‹ Introduction à l'étude et à l'enseignement de la scolastiqueChapitre 17 sur 19 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Crise de rintelligence

contemporaine

Le remède dans saint Thomas

L'intelligence a ses maladies comme la volonté. Malgré certaines apparences contraires, l'intelligence contemporaine n'en est pas exempte. L'état avancé de notre civilisation matérielle ne doit pas nous faire illusion sur ce point. On peut faire des expériences sans acquérir de l'expérience, c'est-à-dire sans s'instruire, dit fort judicieusement Cl. Bernard. C'est ce qui s'est produit à notre époque dans une large mesure. 11 y a quelque chose d'atteint dans l'énergie intellectuelle des hommes de nos jours. La pensée vulgaire comme la pensée scientifique présentent d'incontestables symptômes de dégénérescence. N'est-ce pas un fait qu'il existe, parmi nous, dans le monde des idées, une confusion babélique, une décevante et perpétuelle mobilité ? Tout y est sans cesse remis en question. L'entente intellectuelle ne peut se faire même sur les tout premiers principes de la raison. C'est en vain qu'ils sont moins l'apanage de l'individu que de l'espèce, comme le remarque saint Thomas : cognoscere prima intelligibilia est actio consequens spécieux humanam (i). On ne peut que regretter vive-

l) s. Thom. Sum. theol., q. Lxxix, art. 5.

3l8 LA SCOLASTiQUÊ

ment cet état de choses. Il résulte de quelques tendances ou dispositions générales que nous allons noter et analyser brièvement pour en montrer la contrepartie et le remède dans la saine philosopliie de saint Thomas.

Il faut voir une première manifestation de la crise dont nous parlons dans V obliiéraiion progressive de toute distinction entre sentir et penser, imaginer et comprendre. Nous ne parlerons pas de la pensée vulgaire : on sait qu'elle n'a jamais pénétré bien profondément dans le monde des idées pures. Le règne du cinéma n'est assurément pas fait pour la rendre plus intellectuelle. On doit en dire autant des bribes de connaissances scientifiques si communes à notre époque. Ayons le courage de le reconnaître et de le dire : l'enseignement primaire tel qu'il est pratiqué de nos jours n'apporte le plus souvent aucune science appréciable et devient, par là même, fatal au bon sens populaire. Du reste, les savants eux-mêmes sont loin de distinguer nettement l'ordre sensible de Tordre intellectuel. Leur tendance la plus ordinaire est de les confondre ou de les sacrilier l'un à l'autre. Dans la partie théorique de leur science, tout est pensé et déhni en fonction du sensible individuel. Pour eux, la connaissance n'a de valeur réelle que par son adaptation exacte au fait particulier : adaptation entendue d'une manière exclusivement empiriste ou sensualiste. Cette conception se fait jour partout dans les œuvres des savants et des philosophes contemporains étrangers à la tradition scolastique. Ainsi, la philosophie nouvelle ou bergsonienne n'est, au fond,

CARACTERES noCTHINAUX 3,,,

qu'un rotour ù la sensation, comme- l'a proclamé W. James Im-mème : « Replongez-vous dans le flux des phénomènes, nous dit Bergson, si vous voulez connaître la vérité ; tournez-vous vers la sensation

vers cette chose liée à la chair et que le rationalism; a toujours comme telle accablée d'injures. ,, (,) Inutile ci.- d.re combien cette dernière remarque tombe à faux lorsqu'il s'agit de l'intellectualisme de saint Thomas Celui-ci, en effet, ne sépare nullement la ra.son des choses et de l'expérience. Il nous laisse en pleine possession de la réalité concrète et individuelle Il n a rien de commun avec l'intellectualisme de Malebranche, par exemple, qui renferme l'esprit en luimême et ne voit guère dans les sensations qu'.me cause d'erreur. Mais revenons à notre sujet.

