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faite de toute considération de race ou d’origine, — que, d'autre part, cette religion domine et pénètre, en pays musulman, toutes les institutions, — et que, dans de telles circonstances, les communautés musulmanes ne devraient point se présenter sous l'aspect d’agrégations de familles, mais bien d’agrégations d'individus, de toutes races et origines, partageant les mêmes croyances, pratiquant la même religion.

Et, cependant, les faits sont là qui montrent que, dans l’Afrique du Nord, tant dans l’organisation de l’armée que dans la formation et la vie des unions de métiers et des confréries religieuses, le rôle de la famille est demeuré considérable.

74. — C’est ainsi qu’en Algérie, avant 4830 (1), — au Maroc () avant l'établissement du protectorat français, l’armée se composait de tribus qui, moyennant des concessions de terres ou des remises d'impôts, s'étaient engagées à fournir au souverain, à première réquisition, un certain nombre de fantassins et de cavaliers. Chacune de ces tribus, appelées makhzen en Algérie et de guich au Maroc, fournissait une unité militaire commandée. par son caÿd; si bien que chaque unité militaire ne se composait, en réalité, que de parents ou de contribules. — Au Maroc,

(1) En Algérie, les tribus Makhzen portaient le nom de Zemoul ou de Déira dans l’est, de Zmélas ou de Douairs dans l’ouest (M. Wähl et A. Bernard, L'Algérie; p. 98). Elles constituaient, bien plutôt que la milice recrutée dans les ports du Levant, la véritable armée des Deys. C'est grâce à elles que les Turcs purent maintenir dans l’obéissance toute la contrée (Cf. Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale, t. TI, p. 133).

Bien que « formées à l’origine des éléments les plus disparates » (Mercier, loc. cit.), elles s'étaient constituées par l'agrégation, non d'individus, mais de familles ou fractions de tribus (Cf. Walsin Esterhazy, Notice sur le Maghsen d'Oran, p.11 et 12). — Cf. El Mawerdi, trad.i l'agnan, p. 440, au sujet du classement général, sur les rôles du diwan militaire, des tribus et des races.

En outre, les tribus non Makhzen fournissaient chacune un goum appelé, sous le commandement du caïd, à coopérer aux colonnes et aux expéditions {Mercier, op. cit., t. III, p. 133 et 137).

(2) Certes, au NP comme en Algérie, les îamilles dont l’assemblage constitue la tribu, n’ont pas toujours une origine commune (Cf. Augustin Bernard, Les confins algéro-marocdins, p. 81 et 82). La tribu s’est formée le plus souvent « à la fois par le développement de l'élément familial et par l'agrégation d'éléments étrangers » (eod. loc.). Il n’en est pas moins vrai que la constante préoccupation des tribus d'établir leurs généalogies et de démontrer que les différentes familles dont elles se composent descendent d’un

auteur commun, montre l'importance primordiale attribuée à l'élément familial, dans les sociétés nord-africaines.

par exemple, lé {abor, comparable, suivant son importance, au bataillon ou au régiment, ne comprenait que des hommes d’une même tribu, si bien que, dans l’armée du sultan, chaque tribu du pays makhzen « possédait un {abor portant son nom et composé d’askar désignés, pour le service, parmi les contribules » ({),

D'autre part, dans le nord de l'Afrique, chez les campagnards, nomades on sédentaires, l’industrie est demeurée essentiellement familiale (2) et si, dans les villes, des unions de métiers, des corporations se sont constituées, groupant les gens exerçant le même métier, la même profession (3), — il est à remarquer que les professions sont généralement héréditaires, que les gens exerçant la même profession, exploitant le même commerce ou la même industrie, habitent le plus souvent le même quartier, quelquefois même la même rue (4; que les mariages entre eux sont fréquents ; si bien qu’ils on tous plus ou moins parents les uns des autres, et que leurs intérêts corporatifs sont encore des intérêts familiaux. — Enfin, ce qui montre bien l’importance du rôle de la famille au sein de ces corporations, c’est qu’à la tête de chacune d’elles est placé une sorte de'syndic, appelé amin, chargé, notamment, de juger les différends professionnels et appelé à connaître de tout ce qui est relatif au travail des gens de sa corporation (®) ; et que, souvent, il arrive

la charge d’amin est héréditaire dans une des familles de la corporation. Il semble bien, qu’à Alger, telle ait été la règle. Dans la corporation des Changeurs, par exemple, le titre d’amin demeurait acquis à la famille du titulaire.

(4) Aubin, Le Maroc d'aujourd'hui, p. 250 et 251. — Cf. Leclerc, L'armée marocaine, Bul. Soc. Géog. d'Alger, 1904, p. 778. — Augustin Bernard, Le Maroc, p. 251 eb suiv.

(2) Augustin Bernard, op. cit., p. 173.

(3) Michaux-Bellaire et Salmon, El-Qçcar el-Kebir : une ville de province marocaine au Maroc septentrional; Arch. Maroc., t. 11, p. 134 et suiv. — Cf. Rev. M. Mus., août 1908, p.647. — Atger, Les Corporations tunisiennes, Thèse, Paris, 1909. — Augustin Bernard, Le Maroc, p. 186 et suiv.

