‹ Introduction à l'étude médicale et philosophique de la surdi-mutité [electronic resource]Chapitre 2 sur 14 · PROLÉGOMÈNES · texte numérisé non relu

PROLÉGOMÈNES

But de l'ouvrage. — Considérations générales sur le nombre, l'intelligence, la moralité et le caractère des. sourds-muets. — Conséquences fâcheuses de la surdi-mutité. — Importance du traitement.

Je me propose de faire, pour la surdi-mutité, ce qu'Itard a si heureusement accompli pour la surdité simple. Je me propose de classer méthodiquement les diverses maladies d'où dérive cette infirmité, d'en rechercher les causes, d'en exposer les caractères, la nature, et de les suivre dans leurs phases diverses, pour en déduire les règles d'une thérapeutique rationnelle.

Je me propose enfin d'exposer, sur l'origine du langage et des idées, quelques considérations tirées de l'ordre des faits. L'opuscule actuel n'est, d'ailleurs, qu'une esquisse où je m'efforce de tracer, pour en rendre l'intelligence plus facile, les principaux traits ou tableau, déjà complet en quelques points, que je compte bientôt publier.

Je n'ai pu, dans l'accomplissement de la pr emière

partie de ma tâche, m'aider de travaux antérieurs; car notre bibliographie médicale, si riche sur les autres sujets, ne contient aucun traité sur celui-ci. Je n'ai trouvé que quelques observations incomplètes, publiées dans le cours du dernier siècle, et les recherches, isolées d'ailleurs, opérées dans celui-ci. Ainsi privé de l'autorité des maîtres, sans guide et sans appui, j'ai longtemps hésité, et je n'aurais pas pris la plume, si je ne savais que le but des travaux scientifiques ne doit être ni la gloire, ni les autres avantages que peut ambitionner l'auteur, mais bien l'utilité qui en doit ressortir pour les autres.

Sous l'influence des préjugés qui , dans les sociétés antiques, s'attachaient à certaines maladies, le sourd-muet ainsi que l'aliéné, l'idiot, le pleurétique et tant d'autres, était un objet d'horreur et de dégoût pour les populations. On voyait en lui un témoignage vivant de la colère des dieux, et sa double infirmité, l'enveloppant d'une sorte de terreur mystérieuse, rendait plus complet encore son isolement. En proclamant l'unité originelle et la fraternité des hommes, le christianisme rendait à cet infortuné ses titres d'origine ; mais, incapable de les faire valoir lui-même, et perdu dans le flot mouvant des générations, ce n'est que d'hier qu'il a trouvé un avocat; sa réhabilitation, en Europe, ne date que de l'abbé de l'Épée. Et, parmi les peuples sauvages de

l'Afrique, en Asie, et chez les nations nonévangélise'es, si nombreuses encore, sa condition reste aujourd'hui ce qu'elle était autrefois parmi nous.

Cependant, il n'est plus permis de se faire illusion sur le nombre considérable des sourds-muets. Ën adoptant ces malheureux, au nom de la patrie, la Convention nationale n'avait compté que sur un chiffre de trois ou quatre mille. C'est qu'alors on n'avait pas encore entrepris la statistique des misères humaines; mais depuis les belles recherches de Gérando, de Lachmann, de Jahn et autres statisticiens modernes, on ne peut compter en France moins de trente mille de ces malheureux1; ni moins de trois cent mille en Europe : assez pour peupler trois villes de premier ordre ! ! !

Étranger, pour ainsi dire, à nos sociétés où il campe plutôt qu'il n'habite, le sourd-muet est un être isolé dans le monde. Privé de l'attribut humain par excellence, la parole, la plus grande part de sa ™ GSt emPloyée à la conquérir. Semblable aux lettres du céleste empire, la science, pour lui, paraît n avoir d autre objet que d'étendre le cercle de sa nomenclature. Le langage n'est pas le moyen, mais e but de ses études, pendant de longues années. A lâge ou les autres hommes, en pleine possession

d'une langue, s'assimilent la science et vont à la conquête des vérités nouvelles, le sourd-muel. est encore occupé à acquérir le premier élément de la connaissance; et il consomme, dans cet apprentissage, la plus belle partie de ses jours. Et quand, plus tard, à force de peine, il est enfin parvenu à posséder l'instrument de la pensée, il se trouve en relard de dix et de quinze années sur les parlants. Encore, les sourds-muets capables d'apporter assez de suite et d'intelligence dans les études pour bien comprendre le mécanisme et le génie de nos langues modernes, sont-ils de rares exceptions. Cette assertion, qui pourra paraître hasardée aux personnes du monde, ne sera certainement pas contredite par ceux qui s'occupent de l'enseignement de ces malheureux.

