CHAPITRE IV
Des caractères de la Surdi»Miitilé.
Attitude, tempérament, sympathies organiques des sourds-muets. — Rareté du mutisme congénital. — Fréquence de la surdi-mutité acquise. — Raisons de cette fréquence tirées de l'énumération même des causes qui la produisent. — Rareté de la cophose complète. — Erreur d'Itard à ce sujet. - Préjugés relatifs aux lésions organiques déterminant la surdi-mutité. — Caractères généraux de ces lésions. — Importance du diagnostic différentiel.
Si les causes originelles de la surdi-mutité sont nombreuses et variées, les lésions organiques que détermine cette infirmité ne le sont pas moins; mais quels que soient la nature de ces causes , le caractère de ces lésions, la physionomie et l'attitude des sujets qui en sont atteints portent un cachet particulier qui va en diminuant, à mesure que l'éducation se perfectionne; mais qui, pourtant, ne s efface tout à fait que très-difficilement.
Le sourd-muet se tient rarement droit; son attitude est penchée, gauche, et il faut du temps et des efforts soutenus pour obtenir, de lui, la tenue qu'ont les enfants de son âge. Naturellement curieux ,
causeur et n'ayant d'autre moyen d'expression que les gestes, il mime tout et grimace sans cesse. Aussi sa physionomie, pour peu qu'il soit intelligent, estelle d'une mobilité surprenante. Impétueux et d'une vivacité extraordinaire chez les sourds-muets bien portants, les mouvements sont, au contraire, d'un moelleux et d'une grâce accomplis chez beaucoup de sourdes-muettes. Notre célèbre tragédienne Rachel a vu et admiré la puissance et le charme de ces gestes chez plusieurs élèves de l'école de Nancy, et notamment chez mademoiselle Ackerman, dont l'éducation fait le plus grand honneur à M. Piroux.
Mais quel contraste entre le sourd-muet instruit, intelligent, sociable, et son frère d'infortune le sourd-muet inculte , d'intelligence médiocre ou même ordinaire, peu ou point instruit, le sourdmuet de la foule en un mot!... Dans les écoles primaires , la différence entre les élèves tient au développement plus ou moins grand de l'intelligence et surtout au degré d'attention de chacun d'eux; tous, en entrant aux écoles, possèdent, avec l'instrument de la pensée, une somme de notions usuelles qui ne diffèrent guère que par des nuances. Mais, entre le jeune sourd-muet élevé dans une famille intelligente et aisée, enseigné par sa mère, formé aux politesses, aux convenances sociales, et le sourd-muet issu de parents ignorants, pauvres, qui
ont forcément négligé ou môme abandonné son éducation , entre ces deux enfants , à leur entrée dans une école spéciale, il y a un abîme.
Brusque et incohérent dans tous ses mouvements, ce dernier prend successivement toutes les attitudes, ou plutôt il n'a pas d'attitude qui lui soit propre, Il glisse plutôt qu'il ne marche, bondit plutôt qu'il ne court, traîne les pieds et, à l'agitation la plus désordonnée, succèdent, tout à coup, et sans que rien le fasse pressentir, l'apathie et la torpeur. Sa physionomie est farouche, plus souvent hébétée, et quelquefois les deux expressions s'y succèdent avec une soudaineté étrange, inexplicable. Des sons rauques et inarticulés expriment la joie, la surprise, toutes les émotions de ce pauvre déshérité; et le cri guttural qu'il pousse blesse l'oreille et impressionne péniblement les personnes nerveuses. Beaucoup de femmes, comme je l'ai dit, rapportaient à ces cris entendus pendant leur grossesse le surdi-mutisme de leurs enfants. On voit plusieurs de ces infortunés, à leur entrée dans les écoles, rôder autour des murs, pour y chercher une issue et s'élancer au dehors, quand ils l'ont trouvée. J'ai souvent observé ces manœuvres que quelques-uns (et ce ne sont pas d'ordinaire les moins intelligents ni surtout les moins affectueux) continuent encore de longues semaines après leur entrée dans les institutions.
