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CARACTÈRES DOCTRIiNAUX 33;")
sairc et ont constaniment opposé ces deux notions l'une à l'autre dans un conllit mortel. Par toutes ses conceptions fondamentales, la doctrine philosophique de saint Thomas s'éloigne de ces systèmes et de ces tendances. Elle éveille, à la fois, le sens du nécessaire et du contingent : rien ne lui est plus étranger que de les sacrifier l'un à l'autre. Elle nous les montre, au contraire, comme formant, dans nos connaissances, un tout solide et harmonieux. Au lieu de s'exclure, ils s'éclairent et se complètent mutuellement.
Tout d'ahord, la doctrine en question, disons-nous, ne sacrifie pas le contingent. Par sa théorie del'origincî sensible des idées, elle fait la plus large part à l'expérience : elle en proclame la nécessité primordiale. Pour elle, la pensée ne préexiste nullement à la sensation : elle trouve en elle son point de départ plus ou moins prochain. Aucune philosophie n'a plus catégoriquement affirmé qu'elle les droits de rexpérience, ni fait une aussi large part aux réalités sensibles dans la formation de nos connaissances spéculatives et rationnelles. Ce caractère de la doctrine de saint Thomas est tellement évident que nous croyons imitile de le démontrer par des textes. Il suit de là ([uc les recherches les plus positives des sciences naturelles et de l'histoirc! sont pleinement conformes au principe et à l'esprit de cette doctrine. On ne manquera pas, sans doute, d'objecter qu'elle n'a créé aucun courant dans ce sens, méhic au plus beau jour de son règne : on invoquera le témoignage suivant de Bacon : « Les théologiens scolastiques avaient beaucoup de pénétration et jouissaient d'un grand loisir; mais ils ont eu
trop peu de lecture. Ainsi que leurs corps étaient renfermés dans les cellules de leurs monastères, on peut dire en quelque sorte que leurs esprits étaient aussi renfermés dans les écrits d'un petit nombre d'auteurs. Ils ignoraient presque entièrement l'histoire. » (i) Nous répondrons brièvement qu'on ferait difficilement passer saint Thomas pour un homme de peu de lecture. Par ailleurs, on ne saurait raisonnablement reprocher aux scolastiques de n'avoir pas cultivé toutes les sciences, La loi de la division du travail s'applique, dans une certaine mesure, même aux différentes époques de l'histoire. Ils se donnaient comme philosophes et théologiens. Or, qui oserait nier la valeur et la portée considérable de leurs travaux dans ce domaine? C'est en philosophes et en théologiens et incidemment qu'ils ont touché aux sciences naturelles. C'est toute l'explication des erreurs qu'ils ont commises sur ce terrain. Théoriquement, leurs idées sur la méthode qui convenait à ces sortes de sciences étaient irréprochables: elles se résumaient dans ces mots de saint Thomas : qui negligit sensum in naturalibus incidit in erroreni (2). Si, en fait, ils n'ont pas toujours suflisamment pris pied sur les réalités concrètes, ils ne les ont jamais éliminées, en principe, de la science. Ils leur ont toujours fait, au contraire, la plus large part.
Saint Thomas ne sacrifie pas davantage le nécessaire. L'expérience nous montre ce qui est : son témoi-
(1) De augm, scient,, traduct. de M. E:.*ery, Esprit de Bacon.
(2) S. Thom. In B'iftivm de Trinit , q. v, art. 2.
gnage est particulier et contingent. Mais elle n'est qu'un comnieneement de la science. Pour se constituer, celle-ci doit passer du particulier au général, du contingent au nécessaire. Dans ce passage, nous n'atteignons pas des réalités différentes de celles qui sont à notre point de départ. Non, nous ne faisons que nous élever de la réalité concrète et individuelle à la réalité spécifique, de la représentation sensible à l'idée intellectuelle, c'est-à-dire la forme de l'être dégagée des caractères qui l'individualisent : ad naturam speciei. Nous appliquons ensuite le contenu spécifique de cette idée ou de cette forme aux sujets ou aux cas particuliers qui se présentent : elle nous est un moyen de les reconnaître et de les juger. C'est dans ce sens que saint Thomas nous dit : ratione universali iititur sciens et ut re scita et ut medio sciei^di (i). Le reproche d'extériorité qu'on adresse à l'idée et à la connaissance intellectuelle, telle que nous venons de la définir, n'a aucun fondement. Cette idée nous laisse en pleine possession du réel le plus individuel et le plus concret : rien ne nous empêche de l'appliquer à ce dernier saisi par nos facultés sensitives. Par cette application, notre connaissance acquiert toute la plénitude et toute la perfection qu'elle peut avoir, étant données les conditions de notre nature humaine. Le grand tort de l'intuitionisme bergsonien et de l'antiintellectualisme en général dans leur critique de l'idée abstraite ou conceptuelle, c'est de vouloir que notre entrée en possession du réel se fasse par une seule faculté et même
(1) s. THOM. In Boetium de Trinit., q. vi, art. 3.
