‹ Introduction à l'étude médicale et philosophique de la surdi-mutité [electronic resource]Chapitre 4 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des causes de la Snrdi-Mutfté.

Répartition des sourds-muets sur le globe.— Antagonisme entre leur nombre et celui des aveugles. — Causes de cet antagonisme. — Mol-, tiplicité des sourds-muets dans certaines localités, dans certaines familles.— Curieux exemples. — Explication de ces faits.

Considérée dans son ensemble, la population des sourds-muets est très-inégalement répartie sur les divers points du globe. Elle alterne, d'une manière générale, avec celle des aveugles, de telle sorte que l'une augmente là ou l'autre diminue, et réciproquement. A mesure que l'on se rapproche de l'équateur, la cécité prédomine, comme dans l'Inde, en Egypte et en Ethiopie. Elle prédomine encore vers les pôles, chez les Lapons, les Samoyèdes et- les Esquimaux. Mais la surdité reprend le dessus dans les pays tempérés, et surtout dans les régions montagneuses, comme la Suisse. Là on trouve tel canton, celui de Berne, par exemple, qui ne compte pas moins d'un sourd-muet sur deux cent cinq habitants, le district de Schwarzemburg qui en possède un par cent trois

âmes, et la commune de Weyach un par quarantequatre !

Dans un espace de quelques kilomètres, dans le bassin del'Aar, cette même Suisse présente à l'observateur un remarquable exemple du contraste que je viens de signaler. La partie septentrionale, basse et humide, ainsi que la partie occidentale qui se rattache à la formation alpine, comptent, l'une et l'autre, un grand nombre de sourds-muets et peu d'aveugles. La partie méridionale, contre-fort du Jura, présente la disposition exactement inverse ; on n'y rencontre que très-peu de sourds-muets, tandis que les aveugles y abondent.

C'est dans les vastes plaines d'Egypte, brûlées par le soleil et sans aucun abri, que l'on trouve le plus d'aveugles. Dans les régions polaires, où les neiges éternelles remplacent les sables du désert, les voyageurs ont également reconnu la fréquence de la cécité. L'action directe et surtout l'action réfléchie des rayons solaires, dans le premier cas ; l'éblouissement causé par la présence continuelle de la neige et par la fréquence des aurores boréales, dans le second , expliquent l'existence de ce double fait. Dans un cas, comme dans l'autre, les maladies qui précèdent et celles qui suivent la cécité sont les mêmes, des amauroses quelquefois, et bien plus souvent des ophthalmies.

Ce n'est plus à l'action trop vive de la lumière,, mais bien, au contraire, à son absence, que l'on doit rapporter la fréquence du mutisme dans nos régions tempérées. Les gorges de montagnes, les vallées profondes exposées au nord et au couchant, sont les lieux de prédilection de cette terrible infirmité. Dans ces tristes contrées, où règne sans partage une humidité froide et constante, les variations et les brusques changements de température forment, pour ainsi dire, l'état normal de l'atmosphère. La construction particulière des habitations connues sous le nom de chalets, avec leurs toits saillants, leurs rares et étroites ouvertures, le peu d'épaisseur des murailles, la plupart en planches, et le défaut de circulation de l'air à l'intérieur, semblent concourir à rendre plus intense et plus délétère encore l'action de l'humidité. ((Presque tous les sourds-muets, que l'on trouve si nombreux à Weyach, dit le docteur Billeter, habitent la partie du village située dans un bas-fonds où les rues sont étroites et humides et où, à certaines époques de l'année, les caves de toutes les maisons sont inondées. Cette partie du village est resserrée dans un vallon boisé et profond, ouvert seulement au vent rude et froid du nord, et recevant à peine, pendant de courts instants, les rayons du soleil couchant.

« Les comtés orientaux de l'Angleterre, couverts

de marais, dit le docteur Du Puget, contiennent un grand nombre de sourds-muets ; tandis que Birmingham, bâti sur un lieu élevé et sec, n'en compte que seize. » Et le docteur Schmalz, de son côté, « a constaté que les cantons de Zurich et de Vaux, qui n'ont que très-peu de montagnes élevées et aucune vallée profonde, contiennent le moins de sourds-muets, et le canton de Berne si accidenté, le plus1. »