On peut voir aussi une manifestation de la tendance dont nous parlons dans l'idée qu<- de nombreux savants se font de l'abstraction et de l'universel « l/abstraction, nous dit l'un d'eux, .-st une opération très simple, élémentaire en quelque sorte, que l'on emploie à chaque instant sans y penser. Un enfant préfère un.- robe pour sa eouleur, faisant abstraction d.- tout le reste, la forme, la nature de l'étoffe, ,.|r ,. (;) C'est très simple, en effet. Cependant, on ne peut nier qne l'abstrait ne .soit le produit de l'abstraction Or, il annonce et contient manifestement autre chose que le partage de l'attention et de l'intérêt entre des propriétés concrètes et individuelles. On dira, sans doute, que celte autre chose est un apport d,. b,

'I' W. .1JMK.S. I'l,ii,.s,iiihir ,1e li-rpéiicnr.e. leçon \l 1' nEiBFi, la Sci^'nce et la rMile.

ffénéralisalion. Mais c'est reculer la difficulté et non la résoudre. Généraliser, c'est abstraire : Yuniversel est le résultat d'une abstraction. C'est uniquement en tant qu'abstrait, tout au moins du mode d'être individuel, qu'il revêt un caractère de généralité. Au surplus, l'interprétation que ces mêmes savants nous donnent.de l'idée générale n'est pas faite pour rendre à l'abstraction sa véritable portée m pour nous éclairer sur sa nature. On sait qu'ils n'y voient qu'une sommation de faits particuliers, une évocation d'un grand nombre de constatations individuelles. Ainsi, on affirme que l'expression » l'homme » sigmfie simplement tous les hommes. Pour tout dire en un mot l'idée générale n'est pour eux que le total, le j résumé de l'observation. Ainsi, tout ce qui dépasse ou semble dépasser la sensation est porté au compte du subjectif, de l'arbitraire, de la commodité ou de la convention. Qu'y a-t-il au fond de tout cela? Tout simplement une réduction de l'idée intellectuelle aux dimensions de l'image et de la réalité sensibles et individuelles. C'est la négation théorique et surtout pratique de toute distinction entre l'entendement et les facultés sensitivcs. C'est là un des grands courants do la pensée contemporaine, qui se trouve ainsi ramenée au premier stade de l'histoire de la philosophie que saint Thomas décrit en ces ievmes -.antiqui, ignorantes vim intclligendi et non distinguentes inter semum et inlellectum, nihil esse existimaverunt in mundo msi quod sensu e.t imaginatione apprehendi poiest (i). n

(1) s. THOM. Sum. meol., I, q, xiv. art. 12.

GARA.CTÈRES DOCTRINAUX 3'2i

n'y a guère autre chose dans la philosophie scientifique actuelle.

La doctrine de saint Thomas est tout autre. Elle correspond si bien aux manifestations élémentaires de notre vie intellectuelle et psychique telles que le langage commun nous les révèle, qu'elle s'impose en quelque sorte à notre assentiment par une simple exposition. Nous n'en rappellerons ici que les données fondamentales. Elle distingue nettement entre l'ordre sensible et l'ordre intellectuel, entre imaginer et comprendre. Le sensible, comme l'image qui le représente, sert de matière à la formation de l'idée : la sensation est le point de départ et non le principe de l'intelligence. Ce n'est pas une différence quantitative seulement, mais intrinsèque et essentielle qui existe entre sentir et penser. Ces deux actes ne portent pas sur le même objet formel. En d'autres termes, ils peuvent s'exercer sur le même objet, mais ils ne l'atteignent pas sous le même angle. Les sens le saisissent uniquement dans son mode d'être concret et individuel. L'esprit lui prend le même objet, mais bien plus haut. 11 en perçoit les caractères communs et les considère à part de leur mode d'être individuel. C'est l'œuvre de l'abstraction ou de la généralisation qui est tantôt immédiate, comme c'est le cas des notions premières et transcendantales, tantôt savante et laborieuse, comme il arrive pour la connaissance des lois naturelles. Ainsi l'objet propre des sens, c'est le concret individuel, l'objet j>iopre de Linlelligence, c'est Vuniverscl. Nous sentons et comprenons la même chose : seulement les sens l'atteignent dans sa forme sensible

3ii:), LA SCOLASTIQUE

cl individuelle reliée au temps el à l'espace ; l'esprit, lui, en saisit la réalité spécifique ou générique, la forme intelligible el universelle. D'un côté, nous avons la copie d'une réalité parlieulière, de l'autre notis en avons l'expression ou l'idée générale.

