CHAPITRE V
Accidents locaux et généraux
Sommaire. — Hémorrhagie. — Inflammation. — Compression et irritation. — Infection. Généralisation. — Généralisation sous des formes autres que celle de la tumeur primitive.
Nous voulons parler, pour que notre travail soit complet, de quelques phénomènes qui, survenant accidentellement, peuvent modifier plus ou moins l'aspect général d'un néoplasme. Comme ces phénomènes sont connus et décrits dans tous les ouvrages classiques, nous nous contenterons de les mentionner sans nous y arrêter longuement.
En premier lieu, il est extrêmement fréquent d'observer des hémorrhagies clans l'intérieur d'une tumeur. Cela se voit surtout sur les sarcomes, qui ont une tendance marquée à se vasculariser, ainsi que sur les tumeurs épithéliales à développement rapide. En pareil cas, la masse néoplasique est constituée surtout par du tissu embryonnaire et il arrive un
moment où les vaisseaux nouvellement formés ne sont pas soutenus par un tissu assez résistant; ces vaisseaux se rompent et donnent lieu à la production de foyers hémorrhagiques, soit enkystés, soit diffus, qui peuvent passer par les phases que présentent les hémorrhagies en général.
Une tumeur peut, en outre, être le siège d'inflammations partielles ; dans bon nombre de cas, on peut se rendre compte que toute l'activité formative n'est pas uniquement employée à la formation du tissu plus ou moins propre à la tumeur, mais encore que les cellules embryonnaires évoluent dans le sens d'une inflammation qui tantôt suppure, tantôt s'organise en tissu. Telle est l'origine des foyers purulents qu'on observe fréquemment ; telle est probablement aussi celle du tissu conjonctif qui constitue le stroma de certaines tumeurs organoïdes.
Signalons encore la compression qu'exercent les tumeurs sur les tissus voisins. Elles sont souvent une source d'irritation pour ces tissus ; elles constituent alors comme une épine autour de laquelle les parties restées saines réagissent en devenant le siège de phénomènes inflammatoires dans le voisinage du néoplasme.
Les différents accidents que nous venons de mentionner : hémorrhagies, inflammation, compression et irritation, sont des accidents locaux; ces tumeurs sont aussi la cause d'accidents plus ou moins éloignés qui, à un premier degré, constituent ce qu'on
appelle l'infection ; ils prennent le nom de phénomènes de généralisation lorsqu'ils se produisent à distance. Les tumeurs dites malignes présentent, en effet, trois phases distinguées par Virchow : la phase locale, la phase d'infection et celle de généralisation.
L'infection correspond à l'extension périphérique d'un néoplasme ; celle-ci s'opère par les voies lymphatiques, comme cela arrive lorsqu'un cancer épithélial, rompant sa barrière conjonctive, pénètre d'abord dans les lacunes du tissu conjonctif voisin, puis dans les lymphatiques canaliculés et envoie enfin ses bourgeons jusque dans les premiers ganglions. Cette marche envahissante de la tumeur peut se faire d'une manière continue', dans ce cas, les lymphatiques sont distendus et se présentent sous l'aspect de cordons durs entre la tumeur primitive et les ganglions. D'autres fois, l'envahissement est discontinu : quelques cellules cancéreuses se détachent de la tumeur et sont charriées par les lymphatiques jusque dans les ganglions. Arrivées là, elles sommeillent plus ou moins longtemps, mais leur activité ne s'éteint pas; elle se réveille après un temps variable au bout duquel les cellules émigrées prolifèrent. L'émigration serait favorisée, d'après Klebs et Pagenstecher, par les mouvements amiboïdes que ces deux auteurs auraient observés sur les cellules cancéreuses. Pour que celles-ci puissent conserver leur vitalité et se reproduire loin de la tumeur primitive, il est nécessaire qu'elles trouvent des moyens de nutrition suffisants dans le tissu où elles se sont arrêtées; elles mourraient, au contraire, en devenant
granuleuses, si ce tissu n'est pas assez riche en vaisseaux (Thierfelder).
!Les cellules émigrées reproduisent, dans les glanglions, le tissu de la tumeur-mère; il ne faut donc pas s'étonner de trouver du cancer épithélial véritable dans ceux-ci. Nous devons un cas de ce genre à l'obligeance de M. le professeur Ollier (nov. 1880). Il s'agissait d'une tumeur de Faisselle, que l'on reconnut être un épithélioma tubulé des glandes sébacées et sudoripares. Une récidive avec engorgement ganglionnaire se montra quelque semaines après l'ablation. A l'examen des glanglions enlevés, on trouva des nodules d'épithélioma tubulé, dans le voisinage desquels les cellules conjonctives influencées revêtaient des formes épithélioïdes et étaient énormes.
