CHAPITRE III
Substances intercellulaires
Sommaire. — Substances intercellulaires. — Elles émanent du feuillet moyen du blastoderme. Leur rôle de nutrition dans les tumeurs.
A. — Substance intercellulaire dans les tumeurs histioïdes.
— Son mode de formation, ses formes diverses. — Disposition des vaisseaux dans les sarcomes. — Atypie du système vasculaire des tumeurs.
B. — Substance intercellulaire dans les tumeurs organoïdes.
— DeuxStromas. — Son évolution, ses formes diverses ; Stroma myxomateux, réticulé, végétant. Son rôle de nutrition et d'accroissement. — Vaisseaux dans les tumeurs organoïdes.
Résumé.
De même que toutes les productions organiques, les tumeurs ont leurs moyens de nutrition, sans lesquels on ne saurait concevoir leur existence ; ils leur sont fournis par les vaisseaux, les substances intercellulaires jouant le rôle de véhicules des matériaux nutritifs. — Nous avons eu déjà l'occasion de dire que l'étude de la nutrition des tumeurs n'était autre que celle de ces substances dites inter cellulaires, intermédiaires, etc.
Il existe deux sortes de ces substances. Dans les tumeurs histioïdes les cellules cellulaires laissent entre elles des intervalles, des vides comblés par la matière intercellulaire. Dans les tumeurs organoïdes, la disposition est plus compliquée; il existe bien une substance amorphe intercellulaire dans quelques épithéliomas, mais elle est réduite à l'état de simple ciment et son rôle, au point de vue de la nutrition, paraît à peu près nul. On ne saurait considérer comme une substance intercellulaire la matière amorphe ou granuleuse dans laquelle sont plongés les noyaux qu'on observe dans les épithéliomas tubulés, les carcinomes, c'est-à-dire les tumeurs organoïdes à végétation rapide, embryonnaire ; cette matière correspond, nous l'avons dit, au protoplasma, non clivé, des cellules de nouvelle formation. Tout cela constitue, dans les tumeurs organoïdes, un tissu qui est à son tour cloisonné par un autre tissu complet; on le voit dans les épithéliomes et les carcinomes par exemple. Ce second tissu est ce qu'on appelle plutôt un stroma.
Cette distinction un peu artificielle a son importance lorsque l'on veut se rendre compte de la distribution des vaisseaux dans les néoplasmes. S'agitil d'un néoplasme de nature épithéliale, les vaisseaux ne sont jamais en rapport avec les éléments cellulaires et la disposition est la même que dans n'importe quel tissu épithélial normal : les courants lymphatique et sanguin se distribuent exclusivement dans le stroma, et les cellules épithélioïdes ne se nourrissent que par imbibition. S'il s'agit, au contraire, d'un néoplasme histioïde, autrement dit de
nature conjonctive, par le fait même de son origine dans un tissu émané du mésoderme, il porte en lui ses moyens de nutrition, les vaisseaux circulent au sein même de la végétation ; les cellules sont directement en rapport avec le courant sanguin qu'elles endiguent parfois elles-mêmes ; il n'y a d'exception que pour lesenchondromes hyalins dont la substance fondamentale ne comporte pas l'existence de vaisseaux. Il ressort, en tout cas, de ces considérations que les moyens de nutrition des tumeurs proviennent toujours du feuillet moyen, puisque c'est lui qui donne naissance aux vaisseaux et à la substance intermédiaire aussi bien dans les tumeurs histioïdes que dans les organoïdes.
La substance intermédiaire, bien différente dans ces deux sortes de tumeurs, doit être étudiée séparément dans les deux cas. C'est-à-dire d'abord dans les productions épithéliales.
A. — Substance intercellulaire dans les tumeurs histioïdes.
Une première question se pose : Comment naît la substance intercellulaire?