Il résulte de ees notions bien comprises que l'idée Iniellectuellc ne représente que les caractères spéciiiques ou généraux du fait ou phénomène particulier correspondant :.s/K'cics mtelli(jibllis iniellectus nostrl est similitiido rei quantum ad naturani speciei quœ est participabilis a particularibus injinltis (i). Par ces derniers mots, il faut entendre que le contenu de l'idée délinie de la sorte peut prendre corps et se réaliser dans le concret indéiiniment. Ces réalisations individuelles peuvent disparaître; mais ce qui en exprime le fonds universel, le modèle abstrait et pur, demeure toujours. C'est pourquoi la science acquise est impérissable. Cette philosophie, qui répond à tant de diflicultés, est bien méconnue et surtout ignorée des modernes. On les voit mentionner ou exposer longuement les systèmes les plus alambiqués et les plus exclusifs et passer sous silence la belle et apaisante théorie de la connaissance d'après saint Thomas et les plus grands écrivains de l'Ecole. C'est l'effet d'un préjugé aussi tenace que regrettable. Ce n'est pas le seul qui pèse sur la philosophie scientifique actuelle au sujet des doctrines et des méthodes scolastiques : le règne de l'absolu, le fmalisme aristotélicien, la réalisation de l'abstrait, l'entitéisme, l'abstraction verbale,

(1) s. THOM. Sum. theol., I, q. xiv, art.

CARACTÈRES DOCTRINAUX 3f.3

!<• l>rocx.dé « imori, sont autui.l de clichés et de lieux -oiiuiiuns qui, pour revenu- sans cesse dans les ouvn.ges de nos savanls, n'en répondent pas moins à non dans la philosophie des grands docteurs scolasl-ques : nous parlons, bien entendu, de leur vraie doctrine et non pas de celle que Bacon, Descartes et tant d autres ont dénaturée ou mal comprise.

Nous disions donc que l'idée purement intellectuelle nexpnma.t que la nature commune, les caractères spec.hques de la réalité concrète et individuelle • natu- '■«'» speciei. Par ce trait fondamental, elle se distingue nettement de toute image ou représentation sensible. Ainsi elle est une. Elle n'a rien de commun avec une collection ou un simple total d'objets ou de phénomènes parlieulieis comme tels. 11 est vrai qu'elle cve.llc la pensée du multiple; mais elle ne le contient quen puissance seulement. Les faits particuliers ne sont m exprmiés ni représentés formellement en elle Ils y sont, si l'on veut, mais comme dit saint Thomasnon m quantum distimjuuniur ad invicem, sed secundnm cjuod communicant in. natura speciei (i) Nous avons de la sorte l'unité d'une multiplicité. Il y a unité de concept, de chose immédiatement signifiée • l'idée vraiment générale est celle qui se rapporte directement a un objet général, c'est-à-dire à la nature désindividuahsee, à la réalité spécifique du particulier. C'est dans ce sens qu'on dit couramment que la science porte sur le général et non sur l'individuel. On ne saurait prétendre qu'une connaissance de ce genre est

(1) s. THO.M. Sum. Uieol., I. q. xiv, art. 12.

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irréelle; car c'est l'expérience qui en fournil la matière. Par ailleurs, l'idée générale n'est rien autre que l'expression constante et abstraite des rapports connus plus ou moins- directement dans l'expérience. Pour n'exprimer immédiatement aucun fait particulier, une idée n'en est pas moins précieuse. Ainsi, quand je dis : tout être contingent implique une cause; la somme des trois angles cVun triangle est égale à deux droits, mon jugement ne se rapporte expressément à aucun objet déterminé. Mais il ne manque pas pour cela de réalité objective : l'individualité ne représente qu'un mode d'être relativement à la science d'un objet quelconque. D'où il suit que l'idée intellectuelle ou générale a une valeur propre, indépendante de tout usage empirique, pour nous servir du langage de Kant.