Le tempérament lymphatique domine chez les sourds-muets. Le rachitisme et l'idiotie , sans y être aussi fréquents que certains auteurs l'ont écrit, s'y rencontrent néanmoins plus souvent que chez les autres sujets. Du Puget en Angleterre, Person en Russie , Fabriani à Modène , Schmalz en Allemagne, Itard et tous les médecins d'institution, parmi nous, ont constaté la fréquence des diathèses scrofuleuses chez ces pauvres enfants. La respiration bruyante, le gonflement du nez et des lèvres, les cicatrices du cou, les ophthalmies et surtout le faciès caractéristique de l'état strumeux, se rencontrent chez beaucoup d'entre eux. Le docteur Billeter, néanmoins, est allé trop loin, à mon avis, en <c attribuant la surdi-mutité à un degré plus élevé de l'état scrofuleux1. » Un grand nombre de sourds-muets sontscrofuleux, sans doute; cependant ils sont loin, fort heureusement, de l'être tous.
Mais le fait saillant, pathognomonique chez un trèsgrand nombre, c'est la présence de l'état pathologique que l'on peut désigner sous le nom de wuqueux. Les sujets qui le présentent contractent, avecune déplorable facilité, des coryzas, des angines , des catarrhes pulmonaires et des ophthalmies. La guérison de ces maladies est toujours lente, difficile
i Voy. Annales des sourds-muets et des aveugles, tome II, page
à obtenir, et rarement complète. Chez quelques-uns môme, les récidives sont, pour ainsi dire, incessantes.
ltard et tous les médecins qui , comme lui , ont observé les maladies accidentelles des sourds-muets^ s'accordent à reconnaître, chez eux, la faiblesse , l'absence même presque complète des sympathies organiques si actives et si nombreuses chez les parlants. La souffrance déterminée par les furoncles et le panaris, la douleur si vive que cause l'avulsion d'une dent, ne semblent les impressionner que peu. Aussi faut-il, dans le traitement de leurs maladies, se tenir en garde contre cette absence de réaction pathologique ; car on a vu survenir la fonte, la destruction presque complète d'organes essentiels, comme le poumon et le foie, avant qu'aucune sympathie morbide se fût manifestée.
Ainsi, chez le sourd-muet comme chez les autres hommes , l'intensité des sympathies organiques et morbides se trouve en rapport assez exact avec celle des sympathies morales. Actives et multipliées chez les peuples et chez les individus très-civilisés, elles vont, au contraire, en s'atténuant, à mesure que l'on descend l'échelle de l'intelligence jusqu'au point où, membres du corps social et membres du corps individuel, deviennent, pour ainsi dire, insolidaires.
Itard, Lachman, Jahn, Fabriani, les docteur
Du Puget, Person, etc., ont constaté la fréquence des phthisies pulmonaires chez les sourds-muets. Le comité du comté d'York appelé, en 1 844, à se prononcer sur l'état des sourds-muets, « attribue la grande mortalité qui règne parmi eux à la faiblesse de leur constitution 1 . » Frappés « de la vieillesse et de l'apathie prématurées de ces pauvres sujets, » MM. Fleury et Gourzoff, directeurs de l'école de Saint-Pétersbourg, engagent à « soumettre le poumon à des exercices gymnastiques , aussi bien chez les élèves qui ne savent rien que chez ceux qui prononcent quelques mots. » La nature même, selon* ces auteurs, inspire cet expédient aux sourds-muets, puisqu'on les voit rechercher les lieux retirés pour pouvoir crier et chanter à leur aise. Itard et le docteur Persan donnent aussi le même conseil, persuadés que le défaut d'action des organes pulmonaires et vocaux est la principale cause de la fréquence de leurs maladies. Mais tel n'est pas l'avis de M. Puybonnieux, professeur à l'institution de Paris. 11 pense, au contraire, que les sourds-muets sont dans les meilleures conditions physiques et morales pour vivre longtemps, et il cite, pour le prouver, la longévité de quelques Prussiens3.
i Enquête concernant les sourds-muets du comté d'York. Dun-
caslcr, 18 4 4.