Deux hypothèses sont en présence : les uns en font un produit d'exsudation des vaisseaux, un blastème pour tout dire ; les autres la regardent comme une sécrétion de la cellule. Certainement les cellules ne peuvent rien créer par elles-mêmes ; elles ne peuvent pas sécréter une substance qui les entoure sans que les matériaux de cette sécrétion ne leur arrivent d'une
source quelconque, mais il n'est pas moins vrai qu'elles ont une grande part à l'élaboration de la substance intermédiaire. Pour ce qui concerne la substance fondamentale du cartilage hyalin, par exemple, Virchow (i) place la substance intercellulaire sous la dépendance des cellules ; il fait remarquer que telle région appartient à une cellule, telle partie à une autre ; nulle part ces relations n'apparaissent mieux que dans l'histoire pathologique du tissu osseux où l'on voit la substance calcaire se détruire dans le territoire des corpuscules osseux malades et, sans cette notion, il est impossible de comprendre le processus de la carie. « Dans les tissus, dit-il, où existe une substance intercellulaire, la cellule régit, outre son propre contenu, une certaine partie de la substance qui l'entoure ; cette partie de substance extérieure partage le sort de la cellule, elle participe à ses altérations. » Nous n'avons pas à nous prononcer dans cette question de l'origine de la substance intercellulaire et nous pouvons seulement dire que les réflexions de Virchow nous semblent parfaitement justifiées.
Dans les tumeurs histioïdes, la substance fondamentale présente toujours une constitution très simple. Dans certains sarcomes embryonnaires, elle est réduite à l'état de liquide d'imbibition, à une sorte de lymphe ; d'autres fois, elle présente une consistance un peu plus grande et elle est aussi légèrement granulée. A mesure que le tissu sarcomateux s'organise davantage, la substance intercellulaire prend
(i) Virchow Path cell. p. i 3 et 352.
une importance plus grande ; on la trouve alors de consistance muqueuse, comme dans les sarcomes dont les cellules tendent à la forme de corps fibroplastiques et surtout dans les tumeurs conjonctives, à cellules étoilées, dans les myxomes. Il est alors assez fréquent de voir la substance fondamentale muqueuse parcourue par de fines fébrilles conjonctives, rudimentaires. Cet état fébrillaire s'accentue, forme des faisceaux conjonctifs onduleux dans les tumeurs constituées par du tissu fibreux. Plus haut dans réchelle des néoplasmes histioïdes viennent des tumeurs qui possèdent à la fois les caractères du fibrome et de l'enchondrome, dans lesquelles la substance intercellulaire est formée de faisceaux que l'œil ne peut plus décomposer en fibrilles ; ces faisceaux sont homogènes, translucides, très résistants, semblables à ceux de la cornée à l'état normal. Enfin, dans l'enchondrome hyalin, la substance fondamentale revêt un aspect typique. L'ostéome est le terme le plus élevé des tumeurs histioïdes où cette substance soit le mieux caractérisée.
A part les sarcomes proprement dits, globo-cellulaires et fuso-cellulaires, à part aussi les gliômes, les lipomes, tumeurs où l'élément cellulaire joue le plus grand rôle, les autres néoplasmes de la série conjonctive, les myxomes, fibromes, enchondromes, ostéomes empruntent, au contraire, leur caractéristique à leur substance fondamentale. Ce qui constitue l'importance de ces tumeurs c'est moins leurs éléments cellulaires que la matière qui est interposée à ceux-ci.
Il convient de faire une autre remarque qui a déjà
trouvé son application lorsque, clans le chapitre premier, nous nous occupions des cellules dont sont composées les tumeurs conjonctives. Nous disions alors que toutes les formes diverses qu'on observait étaient équivalentes les unes des autres, qu'elles pouvaient se remplacer mutuellement et qu'il était fréquent de les observer réunies en plus ou moins grand nombre dans une seule production néoplasique. Il en est de même de la substance intercellulaire ; nous avons cité plus haut un cas d'enchondro-myxome de la parotide accessoire, où la substance intercellulaire s'observait sous les deux état muqueux et fibrillaire ; souvent l'enchondrome les présente combinés avec les formes hyaline et osseuse de la substance fondamentale. Il en résulte des combinaisons à l'infini dont il importe d'être prévenu et qui ne sont pas faites pour étonner si l'on réfléchit que tous ces différents tissus ne sont, en somme, qu'une manifestation particulière de la substance conjonctive.