Ces influences atmosphériques ne sont pas les seules qui déterminent les conditions d'hygrométrie si favorables au développement de la surdi-mutité. Schneider, Àmstein, Studer et Schmalz ont encore signalé certaines constitutions géologiques qui, en engendrant et fixant l'humidité sur le sol, favorisent également le développement du mutisme. Certains terrains qui forment des couches imperméables j les glaises et surtout les bancs de sel gemme entretiennent, sur le sol qui les recouvre, une humidité con stante aussi nuisible aux hommes qu'aux animaux. Dans le département de laMeurthe où les exploitations de sel sont si actives, sur toute l'étendue du banc qui, deDieuze s'étend à Marsal, Moyenvic, Vie, Bosières, été* , vous trouvez des crétins, des sourds-muets, des goitreux, au milieu d'une population vigoureuse où tous ces maux sont, pour ainsi dire, inconnus. Les

1 Rapport à la Société des sciences naturelles et médicales de toresde. D. 1834.

animaux eux-mêmes participent à cet état morbide, et j'ai vu des chevaux du haras de Rosières devenir goitreux, dès la seconde année de séjour. Dans tous ces cas, ce sont les systèmes lymphatique et muqueux qui sont primitivement et le plus profondément atteints.

A ces influences purement physiques, étudiées par tous les savants qui se sont occupés de l'étiologie de la surdi-mutité, il faut joindre les influences morales qui, pour avoir été moins bien observées, n'en sont ni moins réelles ni surtout moins puissantes. Sous ce titre, je range les vices des institutions sociales et économiques des peuples, l'état particulier de certaines familles et surtout la mauvaise éducation des enfants.

Dans le tableau statistique qu'il a fait, d'après un recensement opéré aux États-Unis en 1830 l, le docteur Burnet fait ressortir l'énorme proportion de sourds-muets que fournit la population esclave. — Un journal de New-York affirmait, à la même époque, que, dans l'État de New-Hampshire, la proportion des sourds-muets dans la population noire s'élevait à un cinquantième!... Et quiconque a vu et étudié, comme nous, l'épouvantable condition de l'esclave et même celle du noir affranchi dans nos

1 Voyez Quatrième circulaire de l'Institut royal des sourds-muets, pages 226 et suiv.

colonies, ne sera nullement surpris de ces assertions.

A côté de l'esclave, en Amérique et dans nos sociétés européennes, on trouve, parmi les classes dites inférieures, chez les salariés, une fâcheuse prédisposition à contracter des cophoses, qui rapprochent beaucoup ces travailleurs des noirs esclaves. « Sur 250 individus sourds-muets présentes au surintendant des écoles de New- York, dit le révérend Feuton1, 20 seulement pouvaient payer les frais d'éducation. » « La partie du village de Weyach, qui, selon le docteur Billeter2, renferme une si grande quantité de sourds-muets et où les deux tiers des habitants sont scrofuleux, est presque entièrement habitée par des gens pauvres. » « Les provinces de Prusse qui jouissent à un plus haut degré des commodités de la vie, où l'instruction est le plus répandue, paraissent aussi présenter, dans la plupart des cas, un moindre nombre de sourds-muets que les provinces où la civilisation est moins avancée3. »

Les statistiques, faites dans les autres parties du continent et en Angleterre, rendent plus manifeste encore l'influence des mauvaises institutions économiques sur la production de la surdi-mutité. Elles accu-

1 Coup d œil sur les institutions des sourds-muets en Europe et en Amérique.

2 Ouvrage cité.

3 Voyez Troisième circulaire de l'Institut royal des sourds-mue/ s, page 118.

sent, entre les sourds-muets des villes et ceux des campagnes, un antagonisme qui tient uniquement à la différence du bien-être chez les uns et chez les autres. « Dans le recensement fait en Écosse en 1841, M. William Niell a trouvé plus de sourds-muets dans les villes, opinion déjà émise parle comité dans une autre circonstance1. » Sur le continent, en France, où tous les instituteurs de sourds-muets ont pu le constater, en Allemagne et en Italie où le fait a été indiqué par Fabriani de Modène2, les habitants des campagnes fournissent, au contraire, des sourdsmuets en proportion beaucoup plus considérable que ceux des villes. L'explication de ce fait est, du reste, très-facile : chez-nous, le salarié agricole est moins instruit, plus mal logé et plus mal nourri que celui de la plupart de nos villes. Dans les centres manufacturiers anglais, au contraire, et dans nos cités industrielles qui, comme Lille, Roubaix, etc., sont dans des conditions analogues à celles du Royaume-Uni , l'ouvrier des fabriques, livré à la misère physique et morale, procrée un plus grand nombre d'enfants infirmes que le travailleur des campagnes, car il est encore plus misérable que ce dernier. Ainsi, partout où se trouve une classe infériorisée par les institutions légales ou économiques,

1 Rapport présenté aux administrateurs de l'hospice de Donaldson.

2 statistique des sourds-muets dans les États de Modène.

partout elle porte le fardeau du travail pénible et le stigmate des infirmités.

