mal.
La morale est antérieure à toutes choses. Elle est antérieure au dogme qui en émane, à la science qui en découle, au clergé qui est institué pour la répandre et par l'exemple et par l'enseignement : car le dogme, la science , le clergé, supposent la société ; et, s'il est certain que sans la société l'être humain ne serait pas homme, il est également incontestable que la société ne saurait ni commencer ni exister sans une loi morale.
La morale est antérieure à la tradition , à l'autorité universelle du genre humain ; car quel est le lien et le principe de cette autorité traditionnelle, si ce n'est la morale elle-même qui partage l'histoire en actes bons et en actes mauvais? — Elle est antérieure à la conscience individuelle ; car qu'est-ce que la conscience, si ce n'est le sentiment même de la morale? — Elle est antérieure au sens intime, au sens commun , aux lois de la raison , à toutes ces facultés vraies ou fausses sous lesquelles se cache notre ignorance, et plus souvent notre vanité; car que sont toutes ces prétendues facultés , si ce n'est le sentiment intime de la morale qui nous a été enseignée?
La morale atteint toutes choses : car la morale, c'est la définition du bien et du mal. Or qu'est-ce que le bien? c'est le vrai en philosophie, en art , en science, en politique : c'est tout ce qui est conforme au but moral de la société. — Qu'est-ce que le mal? c'est le faux en philosophie, en art , en science, en politique : c'est tout ce qui est contraire à ce but moral.
Nous allons maintenant reprendre une à une chacune de ces différentes propositions ; et nous allons essayer de vous faire comprendre comment la loi morale juge
souverainement tous les actes humains dans quelque direction que ces actes soient produits.
La morale, avons-nous dit , est le critérium absolu en philosophie : et, pour démontrer cette première assertion, il nous suffira de démontrer que la morale engendre directement la philosophie.
La Logique, en mettant les préliminaires de côté, n'est pas autre chose qu'une exposition générale des méthodes. Or, ainsi que nous l'avons déjà indiqué , ainsi que nous devons l'établir d'une manière plus complète encore dans notre prochaine leçon , toute méthode est essentiellement un moyen destiné à atteindre un but , et qui , par conséquent, est nécessairement coordonné du point de vue du but qui doit être atteint. II suit évidemment de là que le but juge souverainement la méthode ; et , puisque la morale juge souverainement le but , il est évident que la morale est le seul principe de certitude qui puisse être invoqué en logique.
La deuxième section de la philosophie, Y Ontologie, n'est pas autre chose que la définition et la démonstration des existences que la morale suppose, et qu'elle démontre être nécessaires à son enseignement ou à son exécution. Ainsi toute morale, en définissant le bien et le mal , enseigne que l'homme ne peut atteindre au bien que par le sacrifice de ses intérêts personnels, de ses passions, de ses appétits charnels. Or, pour que ce sacrifice soit possible, il faut nécessairement que l'homme soit doue d'une force spirituelle , spontanée , active , puissante à combattre et à dominer les impulsions de la chair. La morale suppose donc l'existence de Famé chez l'homme, puisque cette existence est nécessaire à l'exécution de toute loi morale. C'est ainsi que la morale suppose l'existence d'un grand nombre de principes dogmatiques qui ne peuvent être niés, si l'on ne nie en même temps l'existence de la loi morale elle-même. Or, l'ontologie n'étant
autre chose que l'exposition et la définition de ces principes dogmatiques , il est évident que la morale engendre directement l'ontologie. Et remarquons ici, que la pratique de la loi morale qui est suivie depuis qu'il existe des sociétés humaines — cette pratique dont le résultat a été, en définitive, d'avoir conservé jusqu'à ce jour l'humanité et de l'avoir élevée jusqu'où elle est aujourd'hui parvenue — cette pratique, disons-nous , est la meilleure et la plus palpable vérification de la réalité de ces principes dogmatiques que la morale suppose; car, si les existences que la morale suppose essentielles n'existaient pas, jamais la morale elle-même n'eût pu être réalisée, et jamais les résultats qui existent aujourd'hui sous nos yeux n'eussent été produits.
La morale, avons-nous dit, est le critérium absolu en science. Peut-être , Messieurs, après avoir insisté, ainsi que nous l'avons fait dans nos précédentes leçons, sur le but, les limites et les fonctions de la science, peut-être serait-il oiseux de développer longuement devant vous tous les arguments qui établissent invinciblement à nos yeux la toute-puissance de la morale comme critérium scientifique. La démonstration en ressort directement de la définition que nous avons donnée delà science, et de la fonction que nous lui avons assignée. Mais, afin de ne point laisser dans notre argumentation une lacune importante, nous allons vous exposer un autre ordre de preuves qui établissent d'une manière non moins directe ce qui doit vous être déjà suffisamment démontré.