(4) Trumelet, Blida, &. II, p. 896. — Augustin Bernard, Le Maroc, p. 187 et suiv.

(5) Augustin Bernard, op. cit., p. 187.

Enfin, si dans le nord de l'Afrique, des Confréries religieuses se sont constituées en très grand nombre, elles sont demeurées, pour la plupart, entièrement soumises à la famille de leur fondateur. Les ordres religieux n’y sont, en réalité, que des familles maraboutiques groupant, autour d'elles, un nombre de clients plus ou moins considérable. Les Berbères ont toujours eu le culte de l’homme (1). « Ils ont introduit dans la religion la plus hermétiquement monothéiste le culte du chérif, descendant du Prophète, la vénération du maraboul, fondateur d’une dynastie sainte » (2). Au chérif et au marabout, ils ont reconnu la baraka, c’est-à-dire une puissance surnaturelle, une étincelle de la toute-puissance divine (8): et ils tiennent cette baraka pour héréditaire (4). Aussi, dans les Confréries fondées par des Cheurfas ou des marabouis, — et c’est le cas de la plupart de celles qui ont des affiliés dans l’Afrique du Nord, — la direction de la Confrérie, au décès de son titulaire, passe-t-elle au parent le plus proche de ce dernier (5); si bien qu’en fin de compte, c’est aux mains d’une famille déterminée, celle du fondateur, que se trouve définitivement concentrée toute l'influence politique dont dispose la Confrérie.

75. — Ainsi, dans les pays musulmans de l'Afrique du Nord, la famille est encore à la base de l’organisation sociale; elle est demeurée la véritable unité sociale. — D’où cela vient-il ? — Vraisemblablement, de ce qu'il ne s’est jamais constitué, en ces pays, d’une façon durable, d'État centralisé, doté d’un gouvernement disposant d’une forte autorité, en situation de faire respecter et exécuter toutes ses décisions, assez puissant pour exproprier les divers groupes sociaux de la part d’influence politique leur appartenant et arriver à concentrer entre ses mains tous les pouvoirs (6).

(1) Doutté, L'Islam algérien en l'an 1900, p. 38.

(2) Augustin Bernard, op. cit., p. 197.

(3) Depont et Coppolani, op. cit., p. 194.

(4) Doutté, op. cit., p. #4. — Augustin Bernard, op. cit., p. 198. (5) Depont et Coppolani, op. cit., p. 197.

(6) « L'histoire du nord de l'Afrique, comme l’a très bien dit le grand historien Khaldoun, est celle des tribus qui tour à tour acquièrent l’hégémonie ». (Augustin Bernard, Le Maroc, p. 85).

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Il ne semble pas d’ailleurs, que les conquérants étrangers, arabes, puis turcs, se soient préoccupés d’asseoir solidement leur domination sur le pays. Que le peuple vaincu reconnût la suzéraineté de l'Islam et payât tribut, les conquérants du 1° siècle de l’Hégire ne lui en demandaient pas davantage (1). Au surplus les envahisseurs du vne siècle de notre ère, refoulés peu à peu, n’ont laissé derrière eux que le nom d'Allah et de son Prophète E); et ceux du x1° n'ont laissé d’autre souvenir que celui de leurs dévastations et de leurs rapines (3). — Quant aux Turcs, il n’apparaît pas qu’ils aient cherché « à prendre racine dans le pays » (4), et il semble bien qu’il n'était pour eux que deux choses qui eussent de l’importance : la prestation de l’hommage et le paiement du tribut (5). | ?

Quant aux dynasties berbères qui se sont succédé dans le Nord de l’Afrique, leur existence a toujours été des plus précaires, leur autorité plus nominale que réelle, leur puissance effective des plus circonscrites.

En réalité, elles n’ont pu vivre qu’à la condition de s’appuyer sur certaines tribus, sur certaines familles maraboutiques, qu’à la condition de faire de la politique de tribus’et de confréries (6).

On s’explique, dès lors, sans peine que, dans l'Afrique du Nord, au Maroc en particulier, à l'heure actuelle encore, la tribu soit l’unité politique des indigènes comme la famille est l'unité sociale (M.

(1) « La puissance et les succès prodigieux d'Omar s'expliquent par ce fait , qu'il laisse à chaque pays son administration particulière » (Van Berchem, Etude sur l'impôt du Kharadj, p. 22). |

(2) Masqueray, Formation des cités chez les populations sédentaires de l'Algérie, p. 12.

(3) Eod. loc. — Doutté, op. cit., p. 36.

(4) Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale, t. 111, p. 542.

(5) De Grammont, Histoire d'Alger sous la domination turque, p. 413.

(6) « N’étant vraiment maître que d’un quart de son-empire, ayant sur un autre quart une autorité précaire qu’il ne peut exercer qu'avec ménagement, et n'ayant enfin sur le reste du pays qu’une autorité purement morale, le Sultan est tenu d'organiser son gouvernement en conséquence. Ii doit pour éviter les coalitions dangereuses, veiller à ce que certains éléments se neutra lisent et faire de la politique d’équilibre dans l'intérieur même du Maroc » (Augustin Bernard, op. cit. p.251). — Cf. du même auteur, Les confins Algéro- Marocains, p.192 et suiv. et, notamment, p. 228.

(7) Augustin Bernard, Le Maroc, p. 215:

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