On a remarqué l'aptitude des sourds-muets à saisir la forme, les contours, les couleurs, en un mot, les propriétés visibles des corps. Ils peuvent encore posséder, en physique et en mathématiques, des notions assez étendues, comme le prouvent les travaux de MM. Laurent et de Yigan. Mais les difficultés augmentent et deviennent insurmontables, pour l'immense majorité, lorsque, de l'étude des phénomènes visibles, on remonte à celle des causes, à la partie métaphysique, qui est cependant la base, la raison nécessaire de toute science, de toute généralisation. Si des sourds-nmcis exèéptîbnhels,

on descend dans la masse ; si l'on arrive à ceux qui n'ont reçu aucune instruction régulière et qui sont, de beaucoup, les plus nombreux en France, on trouve souvent l'analogue des sauvages dont parlent les voyageurs cités par Richerand. Là, vivent des hommes qui ne peuvent nombrer au delà de huit; et encore, les sauvages forment-ils, entre eux, une sorte de société, tandis que, privé de l'enseignement spécial qui lui permettrait de communiquer avec les autres, le sourd-muet vit seul.

Si l'on pouvait faire la part exacte des connaissances que l'homme doit à la lecture et de celles qu'il acquiert par l'enseignement oral, on reconnaîtrait de combien celles-ci l'emportent sur les autres. Privé de cette précieuse ressource, le sourd-muet reste, à l'égard du parlant, dans une infériorité déplorable; et, s'il ne reçoit une instruction aussi suivie qu'intelligente, cette infériorité, loin de diminuer, va sans cesse en croissant, puisque le premier puise à toutes les sources d'instruction, s'en pénètre, s'en imbibe, pour ainsi dire, dans le milieu social, tandis que le second, en dehors des connaissances purement matérielles, ne reçoit guère de notions nouvelles que par la lecture Et cet te difficulté même

d'acquérir des connaissances dont il ne peut comprendre toute la valeur, vient encore ralentir ses progrès.

Mais, dit-on, ce que l'esprit du sourd-muet perd en superficie, il le gagne en profondeur; s'il possède peu de matériaux pour l'étude, il les utilise mieux; s'il sait moins, il réfléchit davantage. Comme si l'ignorance était une condition de la pensée, un stimulant de la méditation ! Dans cette hypothèse, les sourds-muets les moins instruits seraient les premiers penseurs ; et dans la société des parlants, les pâtres et les bergers, qui vivent seuls, seraient nos maîtres en métaphysique!

Savoir écouter! qui n'apprécie l'immense supériorité que donne cette aptitude à ceux qui la possèdent! Apprendre à écouter, c'est apprendre à retenir, à comparer, à juger, à s'approprier les richesses intellectuelles et morales ! Douer l'enfant du don d'écouter, c'est lui donner la clef d'or de toute science, de toute vérité. L'homme inférieur entend, mais n'écoute pas. — Dominé par les instincts et par les passions, il ne peut atteindre à des idées, ni à des sentiments d'un ordre élevé. Repliée sur ellemême, son âme s'efforce en vain de sortir d'un cercle borné de pensées et d'affections. Ce qui se meut en dehors lui reste complètement étranger; et, au lieu de s'étendre, le rayon de ses connaissances semble plutôt se rétrécir à mesure qu'il avance dans la vie, à mesure que la jeunesse, âge de l'expansion et de la foi naïve, fait place à l'âge mûr, période de

la logique, et à la vieillesse que caractérise là circonspection.

Cette communication incessante de l'homme à l'homme, de tous à tous, qui forme comme une atmosphère intellectuelle et morale autour des parlants, cette communication si utile, le pauvre sourd-muet n'en jouit pas. La première condition pour e'couter, c'est d'entendre , et ses oreilles -ne sont point ouvertes. En dehors de ses écoles, loin de ceux qui parlent sa langue, il se trouve dans la condition de l'homme qui vit au désert. S'il n'est très-riche de son propre fonds (et combien peu de sourds-muets sont dans ce cas), il va sans cesse en s'amoindrissant , et finit par tomber dans le marasme intellectuel et moral.