Dans les néoplasmes histioïdes, la substance fondamentale ne joue qu'un rôle de soutènement et de nutrition ; bien que par sa quantité elle puisse prendre assez d'importance pour servir à caractériser une tumeur (myxome), elle ne peut vivre par elle-même, sans le secours des cellules, et ne peut non plus être le siège d'aucune évolution.
La distribution des vaisseaux sanguins dans la substance intermédiaire des néoplasmes conjonctifs est très importante à étudier; elle peut servir, en effet, dans bien des cas, à distinguer un sarcome d'un carcinome.
Les vaisseaux se développent, dans les tumeurs histioïdes, comme lors de l'accroissement physiologique des organes et des tissus de la substance conjonctive. Dans ce qui va suivre nous n'aurons en vue que les sarcomes, car, dans Jes autres tumeurs de cette classe, les vaisseaux se distribuent comme dans les tissus normaux correspondants. A la vérité, il est difficile de saisir le moment de leur première apparition, mais il est vraisemblable qu'elle s'opère dans des îlots vaso-formatifs, d'où partent des bourgeons et des fusées angioplastiques. C'est du moins ce que MM. Malassez et Monod ont pu constater sur une tumeur à myéloplaxes. Les fusées vasculaires pénètrent entre les cellules qui s'écartent et constituent directement leur paroi; qu'il s'agisse d'éléments embryonnaires ou d'autres ayant subi une des premières phases qui conduisent à l'état adulte, la 'paroi vasculaire est formée d'une ou plusieurs couches de cellules ; tout au plus, dans quelques cas, retrouve-t-on une mince membrane conjonctive autour des vaisseaux, Cette disposition est caractéristique et n'appartient qu'aux sarcomes dont la paroi est, en somme, toujours plus ou moins embryonnaire. Comme nous venons de l'annoncer, ce fait peut servir à établir le diagnosic anatomique dans les cas, assez fréquents, où l'on peut hésiter entre un sarcome et un carcinome embryonnaire. Nous avons observé, par exemple, une tumeur (fig. 19) dont un certain nombre de cellules avaient un aspect épithélioïde très prononcé ; on aurait pu la considérer comme de nature épithéliale si ces cellules n'avaient été en contact direct avec le sang et n'avaient
constitué une sorte de paroi aux lacunes vasculaires qui parcouraient la tumeur.
La vascularisation des néoplasmes offre une autre particularité qui n"est pas propre aux sarcomes, mais qui peut aussi se rencontrer dans toutes les nouvelles formations :1e développement des vaisseeaux n'est souvent pas proportionné à celui de la tumeur, il est atypique, comme dit Conheim. Le plus souvent, il est vrai, la prolifération des cellules marche de pair avec la production vasculaire et Ton comprend que les conditions les plus favorables à la durée et à l'accroissement d'un néoplasme soient ainsi réalisées ; de là vient que des productions histioïdes, telles que les fibromes et les lipomes parviennent à de grandes dimensions ; mais souvent aussi la vascularisation est atypique, c'est-à-dire que « les tumeurs sont tantôt pauvres, tantôt riches en vaisseaux. Les myomes, fibromes, myxomes sont tantôt extrêmement pauvres en vaisseaux, tantôt sont traversés par un riche réseau vasculaire, et peuvent même prendre un caractère télangiactasique. Dans une seule et même tumeur, on peut rencontrer de très grandes différences : souvent la distribution des vaisseaux est très-atypique, ce sont alors les capillaires qui prédominent ou le système veineux qui se développe de préférence; d'autres tumeurs contiennent des artères en telle quantité qu'elles sont pulsatiles. » (i) Il n'est pas de sarcome embryonnaire qu'on ne voie, sur les
(i) Conheim. Leçons de pathologie générale. Traduction italienne, p. 458.
coupes, parcouru par des capillaires très dilatés et contournés en anses, disposition analogue à celle qu'on observe dans les bourgeons charnus.