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par un seul acte. Eriger on principe celle exigence si manifestement contraire au fait de la multiplicité de nos puissances et de nos actes, c'est se condamner à toutes sortes d'erreurs. Par la seule notion de la connaissance intellectuelle que nous venons de donner d'après saint Thomas, il nous est déjà permis de voir comment cette connaissance échappe au domaine du contingent, au temps et à l'espace.
Il nous reste cependant à expliquer plus à fond comment saint Thomas maintient en harmonie le contingent et le nécessaire.
La raison ne reste pas simplement passive à l'égard de la sensation et de l'expérience immédiate. Elle lui fait subir une certaine élaboration, sans pour cela en modifier le contenu essentiel. Nos idées ne sont pas une image sensible, une pure copie, un décalque du réel individuel; non, elles sont le produit d'un travail intellectuel, travail dont le but est d'élever au général, à l'universel les choses contingentes et concrètes. Comment s'opère cette transformation? Dans la doctrine de saint Thomas, c'est l'esprit qui en est la cause efficiente et l'abstraction la condition nécessaire. H faut savoir, en effet, que du point de vue de la connaissance, l'individualité n'est pour une donnée quelconque qu'un mode d'être particulier. Elle n'entre pas dans le concept essentiel de la chose considérée en ellemême, secundum se. Cette distinction est d'une capitale importance dans la question qui nous occupe. Elle nous montre qu'il est possible de nous faire une idée juste d'une chose, abstraction faite de son mode d'être individuel. Bien plus, la science humaine, en
CARACTÈRES DOCTRT\AT X 33
linil (lu'ellc; est du ^relierai, nvxMv qu'à oollc coiidilion. Une donncM» rontingcnle ef individuelle peut être envisagée sous un double aspect, nous dit saint Thomas : iino modo secundum quod contingent} a siint : c'est-à-dire dans leur être d'existence, dans leur individualité concrète et singulière ; alio modo secun^ diim quod in eis aliquid necessitatis invenitur (i) : en tant que dans les traits individuels sont contenus et représentés en puissance les caractères spécifiques. Sous ce dernier aspect, l'individu nous apparaît comme représentant ou échantillon de l'espèce. Considéré de la sorte, bien que variable et corruptible dans son être purement individuel d'existence, il peut être objet de science et partant sujet d'une nécessité plus ou moins grande : cela dépend de son degré d'abstraction. La contingence ayant sa racine dans la matière, plus on s'éloigne de celle-ci, plus on entre profondément dans le domaine des idées nécessaires. Or, on ne s'éloigne de la matière, principe de. puissance passive et de contingence, et on ne se rapproche de la forme, principe actuel et déterminant, que par l'abstraction. Elle nous apparaît ainsi comme le vrai fondement de nos jugements nécessaires : potentia pertinet ad materiam: nécessitas comequitur ratione formœ (2). C'est pourquoi la nécessité dans nos connaissances suit exactement leur degré d'abstraction : ainsi, les mathématiques qui considèrent la quantité abstraite de toutes qualités^sensibles et démontrent par la cause formelle.
1) s. THOM. Siim. theol., q. lxxxvi, art 3 .M- s Th.. M ^u>n UieoJ., q. i xxxvi, 'art 3.
se meuvent, par le fait même, en matière nécessaire et absolue. De là vient également que la nécessité, dans les sciences naturellf,»s ou plutôt dans les lois qu'elles dégagent des phénomènes particuliers, n'est pas absolue ou a priori, mais conditionnelle. L'abstraction, en effet, sur ce terrain, n'est pas complète : si l'objet envisagé est affranchi de toute matière purement individuelle, il ne l'est pas de toute matière sensible commune. Celle-ci demeure en lui comme un fondement de possibilité : pour tout ce qui convient à cet objet en raison de la matière, elle s'oppose à tout rapport de nécessité absolue. Il ne peut y avoir, dans ce cas, qu'une nécessité conditionnelle de conséquence : tout ce qu'on peut dire, c'est que tel effet se produit toutes les fois que les conditions en sont données. Le rôle de la condition, dans ce cas, est précisément de limiter la puissance de la matière et de fournir, de la sorte, un terrain suffisamment solide pour une affirmation générale. Pour ce qui est de nos jugements relatifs au contingent comme tel, c'est-à-dire des attributions qui lui sont faites exclusivement sous le couvert de son état individuel, on comprendra, d'après ces principes, qu'ils n'ont rien de nécessaiie. Ils sont condamnés à la perpétuelle mobilité du sensible luimême. Tout ceci est contenu dans ces mots de saint Thomas : ratio universalis accipitur secunduin abstractionem forînœ a materia particulari... ea qiiœ consequuntur forniani ex necessitate insunt (i).
On le voit, toutes les questions de ce genre reposent
(1) s. THOM. Siim. theol., q. lxxxvi, art. 3.