Pour reconnaître que la morale doit être pour les hommes le critérium scientifique absolu , il suffit de s'élever, dans la considération de cet univers, au degré de généralité où se sont placés tous les grands inventeurs. A ce point de vue, il devient évident que toutes les existences qui composent notre monde sont fonctions les unes des autres , de telle sorte que si l'une d'elles , une
seule, venait à être anéantie, l'ordre de la nature entière serait modifié , et notre phénomène cesserait d'être dans ses conditions actuelles d'existence. Il serait impossible, en effet , de modifier, en quoi que ce fût, une seule des lois générales de notre monde , sans modifier par cela même l'ordre phénoménal tout entier. Il résulte de là que, dès que nous possédons l'une de ces lois générales, nous possédons réellement l'une des formules de l'harmonie universelle, et nous avons une base rationnelle et scientifique pour étudier et pour découvrir toutes les autres.
D'un autre côté il ne faut pas oublier que, si l'homme était jeté sur cette terre sans que la loi d'une fonction quelconque lui fût révélée, l'homme ne pourrait évidemment jamais distinguer dans ce monde des fonctions multiples : il ne pourrait apercevoir qu'une totalité sans parties et indivisible. Connaître, au point de vue humain, c'est percevoir des rapports : observer, au point de vue humain, c'est connaître la loi de ces rapports et l'appliquer à l'étude des phénomènes. Or, si l'on ne possède à l'avance un moyen quelconque de spécialiser les faits, il est évident que l'on ne pourra jamais procéder à la découverte des rapports qui peuvent exister entre ces faits : on ne pourra même pas soupçonner que ces rapports existent ; car ce qui constitue l'unité d'un fait à nos yeux, c'est l'impossibilité dans laquelle nous sommes d'y découvrir des différences; et ce qui nous rend possible l'analyse d'un fait, c'est la perception d'une différence première. De même, pour observer un fait, il faut nécessairement connaître la loi de ce fait ; car l'homme ne saurait connaître les faits d'une manière absolue et dans leur essence : il ne peut les connaître que comme les termes divers d'un rapport qui leur est commun ; et par conséquent, la connaissance du rapport lui-même est nécessairement celle qui doit précéder toutes les autres. Ainsi
l'histoire des sciences nous montre que les hommes ne percevaient pas les choses qui nous paraissent aujourd'hui les plus grossièrement évidentes , uniquement parce que la série des déductions scientifiques n'avait point encore établi les rapports qui devaient les appeler à regarder.
D'une part donc , pour reconnaître qu'il existe dans ce monde des fonctions multiples et diverses, il faut de toute nécessité posséder la loi de l'une quelconque de ces fonctions : et d'autre part, dès l'instant que l'on possède la loi d'une fonction quelconque, on possède un principe de certitude qui permet de découvrir et d'étudier toutes les autres.
Or il est incontestable, il est certain , que les hommes ne possèdent de prime-abord que la loi d'une fonction de ce monde; et cette fonction est celle de l'homme luimême. Jamais il n'a existé de science là où il n'a pas existé de société ; et jamais il n'a existé de société là où aucune loi des fonctions humaines n'a été connue. Cette loi c'est la morale : et dans tous les temps , comme dans tous les lieux, cette morale a été le principe de certitude à l'aide duquel les hommes ont découvert et établi les lois de toutes les autres fonctions de ce monde. Voilà pourquoi les erreurs morales des hommes se réfléchissent et se multiplient à l'infini dans les sciences ; et voilà pourquoi, à toutes les grandes époques de rénovation sociale, la science, comme la morale qui l'engendre et qui la juge, se modifie profondément dans sa forme, en demeurant , comme elle, éternellement la même dans son principe et dans son but.
Après avoir ainsi démontré que la morale est le principe de certitude le plus absolu que l'on puisse invoquer dans la philosophie et dans la science, sera-t-il nécessaire, Messieurs, d'étendre encore notre démonstration, et de vous prouver que ce même principe atteint et juge
au même titre tous les actes humains? Est-il besoin de vous faire voir que chez tous les peuples, et dans tous les temps, une loi morale a dirigé et jugé les œuvres artistiques , les institutions politiques et même les travaux industriels? — Nous ne le pensons pas. Qui de vous ne sait que, à leur point de vue le plus général, les arts n'ont d'autre mission que celle d'enseigner, sous toutes leurs formes, la même loi morale, comme la politique n'a d'autre but que celle de traduire cette loi en institutions temporelles? Gela étant, qui de vous pourra douter que la morale ne soit également le critérium de l'art et de la politique?