Et cette même idée est non seulement une, mais encore intemporelle. Quanta son contenu objectif, elle ne se rattache, à proprement parler, ni au temps ni à l'espace. Elle est manifestement la même pour tous. Ainsi, l'idée de. triangle est pour nous ce qu'elle était pour les pythagoriciens. <( La géométrie des Grecs, dit G. Bouty, est parfaitement d'accord avec la nôtre. Les plus anciens documents écrits qui sont parvenus jusqu'à nous nous sont demeurés intelligibles. Il ne semble donc pas que la raison humaine ait éprouvé aucune modification appréciable depuis les temps les plus reculés. Nous savons avec quelle facilité les Japonais, par exemple, se sont assimilé notre science actuelle. Leur raison est donc identique à la notre. La laison n'est une affaire ni d'é|>oque ni de race. » (i)

(1) E. BOVîV, la Vtritc scientifiQue. c i".

CARACTÈRES DOCTRINAUX 3:^5

Nous ferons seulement nuiiarqucr (juo 1<î mot raison a deux sens : l'un, subjectif, par lequel il désigne la faculté de penser ; l'autre, objectif, qui s'entend des vérités acquises, surtout des vérités premières qui, par leur évidence immédiate, s'imposent à notre esprit, f/oubli de cette distinction est bien souvent une cause de confusions regrettables et môme d'erreurs chez les philosophes et les savants contemporains. En tout cas, on ne peut nier que l'idée intellectuelle scientifique ne soit affranchie du temps et de l'espace : le rapport qu'elle énonce se vérifie partout et toujours, même pour les lois naturelles quand les conditions en sont données. C'est grâce à ce caractère de Vidée que la science une fois constituée ou établie est durable : les réalités individuelles et concrètes qui étaient son point de départ peuvent disparaître, elle n'en demeure pas moins comme le patrimoine commun de tous les hommes présents et futurs. Seul, le caractère impersonnel et intemporel de la représentation intelligible des choses rend possible la communion des intelligences à travers les âges. La vérité d'un jugement qui porte sur un fait contingent individuel, envisagé expressément comme tel, se trouve limitée sous tous rapports. Un autre caractère de l'idée purement intellectuelle objectivement prise, c'est d'être prédicahle de chacun des cas ou faits particuliers qui lui correspondent. Bien ne prouve mieux que l'idée générale n'est pas la collection ou la somme des réalités individuelles et contingentes. S'il en était ainsi, l'universel n'aurait aucune application en dehors de la collection ou du total. Quel est le tout quantitatif qui peut être

attribué à l'une de ses parties ? Le toit n'est pas la maison, l'oxygène n'est pas l'air, Jean n'est' pas le collège apostolique, etc. Le tout universel, au contraire, peut être correctement attribué à chacune de ses parties subjectives. Ainsi, après avoir dit d'une manière générale : l'homme est mortel, j'affirme la même chose de chaque individu de l'espèce humaine ; après avoir dit : le métal est bon conducteur de la chaleur et de rélectricité, j'affirme la même propriété de l'or, du fer, du platine, etc. Toliiin universale, nous dit saint Thomas, adest ciiilibet parti ejiis et seciindiun esse et secundum perfectionem et proprie prœdicatur de parte sua, nonautem totum intégrale (i). Toutes les difficultés que les savants et les philosophes modernes font concernant la réalité de l'inférence dans le syllogisme et l'induction complète viennent d'une confusion du tout arithmétique ou quantitatif avec le tout universel. Dans l'induction complète, nous ne passons pas des parties quantitatives, toutes énumérées ou connues, à un tout de même ordre : non, nous passons des faits ou sujets individuels séparément donnés à un tout universel. Les faits ou sujets en question, qu'on le remarque bien, ne sont pas les composants actuels de ce tout une fois formé. Par ailleurs, avant la formation de ce dernier, ce n'est que très improprement qu'ils sont dénommés parties. Il y a tout autre chose qu'une Jiddition ou sommation de réalités particulières' dans l'opération inductive : il Y a passage de la fcnnie chaque à la forme tout et, dans

(1) s. THOM. Snni. theol., T, (i. i.xxvii, art 1.