* Voyez Mutisme et Surdité, Paris, 184 G, chap. V.
Les personnes qui visitent, pour la première fois, une institution de sourds-muets sont fort étonnées d'entendre des élèves prononcer, et parfois très-correctement, certains mots et même des phrases entières. Le fait est pourtant bien simple : ces enfants qui s'expriment en bon français n'ont perdu l'ouïe qu'à deux, trois, quatre, cinq, six ans ou même plus tard, et ont retenu quelques-unes des phrases qu'ils avaient apprises alors.
J'ai trouvé, dans nos écoles, des élèves qui avaient parlé comme les autres enfants et vécu de la vie commune jusqu'à l'âge de dix et de onze ans. J'ai même recueilli, à Paris, l'observation d'un jeune garçon de quatorze ans, très-développé physiquement pour son âge, mais d'une intelligence médiocre. Il avait suivi les écoles des Frères et appris, tant bien que mal, à lire et à écrire. A l'âge de treize ans et demi, étant apprenti, il fut atteint d'une lièvre typhoïde grave avec symptômes cérébraux. 11 avait échappé à la mort, mais était demeuré complètement sourd. Un instant, j'eus l'espoir de ranimer la sensibilité auditive : ce ne fut qu'une étincelle suivie aussitôt d'une obscurité complète et, je le crains, irrémédiable. En butte aux plaisanterie et aux risées de ses jeunes camarades , ce malheureux s'est déshabitué presque complètement de la parole ; sa voix est devenue rauque, presque inintel-
ligible et , un an après sa maladie , il ne s'exprimait plus guère que par gestes.
Cependant, si vous demandez aux maîtres à quel âge s'est manifestée l'infirmité de leurs élèves, ils vous répondront, à peu près invariablement, qu'ils sont sourds-muets de naissance.
Itard, au commencement de sa pratique, croyait lui-même que la plupart des surdi-mutités étaient congénitales ; mais il était trop habile observateur pour ne pas modifier son opinion avec le temps. — S'il resta encore loin de la vérité dans ses apprécialions, il tendit, du moins, à s'en rapprocher sans cesse, comme le prouvent les observations consignées dans son travail 1 .
« Il résulte des renseignements pris par l'Institution de Leipzig, que sur les cinquante-un élèves qu'elle contient, vingt-deux seulement sont sourdsmuets de naissance2. » L'institution de Prague, de son côte8, présente, sur cinquante-quatre sourdsmuets, les documents suivants : dix-neuf sujets seulement sont affectés de cophose congénitale. Les trente-cinq autres sont devenus sourds-muets à la suite de maladies diverses. Six ont perdu l'ouïe dans la première année, neuf dans la seconde, neuf dans
» Voyez Itard, ouvrage cité, tome II, pages 343 etsuiv.
* Voyez Troisième circulaire, page 132.
s Voyez Compte rendu, etc., .1. Mûckc, Prague, I«28.
la troisième, trois dans la quatrième, deux dans la sixième et la septième. Quant aux six autres, il paraît qu'ils l'ont perdue plus tard encore. Les rapports des Institutions de Cologne 1 et de Hambourg 2 constatent également le nombre considérable des surdimutités acquises; et M. Ramon de la Sagra affirme que « dans les écoles de Hartford et de Philadelphie, les surdi-mutités accidentelles sont plus nombreuses que les autres. »
Pour se convaincre de la fréquence des surdimutités acquises, on peut faire prononcer aux élèves d'une institution quelconque le peu de mots qu'ils savent presque tous. On ne tarde pas à reconnaître, par l'accentuation à laquelle une oreille exercée ne saurait se méprendre , qu'un grand nombre de ceux qui sont inscrits comme sourds-muets de naissance ont parlé autrefois. Dans quelques écoles, dans celles de Bordeaux et de Nancy par exemple, où les antécédents de chaque élève sont soigneusement recueillis, vous lirez que la plupart ont entendu jusqu'à huit ou dix mois, un an et plus; et les indications fournies par les familles vous permettront de rattacher l'infirmité à des
1 Voyez Premier et deuxième rapports annuels du conseil d'administration pour la propagation de l'enseignement des sourds-muets. Cologne, 1833 et 1834.