Est-il besoin, après les considérations qui précèdent, d'insister sur les fâcheux effets de l'ignorance dans la production de la surdi-mutité? Ignorance et misère ne sont-elles pas, depuis l'origine des sociétés, compagnes non moins inséparables que savoir et bien-être? Et ne viens-je pas d'indiquer les effets déplorables et multipliés de cette misère et tous les sourds-muets qu'elle engendre? S'il a besoin de preuves nouvelles, le lecteur en trouvera bientôt dans le chapitre qui traite du pronostic. J'y signale plusieurs enfants sourds devenus parlants, grâce aux bienfaits d'une éducation suivie et intelligente, tandis que d'autres, susceptibles d'apprendre à parler, mais pauvres et livrés à eux-mêmes, sont devenus muets, faute d'un enseignement convenable.

Outre les influences que je viens d'indiquer, et qui, agissant sur les masses, donnent lieu à de véritables endémies de surdi-mutité, on trouve d'autres causes purement accidentelles et locales, tellement nombreuses que l'on ne saurait en faire rénumération complète. Les unes , mystérieuses dans leur principe et inconnues dans leur action, frappent l'enfant dans le sein de sa mère et le vouent à la plus grave des infirmités humaines. Les autres, mieux connues obéissant aux lois de la pathologie

générale, s'attaquent à la première et à la seconde enfance et déterminent des cophoses^ qui, à cet âge, sont fatalement suivies de mutisme.

L'hérédité est, sans contredit, une des causes les mieux constatées de surdi-mutisme ; mais cette hérédité est loin d'être toujours directe ; elle agit, au contraire, assez souvent par voie collatérale, ainsi que l'ont prouvé les recherches officielles faites sur ce sujet dans plusieurs pays1 . C'est surtout à cetlehérédité collatérale qu'il faut attribuer la présence des sourdsmuets si nombreux dans certaines familles. Les registres de toutes les écoles contiennent le même nom répété deux, trois ou un plus grand nombre de fois; et ce nom est presque toujours celui de frères ou de cousins à divers degrés. La seule école de Londres présente, sur la liste des admissibles, quatre-vingt-dix sourds-muets issus de vingt familles, qui comptent en tout cent cinquante-neuf enfants. Un journalier en a dix, sur lesquels sept sont sourds-muets ; sur huit, un porte-faix compte également sept sourds-muets; six autres familles en comptent chacune cinq; sept autres sont affligées de quatre muets chacune, etc., etc. FeuGruel a trouvé, dans le département d'Ille-et-Vilainc, une famille composée de neuf enfants dont huit étaient sourd s-

1 Voyez Troisième circulaire de V institut des sourds-muets, p. 134.

muets et le neuvième manchot. Les annales et les circulaires de l'école des sourds-muets fournissent, du reste, un grand nombre d'exemples analogues.

Après l'hérédité, la parenté des époux est une des causes les mieux constatées de la surdi-mutité congénitale chez les descendants. Tous les auteurs en citent des exemples, et je pourrais, pour ma part, en rapporter plus de cinquante. C'est à cette influence, sans aucun doute, qu'il faut rapporter le mutisme si fréquent dans les familles aristocratiques de l'Espagne; et, pour une fois, du moins, nous n'aurons pas trop à nous plaindre de ce malheur, puisqu'il donna à Pedro-Ponce l'occasion de prouver aux savants de son époque l'éducabilité des sourdsmuets.

Les passions, les émotions vives, la frayeur éprouvée par les femmes pendant leur grossesse, doivent encore été rangées parmi les causes de la surdi-mutité congénitale. Fabriani de Modène1, le docteur Bart de la Faille, professeur de médecine à l'Université de Groningue, les docteurs Guyot, directeurs de l'école des sourds-muets de la môme ville, ont recueilli de nombreux exemples de mutisme dû à la frayeur éprouvée par des femmes enceintes à la

1 Statistique des sourds-muets dans les États de Modeiic, en 1838.

vue d'un sourd-muet. Ces derniers auteurs racontent même que deux dames distinguées de leur connaissance rapportaient le mutisme de leurs enfants à l'émotion qu'elles avaient éprouvée en assistant à la représentation de la pièce de Y Abbé de l'Épée1 , pendant leur grossesse. A ces exemples, j'en pourrais moi-même ajouter plusieurs, tirés de ma pratique particulière, entre autres celui de deux enfants dont la mère attribuait la surdi-mutité à des accès de colère survenus pendant la gestation. J'en ai vu d'autres enfin donner, pour causes de l'infirmité de leurs enfants, des chutes qu'elles avaient faites, un empoisonnement qu'elles avaient éprouvé, etc.