B. — Substance intercellulaire dans les tumeurs organoïdes .
Nous avons fait observer qu'elle constitue ici un tissu complet possédant ses éléments cellulaires séparés par une substance fondamentale, possédant aussi des vaisseaux. Elle émane du feuillet moyen du blastoderme et peut se rencontrer sous toutes les formes du tissu qui dérivent de ce feuillet. Au début de la formation néoplasique, la substance intermédiaire, stroma, est toujours constituéepar la trame du tissu normal où s'est développée la tumeur; il faut donc s'attendre à l'observer sous l'aspect de tissu conjonctif ordinaire, fait le plus fréquent ; ou sous celui d'un des tissus de la substance conjonctive, du tissu osseux par exemple. Mais à une époque plus ou moins éloignée de l'apparition du néoplasme, le tissu préexistant ou, si l'on veut, le stroma tend à éprouver certaines modifications; sa vitalité, mise en éveil, manifeste sa puissance en évoluant dans un sens ou dans un autre, et il revêt alors soit la forme embryonnaire, la plus ordinaire, soitla forme d'un tissu histioïde. Ainsi est constituée une tumeur conjonctive qui se développe parallèlement à la production épithélioïde. L'évolution propre du stroma n'a rien qui doive étonner, si l'on réfléchit qu'il avait sa vie propre avant qu'un néoplasme y apparût, et que sa
nutrition, — bien loin d'être réglée par les cellules de ce néoplasme, comme cela se passe pour les productions histioïdes, — tient, au contraire, la néoformation sous sa dépendance.
Tant que le stroma persiste sous la forme du tissu originel préexistant, il se présente comme un tissu conjonctif soit lâche et assez délicat (lipome), soit fibreux (carcinome). D'autres fois, les éléments les
Fig. 16. — Épithélioma du sein (i), à cellules petites, contenues dans des alvéoles à parois très-minces. Ocul. i. Obj. 7,
moins résistants ont disparu : les cellules ont proliféré, subi des transformations épithélioïdes et se sont confondues avec la végétation hétéromorphe; les faisceaux conjonctifs se sont ramollis et dissous par suite du retour des cellules conjonctives à l'état embryonnaire ; seules, les fibres élastiques ont résisté à ce travail destructeur opéré dans le stroma, et persistent. C'est ainsi que dans une tumeur que nous avons observée (fig. 16), les tubes d'épithélioma
(1) Service de M, D. Mollière,
ne sont séparés les uns des autres que par des cloisons extrêmement fines, homogènes, brillantes, colorées en jaune par le picro-carmin, possédant, en un mot, tous les caractères des fibres é astiques ; ces cloisons sont certainement les restes du tissu conjonctif normal interglandulaire. Lorsqu'un épithéliome se développe dans un es, les parties envahies sont cloisonnées et séparées les unes des autres par du tissu osseux représentant le stroma des tumeurs épithéliales du tissu conjonctif.
Le moment est venu de discuter la question de l'analogie qu'ont entre eux, au point de vue de leur stroma, l'épithéliome et le carcinome. Dans la première de ces tumeurs, il se présente sous deux aspects principaux : à l'état fibreux et à l'état de tissu embryonnaire. Sans nous arrêter longtemps sur tous les aspects intermédiaires, sur toutes les transitions que le stroma peut offrir entre ces deux extrêmes, nous ferons cependant remarquer que le tissu qui sépare les tubes épithéliaux n'est jamais absolument embryonnaire, il n'est autre que le tissu conjonctif du derme, lorsqu'il s'agit d'une tumeur née d'un épithélium de recouvrement ; il n'est autre encore que le tissu conjonctif interposé normalement aux culsde-sac ou aux tubes glandulaires dans lesquels l'épithéliome peut encore avoir pris naissance. Il se fait rarement dans ce tissu conjonctif un retour complet à l'état embryonnaire ; les mailles en sont seulement plus ou moins infiltrées de corpuscules migrateurs (leucocytes). Cette substance intertubulaire de l'épîthélioma, ce stroma peut être absolument réduit à
la membrane d'enveloppe, hyaline, élastique des tubes glandulaires, comme on le voit à la figure 16.