2 Rapports de l'école de Hambourg, 1834.
convulsions, à la scarlatine, à une fièvre muqueuse, etc. Et vous arriverez infailliblement à conclure que la cophose innée est aussi rare que la surdi-mutité acquise est commune.
ïl suffît, du reste, de se reporter à rémunération des causes indiquées plus haut pour avoir la preuve de cette affirmation. En déduisant des surdi-mutités, dites de naissance, celles qui sont dues aux influences climatériques et géologiques, aux accidents de la dentition , aux fièvres éruptives et typhoïdes, aux lésions traumatiques, etc., on arrive, à n'avoir plus guère à produire que les sourds-muets issus de mariages entre parents, ceux dont les mères ont éprouvé des accidents pendant la grossesse, et enfin ceux qui ont été atteints de quelque maladie intra-utérine. Le nombre de ces sujets est relativement très-faible.
Itard divise les sourds-muets en cinq classes, eu égard au degré de cophose dont ils sont atteints. Dans la première, qui forme à peine le quarantième du nombre totale sont inscrits les sujets « doués de la faculté d'entendre la parole ou la voix articulée, pourvu toutefois qu'elle soit plus lente, plus élevée, plus directe et plus rapprochée qu'elle ne l'est dans la conversation ordinaire. Dans cette première classe, on trouve encore l'oreille douée de la faculté de percevoir les sons euphoniques, c'est-à-dire ces
inflexions que prend la voix humaine lorsqu'elle veut exprimer l'étonnement, la pitié, la douleur, le plaisir1. »
11 comprend dans la seconde « tous ces demisourds qui ne peuvent distinguer, bien qu'émis à haute voix, un grand nombre de sons articulés, autrement dits consonnes, bien que les sons inarticulés ou voyelles soient nettement perçus. » 11 estime que cette classe renferme un trentième environ de la population sourde-muette.
« La troisième classe, douée de l'audition de la voix, diffère de la précédente en ce que la parole n'est plus entendue, mais seulement la voix inarticulée dans ses émissions simples ou voyelles... Dans cette classe de sourds-muets, la voix, dont le développement accompagne celui des facultés auditives, est rude et sans modulation, ou, si elle offre quelques inflexions, presque toujours elles sont fausses. Cette classe, plus nombreuse que la première, forme bien la vingt - quatrième partie du nombre total des sourds-muets. »
(c La quatrième comprend tous ceux qui, insensibles à la parole, à la voix et aux sons, n'entendent que les bruits violents, tels que le tonnerre, l'explosion d'une arme à feu, la percussion violente d'une
1 Voyez Itard, tome II, pages 300 et suiv.
porte, etc. Ce degré de cophose est très-commun parmi les sourds-muets, et mes observations me l'ont fait constater sur deux cinquièmes à peu près d'entre eux. »
« La cinquième classe enfin, qui embrasse un peu plus de la moitié, offre une surdité complète. L'ouïe est entièrement abolie, et si, malgré la privation de ce sens, les sourds-muets de cette espèce se montrent, en général, sensibles aux bruits violents, aux fortes détonations de l'artillerie ou de l'électricité atmosphérique, cette sensation est étrangère à l'oreille ; elle s'opère par l'épigastre ou par les pieds, qu'impressionne la commotion de l'air ou l'ébranlement du sol. »
Fabriani de Modène, qui n'a pas établi de classification comme Itard, se borne à affirmer que la moitié seulement des sourds-muets sont complètement privés de l'ouïe 1 .