Oui , Messieurs : — philosophie, beaux-arts , sciences, institutions politiques, — la morale atteint tout, et juge tout; et voilà précisément pourquoi l'égalité existe parmi les hommes. L'égalité n'existe, en effet, ni dans les formes corporelles, ni dans les forces musculaires ou vitales , ni dans les aptitudes organiques, puisque tous ces éléments sont nécessairement modifiés à l'infini par toutes les conditions sociales ou organiques dans lesquelles l'homme se trouve placé, et créent peut-être autant d'aptitudes différentes qu'il existe d'individus. Mais l'égalité existe au point de vue d'une loi morale unique, vis-à-vis laquelle tous les hommes, sans acception de leurs inégalités organiques , sont également obligés : l'égalité existe au point de vue d'un devoir commun que tous les hommes sont appelés à remplir: l'égalité existe, enfin, au point de vue d'une œuvre commune dont tous les hommes, quelles que soient leurs aptitudes organiques spéciales, sont les ouvriers solidaires. C'est là précisément l'un des caractères qui distinguent la révélation chrétienne de tous les dogmes religieux antérieurs au Christ. Tous ces dogmes ont dit, que les hommes issus d'une même origine, accomplissant une même œuvre, et unis par unemême loi, étaient égaux et frères ; mais le Christ seul a pu dire,
— no —
que tous les hommes, sans exception aucune, avaient même origine, puisqu'ils descendaient tous, par voie continue de génération, de cet homme primitif que Dieu fit à son image : que tous les hommes étaient égaux, puisqu'il leur assignait à tous le même but — celui d'appeler le règne de Dieu sur la terre : que tous les hommes étaient frères, enfin, puisque, ayant même origine et même but, ils étaient tous obligés vis-à-vis la même loi morale, le dévouement. Aristote et Platon ont bien pu proclamer l'égalité de tous les membres de la cité; car tous ils avaient même origine — ils étaient fils des dieux : tous ils avaient même but — l'extension et la conservation de la cité : tous ils avaient même devoir et même droit — le devoir de la guerre et le droit des armes : mais jamais Aristote, jamais Platon , ne purent franchir l'immense abîme qui séparait le citoyen de l'esclave ; car il leur eût fallu assigner à l'humanité tout entière une origine unique, un but unique, et une loi morale unique conduisant de cette origine à ce but.
Mais si le critérium universel était quelque formule métaphysique accessible seulement aux intelligences les plus déliées : si le principe de certitude était quelque dogme abstrait dont les savants seuls pourraient mesurer la profondeur et la portée, où donc serait l'égalité? où serait l'égale responsabilité des hommes? 11 faut qu'un principe de certitude soit également clair pour le savant, et pour le pauvre d'esprit qui ne sait pas lire ; car tous deux sont également appelés à agir dans ce monde ; et tous deux ont également besoin d'un critérium pour juger leurs actes. Il faut qu'un principe de certitude soit également intelligible pour l'enfant qui vient de prendre sur lui le nom de chrétien, et pour le vieillard qui a usé sa vie dans l'œuvre du christianisme; car tous deux peuvent être appelés demain à rendre compte à Dieu du talent qui leur a été confié; et tous deux seront jugés vis-
à-vis la même loi. Il faut enfin qu'un principe de certitude soit également absolu pour les gouvernants et les gouvernés, le clergé et le laïc, le docteur et l'élève, le prêtre et le catéchumène ; car c'est de ce principe seul que le pouvoir, temporel ou spirituel, peut recevoir sa sanction ; et c'est au nom de ce principe seul que le peuple peut et doit juger le pouvoir.
Pour terminer cette leçon, il ne nous reste plus maintenant qu'à vous exposer le procédé général au moyen duquel nous transformons la loi morale en un critérium universel qui puisse juger souverainement, et sans aucun recours à la vérification directe, toutes les doctrines scientifiques , en séparant immédiatement , et sans erreur possible , le bien du mal, le vrai du faux.
Ce procédé peut être réduit à deux propositions générales que nous formulons ainsi : —
Une formule ou une doctrine scientifique étant donnée, déterminer par des procédés logiques rigoureux, quelles en sont les conséquences pratiques : la doctrine sera vraie ou fausse, suivant que ces conséquences seront conformes ou contraires aux enseignements de la loi morale : —
Une formule ou une doctrine scientifique étant donnée, déterminer par des procédés logiques rigoureux, quelles sont les existences que cette doctrine affirme ou nie : la doctrine sera vraie ou fausse, suivant qu'elle affirmera ou qu'elle niera les existences que la loi morale suppose et démontre.
Lorsque, dans notre précédente leçon, nous nous sommes occupés des différentes constructions encyclo • pédiques qui avaient été tentées dans ces dernières années, nous avons démontré que toute conception scientifique générale, qui procédait de la négation de Dieu , concluait directement à une contradiction scientifique ou
à une absurdité métaphysique. Dans cette démonstration, nous avons saisi la doctrine matérialiste dans sa conclusion la plus générale, et, portant cette conclusion au contact du fait le plus général qu'il nous soit donné de connaître, nous l'avons démontrée fausse. C'est une marche précisément inverse que nous avons à suivre ici : nous n'avons plus à démontrer les doctrines fausses, parce qu'elles sont contraires aux faits : nous avons à les démontrer fausses , parce qu'elles nient des existences que notre principe de certitude affirme, ou parce qu'elles conduisent à des conclusions pratiques que notre principe de certitude condamne ; et nous sommes d'avance certains, que toute doctrine qui pourra être amenée à de semblables conclusions est à tout jamais et irrévocablement condamnée.
Et ici il nous serait facile de reprendre les doctrines cosmogoniques et astronomiques que nous vous avons exposées dans notre dernière leçon; et, retraçant pas à pas tous les termes de notre argumentation , nous pourrions vous conduire à la négation de l'existence de Dieu, négation qui est le point de départ commun et le but véritable et unique de toutes ces tentatives génésiaques. Mais, aiin de donner à notre argumentation le caractère d'une plus grande généralité, nous préférons porter votre attention sur de nouveaux exemples; et ces exemples, nous les choisirons surtout parmi les doctrines qui vous heurteront à chaque pas dans la carrière où vous allez entrer.