La privation de l'ouïe et de la parole n'entrave pas seulement l'évolution de l'intelligence ; elle réagit encore sur les sentiments moraux et affectifs, crée certaines habitudes et influe sur le caractère. Sous l'action de cette double infirmité, la constitution générale, le tempérament des sujets subissent même de notables modifications, que le lecteur trouvera décrites dans le chapitre consacré au diagnostic. — Deux voies, qui ont été décrites par les poètes de tous les âges, de toutes les nations, se présentent à l'homme, à son entrée dans la vie sociale. L'une est la voie large, la voie facile où s'engagent ceux

qui obéissent aux instincts, qui suivent la loi dite naturelle ou de la chair, commune aux hommes et aux animaux. L'autre est la voie étroite, le sentier abrupt où pénètrent ceux-là seuls qui ont la foi et qui, soutenus par l'espoir en une autre vie, foulent volontairement aux pieds les jouissances de celle-ci. S'il reste livré aux impulsions de la nature, s'il ignore la route qu'il doit prendre, l'homme suit fatalement la loi de l'instinct, comme le corps brut, abandonné à lui-même, obéit aux lois de la pesanteur. Et quand, dans nos sociétés, on trouve des hommes qui pratiquent le dévouement jusqu'à la souffrance, jusqu'à la mort, c'est que ceux-là ont la foi religieuse ou sociale , la foi qui anime les martyrs. Et cette foi, ces croyances supposent toujours un enseignement de l'ordre le plus élevé, puisqu'elles reposent sur des objets purement spirituels. Elles coïncident encore avec l'existence d'une société civilisée et d'une langue complète , puisque les idées de dévouement et de charité, ainsi que les paroles qui les expriment, sont inconnues dans les sociétés rudimentaires

Par le seul fait de ses communications incessantes avec le milieu social, par l'éducation qu'il reçoit et la fonction qu'il remplit, le parlant est nécessaire-

1 Actuellement encore, la langue allemande n'a pas de mot à elle pour exprimer la effarité.

ment enseigné à connaître et forcé de pratiquer, au moins clans une certaine mesure, la loi du sacrifice. L'égoïsme ne saurait vivre, dans nos sociétés, qu'à la condition de se nier à chaque heure, et de se condamner ainsi en faisant sans cesse l'apologie du dévouement. Il suffit d'ouvrir les yeux pour voir autour de soi de nombreux et frappants exemples de ce vice que l'on a flétri du nom d'hypocrisie.

La bienveillance, la douceur, l'égalité de caractère ne sont pas seulement, comme le proclament certains, des vertus de tempérament; ce sont des vertus réelles, des fruits de la morale unie à la volonté. Comment s'expliquer autrement ces transformations inattendues et subites de l'intempérance en sobriété, de la colère en modération, etc., chez des hommes qui n'ont éprouvé aucune modification organique, aucune douleur, et n'ont agi que sous l'influence d'une conviction ou d'une croyance nouvelles? Pourquoi les mômes effets ne se produiraientils pas chez les sourds-muets, s'ils pouvaient recevoir un enseignement aussi large, aussi complet que les parlants ?

Avant de recevoir l'éducation spéciale qui lui est indispensable pour connaître et pratiquer les devoirs sociaux, le sourd-muet est colère, vindicatif, paresseux, jaloux et gourmand; il est, en un mot, ce <l»e serait chacun de nous, s'il suivait ses instincts,

s'il vivait sous l'empire si vanté de la loi naturelle. A défaut de vertus, les bienséances sociales nous protègent contre ces défauts et ces vices, tandis que le sentiment de ces bienséances est un des derniers fruits que le sourd -muet retire de son éducation. A mesure que celle-ci avance, le mal va en s'amoindrissant ; mais il ne finit par disparaître que fort difficilement.

On remarque, chez le sourd-muet, un singulier travers qui, loin de s'atténuer, grandit en proportion de ses progrès intellectuels, c'est la conviction de sa supériorité sur les parlants. Quelque incroyable qu'il puisse paraître, ce fait est très-réel, et tous ceux qui communiquent avec des sujets instruits ont pu le constater. L'isolement dans lequel il vit, la comparaison qu'établit entre lui et ses frères d'infortune le sourd-muet instruit, l'absence de cette môme comparaison avec les parlants, les louanges exagérées qu'on lui prodigue, tout concourt à produire ce résultat. En résistant aux sentiments d'orgueil, Massieu et Clerc auraient, fait preuve d'une vertu presque surhumaine.