CARACTÈRES DOCTRINAUX ?>'?.-j

le cas de l'induction complète, du tout arithmétique qui ne cesse pas d èlre particulier, au tout universel, générique ou spécifique. C'est linférence la plus réelle et la plus riche qu'il nous soit donné d'accomplir. La supériorité de l'homme s'y révèle tout entière. N'est-ce pas l'idée générale qui est la condition et le véritable instrument du progrès humain.^ Il n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur le règne animal pour s'en convaincre. La matière reçoit la forme à l'état individuel. Notre esprit la reçoit à l'état universel, c'est-àdire dégagée de sa gaine empirique et des caractères qui l'individualisent. Les propriétés de l'idée intellectuelle que nous venons de ra[)peler sont manifestement incompatibles avec celles de l'image ou de la représentation sensible, avec celles de la copie pure et simple d'une réalité concrète et individuelle. Nous croyons même inutile d'insister sur cette opposition. Nous pourrions signaler bien d'autres différences tout aussi irréductibles. Mais nous devons nous borner. Les considérations qui précèdent suffisent à nous faire comprendre la gravité d'une crise qui résulte de la confusion de Tordre sensible avec l'ordre intellectuel : elles nous montrent en ménK^ temps que la doctrine de saint Thomas nous fournit un jnoyen sûr et efficace d'y remédier, iiien de plus fréquent que de prendre la philosophie moderne et scientifique en flagrant délit de confusion entre imaginer et comprendre. Ou nous (fiia, par exeuq)le : l'espace n'existe pas; car s'il existait il faudrait qu'il fut fini ou infini ; or, il ne peut être ni l'un ni l'autre.

Les scolastiques, cpji savaient distinguer enli'e la

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délinilion et la représenlalion sensible d'une chose, entre l'espace réel et l'espace imaginaire, n'auraient jamais osé produire un dilemme semblable.

La méconnaissance théorique et pratique de toute distinction entre le sensible et l'intelligible, tel est le premier trait caractéristique de la pensée scientifique à notre époque. Il en est un autre non moins fondamental qu'il convient de signaler; c'est V élimination, dans toute édification scientifique, de Vidée même du nécessaire. Il faut voir là une des principales causes de /la confusion et de l'anarchie qui règne dans la spéculation intellectuelle contemporaine. En général, on ne peut nier que la pensée moderne n'ait sacrifié le nécessaire au contingent. La place faite à l'histoire parmi les sciences humaines eri est une première preuve. N'a-t-on même pas voulu faire de toute science une histoire? Dans ce but, on a raisonné do la sorte : le vrai n'est pas vrai en soi; il n'y a pas de nature des choses, pas de vérités nécessaires. C> qui existe, ce sont des états d'opinions qui sont eux-mêmes les effets de la condition perpétuellement changeante de l'humanité. La vérité n'exprime que l'état d'eSprit de celui qui l'énonce. Les opinions et les systèmes se déterminent d'après les mentalités successives des individus, des peuples et des siècles. Or, quelle est la science qui a pour objet les manifestations de la pensée et de l'activité humaine dans la série des temps .î^ C'est l'histoire. Il lui appartient donc de nous faire connaître le déploiement des forces de l'esprit humain à travers les âges. Etant donnée l'individualité du vrai,

CARACTÈRES DOCTRINAUX 3:i()

celle œuvre csl, à pioprcnieiit parler, la seule qui soit scienlifique. On ne saurait porter un aulre jugement sur les idées et les systènies que celui qu'ils expriment eux-mêmes en se transformant. Le seul ordre rationnel qui leur convienne est leur succession elle-même. C'est ainsi que toute science devient une histoire.

Il n'est pas nécessaire de s'être livré à de longues recherches ni à de profondes méditations sur les courants de la pensée moderne pour savoir qu'elle se rattache par les liens les plus étroits aux idées ou tout au moins aux tendances que nous signalons. Ces idées ne se présentent pas toujours sous une forme systématique : elles ne vont pas toujours aux conséquences extrêmes que nous venons d'exposer. Mais elles n'en inspirent pas moins consciemment un grand nombre d'écrivains de nos jours. S'il en est parmi eux qui reconnaissent une nature des choses, un ordre de vérités idéales, ils ne tardent pas à se démentir euxmêmes, en supposant que les choses sont par définition ce qu'elles sont dans l'histoire. Pour • eux, le travail de la science consiste à rechercher à travers le temps et l'espace les différentes solutions proposées pour résoudre tel ou tel problème. C'est le relativisme dans toute sa rigueur. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit concernant le relatif et l'absolu. Nous ferons simplement observer que ce n'est point par des arguments purement historiques que ses auteurs cherchent à l'établir et à le défendre. Qu'ils le veuillent ou non, ils se placent pour cela sur le terrain de la philosophie rationnelle : ils abandonnent, par le fait même, la thèse qu'ils se proposent de soutenir.