CARACTÈRES DOCTRINAUX 34 ï
en définitive sur l'abstraction. Le tout, c'est de s'en faire une idée juste. Elle n'entraîne aucune subjectivité, aucune fausseté de la connaissance, comme tant d auteurs sont portés à le croire. Il est parfaitement possible de concevoir une chose, abstraction faite de son mode d'être individuel : en procédant ainsi, nous n'attribuons nullement à la forme abstraite une existence réelle dans le mode d'universalité qu'elle tient de notre esprit. Ce dernier mode ne fait pas plus partie de l'essence de la chose que le mode individuel. Nous la considérons seulement, cette forme, à part des individus, (( ce qui n'est pas plus erroné, dit saint Thomas, que de voir la couleur d'une fleur sans en percevoir le parfum ». C'est là un concept inadéquat par comparaison avec la complexité du réel; mais il n'est pas faux. Nous disons inadéquat en tant qu'il exprime une forme dépouillée de son mode d'être individuel et de toute idée de support. Par ailleurs, si la forme universelle n'existe pas dans l'état où elle se trouve comme telle, elle existe réellement dans un autre état, c'est-à-dire dans les individus. Cela suffit pour la maintenir en communication avec la réalité. En un mot, il n'est nullement nécessaire que l'universel, sous peine de n'être qu'une chose vaine et creuse, soit réalisé ou réalisable dans tous les modes d'être dont la nature qu'il représente est susceptible. 11 suffit qu'il le soit dans un seul, le mode individuel. Il n'existe donc, dans la doctrine de saint Thomas, aucune scission entre le contingent et le nécessaire,' entre les vérités expérimentales et les vérités d'origine rationnelle. Il y a continuité parfaite entre ces deux
ordres de connaissances. Le premier n'est pas la cause totale du second, il n'en est que la matière et le fondement : materia causœ. L'universel est l'extrait commun des réalités individuelles. Nous senlons et comprenons le même objet. Cet objet, en tant que compris intellectuellement, n'est rien que la forme de l'être dégagé des phénomènes qui l'individualisent. L'objet, en tant que senti, est cette même forme individualisée, rattachée au temps et à l'espace et aux qualités sensibles : contincjentia prout coniingcniia sunt cognoscuntar directe a sensu : rationes universales et necessariœ contingentium cognosciintur per intellectum (i).
Cette doctrine contient la sohition de toutes les difficultés et antinomies que présente la grave question de la connaissance humaine : difficultés qui ont donné naissance aux systèmes les plus divers et souvent les plus étranges. Etant donné le dessein qui est le nôtre ici, nous ne pouvons l'exposer plus longuement. Ce que nous venons d'en dire ne tend (pi'à montrer comment elle relie le contingent au nécessaire, l'expérience à la raison pure et sauvegarde les droits de cha(îun. La science ne peut se passer ni de l'une ni de l'autre de ces deux données fondamentales. Les choses contingentes et individuelles étant ses matériaux, elle ne saurait les négliger sans se renier elle-même. L'universel ne nous dispense nullement de l'observation, du contact do la vie et des réalités concrètes. L'étude de ces dernières n'est pas requise, sans doute, au même
(1) s. TiioM. Siim. thcul., (j. LXXXVi, art. 3.
CAHACTKRER DOCTRTNAÎTX 3/|i^
(logrc dans toutes les sciences : ainsi, elle est très loin d'être pour les mathématiques ce qu'elle est et doit être pour les sciences naturelles, mais, il n'en reste pas moins vrai, qu'elle a toujours son point de départ, sa matière dans un fait ou un élément de l'ordre sensible.
Aux causes de la crise de l'intelligence contemporaine que nous venons mentionner, nous ajouterons l'absence de toutes valeurs stables aussi bien dans le domaine de la spéculation intellectuelle que dans celui de la pratique. En faisant de l'expérience immédiate la justification de tout jugement, de toute proposition, on ne pouvait aboutir à un autre résultat. Nous avons dit déjà ce que les premiers principes deviennent dans cette hypothèse : ils perdent totalement le caractère de nécessité et d'universalité qui leur est inhérent; ils n'ont plus qu'une valeur relative au nombre de cas observés, et par conséquent essentiellement mobile. Si l'on ne voit pas en eux des points de départ arbitraires, des conventions commodes, on y voit des suppositions qui se déterminent au fur et à mesure de l'élaboration scientifique. Après cette explication des premiers principes, que peuvent bien être les idées générales de moindre intention .^^ Nous l'avons vu déjà: elles sont réduites à la mesure du contingent individuel par l'interprétation empiriste ou subjective qu'on en donne. Il s'ensuit que la pensée ne trouve aucun point d'appui fixe et solide nulle part. Les efforts tentés pour le placer dans les réalités concrètes et sensibles elles-mêmes ne peuvent mener à rien. L'expérience se borne à montrer ce qui est. Elle est l'ex-
LA SCOLASTIQUE j-
344 I A SCOLASTIOUE
pression des perceplions, dans l'ordre des réalités sensibles, et des données immédiates, dans l'ordre des phénomènes psychiques. Sa fonction propre est de constater : ce qui est en plus ne lui appartient pas directement. C'e^t un point de vue que nous avons peine à réaliser exclusivement, si grande est notre habitude de voir dans nos perceptions immédiates, la matière d'une idée. Eussions-nous atteint tout ce qu'il est possible de constater, que nous n'aurions, de ce chef, aucune affirmation de ce qui doit être, aucune idée de loi ou de nécessité. C'est pourquoi il n'existe pas de science purement expérimentale. La constatation des laits ne peut être que le point de départ, la matière de la construction théorique. La . science, dans ses conclusions ou ses lois générales, dépasse toujours la simple expression des faits observés. La raison en est qu'elle se propose moins d'amasser des matériaux que de les expliquer, c'està-dire d'en montrer les causes et les raisons ou tout au moins de rendre compte des éléments divers qui servent à les former.
