CHAPITRE V
Du pronostic de la Surdi-Mutité.
Assertions contradictoires des médecins relativement à la curabilité du mutisme. — Nécessité d'en appeler au témoignage des faits. — Observations de sourds-muets guéris : 1° par le seul bénéfice de la nature, 2° par suite de lésions traumatiques, 3° par l'effet de traitements divers. — Demi-muets rendus parlants par l'éducation. — Demi-sourds devenus muets par absence ou par vice d'enseignement. — Règles générales de pronostic. — Difficultés. — Moyens de les surmonter. — Exemples.
Le désir de soulager les misères du sourd-muet a fait naître bien des espérances, a donné lieu à de nombreuses tentatives de traitement. Celles-ci ont été souvent dirigées par des personnes étrangères à la médecine , mais convaincues de la puissance de certaines pratiques, de certains agents curatifs. Comme la foi engendre toujours le prosélytisme, ces tentatives ont trouvé leurs zélateurs ; elles ont été propagées et elles le sont encore.
Dans le dernier siècle, alors que l'engouement pour le mesmérisme était au comble, on n'hésita pas à promettre, en son nom, la guérison des sourds-
muets, comme aussi celle de tous les autres malades et infirmes. Depuis, et sous nos yeux, des partisans du magnétisme animal s'étaient hardiment engagés à guérir la plupart des sourds-muets , par ce moyen, qu'ils prétendaient avoir perfectionné. Nous les avons vus à l'œuvre et, comme tous, nous avons pu constater leur impuissance. Cependant, effet incroyable de la crédulité humaine! ces sectaires avaient des disciples qui ne sont pas désabusés encore, malgré le plus complet et le plus éclatant échec des maîtres
L'électiïsation a compté aussi des partisans. Le Bouvyer-Desmortiers, à la fin du dernier siècle, avait espéré guérir un jeune sourd-muet à l'aide de ce moyen, et le journal de traitement qu'il nous a transmis respire la conviction et la bonne foi. Le Bouvyer échoua, comme aussi ont échoué ceux qui, depuis, l'ont suivi dans cette voie —
Bien plus, des médecins même que, pour leur honneur et la dignité de l'art, nous voulons croire ignorants seulement, n'ont pas rougi de publier qu'ils se chargeaient de guérir tous les sourds-muets qu'on leur confierait (y compris sans doute les sourds-muets par absence d'organes auditifs, par paralysies essentielles et par destruction de parties). Et, grâce à une ignorance générale des premières notions d'otologie chez les praticiens, des journaux
de médecine ont pu admettre ces annonces et les transmettre à leurs lecteurs, alors qu'ils auraient repoussé avec indignation des réclames promettant la guérison de toutes les maladies des poumons, du cœur ou des yeux, bien mieux connues pourtant et plus souvent curables, dans l'état actuel de la science, que celles des oreilles.
En opposition et pour faire contre-poids, sans doute, d'autres médecins ont bruyamment affirmé l'incurabilité absolue de toutes les surdi-mutités; assertion pleine de modestie, de la part de ces doctes confrères, qui déclarent ainsi posséder nonseulement la connaissance complète du passé et du présent de l'otologie, mais encore l'intuition de ses progrès futurs ! On peut croire que la pratique de ces hommes hardis ne viendra jamais contredire leurs théories.
Entre ces assertions contradictoires, il n'est rien moins que facile de prendre un moyen terme; mais, dans cette question, comme dans toutes celles où interviennent des faits , il y a toujours un argument péremptoire , c'estle témoignage même de ces faits. Si des observations authentiques, irrécusables, viennent démontrer que des sourds-muets ont été guéris par le seul bénéfice de la nature; si d'autres rapportent des guérisons survenues à la suite de maladies accidentelles; si, enfin, encouragés par ces
exemples, des médecins nous présentent des sourdsmuets améliorés et même complètement guéris par suite de traitements, on sera bien forcé d'admettre que la nature, seule ou aidée par l'art, a opéré, dans quelques cas du moins, des guérisons de surdi-mutité; et ces faits, bien constatés, trancheront définitivement la question de curabilité.
L'observation suivante, communiquée à l'Académie des Sciences par Félibien, et consignée par Fontenelle dans Y Histoire de l'Académie (année 1702), présente un exemple de guérison spontann ée de surdi-mutité qui fit grand bruit dans le temps :
« Un jeune homme, âgé de vingt-quatre ans, fils d'un artisan de Chartres et sourd-muet de naissance, commença tout à coup à parler, au grand étonnement de toute la ville. On sut de lui que, trois ou quatre mois auparavant, il avait entendu le son des cloches et avait été extrêmement surpris de cette sensation nouvelle et inconnue; ensuite il lui était sorti une espèce d'eau par l'oreille gauche, après quoi il avait entendu parfaitement des deux oreilles. Il fut ces trois ou quatre mois à écouter sans rien dire, s'accoutumant à répéter tout bas les paroles qu'il entendait, et s'affermissant dans la prononciation et dans les idées attachées aux mots. Enfin, il se crut en état de rompre le silence et il
déclara qu'il parlait, quoique ce ne fût encore qu'imparfaitement.