Il est une doctrine très répandue en Allemagne, quoique sous des formes différentes, dans les grands travaux anatomiques deSchelling, de Spik, de Carus, d'Oken et même de Meckel : — doctrine qui a élé surtout développée et vulgarisée en France, vers la lin du siècle dernier, par l'illustre Lamarck ; et qui compte aujourd'hui encore pour partisans M. Geoffroy Saint-IIilaire
et quelques-uns des plus savants naturalistes de notre époque : — c'est la doctrine du Progrès continu. — Cette doctrine a produit, dans toutes les directions de la science des corps organisés, un nombre fort considérable de travaux dont les résultats se sont inûltrés, plus ou moins complètement, dans la plupart des ouvrages anatomiques et physiologiques que vous devrez consulter pendant la durée de vos études médicales. Tous ces travaux sont , à notre sens , comme non avenus pour la science, et demeurent frappés d'une nullité parfaite : mais, parce que quelques-uns d'entre eux témoignent d'une érudition anatomique véritablement remarquable , il ne sera pas inutile de vous faire toucher du doigt le sophisme fondamental qui les rend stériles : il vous sera en même temps démontré que, en dehors d'une doctrine purement spiritualiste, il n'existe pas pour la science de progrès possibles ; et qu'il suffit d'une conception philosophique générale contraire aux données de la loi morale, pour rendre à tout jamais vaines et infécondes une haute capacité intellectuelle, une érudition profonde, et une ardeur au travail qui ne se dément jamais.
Dans les sciences zoologiques , la doctrine du progrès continu se fonde sur un petit nombre de propositions, qui ont élé développées par Lamarck avec une rare franchise (1), et qui, plus ou moins déguisées, sont aujourd'hui adoptées par un grand nombre de savants qui n'ont jamais songé à en mesurer la portée philosophique et les conclusions générales. Nous allons examiner avec vous ces différentes propositions; et nous essaierons de vous démontrer que toutes elles sont également insoutenables, soit qu'on apporte à discussion les seuls arguments
(1) LamàBCK ( J. Iî. P. A. ). Philosophie zoologique, ou Exposition des considérations relatives aux animaux, etc., etc. 2 vol. in-8.
delà science actuelle, soit que, ainsi que nous proposons de le faire, on se borne à les juger en employant pour critérium absolu la loi morale. Cet exemple sera plus propre que tout autre à vous faire comprendre comment, dans des discussions qui paraissent purement scientifiques, la morale peut devenir un véritable critérium.
Première proposition : — A mesure que nous avançons dans l'étude des corps organisés — à mesure que nos collections zoologiques s'enrichissent, que nos lacunes se comblent, que nos catalogues acquièrent plus d'exactitude et plus d'étendue, nous sentons s'accroître , avec une effrayante rapidité , la difficulté des classifications. Nos caractères les plus tranchés s'évanouissent : nos formes les plus absolues se modifient; et les espèces zoologiques, que semblaient différencier les signes caractéristiques les plus certains, passent l'une dans l'autre par d'insaisissables transitions, et ne se limitent plus que par les caractères spécifiques les plus vagues et les plus inconstants.
Ainsi, lorsque l'on classe en série toutes les espèces d'un même genre, de manière à conserver, autant que faire se peut, les lois de leurs analogies et de leurs affinités naturelles, on voit disparaître l'un après l'autre tous les caractères différentiels; et tout le genre luimême arrive à ne plus former qu'une seule et même espèce. Ce fait paraît tellement constant, que, si parfois on rencontre des genres incomplets, on peut être d'avance certain que les espèces intermédiaires qui font défaut existent réellement, soit vivantes, soit à l'état fossile, et que des découvertes ultérieures viendront combler les lacunes et rétablir l'intégrité de la série. Il est vrai que si, dans une série ainsi coordonnée, on choisit deux termes éloignés, il sera toujours facile, en négligeant les ternies intermédiaires, d'établir des caractères
spécifiques et différentiels; mais il est également certain que , lorsque l'on voudra rétablir tous les chaînons intermédiaires, ces différences disparaîtront ; et des individus, qui appartiennent incontestablement à une seule et même espèce, seront souvent plus dissemblables entre eux que des espèces prétendues distinctes d'un même genre.