La pure expression des constatations directes de l'expérience ne saurait donc constituer des valeurs stables. C'est-îi-dire un principe, une loi, une norme, une formule de ce qui doit être. Pour atteindre ce résultat, l'abstraction est indispensable. C'est en percevant ce qui est commun dans le multiple et le divers et en le considérant à part que nous exprimons l'univeisel, que nous formons des liaisons nécessaires. L'universel ainsi obtenu nous apparaît alors à juste titre comme le fond réel et permanent des choses : d'où il suit
CARACTÈRES DOCTRINAUX 345
que les jugements dont il est l'objet s'imposent partout et toujours avec la mémo nécessité; car ils ne dépendent plus ni de l'individu, ni du moment, ni du point de vue. Ils coiistituent les lois fondamentales de la réalité. Ces jugements peuvent être des généralisations immédiates comme c'est le cas des premiers principes métaphysiques. Ils sont connus sans moyen terme, sans recours à une vérité intermédiaire : le rapport qu'ils énoncent entre deux termes, par ailleurs universellement- connus, est perçu immédiatement. A ce titre, ils sont justement regardés comme des vérités premières de raison. Ce n'est pas sur le témoignage de Texpérience ou des cas observés que nous leur donnons notre adhésion pleine et entière. Les jugements de celte nature n'ont nul besoin d'être vérifiés ou contrôlés par les faits particuliers. « Ce serait, nous dit Cl. Bernard lui-même, vouloir mettre les sens au-dessus de la raison, et il serait absurde de chercher à prouver ce qui est vrai absolument pour l'esprit et ce qu'il ne pourrait concevoir autrement. » (i) Dans les jugements de ce genre, ce n'est pas seulement une liaison de fait qui est affirmée entre les deux termes, mais encore de droit : elle a son fondement dans les caractères essentiels ou la définition même de la chose. La proposition formée dans ces conditions constitue une vérité d'ordre rationnel. Bien que l'expérience, ou plutôt les sens en aient fourni la matière comme c'est le cas pour toutes les connais-
(1) CL. BLRN.ARD. Jutioduclion ù l'étudc de la mcdecine expérimentale, V- partie, c. ii
sances humaines; il n'en est pas moins vrai que nous n'affirmons pas l'attribut du sujet sur le témoignage de V expérience, mais bien d'après l'évidence intrinsèque qu'elle soit immédiate ou déduite. Et qu'on ne dise pas que ces vérités d'essence rationnelle sont complètement étrangères au monde des réalités sensibles et contingentes, qu'elles ne sauraient lui être appliquées d'aucune manière : non, nous voyons, au contraire, qu'elles peuvent lui être correctement appliquées, et ce que nous faisons, pour ainsi dire, à chaque instant. Nous n'avons, pour le comprendre, qu'à nous rappeler ce que nous avons dit plus haut, avec saint Thomas, du contingent envisagé comme tel et comme m,atière de l'universel, comme échantillon d'un genre, d'une espèce. C'est sous ce dernier rapport que les choses les plus contingentes peuvent être objet de science, c'est-à-dire de considérations générales, d'attributions nécessaires. Nous prions le lecteur de bien se pénétrer de ces notions fondamentales. C'est pour les avoir ignorées ou mal comprises que toute la philosophie scientifique moderne s'est jetée dans d'inextricables difficultés et dans les plus graves erreurs. C'est la raison pour laquelle nous insistons sur ces points essentiels et nous n'hésitons pas à y revenir fréquemment sous différentes formes.
La négation de la catégorie des vérités idéales ou de raison, si communes chez les philosophes et les savants de nos jours, conduit aux plus fâcheuses conséquences. Outre qu'elle fait tourner toute la science humaine dans un cercle vicieux, elle élimine du monde de la pensée loule valeur stable, de tout point
CARACTÈRES DOCTRINAUX 3/i
fixe, de toul appui solide pour le raisonnement même expérimental. Alors, tout se trouve livré au bon plaisir personnel ; à l'impression, aux circonstances, dans les jugements des honmies : aucune règle objective et invariable ne préside plus à leur formation. C'est trop souvent le spectacle que nous donne la pensée contemporaine. Le raisonnement ne s'y rattache à aucune idée essentielle : on y groupe les propriétés des choses sans aucune hiérarchie. Ainsi, les rapports ou les caractères les plus accidentels ou les plus infimes servent à définir, à dénommer les choses. On dira, par exemple : « La valeur de la science est dans son incertitude et son instabilité même. » Une autre fois, on définira une chose par l'abus qui en a été fait :v. g. <( La scolastique impose son idée comme une vérité absolue et en déduit ensuite par la logique seule toutes les conséquences » ; — (( L'intellectualisme est l'habitude de supposer qu'un concept exclut de toute réalité conçue par son moyen tout ce qui n'est pas inclus dans la définition de ce concept. » On généralisera encore un état d'esprit particulier à une époque ou a quelques-uns comme c'est le cas dans l'affirmation suivante : « L'absolu est mort dans la science et dans les âmes. » Enfin, on fera passer au premier plan, une idée secondaire en disant : (( La philosophie est l'expression d'un sentiment qui, dans l'ordre des connaissances, nous pousse, par des voies diverses, vers l'unité et la généralité. » On pourrait multiplier les exemples de ce genre à l'infini. C'est que le mal que nous signalons est vraiment caractéristique de notre temps. Un sujet donné, pour un très grand nombre de penseurs
et d'écrivains, ne renferme aucun caractère essentiel s'imposant à toute l'espèce, indépendant des états subjectifs et purement individuels. Bien rares sont les travaux de nos jours où les questions sont traitées d'un point de vue intérieur, définies par un élément intrinsèque et constitutif. Mais, au lieu d'atteindre Vêtre dans celte voie, on n'en saisit que les dehors, les manifestations accidentelles.