« Aussitôt des théologiens habiles l'interrogèrent sur son état passé, et leurs principales questions roulèrent sur Dieu, sur lame, sur la bonté ou la malice morale des actions. Il ne parut pas avoir poussé ses idées jusque-là : quoiqu'il assistât à la messe, qu'il fût instruit à faire le signe de la croix, il n'avait jamais joint à tout cela aucune intention, ni compris celle que les autres y joignaient. Il ne savait pas bien distinctement ce que c'est que la mort, et il n'y pensait jamais. Il menait une vie purement animale, tout occupé des objets sensibles et présents, et du peu d'idées qu'il recevait par les yeux. Il ne tirait pas même de la comparaison de ces idées tout ce qu'il semble qu'il aurait pu en tirer. Ce n'est pas qu'il n'eût naturellement de l'esprit; mais l'esprit d'un homme privé du commerce des autres est si peu exercé et si peu cultivé, qu'il ne pense qu'autant qu'il y est indispensablement forcé par les objets extérieurs. Le plus grand fonds des idées des hommes est dans leur commerce réciproque. »
L'observation qui précède a donné lieu à de nombreuses controverses et a été même révoquée en doute. Évidemment incomplète et remplie d'erreurs de détail> J'ela liens> "«mmoins, pour vraie quant au r,,ml- J'y trouve un nouveau cas de guérison
spontanée de surdité accidentelle analogue à d'autres cas rapportés par les auteurs, et dont j'ai recueilli, pour ma part, plus d'un exemple.
En l'absence de documents suffisants et dépouillé du merveilleux qui l'embellit, voici comment on peut expliquer ce fait : Le sourd-muet de Chartres avait entendu et parlé jusqu'à huit ou neuf ans. A cette époque, il devint sourd par obstruction des trompes d'Eustache, très-probablement. Au lieu de cultiver avec soin la parole acquise, on abandonna ce pauvre enfant comme on en abandonne tant d'autres, et la mimique devint son nouveau langage. Un an, au moins, deux ans peut-être (et non pas trois ou quatre mois seulement) avant l'époque où il se déclara guéri, un abcès se forma dans la caisse gauche du tympan et s'ouvrit une issue, — partie par le conduit auditif interne , qui ainsi se trouva désobstrué, — partie par le conduit auditif externe, à la suite d'une déchirure ou plutôt d'un décollement de la membrane du tambour.
Après cet accident, l'oreille redevint sensible aux bruits, et l'apprentissage de l'ouïe et de la parole fut d'autant plus facile que le sujet avait déjà entendu et parlé.
Le fait suivant, recueilli par Desgrands -Prés, médecin de Grenoble, offre, à son tour, un curieux exemple de guerison accidentelle. Le voici tel que
nous l'a transmis Lazare Rivière : « Un mendiant, arrivé de nuit à Pousenac , y fut reçu par charité avec son enfant, sourd-muet, et gardé quelques jours à cause d'une fièvre continue dont celui-ci était atteint. Désespérant de la viè de son fils, le père se sauva pendant la nuit sans dire mot. Cependant le malade guérit, et, s'étant rétabli, on lui confia la garde des troupeaux. Quelques années après, il reçut à l'occiput un coup de bâton qui fractura l'os en plusieurs endroits : toutefois, cette plaie, traitée par un habile chirurgien, fut heureusement cicatrisée. Mais à mesure que la guérison faisait des progrès., le sens auditif recouvrait l'exercice de ses fonctions ; tellement que le berger commença à bégayer quelques paroles, et parvint en peu de temps à entendre et à parler distinctement. Cette restauration de l'ouïe et de la parole se conserva jusqu'à la fin de la vie de cet homme, qui mourut à l'âge de quarante-cinq ans. »
Dans les observations suivantes, enfin, il s'agit de surdi-mutités guéries par l'intervention de la médecine. La première nous a été transmise par Amatus Lusitanus ; mais cet auteur a plutôt indiqué que décrit avec détails le fait qu'il rapporte. Dans les autres, au contraire, on trouve minutieusement exposés le choix et l'application des remèdes, ainsi que les résultats obtenus.