Quelle que soit, du reste, l'origine à laquelle on doive les rattacher, les surdi-mutités congénitales offrent, dans l'ordre de leur production et de leur succession, les plus singulières anomalies. Ici, tous les enfants du même sexe sont sourds-muets et tous les autres parlent. Là, vous trouvez cette singulière alternance d'un sourd-muet succédant à un parlant et vice versa, de telle sorte que., dans deux familles anglaises, composées l'une de quatorze et l'autre de douze enfants, vous avez sept sourdsmuets et autant de parlants dans la première, six parlants et six muets dans la seconde. Dans d'autres

1 Causes de surdité el autres particularités concernant les sourdsmuets.

cas, à deux ou à plusieurs sourds -muets succède un nombre égal ou supérieur d'enfants doués de tous leurs sens. Vous pouvez trouver, en un mot, dans cet ordre de recherches, toutes les anomalies, toutes les combinaisons imaginables.

Parmi les maladies qui, chez l'enfant, déterminent des cophoses suivies de mutisme , il faut placer en première ligne les exanthèmes, la gourme, la variole, la rougeole, la scarlatine, etc. Tous les auteurs ont signalé la pernicieuse influence de ces dernières affections d'autant plus graves, comme on sait, qu'elles attaquent un plus grand nombre de sujets à la fois.

Sur vingt-cinq surdi -mutités acquises dont elle donne la liste, l'institution de Leipzig en indique quatorze comme provenant de la scarlatine, six de la rougeole et de la variole et cinq seulement dues à d'autres maladies : soient les quatre cinquièmes des surdi-mutités acquises provenant de fièvres éruptives. Dans les tableaux dressés par diverses institutions d'Italie, d'Allemagne, d'Angleterre, des Etats-Unis et de France que j'ai sous les yeux, la proportion des surdi - mutités par suite d'exanthèmes, bien que considérable, est loin cependant de présenter un chiffre aussi élevé que celui de l'école de Leipzig.

Les fièvres muqueuses, surtout quand elles appa-

raissent avec le caractère épidémique, laissent après elles des surdi-mutités nombreuses. Les départements de l'Yonne et celui de la Côte-d'Or, où cette cruelle maladie a sévi, il y a deux et cinq ans, m'en ont présenté plusieurs exemples.

La fièvre typhoïde, de son côté, fournit, chaque année, son contingent de cophoses ; mais celles-ci ont des caractères bien différents , selon que les symptômes muqueux ou nerveux ont prédominé dans le cours de la maladie. Dans ce dernier cas, l'organe auditif est frappé d'une paralysie plus ou moins complète, sans que l'on trouve d'ailleurs aucune lésion organique appréciable. Dans le premier, au contraire, l'oreille moyenne est le siège de l'altération organique qui détermine l'infirmité. Un frère et une sœur, âgés de seize et de douze ans, qui furent atteints ensemble de typhus en 1850, m'ont présenté un exemple parfaitement tranché de ces deux espèces de lésions.

La petite fille offrait, ainsi qu'un jeune garçon du voisinage qui vint quelques jours après, tous les caractères de la surdité nerveuse; chez tous deux, elle était survenue à la suite d'un coma prolongé. Chez le frère aîné, au contraire, toute la lésion anatomique était concentrée dans les appareils muqueux de l'oreille moyenne et de la gorge; aussi fut-il soulagé promptement.

Le travail de la dentition, si pénible chez certains enfants, doit encore être rangé parmi les causes déterminantes de la surdi-mutité. Itard , cependant, accorde, à mon avis, une trop large part à cette influence, de même que les parents exagèrent manifestement le chiffre des cophoses provenant de lésions traumatiques.

11 me faudrait passer en revue le cadre presque complet des maladies graves propres à l'enfance, si je voulais énumérer toutes les causes de su rdi -mutité accidentelles qui se présentent dans la pratique.

Je me propose, dans une publication ultérieure , de développer ce sujet et d'en tirer des inductions prophylactiques et curatives. Dans cette introduction, je dois me borner à une simple exposition des faits.

Page 1