Bien que la classification des sourds-muets basée sur le degré d'audition de chacun d'eux soit loin d'avoir, au point de vue de la thérapeutique, l'importance que semblait y attacher llard , j'ai dû, néanmoins, entrer dans quelques détails sur ce sujet. J'aurais beaucoup à dire sur les distinctions établies par cet auteur entre la perception des
1 Voyez Sul benefizio dalle religione cristiana nel instrusione dei sordi-muti. Mod., 1826.
voyelles et celle des consonnes par les sourds-muets, entre la faculté d'entendre les sons et celle de les reproduire, etc. Mais M. Valade-Gabel s'étant charge' de ce sujet, je reviens au mien, la médecine.
Ainsi qu'ltard, j'ai fait des recherches sur les divers degrés de cophose que présentent les sourdsmuets. Mais je suis arrivé à des résultats bien différents des siens et de ceux du docteur Fabriani.
Il n'est pas une des nombreuses écoles de sourdsmuets que j'ai visitées où je n'aie trouvé des sujets entendant parfaitement les cloches, les horloges, et annonçant à leurs condisciples la cessation ou la reprise des travaux, l'heure des repas, etc. D'autres, moins sourds encore, entendent la parole et doivent prendre place dans la première classe d'Itard qu'il a eu le tort de trop restreindre, ainsi que la seconde et la troisième, pour élargir, outre mesure, les deux dernières.
Bien plus, on trouve dans nos écoles bon nombre de sourds-muets qui jouissent d'une sensibilité auditive plus grande, qui entendent mieux qu'une foule de personnes de la société, ou elles raisonnent, discutent et font leurs affaires. Ce fait, qui paraît étrange, tient simplement à l'époque originelle de la surdité. Chez les uns, elle a commencé dans les premier s temps de la vie ; chez les autres, elle ne s'est manifestée qu'au moment où l'homme ayant
atteint le complément de l'existence, l'habitude acquise supplée à l'affaiblissement accidentel des organes. Je suis consulté, tous les jours, par des malades qui ont cessé de percevoir les battements de la montre, même au contact de l'oreille, tandis que certains élèves de nos institutions de sourds-muets entendent très-nettement ces bruits, la plupart, à la vérité, d'une oreille seulement; mais quelques-uns aussi des deux côtés.
L'abolition complète, radicale de la sensibilité auditive n'est pas plus fréquente chez les sourdsmuets que celle de la sensibilité optique chez les aveugles. La plupart de ces derniers distinguent le jour de la nuit; plusieurs voient les gros objets, et ceux dont la rétine demeure complètement insensible à la lumière sont de rares exceptions. De même aussi, dans nos écoles de sourds-muets, on trouve bien peu d'élèves dont l'ouïe ne soit ébranlée, au moins par les grands bruits. Itard pense « qu'un peu plus de la moitié des sourds-muets ne perçoit les bruits que par l'épigastre ou par les pieds qu'impressionne la commotion de l'air ou l'ébranlement du sol » Mais il est manifeste que ce savant commet ici une grave erreur. C'est bien, en effet, par les pieds et par l'épigastre que sont transmis au centre sensorial les
1 Traité des maladies de l'oreille, tome II, page 303.
bruits qui s'accompagnent de commotions du sol, comme les détonations de l'artillerie, le fracas d'une porte que l'on ferme, etc., etc.; mais ce n'est plus par la même voie que peuvent être propagées les vibrations sonores provenant d'agents dont le point d'appui est hors du sol. C'est bien par l'appareil auditif, et par nulle autre voie, que les bruits sont perçus dans ce cas, ainsi que j'en ai acquis la preuve par des expériences directes et nombreuses.