En zoologie, cette proposition a pour but d'établir que l'Espèce n'existe pas dans les limites qui lui sont aujourd'hui assignées par la définition; ou, en d'autres termes, elle tend à établir qu'il n'existe pas d'espèces animales distinctes , incommunicables entre elles, différenciées par des caractères constants, inaliénables, qui se transmettent par voie directe de génération , et qui demeurent identiques pendant toute la durée de l'espèce. Mais , à ne l'envisager seulement que du point de vue scientifique, il est bien évident que cette proposition repose sur un sophisme fondamental, qui consiste à admettre un rapport matériel là où il n'existe de rapport que vis-à-vis de l'intelligence humaine. Lorsque nous disons, en effet, qu'il existe une Série animale, nous affirmons seulement qu'il nous est possible de classer les espèces animales de telle sorte qu'elles se suivent et se succèdent comme les différents termes d'une série constamment croissante; mais il est bien évident que le rapport que nous créons ainsi n'existe que pour nous; et que, entre deux espèces animales distinctes, il existe un abîme également infranchissable, quelle que soit la position relative de ces deux espèces dans la série animale. Quelque parfaite que devienne par la suite la série zoologique , c'est-à-dire quelque uniforme , quelque graduelle que devienne la transition d'une espèce à l'autre, les espèces n'en seront pas moins radicalement dislinctes tant qu'elles demeureront incommunicables entre elles,
c'est-à-dire, tant qu'elles ne pourront point engendrer entre elles des individus capables de se reproduire : et cette différence sera tout aussi radicale , soit que les espèces présentent les caractères extérieurs les plus analogues, soit, au contraire, qu'elles soient différenciées entre elles par les caractères spécifiques les plus tranchés. Ainsi les nombres 1, 2, 3, 4, etc., se suivent et se succèdent aussi comme les termes d'une série constamment croissante; mais le rapport qui existe entre ces nombres est un rapport spirituel qui existe vis-à-vis l'esprit de celui qui crée la série , et nullement un rapport matériel qui lie l'un à l'autre les termes eux-mêmes : quel que soit le nombre des termes logarithmiques que vous intercaliez entre les termes 1 et 2, 2 et 3, etc., etc., jamais vous n'arriverez à combler l'abîme qui les sépare ; et les termes 1 et 1 J sont exactement aussi distincts l'un de l'autre que les termes 1 et 2, 2 et 3. Ce qui est vrai pour la série des nombres est également rigoureux pour la série animale : ainsi, la proposition que nous venons d'exposer, et qui tend à nier la spécificité de l'espèce, n'a pas scientifiquement la plus légère valeur.
Mais les conclusions philosophiques de cette proposition sont bien autrement importantes à étudier. En effet, si , ainsi que Cuvier Ta démontré dans ses admirables travaux , si Dieu « a pris un soin extrême d'empêcher l'altération des espèces , de maintenir fixes les formes des corps organisés, de telle sorte que les espèces actuelles ne puissent jamais être des modifications des espèces détruites : » — si, en d'autres termes, les espèces animales ne peuvent être déduites l'une de l'autre par voie continue de génération , puisqu'il est démontre qu'il a paru dans la succession des époques géologiques des espèces animales nouvelles, il faut nécessairement admettre que ces espèces nouvelles ont été créées : donc l'activité créatrice (Dieu) est intervenue directement et
successivement dans l'œuvre de la création : donc Dieu existe. Cet argument est inexorable ; car : ou bien les espèces animales existent par elles-mêmes, et alors elles sont éternelles : ou bien elles n'existent pas par ellesmêmes , et alors elles ont été créées : or, les espèces animales ne sont pas éternelles, puisque la géologie démontre que des espèces jadis existantes n'existent plus , et que les espèces existantes aujourd'hui n'ont pas toujours existé : donc les espèces animales ont été créées. C'est pour répondre à cet argument que l'on a nié l'existence de l'espèce dans les limites qui lui étaient assignées par l'ancienne définition, et que l'on a affirmé qu'une espèce pouvait toujours se déduire charnellement, et par voie de génération, d'une espèce voisine. Or cette affirmation, qui tend à nier l'une des existences que la loi morale suppose, est nécessairement fausse.
Si , au lieu de ramener la proposition qui nous occupe à son point de départ, nous la conduisons à son résultat pratique , nous arrivons à un résultat identiquement le même. En effet , toute proposition qui nie l'existence de l 'espèce dans la série animale , conclut directement à la consanguinité de l'homme et des animaux , et nie par conséquent l'un des premiers dogmes de la morale : la domination de l'homme sur tous les êtres créés.