S'il en est ainsi dans les recherches plus ou moins spéculatives, comment pourrait-il en être autrement sur le terrain de la pratique et de l'action? Là, le défaut que nous signalons sévit avec une intensité et une évidence toutes particulières. Il y trouve une matière favorable à son éclosion et à son développement. N'y a-t-il pas toujours une part de contingence et de relativité dans les démarches de l'esprit pratique ?
Plus on se rapproche des réalités concrètes et individuelles, plus on est exposé à perdre de vue les principes et à se laisser guider exclusivement par les circonstances de temps, de lieu et de personnes et toutes sortes de considérations secondaires. On a même abouti, dans cette voie, à la suppression de toute morale théorique, de toute notion abstraite et générale du droit et de la justice. On n'a voulu voir que les faits moraux : or, sans parler de bien d'autres choses, il est encore moins possible en celte matière qu'en toute autre de passer des faits concrets et individuels à l'expression d'une loi ou d'une nécessité quelconque, sans l'intervention d'une vérité ou d'un principe rationnel. Il n'y a jamais de passage immédiat de l'ex-
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périence, c'est-à-dire des réalilés directement connues à leur coordination ou explication scientifique sans raisonnement : or, pour raisonner, il est indispensable de 8 appuyer finalement tout au moins sur les données premières de la raison. Vouloir s'enfermer dans les données immédiates de l'expérience, vouloir faire de la science un simple décalque du réel individuel, c'est entraîner le monde des idées dans un flux perpétuel. I/action elle-même n'a rien a gagner h un tel état de choses. Une armature de principes est aussi nécessaire a l'action et à la pratique qu'à la spéculation intellectuelle. Les fortes convictions ont toujours passé pour faire monter le niveau de l'énergie morale et de la puissance productrice.
La disparition de toute valeur intellectuelle stable ne laisse place qu'à une culture (si l'on peut encore se servir de ce mot) de sentiment et de passion. On voit alors les hommes inaccessibles aux arguments et à la logique et dépourvus de tout sentiment du devoir envers la vérité. Pour eux, les principes n'existent pas, et ils sont hors d'état de les prendre pour guides! Ils n'ont pour mobiles de leurs actes qu'un sentiment, un inlérét, autrement dit quelque chose de personnel et de concret. H n'est pas de plus lamentable dégénérescence pour un individu comme pour une nation. Et l'exemple et r(Miseignemcnt de saint Thomas nous apprennent à réagir contre ces funestes tendances. 11 est un principe qui revient souvent sous sa plume. Par cette insistance, il nous montre bien l'importance considérable qu'il y attache. Il le formule utnimqiiodque judicaiiir secundum id quod est
ainsi
350 TA SCOT.ASTÏOUF
in eo jonnalUcr et par se (i). 11 faul juger dos choses d'après leurs attributions essentielles. Procéder de la sorte, c'est atteindre la chose elle-même dans ses éléments constitutifs et spécifiques, c'est-à-dire dans son fond, dans ce qui la fait ce qu'elle est. Procéder autrement, c'est passer à côté d'elle. Dans toute question, toute affaire, il existe une idée centrale, médullaire. C'est elle qui est et doit être la base et la règle de nos jugements pour tout ce qui touche à cette question ou cette affaire. C'est en comparant les données secondaires avec elle qu'on découvre la vérité. Ainsi dans l'idée même du triangle sont contenues déjà implicitement ses nombreuses propriétés. Les démonstrations dont il est l'objet ne sortent jamais de la définition ou de l'idée maîtresse. Les éléments complètement étrangers à cette idée auxquels on aurait recours fausseraient tout ce raisonnement. En d'autres termes, aucune idée secondaire ne peut s'écarter de la donnée première et fondamentale. Elle tient de celle-ci toute sa valeur. C'est parce qu'elle est comprise dans son extension et qu'elle participe à sa vérité que nous lui donnons notre assentiment : iinumqiiodque judicatur seciindum in quod est in eo formaliter et per se.
