CHAPITRE II
Considération» historique» sur FOtoIogie.
Pénurie des travaux d'otologie. - Causes. - Nécessité des connaissances générales en médecine pour étudier avec fruit les spécialités. — Services rendus à l'otologie par Itard.
Il faut arriver jusqu'à nos jours pour trouver des recherches de quelque importance, des observations faites avec suite et méthode sur la surdi-mutité. L'honneur, comme je l'ai dit, en revient à Itard, dont le travail fut publié en 1821.
Cette lacune si prolongée dans l'enseignement et dans la pratique de l'otologie n'a rien qui doive surprendre. L'attention des médecins a dû se porter tout d'abord, sur les maladies qui causent la mort, et sur celles qui livrent l'homme en proie à la douleur. Comme elles sont fort nombreuses, il a fallu le travail des générations pour les observer, les réunir en corps de doctrine, et l'effort des siècles postérieurs pour ajouter à la perfection des méthodes, à la certitude des moyens d'investigation et de traitement danS les maladie* qui causent la surdité, quel-
ques-unes s'accompagnent de douleurs parfois intolérables, la plupart en restent exemptes, et la mort n'en est que rarement la conséquence. L'organisation intime de l1 oreille n'a été connue que depuis les travaux du seizième siècle ; et il est facile de comprendre que, sans notions anatomiques, aucune classification, aucune thérapeutique ne peuvent être méthodiquement instituées. La théorie de la vision a eu pour interprètes les Kepler et les Newton ; celle de l'audition attend encore lés siens. Ainsi privée de points de départ et de soutiens, la connaissance des maladies simples de l'oreille devait rester en arrière et, à plus forte raison, celle des surdités compliquées de mutisme.
Ce n'est qu'en parlant de l'ensemble que l'on peut, dans la science, aborder, avec quelque succès, les détails ou les spécialités. La théorie de la division du travail, si féconde dans les arts industriels, ne trouve plus son application en médecine. Dans l'industrie, la fonction de l'ouvrier peut n'être guère plus importante que celle d'un simple rouage ; il est même remplacé quelquefois par un perfectionnement apporté à la machine. Mais il n'en est plus de même pour l'ingénieur; celui-ci doit connaître le mécanisme et l'organisation de l'ensemble et des parties, la force et les qualités de chacune d'elles; il doit, en un mot, posséder la notion complète de l'ins-
strument qu'il est appelé à construire ou à réparer.
Ingénieur du corps humain, le médecin, s'il n'a pas créé les diverses parties qui le composent, n'en doit pas moins pénétrer l'organisation intime, le fonctionnement, le mode de vitalité et tout ce qui le constitue en santé et en maladie. La connexion de tous les organes est telle qu'aucun d'eux ne peut souffrir, sans que l'ensemble en soit affecté : souvent aussi, l'altération observée dans une partie n'est que la manifestation visible d'une lésion plus ou moins éloignée, quelquefois môme d'une maladie générale, d'une diathèse. De là, la nécessité des connaissances encyclopédiques en médecine, et le danger si souvent signalé de substituer le médecin de l'organe à celui du corps. Mais quand, après avoir appris et pratiqué la médecine dans son ensemble, l'homme de l'art s'applique, de préférence, à l'étude d'une spécialité, alors la science marche sûrement à des conquêtes avec lesHunter, les Laënnec, les Scarpa et Itard, que l'on peut citer avec ces grands maîtres.
Cependant, quelque ingénieux qu'il soit, l'inventeur n'ajoute jamais qu'une somme finie de vérités à celles qui existaient avant lui dans la science. Si elle est déjà avancée, le novateur y apporte le complément et ne laisse guère qu'à glaner à ses successeurs. Si, au contraire, elle en est à ses débuts,
il ne fait que débrouiller le chaos : et pourtant, son œuvre n'est ni moins importante ni moins difficile que l'autre.
Itard se trouve précisément dans le dernier cas. Avant lui, l'ignorance des médecins en otologie était telle que Mercurialis, en 1601, ne trouvait d'autre moyen, pour extraire les corps étrangers de l'oreille, que d'attacher le patient sur une longue planche, de soulever celle-ci, du côté de la tète, et de la faire retomber jusqu'à ce que le corps étranger sortît; et Tulpius, un des plus savants chirurgiens du même temps, conseille d'abandonner les noyaux de cerise introduits dans l'oreille, afin de les retirer par les racines, lorsque la germination aura eu lieu. Et de telles monstruosités chirurgicales ne trouvèrent pas même de contradicteurs !
Itard fit donc beaucoup pour l' otologie, autant, peut-être, en détruisant une partie des préjugés qui l'emcombraient qu'en inventant des procédés nouveaux. Mais son principal mérite fut de régulariser les études et de faire entrer les maladies de l'oreille dans le cadre nosologique, où elles peuvent ainsi participer aux progrès de la médecine générale.