Deuxième proposition. — «Il est incontestable pour tous que, toutes les fois que les individus d'une même espèce changent de lieu , de station , de climat , de mode d'existence, ils subissent des modifications qui altèrent à la longue, d'une manière sensible, leurs formes, leurs instincts, leur organisation; de telle sorte que l'individu tout entier participe au changement du milieu. Si cette influence d'un milieu différent se prolonge pendant une longue suite de générations , elle pourra imprimer aux individus qui y auront été soumis des caractères spéci-
tiques ineffaçables et transmissibles par voie de génération : elle pourra transformer deux variétés en deux espèces distinctes. »
« Ainsi, dit Lamarck, toutes les plantes sauvages que nous transportons dans nos jardins éprouvent les modifications les plus profondes : elles étaient pubescentes et velues , elles sont devenues lisses et glabres ; elles étaient rampantes , et elles sont droites ; elles étaient armées d'aspérités et d'épines, et elles sont inermes; elles étaient ligneuses et vivaces dans les pays où elles croissaient indigènes , exotiques ; elles sont devenues herbacées et annuelles. Le blé de nos champs est un produit de notre culture; et la plupart des légumineuses, des lactucées et des crucifères de nos jardins sont dans le même cas. »
« Des modifications analogues ont lieu dans le règne animal : les palmipèdes lamellirostres sont , à l'état sauvage, des oiseaux long-voiliers ; et les gallinacés d'Amérique volent comme des perdrix : élevées pendant quelques générations dans nos basses-cours, c'est à peine si ces mêmes espèces peuvent se soutenir quelques instants sur leurs ailes. Dans ces cas, il est vrai, la domesticité n'a fait que modifier la puissance locomotrice des ailes, sans modifier d'une manière notable leur forme : mais lorsque le changement de milieu est plus complet, lorsque l'influence en est plus long-temps prolongée sur- . tout', l'instrument locomoteur lui-même se transforme. Ainsi l'influence éducatrice du milieu a créé dans l'espèce Chien les variétés les plus distinctes : ici le système locomoteur a acquis un développement tout particulier: là les sinus frontaux et l'appareil nerveux de l'olfaction ont pris un accroissement considérable : plus loin les attaches musculaires, les muscles eux-mêmes, et jusqu'aux facettes articulaires , portent les traces de modifications profondes. Or, conclut Lamarck, si l'on se rappelle les nombreuses conditions qui constituent un milieu — con-
ditions d'insolation, de climat, de nourriture, d'exposition, d'atmosphère, de température, etc., etc., — on comprendra que les milieux peuvent varier à l'infini, et engendrer ainsi un nombre indéfini de variétés qui , sous l'influence prolongée des mêmes conditions , deviendront des espèces (1). »
Que l'organisme subisse l'influence des milieux divers dans lesquels l'espèce se trouve placée , et que les modifications imprimées à l'organisme puissent se transmettre indéfiniment par voie de génération , les conditions du milieu demeurant les mêmes , c'est ce qu'aucun zoologiste n'a jamais songé à nier, puisque la division des espèces en races distinctes n'est fondée que sur la transmission héréditaire de modifications semblables. Ce que les zoologistes nient, avec juste raison, c'est que ces modifications puissent jamais devenir telles que les races ainsi créées soient rendues incommunicables entre elles, et, par conséquent, transformées en espèces distinctes. La discussion porte donc exclusivement sur la nature et les limites de l'influence ainsi exercée sur l'organisation des animaux : — les uns affirment, sans la plus légère trace de preuves, que cette influence peut être illimitée ; et les autres , au contraire, s'appuyent surtout l'ensemble des faits connus pour affirmer que celte influence est essentiellement restreinte et bornée.
De tous les anatomistes qui ont voulu chercher la démonstration scientifique de la proposition qui nous occupe, M. Geoffroy Saint-Hilaire est celui qui a procédé à cette recherche avec le plus de logique et le plus de constance. Peut-être pourrait-on dire sans exagération, que tous les travaux scientifiques de cet illustre anatomiste n'ont pas d'autre but que celui d'obtenir la démonstra-
(1) Voyez la Zoologie philosophique. l'assim.
tion de cette proposition fondamentale : — que l'organisme des animaux est soumis à un plan général, modifié clans quelques points seulement pour différencier les espèces, ces modifications ayant été déterminées par les conditions du milieu dans lequel l'animal a été appelé à se développer. — C'est dans ce but que M. Geoffroy Saint-Ililaire a énoncé et formulé le principe de Y Unité fypéale, ou de l'unité décomposition organique : — c'est dans ce but qu'il a créé sa théorie des analogues, celle des affinités électives des éléments organiques, celle des connexions et celle du balancement des organes : — c'est dans ce but qu'il s'est livré à l'étude des monstruosités ; car, pour l'intégrité de sa démonstration , il lui fallait nécessairement établir que les aberrations organiques les plus bizarres, les plus désordonnées, les plus monstrueuses , pouvaient toutes se déduire de son principe général : — c'est dans ce but enfin qu'il a formulé sa théorie physiologique générale, qui ramène sous la dépendance des seules lois de la nutrition tous les phénomènes de formation et de développement. Celte théorie physiologique est la base fondamentale de toute la doctrine anatomique de M. Geoffroy Saint-Hilaire; et c'est là aussi précisément l'écueil où cette doctrine vient échouer. Dans (e cas spécial qui nous occupe, en effet, il est évident que l'influence exercée par le milieu ambiant porte exclusivement sur les phénomènes de la nutrition ; et que, par conséquent, pour expliquer la transformation des espèces sous l'influence des milieux, il faut, de toute nécessité, ramener sous la dépendance des lois de la nutrition tous les phénomènes de formation.