La classification d'itard appellerait, à mon sens, d'importantes modifications. Si l'on conservait, néanmoins, les divisions qu'il a établies, je croirais devoir ainsi rectifier le tableau. Au lieu de compter un quarantième seulement de sourds-muets dans la première classe, elle en contiendrait un quinzième. La seconde serait formée du dizième des sujets et non du trentième seulement. Dans la troisième, j'inscrirais un tiers et non plus un vingt-quatrième des sourds -muets. La quatrième classe, qui contient deux cinquièmes des sujets, serait réduite de moitié, et, dans la cinquième enfin, on ne trouverait plus guère qu'un cinquième, et non plus la moitié, de cophoses complètes.
Ainsi que je l'ai dit en commençant, la distinction établie enlre les sourds-muets, sous le rapport de la sensibilité auditive, n'offre qu'une importance secondaire. L'origine de la maladie, son caractère, sa
nature, la détermination des tissus ou des parties de l'appareil plus particulièrement affectés, la gravité des lésions, telles sont, aux points de vue diagnostique et curatif, les considérations importantes, celles qui doivent passer avant tout.
On trouve sur l'origine et la nature de la surdimutité d'étranges préjugés. Aristote et tous les naturalistes et médecins qui l'ont suivi, en y comprenant A. Paré, pensaient que cette infirmité était le résultat d'une double lésion des appareils auditif et vocal. C'est en vain que Pedro Ponce, moine espagnol du seizième siècle, prouva directement le contraire en enseignant la parole artificielle à de jeunes sourds-muets ; sa découverte , communiquée au monde savant par Vallès, médecin de Philippe II, n'empêchait pas Zaechias, dans un traité de médecine légale publié un siècle plus tard1 , d'affirmer que « les nerfs du larynx et de l'oreille sont simultanément paralysés dans la plupart des cas de surdi-mutité. » On trouve beaucoup de personnes, des médecins même , qui partagent encore aujourd'hui l'opinion d'Aristote et de Zaechias ; et je cite, plus loin, une observation du docteur Varroine qui le prouve. Rien cependant n'est plus erroné, plus contraire aux faits que cette croyance. Dans l'im-
1 Questions médico-légales, 1657.
mense majorité des cas, dans tous pour ainsi dire, la lésion organique du sourd-muet porte uniquement sur l'appareil auditif. Je n'ai rencontré jusqu'ici qu'une exception ; elle m'a été présentée par un jeune sujet qui avait éprouvé une maladie cérébrale d'une extrême gravité; mais, hors cet exemple et un autre que rapporte Bennati j'ai toujours trouvé que chez les sujets non idiots le mutisme est la conséquence de la surdité.
« Pendant plusieurs années, dit Itard2, j'ai cru, et mes premières ouvertures cadavériques semblaient me l'avoir démontré, que la surdi-mutité avait toujours pour cause la paralysie du nerf labyrinthique, c'est-à-dire l'absence de toute lésion apêrcevable dans l'organe auditif, tant après la mort que durant la vie. Mais des recherches ultérieures m'ont fait découvrir des causes plus palpables de cette infirmité. >, Ces lésions, trouvées par le médecin des sourds-muets, étaient : des concrétions de diverses natures et des végétations dans les caisses du tambour, le ramollissement du nerf acoustique, l'absence du méat auditif, etc., etc. « Ainsi, conclut logiquement cet auteur, les causes de la surdi-mu- UW Peuvent ôtre t^tes celles qui affaiblissent ou détruisent l'audition dans l'adulte. >, Mais bientôt,
* "S ÏS^?"'' affM * roi,.
ouvrage cite, tome II, pages 299 et 300.