Cela est vrai, tout d'abord et sans restriction de tout jugement doctrinal et scientifique. Un jugement de ce genre a nécessairement quelque chose de fixe et d'universel. Il est dégagé de toute contingence. Pour tout dire, en un mot, il est avant tout l'œuvre de l'intelligence spéculative. Or, cette dernière n'a pour loi
(1) s. Thom. Sum., theol., Il='-Iia', q. ex, art. 1.
CARACTÈRES DOCTRINAUX 35 1
que son objet, la vérité spéculative reposant tout entière dans un rapport de conformité avec la chose considérée en elle-même : veram intellectus spéculativi aùcipitur per conformitatem intellectus ad rem (i). Reproduire les caractères essentiels et spécifiques de cette chose, abstraction faite de ses modifications contingentes, c'est le propre du jugement spéculatif et doctrinal. Il vit donc de cette règle : juger des choses d'après leurs caractères essentiels. Nous voyons que l'Eglise s'y conforme exactement dans son enseignement doctrinal. Elle a toujours attaché la plus grande importance à la définition de la vérité abstraite et impersonnelle. Elle ne veut pas qu'on érige en principe, comme on n'est que trop porté à le faire, certaines tolérances pratiques imposées par les circonstances de temps, de lieu ou d'opinion. Définir le vrai en soi est la seule méthode qui assure la pureté de la doctrine et des croyances, l'ordre dans les idées, la stabilité dans les jugements, un idéal de vérité en toutes choses. Sans principes fixes il n'est pas de doctrine possible ; on ne se trouve plus en présence que d'une poussière intellectuelle. Ce n'est pas seulement la confusion, c'est l'anarchie la plus complète. Et qu'on ne dise pas qu'un principe universel et abstrait ne trouve aucune application à la réalité particulière. Il s'y applique aussi correctement que le nom commun s'applique aux individus dont il exprime les caractères essentiels. Ainsi, le principe de contradiction se vérifie de tout objet. Quel qu'il soit, en effet, corps ou esprit,
(1) s. THOM. Sum. theol., I» II», q. LXVlI, art. 0.
3Ô2 LA SCOL ASTIQUE
contingent ou nécessaire, toujours est-il qu'il exclut le non-être : l'incompatibilité entre les deux extrêmes est absolue. L'affaination de l'un entraîne, dans tous les cas, l'exclusion de l'autre.
Si maintenant il est question de nos jugements pratiques, ils n'échappent pas complètement à la règle posée par saint Thomas. Sans doute, nos actions s'exercent sur le terrain des existences et réalités concrètes : circa simjularla, disent les scolastiqucs. A ce titre, elles impliquent une part de relativité et de contingence dans leurs causes prochaines. On ne saurait donc, dans la pratique, se déterminer uniquement par des considérations tirées des objets pris en eux-mêmes; car il ne s'agit pas, alors, d'établir des valeurs en soi, mais des valeurs de moyen. Le vrai dans ce cas ne se trouve pas dans un rapport de conformité avec la chose en soi, mais avec une fin particulière à atteindre, supposition faite de la légitimité de cette fin. On doit tenir compte aussi des circojistances qui peuvent modifier notablement le jugement pratique. Cependant tout n'est pas relatif et contingent dans le domaine de l'action. Les principes y ont leur rôle et leur place. Nous l'avons vu : rien n'est contingent au point d'exclure tout rapport nécessaire, li y a, en toutes choses, des caractères communs et des caractères propres et individuels : d'où il suit que les choses les plus contingentes peuvent fournir matière à une proposition universelle. C'est pourquoi il y a des traités des actes humains et des principes absolus en morale. En un mot, la pratique suppose un juste concours de valeurs absolues et relatives. Nous savons
de quoi côté penchent les esprits de nos jours : c'est manifestement vers l'abandon des principes en toutes choses. Ne reconnaissant pas de valeurs stables, ils sont tout entiers livrés aux circonstances, à l'instant individuel, à l'intérêt du moment, aux considérations personnelles. D'après la philosophie que nous venons de rappeler, toute question, toute chose présente un aspect fondamental, une idée centrale qui en exprime les caractères essentiels, la réalité spécifique. La perdre (le vue seulement, c'est s'exposer h toutes sortes d'erreurs spéculatives et pratiques. C'est ainsi que les recherches, les œuvres, les institutions, les nations elles-mêmes violent leur principe qui seul était capable de les faire vivre et prospérer. 11 arrive même que le progrès, accompli hors de leur ligne, leur devient funeste. C'est-à-dire qu'elles sont condamnées à périr tôt ou tard.
Le courant actuel est à l'action et aux œuvres. En un sens, on ne peut que s'en réjouir. Mais ne devientil pas trop exclusif.^ Ne méconnaît-il pas gravement les principes que nous venons d'exposer.^ Les observateurs les plus attentifs n'en doutent pas. Il existe plus d'un symptôme de cet exclusivisme. Ainsi, il n'est pas rare de rencontrer des hommes engagés dans un ministère d'action faire peu de cas de la doctrine. D'après eux, le moment egt mal choisi pour faire de la métaphysique. Et combien facilement on passe pour métaphysicien à leurs yeux! Peu s'en faut qu'ils n'accusent ceux qui s'occupent d'études plus ou moins spéculatives de déserter le champ de bataille. Cet état^d'esprit est déplorable. On parle de lutter énergiquement pour
^^■i 1\ SCOT.XSTIOUE
Diou, pour l'Egliso, pour les amos : on a milJo fois raison, mais on ignore nianifesieniont les nécessités et les conditions de la lutte.