S'il n'a été élevé dans les écoles à son usage, ou s'il n'a reçu dans sa famille un enseignement tout à fait spécial et très-suivi, le sourd-muet demeure forcément étranger aux idées de dévouement, aux paroles mêmes qui les expriment. Presque constam-

ment seul, et d'autant plus isolé qu'il vit dans un milieu plus nombreux, cet infortuné s'habitue à se faire centre, à tout rapporter à lui : il devient solipse, selon l'énergique expression de l'illustre de l'Ëpée. Et les trois quarts se trouvent dans ce cas ! et plus de la moitié de ceux qui, par une faveur exceptionnelle, entrent dans nos Institutions, y restent si peu de temps ou y reçoivent un enseignement si médiocre, que l'on se demande s'il n'eût pas mieux valu, pour eux, n'y jamais mettre le pied !

Sicard successeur de l'abbé de l'Épée, Itard qui légua sa fortune aux sourds-muets, après avoir consacré sa vie à les servir, ont tous deux longuement décrit l'état intellectuel et moral des malheureux confiés à leurs soins. « Toujours isolé de la société, dit le dernier ', lui seul (le sourd-muet) ne peut prendre aucune part aux intérêts de la patrie... L'homme, ajoute-t-il plus loin (p. 427), n'est aimant et bon que parce qu'il est éclairé et civilisé. C'est une vérité incontestable qui a survécu aux éloquents sophismes de quelques philosophes, antagonistes de la civilisation. Il n'est point de créature humaine moins aimante, plus faiblement attachée que ne l'est, en général, le sourd-muet sans instruction; et, alors même qu'il a été développé par l'éducation,

1 Traité des maladies de l'oreille et de l'audition, tome II, page 420.

il est encore remarquable par la légèreté de ses affections et le peu d'impression que font sur lui tous ces stimulants de peine et de plaisir qui agitent profondément notre existence morale. »

« Rapporter tout à lui, ajoute Sicard 1 , obéir avec une impétuosité dont nulle considération ne peut affaiblir la violence à tous les besoins naturels ; satisfaire tous ses appétits et les satisfaire toujours ; ne connaître en cela d'autres bornes que l'impuissance de les satisfaire encore ; s'irriter contre les obstacles, les repousser avec fureur ; renverser tout ce qui s'oppose à ses jouissances, sans être arrêté par les droits d'autrui qu'il ne connaît pas, par les lois qu'il ignore, par les châtiments qu'il n'a pas éprouvés : voilà toute la morale de cet infortuné. .

Tel est le sourd-muet dans son état naturel ; le voilà tel que l'habitude de l'observation , en vivant avec lui, m'a mis à même de le dépeindre. »

On a contesté, je le sais, l'exactitude et la portée des assertions qui précèdent. La contradiction est venue surtout de la part de quelques sourds-muets exceptionnellement instruits, qui n'ont pu se reconnaître dans la peinture que leurs maîtres en ont faite. Mais ce n'est ni Massieu, ni Clerc, mais bien

1 Cours d'instructidii d'un sourd-muet de naissance. Discours préliminaire.

le sourd-muet ordinaire, le sourd-muet de la foule qu'ont voulu représenter et qu'ont, en effet, exactement décrit les auteurs que j'ai cités. Amis aussi éclairés que sincères de ces infortunés, c'est par la vérité, non par la flatterie, qu'ils ont prétendu les servir. Semblables au chirurgien dans un cas difficile, ils n'ont pas détourné les yeux de la plaie ni cherché à s'en dissimuler la gravité. C'est en constatant son étendue, c'est en explorant hardiment sa profondeur, qu'ils ont acquis les notions indispensables pour instituer un traitement rationnel. Qui pourrait les en blâmer?...

Si la surdi-mutité n'était qu'une infirmité légère, sans conséquences graves pour l'intelligence et le développement moral, le médecin n'aurait guère à s'en préoccuper sérieusement. 11 n'aurait pas à se livrer aux investigations, aux labeurs qu'exige l'innovation, alors surtout que ses travaux pourraient être utilement employés à combler quelques-unes des lacunes si nombreuses de la science. Mais il n'en est pas ainsi ; et si la surdi-mutité ne met en danger ni la vie, ni même la santé des sujets qui en sont affectés, elle porte une si rude atteinte au développement de l'intelligence et des sentiments, que le médecin qui rend l'ouïe au sourd-muet lui ouvre, en quelque sorte, les sources de la vie morale, puisqu'il le met à même de devenir homme complet!

C'est parce qu'il était convaincu de cette vérité qu'Itard commença ses investigations médicales : c'est en suivant son exemple que je m'efforcerai de perfectionner et d'étendre ce qu'il a si heureusement commencé. A lui l'honneur de l'initiative : à nous, ses successeurs, le mérite de suivre la voie qu'il a tracée ! . . .

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