Très probablement les cellules émigrées ne reproduisent pas des tumeurs ganglionnaires par leur seule prolifération : el'es paraissent agir aussi, par une sorte d'action de présence, sur les cellules lymphatiques voisines qui prennent alors des formes épithélioïdes. Le fait semble être démontré dans le voisinage des introrsions épithéliales : Virchow, MM. Cornil et Ranvier admettent même que c'est là le seul mode de développement de l'épithéliome. Pour ces auteurs, les cellules embryonnaires du voisinage des bourgeons ou cônes épithéliaux se transformeraient directement en cellules épithéliales et ainsi s'accroîtraient les lobules de l'épithélioma pavimenteux lobulé, par exemple. Notre figure 14 représente, en effet, une introrsion glanduliforme entou-
rée de cellules embryonnaires qui semblent s'y adjoindre en prenant des caractères épithélioïdes. — D'autres auteurs veulent que l'accroissement se fasse uniquement par prolifération épithéliale. Rindfleisch professe une opinion mixte, et admet que les deux processus sont possibles. Quoiqu'il en soit, s'il est vrai que les cellules embryonnaires puissent ainsi se transformer pour concourir à la formation directe d'un néoplasme, il n'est pas illogique d'admettre que des cellules lymphatiques puissent subir la même métamorphose au voisinage de cellules cancéreuses émigrées.
Tels sont les phénomènes qui caractérisent V infection locale; ils président également au développement de l'infection à distance ou généralisation. On croyait, il n'y a pas longtemps encore, que des nodules cancéreux qu'on observe souvent dans les organes splanchniques étaient le résultat d'un empoisonnement général du sang, d'une diétthèse cancéreuse. Aujourd'hui l'idée de diathèse parait avoir fait son temps et l'on admet plutôt que les métastases cancéreuses proviennent d'un transport direct de cellules émigrées qui, parvenues dans les différents organes, s'y conduisent comme nous venons de le dire dans les ganglions. Elles arrivent dans les poumons, la rate, le cerveau, les reins etc., de deux façons. En premier lieu, elles peuvent ne pas s'arrêter dans les ganglions, arriver dans le canal thoracique et passer de là, par la veine sous-clavière, dans la circulation générale; d'autre part, les vaisseaux envahis par la tumeur primitive peuvent être perforés et les cellules
cancéreuses entrent alors directement dans le système circulatoire, sans l'intermédiaire du système lymphatique ; une fois dans les vaisseaux sanguins, ces cellules constituent des embolies qui s'en vont un peu partout.
Ici se soulève une question intéressante. La plupart des auteurs admettent que les tumeurs secondaires sont toujours semblables à la tumeur primitive.
Nous allons présenter un cas qui prouve le contraire, et c'est par là que nous terminerons ce chapitre.
Obs. I. — Due à l'obligeance de M. le prof. Lepine. Guillaume T.... 65- ans, entré le 28 janvier 1881, dans la salle Sainte Elisabeth, n° 5o.
Pas d'antécédents héréditaires. Pas d'autre maladie qu'une sciatiquc, il y a une dizaine d'années. A fait, au mois de juillet 1880, une chute, sur le côté gauche, qui ne l'a pas empêché de continuer son travail. Depuis six semaines il constate que son ventre enfle, sans cause appréciable; depuis un mois, œdème des membres inférieurs. Le malade est assez précis sur ce point: c'est par le ventre que l'enflure a commencé. A l'entrée on constate un certain degré d'hydropisie ascite avec œdème des parois abdominales, œdème des membres inférieurs, surtout à droite. Perte absolue de l'appétit. Se plaint de douleurs à l'épigastre ; l'exploration de cette région révèle une certaine rénitence des parois. Depuis quinze jours, vomissements fréquents surtout après les repas alimentaires ou marc de café. Rien au cœur; cependant le premier bruit est un peu râpeux à la pointe Pas de pouls veineux, quelques râles de catarrhe. Au bras, tumeur d'aspect épithelial, remontant à peu près à dix ans. Teint cachectique Léger œdème des membres supérieurs.
Diagnostic : Epithélioma du bras. Tumeur secondaire du foie.
24 janvier. — La palpation permet de constater le bord tranchant du foie, et c'est sur le lobe gauche que parait siéger le néoplasme. Ganglion sous le bras droit.