Or, dans le carcinome, il en est absolument de même. A la vérité, le stroma est le plus souvent fibreux, mais il est fréquent de le trouver infiltré de nombreux leucocytes et il est permis, au point de vue de sa structure, de l'assimiler entièrement à la substance intermédiaire de l'épithélioma tubulé; si nous parlions de l'épithélioma lobulé qui s'étend le plus souvent en surface et d'une manière lente, nous trouverions une analogie encore plus parfaite entre le stroma à peu près fibreux de ce dernier, et celui du carcinome. En outre, dans les deux espèces de tumeurs, épithélioma et carcinome, le stroma provient des mêmes éléments préexistants, c'est-à-dire du tissu conjonctif normal, plus ou moins lâche, plus ou moins fibreux qui existait avant l'apparition du néoplasme. Identité de structure et d'origine pour la substance qui sépare les nids ou lobules cellulaires de Tépithéloma et le carcinome, tel est un fait qui nous paraît découler nettement des considérations dans lesquelles nous venons d'entrer.
Que si l'on nous objecte que les deux facteurs, cellules et stroma, ne sont pas du moins disposés, arrangés de même clans Tune et l'autre de ces tumeurs, nous répondrons qu'à notre sens il en est pourtant ainsi. L'épithélioma tubulé, par exemple, ne diffère du carcinome que parce que les amas cellulaires y sont beaucoup plus volumineux, plus irréguliers dans leur forme qui est arrondie, ou contournée en crosse, ou en cul-de-sac, Dans le carcinome,
les mailles circonscrites par le stroma sont généralement arrondies et de moins grande étendue. Mais au fond, la disposition est toujours la même : un stroma circonscrit des espaces, des creux qui sont comblés par des cellules épithélioïdes, il existe même des cas, sur la limite, où les mailles sont trop larges pour appartenir au carcinome ou trop étroites pour que la tumeur soit un épithéliome, et où il devient très difficile de se prononcer. Nous avons souvent, au laboratoire d'anatomie pathologique , observé des pièces où l'on n'avait pour asseoir un diagnostic que la grandeur des espaces circonscrits par le stroma fibreux et à propos desquels il était impossible de déclarer si Ton avait affaire à un épithéliome ou à un carcinome.
Ce n'est plus un tissu ou les restes d'un tissu normal qu'on retrouve lorsque le stroma a évolué pour son propre compte. Il peut être constitué par du tissu de granulation, et c'est, pour le dire, ce qui arrive le plus souvent ; il est peu de tumeurs organoïdes où on ne rencontre çà et là des amas embryonnaires au milieu des îlots épithélioïdes. Ce n'est pas tout : ce tissu éprouve assez fréquemment quelque phase d'organisation; le stroma est alors composé de corps fibro-plastiques, comme on l'observe dans les sarcomes carcinomateux des auteurs allemands; ou bien il l'est encore par des cellules étoilées qui en font un stroma myxomateux. Ce dernier fait est moins rare qu'on ne le croit généralement, une pareille disposit'on a été observée par MM. Malassez et de Sinéty dans nombre de kystes de l'ovaire,
et nous avons eu nous-mêmes l'occasion de faire la même constatation. Dans ce tissu myxomateux, la substance intercellulaire muqueuse est ordinairement très-peu abondante, pour ne pas dire nulle, et les cellules sont, par le fait, serrées les unes contre les autres ; mais les cloisons n'offrent pas, pour cela, une résistance beaucoup plus grande ; elles sont facilement rompues par les dilatations kystiques, comme nous l'avons vu sur la tumeur ovarienne que nous rapportons, où les cellules des cloisons détruites nageaient, plus ou moins dégénérées, dans le liquide des kystes. Nous avons représenté (fîg. 18) les différentes phases des dégénérescences qu'elles avaient éprouvées. Les adénomes constituent des exemples de ces végétations sarcomateuses et myxomateuses se produisant dans les tumeurs organoïdes. On sait que bon nombre d'adénomes ne sont, au début, que de véritables fibromes, sarcomes ou myxomes du tissu conjonctif d'un organe glandulaire; tant que l'épithélium des culs-de-sac reste inerte, ils constituent de simples tumeurs histioïdes; mais, à un moment donné, l'épithélium réagit dans une mesure variable qui peut aller jusqu'à la production d'un épithélioma vrai. On se trouve alors en présence d'une tumeur organoïde, à stroma formé d'un tissu morbide, dans laquelle il est souvent très difficile de reconnaître si le point de départ a été le tissu conjonctif ou l'épithélium glandulaire.