Tout d'abord, on ne remarque point que le plus fort de la mêlée actuelle est sur le terrain doctrinal. Les auteurs de la plupart des maux dont souffrent, de nos jours, l'Eglise et la société sont des lettrés, des intellectuels, des demi-savants. Nous les voyons, chaque jour, semer l'anarchie sous toutes ses formes dans le peuple, à tel point qu'une certaine bourgeoisie intellectuelle peut être considérée, comme étant, parmi nous, le principal foyer d'infection antireligieuse et antisociale. S'il en est ainsi, on ne saurait combattre à propos ni sur le bon terrain, sans faire une large place aux idées et à la science.
Ensuite, les hommes dont nous parlons oublient qu'on ne peut être un homme d'action, dans tout le sens du mot, sans être un homme de doctrine. Une œuvre féconde et durable est, avant tout, de l'intelligence réalisée. Le bien et le vrai coïncident et sont inséparables en fait : veram et honum sibi invicem coincidunt (i). On ne peut poursuivre l'un sans connaître l'autre. L'homme d'action pense, il est vrai, pour agir; mais il pense tout de même, et rien ne saurait l'en dispenser : considérât verum in ordine ad opus. Son premier soin, lorsqu'il s'agit de promouvoir ime action, de fonder une œuvre, doit être une étude approfondie. Savoir où l'on va, se rendre compte des conditions du succès, du sens et de la portée réelle de
(1) Quœst. disput. De Vent., q. m, art. 3.
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son entreprise a [on jours été une grande force. C'est pourquoi Montaigne a pu dire: c'est un outil d'un merveilleux service que la science. S'il existe tant d'œuvres sans portée, qui absorbent un temps et des ressources qui seraient plus utilement employées ailleurs, c'est qu'elles sont nées d'un zèle qui n'était pas selon la science, comme dit saint Paul. Elles procèdent beaucoup plus du sentiment que de l'intelligence. Or, le sentiment laissé à lui-même n'a jamais rien produit de satisfaisant : il n'obéit qu'à des considérations secondaires et parfois puériles. Ne le voyons-nous pas, chaque jour, se consumer dans la recherche du surerogatoire, au détriment de l'essentiel, sur le terrain de la religion et de la piété.
Il est donc de l'intérêt supérieur des œuvres de faire une large place à l'intelligence. On n'agit d'une manière durable et profonde sur les âmes qu'à ce prix: in captivitatem redigentes omneni intellectum, disait l'Apôtre : nous réduisons en servitude toute intelligence dans la soumission au Christ. C'est l'apostolat bien compris : celui qui établit les âmes dans la vérité des principes et fait des convaincus; celui qui vise plus loin et plus haut qu'à une religion purement rituelle, très ferme en apparence, très chancelante en réalité. Ce n'est pas en vain que l'intelligence tient le premier rang dans la hiérarchie de nos facultés. Ce qu'on édifie sans elle est voué à une chute prochaine. Les ouvriers apostoliques, qui travaillent pour la vie éternelle, doivent moins l'oublier que les autres. Qu'ils ne s'y trompent pas. Ce n'est pas en se faisant une mentalité pragmatiste, en regardant comme perdu
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pour la bonne cause le temps consacré aux fortes études, qu'ils procureront le règne de Dieu. Une connaissance approfondie des sciences sacrées est, après la grâce divine, ce qu'il y a de plus fécond et de plus salutaire pour eux-mêmes et pour les âmes. Une connaissance de ce genre est même indispensable pour donner à l'esprit une trempe vraiment ecclésiastique. L'observation la plus superficielle permet de le constater chaque jour.
En un mot, il convient de ne pas perdre de vue, dans tout ceci, que la lumière est l'œuvre du premier jour. Qu'est-ce à dire, sinon que la primauté lui appartient aussi bien dans le monde des œuvres et de la vertu que dans celui de la création visible. Eh bien! cette lumière, on ne la cherchera pas en vain dans saint Thomas. Il est un grand maître, non seulement pour la spéculation, mais encore pour la pratique de la vie. Sous ce dernier rapport, rien n'égale la profondeur et la sagesse de ses principes. Ils s'étendent à toutes les questions de la vie individuelle comme de la vie sociale. Ils fournissent toujours une base solide à une action prudente dans tous les domaines. Tous ceux qui ont étudié la partie morale des œuvres du saint Docteur le proclament à Tenvi. A ce point de vue, il se recommande tout spécialement à la lecture et à la méditation des hommes de vie active : étant donnée surtout la complexité des questions et des intérêts oii ils se trouvent engagés de nos jours, ils en retireront un immense profit : prœclaras utilitates, pour nous servir d'un mot de l'Encyclique /Eterni Patris,
Une conclusion pratique
Nous émetlrons le vœu, en lermiiiaiit ce ticjvail, de voir désormais le cours de philosophie s'ouvrir par quelques leçons consacrées à l'examen de la nature et du rôle de la méthode d'exposition scolastique. Ces leçons, dont on trouvera la matière dans cet ouvrage, seront comme le trait d'union naturel entre les humanités et la philosophie. La transition entre ces deux genres d'études est ordinairement trop brusque. Il est de l'intérêt du professeur comme de l'élève de la ménager et de l'adoucir. Or, quel moyen plus efficace pour cela qu'une théorie raisonnée de la forme d'école comparée à la forme littéraire proprement dite ? Il y a là le sujet d'une dissertation des plus utiles et des plus captivantes pour l'élève.