LA SCOLASTIQUÈ

C'est ia coiitiadicliuii dans laquelle loiiibenl tous eeux qui veulent organiser seientifiquement les faits particuliers, l'expérience brute, sans recourir à d'autn^s "données, à d'autres éléments que ceux qui nous sont fournis directement par cette même expérience. Ils font nécessairement appel à des principes d'ordre rationnel pour parfaire leur œuvre. La contradiction est particulièrement flagrante lorsqu'il s'agit d'organiser la connaissance avec les seules données de l'histoire. Celle-ci atteint l'être dans le fait contingent de son existence. Ce n'est pas en se maintenant dans ce cadre que l'historien pourra édifier un corps de doctrines. Les auteurs les plus portés à grandir le rôle de l'histoire le reconnaissent eux-mêmes : « Comment de l'histoire, dit l'un d'eux, faire sortir une philosophie de la nature et de Dieu.^^ Comment ériger le témoignage en une méthode universelle qui s'applique à la solution de tous les problèmes que se pose l'esprit humain P L'histoire ne nous apprend que ce qui s'est passé, et combien étroit est son empirisme si elle ne porte que sur les manifestations de l'activité humaine. » (i) Qu'est-ce à dire sinon qu'on ne saurait constituer une science avec les réalités directement connues. Il est indispensable, pour ce travail de coordination, de faire appel à des principes et même à des sciences d'ordre rationnel. L'histoire, moins que toute autre, échappe à cette nécessité.

Mais ce n'est pas seulement par la place faite à l'histoire dans les sciences humaines que notre époque

(1) G. SÉAiLLES, Ernest Renan.

CARACTÈRES DOCTRINAUX .'^'^ï

a manifoslé son iiiconiprélKMision cl son cloigncmL'nt pour la notion du nécossaire dans la science. C'est encore et surtout par l'idée exclusive qu'elle s'est faite du rôle et de la portée de V expérience. Pour elle, la raison et l'expérience sont un seul et même terme. Mais cette formule n'est pas seulement équivoque; elle cache les plus graves erreurs. Elle n'est rien autre, au fond, que la négation implicite de toute distinction entre les vérités de raison et les vérités de fait : négation qui est à la base de la pliilosopliie scientifique contenqjoraine. De là tant d'efforts pour élablir une interprétation purement empiriste de l'idée générale et pour faire de toute science, même de la mathématique, une science d'expérience. Ne pouvant se résigner à ne recueillir que l'expérience brute, nos savants s'efforcent à faire œuvre scientifique, c'est-à-dire universelle, avec la réalité confuse et les contours ilottants des choses. La pensée que l'abstraction fait perdre tout contact avec le réel ne les abandonne jamais. C'est pourquoi ils ont tenté de composer même les premiers principes, les jugements nécessaires et universels avec les données immédiates de l'expérience : données forcément individuelles et contingentes. En d'autres termes, ils ont mis dans l'expérience seule la raison déterminante de notre adhésion à ces principes. Ils ont détruit de la sorte le caractère de nécessité et d'universalité inhérent aux vérités premières. A. Bain traduit exactement l'opinion des auteurs dont nous parlons, dans le passage suivant. Après avoir dit que la preuve de l'axiome est l'expérience constante et non démentie, il ajoute : « Nous pouvons avoir constaté mille fois