L'évolution du stroma apparaît manifestement lorsqu'elle s'opère dans le sens de masses sarcomateuses ou myxomateuses, etc. ; il en est de même
lorsque le stroma revêt l'aspect d'une forme physiologique de tissu conjonctif qui n'existe pas à l'état normal dans l'organe où on le rencontre ; tels sont les deux cas que nous avons rapportés, dans notre chapitre premier, de tumeurs organoïdes du sein à stroma composé de tissu conjonctif réticulé.
Ce tissu n'existant pas normalement dans la mamelle, force est bien d'admettre qu'il s'y est formé de toutes pièces ; en évoluant dans le sens d'un tissu conjonctif, le stroma, au lieu de former de larges faisceaux comme dans le carcinome, n'en a produit que de très-grêles. Il est possible aussi que les fines fibrilles qui constituent le reticulum soient en partie composées par les prolongements, anastomosés entre eux, des cellules nodales qui revêtent les faisceaux plus volumineux. L'évolution du stroma peut, dans certaines formes de cancer villeux, dans quelques épithéliomes, prendre une importance telle qu'elle donne à ces tumeurs des aspects microscopiques faciles à reconnaître. Il est des épithéliomes ulcérés dans lesquels « la prolifération du tissu conjonctif peut être assez intense pour donner naissance à des bourgeons charnus, (i) » On a alors une surface papillaire formée de tissu de granulation procédant de la profondeur et qui peut aller jusqu'à recouvrir la surface du néoplasme.
Dans tout ce qui précède nous avons étudié le cas où le stroma des tumeurs organoïdes évolue pour son compte personnel, où le stroma emploie son activité
(1) Cornil et Ranvier, 1869, p. 208,
formative à se développer outre mesure. Il a, en outre, un autre rôle plus important à remplir en apportant à l'élément épithélioïde ses moyens de nutrition et d'accroissement. Ceux-ci viennent du tissu conjonctif préexistant et c'est ce qui explique le développement rapide de certains épithéliomas ; les néoplasmes épithéliaux qui naissent dans les glandes sudoripares, par exemple, ont une marche et une extension en profondeur beaucoup plus marquée que ceux qui ont leur origine dans les couches malpighiennes de Tépiderme. Cela tient peut-être à ce que les premiers sont, dès le début de leur formation, en contact avec un tissu conjonctif où ils trouvent immédiatement des moyens de nutrition très développés ; les glandes sudoripares, en effet, sont, comme on lésait, situées dans le derme: et, de fait, sur de pareilles tumeurs on constate que le voisinage des glandes s'infiltre de cellules lymphoïdes dès que les cellules glandulaires commencent à proliférer. Au contraire, les végétations qui naissent dans le corps muqueux de Malpighi, tendent tout d'abord, comme nous l'avons vu, à augmenter la largeur des cônes interpapillaires qui compriment alors et atrophient les papilles vasculaires, en sorte que la surface de contact de la partie épithéliale avec la partie conjonctive et nutritive, se trouve ainsi considérablement diminuée. Il arrive pourtant assez fréquemment que la partie du derme qui touche à la production épithéliale présente un certain degré d'évolution, s'infiltre de leucocytes et revient plus ou moins à l'état embryonnaire; la nouvelle formation peut alors
trouver là les sources d'une nutrition suffisante. Elle y trouve aussi le moyen de s'accroître par la transformation directe des cellules embryonnaires en cellules épithélioïdes, suivant le mécanisme indiqué par Biézadecki, et comme l'admettent MM. Cornil et Ranvier qui regardent même cette transformation comme le seul mode possible du développement de répithéliome.