En s'y appliquant, il verra disparaître le principal obstacle à ses progrès, au début de ses études philosophiques. Cet obstacle est bien connu. Il vient précisément de la forme d'exposition toute nouvelle qui se présente à lui. Rien ne le déroute davantage. On le voit beaucoup moins préoccupé des idées que de cette langue inconnue. Il attend un mot d'explication à ce sujet : nous voulons, dire une exposition critique et raisonnée des principes mêmes de cette langue. Ce sera, pour lui, l'occasion de son premier acte de virilité intellectuelle et de réflexion philosophique. Nul doute que cet acte ne lui apporte autant de lumière que de satisfaction. Cette explication scientifique de la forme
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d'école, nous l'avons donnée dès le premier chapitre de cet ouvrage. Là, nous avons nettement distingué les éléments qui constituent la littérature de ceux qui conviennent à la science, et nous avons donné les raisons fondamentales de cette distinction. Il sera facile de les faire comprendre au commençant, auquel elles apparaîtront comme une vue plus profonde du caractère général de ses travaux antérieurs.
Par ce même moyen, on obtiendra un autre résultat qui n'est pas sans valeur. On fera tomber l'antipathie qu'un bon nombre d'élèves apportent à l'étude de la philosophie scolastique. Cette antipathie est un fait qui n'échappe pas aux professeurs qui sont en même temps des psychologues. On peut le constater aussi bien dans nos Grands Séminaires que dans nos Facultés catholiques. D'oii peuvent venir des dispositions si fâcheuses à tant de titres ? Nous disons : si fâcheuses, car les conséquences peuvent en être déplorables. En effet, de telles dispositions compromettraient facilement la formation philosophique et même théologique des intéressés : elles pourraient même conduire à un modernisme plus ou moins avoué. L'Encyclique Pascendi ne fait-elle pas cette remarque, si juste et si digne d'attention : « Il n'est pas d'indice plus sûr que le goût des doctrines modernistes commence à poindre dans un esprit que d'y voir naître le dégoût de la méthode scolastique. » L'aversion que certains élèves manifestent pour la scolastique n'est donc pas à négliger.
Elle tombera, croyons-nous, par une bonne présentation de la méthode scolastique qui a surtout besoin,
CM effet, detre présentée et située. On leur fera surtout remarquer qu'elle constitue une excellente discipline intellectuelle. S'y soumettre, c'est faire preuve d'un amour fort de la vérité. Le procédé scolastique tel que nous l'avons décrit est avant tout une attitude d'absolue probité intellectuelle. Nous dirons même que les siècles pleinement chrétiens pouvaient seuls le voir naître et se développer jusqu'à devenir d'un usage commun. La recherche sérieuse et méthodique est la condition première de toute science et de toute philosophie. Or, la scolastique est l'expression la plus frappante de ce sérieux et de cette méthode dans l'effort.
On attirera également l'attention des élèves sur la valeur éducative de l'exposition scolastique. Cette dernière, nous l'avons vu, repose tout entière sur l'isolement méthodique de l'intelligence : apprehensio verl sine rationc boni et appctihilis (i), dit saint Thomas. Elle n'est, au fond, que la mise en pratique de^ recommandations et des règles intellectuelles dont la sagesse et l'opportunité ne peuvent être contestées.
Nous pourrions tirer bien d'autres conclusions des considérations que nous avons fait valoir dans cet ouvrage. Mais elles nous apparaissent si obvies que le lecteur le fera lui-même sans difficulté.
Nous souhaitons que notre modeste travail contribue à faire aimer et pratiquer les principes et la méthode de la sagesse antique, et à promouvoir ainsi le culte des fortes études.
Les vertus intellectuelles sont pour tous, mais prin-
(1) Sujn. iheol., TMfa^ q ix, art. 19.
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cipalemcnt pour le clergé, un élément indispensable d'élévation et de grandeur morale. Elles élargissent magniliquement les horizons de son esprit et de son ministère. Elles développent et entretiennent en lui un certain idéalisme qui accroît toujours son prestige et son autorité auprès des fidèles. Pour la théologie, la chose est assez évidente : elle nous fait constamment lever nos regards vers le ciel où se trouve la règle divine de nos croyances et de tous nos actes. Quant à la philosophie, étudiée dans saint Thomas, elle possède une force d'ascension merveilleuse. Par ailleurs, le ministre de Dieu, plus que jamais, doit, selon la recommandation de rApôtre, « avoir à cœur d'exprimer la vérité dans ce langage exact qui répond à la doctrine. C'est ainsi qu'il pourra exhorter les fidèles selon la saine doctrine et réfuter ceux qui la contredisent » (i).