comme s'il voulait fournir une nouvelle preuve des difficultés qu'éprouvent les meilleurs esprits euxmêmes pour se soustraire aux préjugés régnants, ltard ajoute : « Je crois cependant pouvoir établir qu'elles se présentent dans des proportions différentes ; car, bien que les faits que je viens de rapporter nous fassent mettre en ligne de compte les lésions organiques comme les causes matérielles de cette surdité, il faut pourtant convenir qu'elles sont beaucoup plus rares que dans les surdités qui affligent l'adulte, et que presque toujours la surdité de l'enfant tient à une paralysie, soit congéniale, soit acquise de l'organe auditif. » Et, comme preuve, il cite « les maladies éruptives de cet âge, les convulsions et surtout, ainsi qu'il l'a déjà annoncé, l'influence sympathique exercée sur l'oreille par une dentition orageuse. »
Ainsi, c'est après avoir omis les surdi-mutités développées sous les influences géologiques et atmosphériques, celles qui sont dues aux répercussions d'exanthèmes, aux fièvres muqueuses, typhoïdes, etc., et qui forment, à elles seules, plus de la moitié du chiffre total de ces infirmités, qu'Itard vient émettre cette désolante généralisation : « Presque toujours la surdité de l'enfant tient à une paralysie. » Non, grâce au ciel, il n'en est pas ainsi ! Ou a reconnu que les aveugles par paralysie du nerf opti-
que sont loin de former le cinquième de la population de nos écoles ; et, d'après les observations que j'ai faites dans les institutions de sourds-muets, la proportion des sujets atteints de paralysie du nerf acoustique n'est pas plus considérable. Le fait est facile à expliquer. Quelles sont, en effet, les lésions qui, d'ordinaire, accompagnent les fièvres éruptives? Sont-ce les névroses ? Ne sont-ce pas plutôt les coryzas, les angines, les bronchites, les ophthalmies, en un mot les affections de l'appareil muqueux ? Et ces maladies qui, par leur intensité, et plus souvent encore par leur propagation aux tissus profonds constituent le danger réel des éruptions, ne persistentelles pas ordinairement après que celles-ci ont cessé ? Dans tous ces cas, c'est par l'extension du catarrhe aux membranes muqueuses des trompes d'Eustache et de la caisse du tambour que la surdité se produit. Et c'est parce que le catarrhe abandonne les bronches, le larynx et les fosses nasales, que le malade cesse de tousser, recouvre la voix et l'odorat, tandis qu'il demeure sourd, lorsque l'affection persiste dans l'oreille moyenne.
Est-ce, demanderai-je encore, est-ce par suite d'amauroses, et n'est-ce pas plutôt par l'effet d'ophthalmies graves que plusieurs malades perdent la vue dans la variole ?
Pourquoi Yamaurose de l'oreille serait-elle plus
fréquente que celle de l'œil après les fièvres éruptives? Et les surdi-mutités qui surviennent dans les lieux bas et humides, dans les pays de montagnes, après des variations brusques de température, estce encore aux lésions nerveuses qu'il faut les attribuer ? Ne sont-elles pas bien plutôt la suite d'affections catarrhales et rhumatiques? Pour ma part, leur analogie avec les ophthalmies des nouveau-nés me semble tellement évidente que je m'étonne qu'elle n'ait encore été signalée par personne.
C'est avec raison qu'Itard, oubliant ce qu'il a dit sur la paralysie du nerf auditif, ajoute ces paroles : « Les causes de la surdi-mutité peuvent être toutes celles qui affaiblissent ou détruisent l'audition dans l'adulte. » En effet, lésions traumatiques , adhérences morbides, présence de corps étrangers dans les oreilles, caries et nécroses, affections catarrhales, nerveuses, rhumatiques, etc., etc.; nous retrouvons, comme causes organiques de la surdi-mutité, toutes les lésions qui, chez l'adulte, déterminent la surdité simple1. Et ce qui vient confirmer l'exactitude de cette affirmation, c'est que les remèdes qui conviennent chez ces derniers sujets sont encore ceux qui, dans les affections analogues, ont du succès chez les sourds-muets.
1 Voyez à ce sujet mon Essai théorique el pratique sur les maladies ac l oreille.