332 LA SGOLASTIQUE

que les grandeurs qui coïncident avec une autre grandeur coïncident entre elles : dans les limites de notre expérience, la chose est sûre et l'évidence de l'essai actuel est aussi grande que possible. Mais tout cela ne prouve pas qu'il en sera de même dans les cas non observés. Il faut le croire sans qu'on puisse le prouver. Cette croyance n'a pas d'autre principe qu'elle-même. Si nous croyons avoir trouvé une preuve qui la démontre, nous ne faisons, en réalité, que la poser en principe sous une autre forme. » (i) D'où il suit que les axiomes, les premiers principes eux-mêmes, n'ont qu'un degré de vraisemblance proportionnelle au nombre des cas observés. Leur valeur est toujours incertaine, puisqu'elle reste à la merci d'une découverte. Il s'est trouvé des savants pour tirer les conclusions les plus extrêmes de cette doctrine. Puisque les principes ne se démontrent pas, on ne doit voir en eux, ont-ils dit, que des conventions commodes dont il est aussi déraisonnable de chercher si elles sont vraies ou fausses que de demander si le système métrique est vrai ou faux. Bien plus, la signification des premiers éléments sur lesquels le raisonnement s'appuie n'a pas d'importance : ce qui importe, c'est que le travail dont ils sont le point de départ soit cohérent. On le voit, les principes dans cette théorie se trouvent réduits, en définitive, à de simples hypothèses. Ainsi, en voulant faire de l'expérience immédiate la justification de toute proposition, on finit par porter atteinte aux fondements éternels de la pen&éc».

(\) A. B4IN. LogiQUc ih'iiiir.livo cf indnctive, t I", p. 331, traduct.

G. COMFAYRÉ.

CARACTÈRES DOCTRINAUX X^^

Tout cela procède d'une idée fausse des rapports de l'abstrait avec le réel. L'objet de la science, nous diton encore, ne peut être que le réel. Or, notre notion du réel se réduit à peu de chose. En l'exprimant, notre esprit le simplifie, le décolore, le déforme ou, en tout cas, le traite abstraitement. On sait tout le mal qu'une certaine philosophie pense de notre connaissance par concepts, a Le caractère essentiel de la vie, écrit W. James, est de changer continuellement. Or, tous nos concepts sont fixes et discontinus, et la seule façon de les faire coïncider avec la vie est de supposer arbitrairement des points où la vie s'arrête : c'est avec ces points d'arrêt que nos concepts peuvent s'accorder. Mais ces concepts ne font pas partie de la réalité. Ce ne sont pas des positions prises par elle, ce sont plutôt des suppositions, de simples notes prises par nous, et nous ne pouvons pas plus puiser la substance de la réalité par leur moyen que nous ne pouvons puiser de l'eau avec un filet^ quelque serrées qu'en soient les mailles, or (i) En suivant la méthode conceptuelle ou abstraite, nous transformons donc la vie qui s'écoule, nous en arrêtons le mouvement paur la découper. La connaissance ainsi obtenue ne peut être qu'artificielle, mais elle a l'avantage d'être commode. La traduction conceptuelle s'inspire, en effet, des intérêts de la pratique. Nous sommes faits pour agir, mais voulant connaître d'une façon désintéressée, nous appliquons tout naturellement à la spéculation les procédés de la connaissance nés de la pratique.

(1) w. James, PMlosovhie de Vexpérience, leçon VI.

33 d LA SCOLASTIOUE

On sait quelle faveur ces idées rencontrent aujourd'hui dans certains milieux. Elles ne sont, à vrai dire, qu'une forme particulière du vaste mouvement antiintellectualiste qui s'est produit ces dernières années. Il a eu pour résultat de ruiner la notion du nécessaire et de l'absolu dans un grand nombre d'âmes. Les conséquences morales de cet état de choses sont aussi déplorables que ses conséquences spéculatives. Car la nécessité se présente sous divers aspects. Comme le fait justement observer Bal mes : (( En général, dit-il, on entend par être nécessaire celui qui ne peut point ne pas exister » ; mais les acceptions du mot ne peut sont très multipliées. Exemple : sens moral de ce mot : <( Je ne puis m'affranchir de ce devoir )> (i) ; sens physique : un paralytique ne peut se mouvoir ; sens métaphysique : un triangle ne peut être un quadrilatère. Dans le premif'v exemple, l'obstacle tient à la loi; dans le second, il tient à la nature ; dans le troisième, à l'essence même des choses. Dans toutes les suppositions, la^nécessité implique l'impossibilité du contraire et la nécessité participe de l'impossibilité. Lorsqu'on place dans le témoignage direct de l'expérience l'unique et suprême critérium de toute proposition, on s'occupe de ce qui est et non de ce qui doit être. D'où les conséquences morales dont nous parlons. On ne saurait donc le nier : la philosophie et la science modernes ont opéré une dissociation complète entre le contingent et le néces-

(1) BALMîis, F'Mlosophip foritJamPiitale, t. TIT, 1. X. c. i". traduct.

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