Dans notre précédente leçon nous avons établi, que les phénomènes de la nutrition étaient tous sous la dépendance d'une force de l'ordre circulaire, tandis qu'au contraire tous les phénomènes de formation étaient sous la dépendance d'une force de l'ordre sériel. Nous n'a-
vons point à revenir ici sur celte démonstration : qu'il nous suffise de vous faire remarquer, que cette démonstration ruine fondamentalement toute opinion tendant à établir que les milieux exercent sur l'organisme des animaux une influence illimitée, et qu'elle nous permet en même temps de fixer les limites précises entre lesquelles cette influence s'étend. Ainsi nous avons établi, que l'on ne pouvait agir sur les forces de formation que d'une manière indirecte, et en agissant directement sur les forces circulaires : nous avons établi encore , que cette action se bornait essentiellement à modifier la force sérielle en en accélérant ou en en retardant le mouvement. Or, telle est précisément la nature de l'influence exercée par les milieux différents sur l'organisme animal : ils modifient profondément les phénomènes de la nutrition en accélérant ou en retardant les phénomènes de formation. Quant aux limites dans lesquelles s'exerce celte influence, elles sont également faciles à déterminer : si les conditions du milieu sont telles, que les modifications imprimées aux phénomènes de nutrition ne permettent plus à la force de formation de conduire l'individu au terme définitif qui constitue son espèce — terme auquel il est apte à reproduire un individu semblable à lui-même — l'espèce ne se modifie pas, elle s'éteint : si, au contraire» les conditions du milieu sont telles, que les phénomènes de formation obtiennent leur entier développement, quoique plus ou moins modifiés, quant aux périodes., par les phénomènes de nutrition , alors l'espèce se modifie et constitue une race. Ainsi s'expliquent facilement et la délimitation des espèces animales à des circonscriptions géographiques particulières, et l'identité de l'espèce dans certaines conditions différentes de milieux , et la diversité des races dans les mêmes conditions, etc., etc.
Telle est la réfutation purement scientifique de la doctrine qui attribue aux milieux une influence transforma-
trice sur l'espèce. Au point de vue philosophique , cette doctrine se réfute d'une manière plus brève, ei, à nos yeux, non moins probante. En effet : toute proposition qui tend à placer l'espèce sous la dépendance absolue du milieu suppose nécessairement, que tous les phénomènes de la vie sont sous la dépendance des lois de la nutrition : or la théorie générale de la nutrition ne suppose que des forces de l'ordre purement circulaire : les forces de l'ordre purement circulaire concluent ou à l'éternité ou à la non-existence du phénomène : l'éternité et la non- existence du phénomène concluent également à la non-existence de Dieu : donc , au point de vue philosophique , toute proposition , tendant à placer l'espèce sous la dépendance absolue du milieu, conclut à la non-existence de Dieu : donc toute proposition semblable, étant contraire à la loi morale, est fausse.
Telles sont les propositions fondamentales sur lesquelles repose, en zoologie , la doctrine du Progrès continu ; et ces propositions forment le complément indispensable des théories astronomiques et cosmogoniques que nous avons développées et réfutées dans notre précédente leçon. Quant au but même vers lequel tend cette doctrine, et en vue duquel elle a été créée, il doit maintenant être suffisamment manifeste pour tous ; car il nous semble que ce but vient, sans détours, au-devant de l'esprit et se nomme lui-même : ce but, c'est la négation de Dieu , et, par conséquent, la négation de tout devoir envers les hommes , de toute loi morale. Et , en effet , s'il était possible de démontrer : que les affinités électives de la chimie peuvent être rangées parmi les propriétés essentielles de la matière : — que ces propriétés essentielles, agissant sous l'influence de certaines conditions fatales , peuvent transformer la matière inorganique en matière organisée : — que cette matière organisée , modifiée diversement par des milieux divers, a produit toutes
les formes organiques existantes : — que la matière, dispersée clans l'espace , obéissant à des forces qui sont les propriétés essentielles de toute matière, a formé notre système planétaire et notre globe terrestre : — que les révolutions de ce globe sont les conséquences nécessaires et fatales des conditions astronomiques et physiques de ce globe : — que ces révolutions fatales ont nécessairement déterminé des conditions atmosphériques, climatériques et géographiques différentes : — si, disons-nous, ces propositions différentes étaient scientifiquement démontrables , il est évident que les conclusions suivantes seraient logiquement incontestables : — Dieu n'a pas créé la matière inorganique , parce qu elle est , par hypothèse , éternelle : — Dieu n'a pas créé notre système planétaire , puisque ce système est le résultat inévitable des propriétés essentielles de la matière : — Dieu n'a pas créé la matière organisée, puisque cette matière n'est que l'une des formes de la matière inorganique : — Dieu n'a pas créé les espèces animales qui ont successivement paru à )a surface de notre terre , puisque ces espèces ont été produites par l'action de milieux différents sur la matière animale : — enfin Dieu n'a pas créé ces milieux différents, puisque ces milieux résultent de conditions astronomiques et physiques fatales : — donc Dieu, l'activité créatrice, n'a rien créé : donc Dieu n'existe pas.
Cette conclusion nous paraît inévitable : et nous avons la conviction profonde, que tout savant qui adopte dans son intégrité la doctrine du progrès continu, et qui, néanmoins, affirme Dieu, affirme l'existence d'un élre auquel logiquement et scientifiquement il ne lui est pas possible de croire. Il se peut, et même cela est, il se peut que quelques-unes des considérations sur lesquelles cette doctrine se fonde, aient été adoptées par des hommes peu habitués à mesurer la portée philosophique
des principes qu'ils .acceptent, peu accoutumes surtout à apprécier ia valeur scientifique d'une proposition par ses conséquences morales : ces hommes ont fait erreur et leur logique leur a fait défaut; car, si les propositions étaient scientifiquement vraies, les conséquences morales en seraient forcées ; et la logique humaine, toujours inexorable, les déduirait inévitablement. Or, nous vous avons démontré, Messieurs, que toutes ces considérations générales de la philosophie matérialiste sont également insoutenables, soit qu'on se place, pour les examiner, sur le terrain purement scientifique, soit que, ce qui nous paraît préférable, on se serve pour les apprécier du critérium que nous proclamons universel.