La manière dont le stroma intervient pour contribuer à la formation d'éléments épithélioïdes est bien plus manifeste dans le fait de la transformation de répithéliome en carcinome. Comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, une tumeur née dans un épithélium de recouvrement ou un épithélium glandulaire, reste un épithélioma tant que l'enveloppe conjonctive des culs-de-sac se laisse distendre sans se rompre. Mais quand cette barrière est rompue, et que les cellules épithéliales de nouvelle formation ont pénétré dans le tissu conjonctif, les cellules, de celui-ci se mettent en mouvement et participent à la néoplasie. Elles le font suivant le mécanisme que nous avons indiqué plus haut, en proliférant dans les espaces conjonctifs, et en donnant naissance à des éléments épithélioïdes. Dès lors, la production épithéloïde s'opère dans des alvéoles cloisonnés par les faisceaux conjonctifs et on se trouve en présence d'un véritable carcinome.
Nous avons eu déjà l'occasion de dire que, dans les tumeurs organoïdes, les vaisseaux ne se distribuent que dans le stroma et ne pénètrent jamais au travers des cellules épithéliales. « Les vaisseaux
que renferme le stroma proviennent en partie du tissu primitif; mais pour la plupart ils sont de nouvelle formation. Ce sont ordinairement des capillaires qui se relient aux branches artérielles ou vaisseaux des parties environnantes, suivant le mode habituel (i). » Il n'existe généralement pas de vaisseaux volumineux, si ce n'est à la périphérie du néoplasme, et, dans ce cas, ils ne sont pas de nouvelle formation mais ils représentent les vaisseaux normaux préexistants. Dans les tumeurs épithéliales à développement rapide, dans les cancers médullaires riches en cellules, les capillaires néoformés peuvent paraître en contact direct avec les éléments cellulaires; mais par un examen attentif, on leur constate une paroi fibrillaire ou conjonctive encore peu marquée, représentant une cloison du stroma en voie de développement.
Pour nous résumer, nous ferons observer que le3 tumeurs en général peuvent, au point de vue de leur substance intermédiaire, se diviser en deux classes : les histioïdes et les organoïdes
Les premières ne sont formées que d'un seul tissu. Elles représentent toujours un tissu sain (le sarcome fuso-cellulaire, le plus hétéromorphe des tumeurs de ce groupe, étant considéré comme une des phases par lesquelles passe le tissu conjonctif avant de parvenir à la forme fibreuse) ; ce tissu sain se montre seulement dans un lieu où il ne devrait pas exister.
Les tumeurs organoïdes sont composées, au
(i) Uhle et Wagner, Nouv. élém. de path. gén., p. 499.
contraire, de deux tissus : un tissu hétéromorphe représenté par les amas épithélioïdes, et un stroma constitué par uns forme de tissu conjontif normal ou en voie de développement, et qui est à lui seul un tissu complet.
Le stroma est, en tout cas, une émanation du feuillet moyen ou vasculo-connectif, et il est chargé de fournir à la partie hétéromorphe des moyens de nutrition. Suivant la manière dont se compose le stroma, deux cas peuvent se présenter : i° ou bien la partie hétéromorphe évolue seule, le stroma reste indemne sous la forme du tissu conjonctif préexistant ; 2° ou bien la partie épithéliale s'accroît, tandis que le stroma végète également de son côté : les deux tissus dont la réunion constitue ia tumeur agissent et évoluent chacun pour son compte ; le diagnostic en devient de plus en plus difficile. Il en résulte des tumeurs pour lesquelles on est obligé d'employer ces qualificatifs si nombreux qui embarrassent tant les élèves.