Passons rapidement sur quelques nouveaux exemples.
11 vous sera dit dans le cours de vos études , et c'est la doctrine phrénologique qui se chargera de vous l'enseigner, que tous les actes des hommes sont les conséquences, ou les résultats nécessaires, des aptitudes organiques déposées en eux : que ces aptitudes elles-mêmes résultent de l'organisation même du cerveau; et que, par conséquent, la disposition organique de l'appareil cérébral prédétermine nécessairement tous les actes humains. A cette argumentation vous répondrez : que toute doctrine semblable conclut à la non-existence de l'âme , puisque, tous les actes humains étant déterminés par la seule organisation de l'appareil cérébral, l'àme existe comme si elle n'existait pas. Or, toute doctrine qui conclut à la négation de l'une des existences que la morale suppose et démontre , étant par cela seul démontrée fausse, vous serez par cela seul dispensés de toute autre vérification. D'ailleurs cette doctrine ne nie-t-elle pas le premier fondement de toute morale? — la libre responsabilité des hommes.
Il vous sera dit encore peut-être , et c'est la doctrine des races qui enseigne ces choses , qu'il existe entre les
hommes des différences organiques radicales , inaliénables, ineffaçables, qui se transmettent héréditairement par voie de génération , et qui constituent des aptitudes organiques, intellectuelles et morales , différentes : de telle sorte qu'il n'existe pas une espèce humaine unique, mais bien plusieurs espèces humaines distinctes. A cette doctrine vous répondrez : que, s'il existait entre les hommes des différences essentielles et ineffaçables, tous les hommes ne seraient pas également libres, également responsables, vis-à-vis une seule et même loi morale; et que, par conséquent, cette loi morale, qui enseigne que tous les hommes, sans acception de leurs diversités organiques , sont également obligés vis-à-vis d'elle , serait fausse. El la doctrine des races sera jugée. D'ailleurs ne nie-t-elle pas ce premier axiome de la morale chrétienne? — tous les hommes sont frères.
Il nous serait facile de multiplier encore les exemples, et de vous démontrer ainsi qu'il n'existe pas une seule proposition , si exclusivement scientifique qu'elle puisse paraître , qui ne puisse être conduite à une conclusion morale : mais cette leçon a déjà dépassé les limites qui lui étaient assignées. Permettez-nous, Messieurs, de la terminer par un dernier argument général qui démontre, au-delà de toute négation, l'universalité absolue, au point de vue humain , du critérium moral.
Il n'existe dans la science que deux doctrines possibles : — ou bien il faut admettre, que tous les êtres créés ont été créés par l'acte immédiat et direct de Dieu; et que la révélation directe du verbe de Dieu, qui a enseigné aux hommes la loi générale de tous leurs rapports, est la source première et unique de toutes les sciences humaines : et c'est là la doctrine spiritualiste : — ou bien il faut admettre, que tout ce qui existe existe essentiellement et par lui-même ; et alors il faut tourner sans cesse dans un cercle vicieux perpétuel , et être sans cesse ap-
pelé à choisir entre les deux termes d'un dilemme inexorable— une contradiction scientifique ou une absurdité métaphysique : et c'est là la doctrine matérialiste. Entre ces deux doctrines, il n'existe pas de moyen terme possible : une science fausse et une logique pitoyable peuvent seules en créer un. Ainsi toute proposition scientifique, quelle qu'elle soit, pourvu toutefois qu'elle ne soit pas un non-sens formel , devra nécessairement appartetenir, comme conséquence, à l'une ou à l'autre de ces deux doctrines générales. Or, entre ces deux doctrines la loi morale est un critérium absolu et irrécusable, puisque la doctrine spiritualiste et la loi morale affirment toutes deux les mêmes existences et les mêmes conditions : — à savoir, Dieu, l'âme humaine, et la révélation directe de Dieu : tandis que la doctrine matérialiste nie fondamentalement et cette condition et ces existences. Mais , si la loi morale juge souverainement les doctrines elles-mêmes, elle juge à fortiori toutes leurs conséquences légitimes, et, par conséquent, toute proposition scientifique quelconque.
Cet argument nous ramène directement au procédé général que nous vous avons indiqué pour transformer la loi morale en un critérium scientifique.
1° Une doctrine ou une proposition scientifique étant donnée, déterminez par des procédés logiques rigoureux quelles en sont les conséquences pratiques : la doctrine sera vraie ou fausse, suivant que ces conséquences seront conformes ou contraires aux enseignements de la loi morale : —
2° Une doctrine ou une proposition scientifique étant donnée, déterminez par des procédés logiques rigoureux quelles sont les existences ou les conditions que cette doctrine affirme ou nie : la doctrine sera vraie ou fausse, suivant qu'elle affirmera ou qu'elle niera les existences et les conditions que la loi morale suppose et démontre.