L'enfant, dont Amatus Lusitanus nous rapporte l'histoire, était resté muetjusqu a l'âge de douze ans. Il commença, vers cette époque, à parler librement et dut sa guérison , dit l'auteur, « à un séton placé à la nuque, qui, avec le concours du temps, finit par dessécher certaines humeurs excrémentielles qui remplissaient la tête. »
Dans un Mémoire sur les bons effets du moxa dans les cas désespérés, le docteur Varroine, médecin militaire, rapporte un cas de guérison de surdi-mutité qui a quelque rapport avec celui d' Amatus Lusitanus, puisqu'il fut également dû à l'emploi des révulsifs chirurgicaux.
« Étant à Malaga , l'an IX de la République , ce médecin fut consulté pour une jeune personne, âgée de vingt ans, qui était née sourde-muette. Les organes affectés ayant été visités avec soin, la langue parut, à ce médecin , un peu plus épaisse qu'elle ne l'est ordinairement.
« La mère de cette demoiselle, étant grosse, était parvenue sans accidents à son huitième mois; mais ayant vu, à cette époque, son mari poignardé par un domestique en sa présence, elle éprouva un tremblement général, de longs évanouissements, et cessa de sentir remuer son enfant. 11 survint une perte qui dura quatre heures, et cinq jours après, cette dame mit au monde une fille saine cl vigou-
reuse, mais qui, à l'époque où les enfants commencent à parler, fut reconnue sourde-muette. Les médecins les plus éclairés de l'Espagne ayant été consultés sans fruit, cette enfant, dès l'âge de sept ans, fut abandonnée à la nature, comme atteinte d'une infirmité déclarée incurable.
« M. Varroine regarda la surdité comme une paralysie de l'oreille et de la langue, et proposa en conséquence d'appliquer deux moxas, l'un à la nuque et l'autre sous le menton, le plus près possible de la base de la langue. Son avis fut suivi, et il l'exécuta lui-même. Les deux moxas, qui étaient du diamètre d'une pièce de cinq francs, produisirent une vive inflammation vers le septième jour ; un gonflement extraordinaire se développa à la partie antérieure du cou et s'étendit jusqu'aux mamelles, accompagné d'une fièvre violente, qui dura vingtquatre heures et se termina par une abondante transpiration. Les escarres se détachèrent du douzième au quatorzième jour, et leur chute fut suivie d'une suppuration très-considérable. L'auteur assure avoir reconnu, à cette époque, que la langue était plus libre dans ses mouvements et diminuée d'épaisseur. A la suite de fumigations faites dans le conduit auditif, la membrane qui le tapisse s'excoria et fournit, vers le vingt-deuxième jour du traitement, une humeur épaisse, jaunâtre, qui coula abondamment
— Cependant dix jouis. Après ces crises dépuratoires, cette demoiselle eut un appétit vorace, plus de gaieté et d'intelligence.
« Deux mois et demi environ après l'application des moxas, cette jeune personne commença à entendre le bruit des cloches qui lui était jusque-là inconnu et lui causa autant de joie que d'étonnement. Depuis cette époque l'ouïe continua à s'améliorer, et la surdité se trouva en peu de temps complètement dissipée. En même temps le mutisme cessa. »
Coutanceau transmit à Itard deux observations de sourds-muets guéris à Bordeaux, en 1786, par un sieur Félix Merle, se donnant comme médecin naturaliste. Le traitement consistait dans l'introduction faite matin et soir, pendant un mois, d'un liquide irritant dans les oreilles . Cette composition, dont l'auteur faisait un secret, fut achetée par Itard qui nous en a donné la formule. Elle se composait d'asaret (raifort sauvage), roses de Provins et perce-pierre infusés dans du vin blanc et additionnés de sel marin.
Voici la première de ces deux observations : « Un jeune garçon, âgé de huit a neuf ans, ayant entendu dans son très-bas âge et étant devenu sourd accidentellement, quoiqu'il entendît encore un peu d'une oreille, commença, vers le vingt-trois ou le vingts quatrième jour du traitement, à éprouver une dou-
leur très-vive dans les deux oreilles. Cette douleur augmenta progressivement, au point qu'elle rendait insupportable l'introduction de la liqueur dans le conduit auditif ; deux ou trois jours après l'invasion de la douleur, il se manifesta tout à coup, au milieu de la nuit, un écoulement purulent par les deux oreilles : aussitôt l'enfant commença à entendre plus distinctement, de manière que l'oreille, qui était affectée d'un surdité complète, se trouva dans l'état de celle qui précédemment conservait encore quelque peu de sensibilité, et que celle-ci s'améliora encore davantage. L'audition ne fut jamais parfaite, mais elle devint suffisante pour que l'enfant apprît à parler et fît usage par la suite de la parole, qu'il a conservée depuis. 11 faut remarquer qu'il n'a jamais entendu ni parlé aussi bien que les autres hommes. L'écoulement de l'oreille ne fut pas très-abondant, ne dura que quelques jours et cessa spontanément. »
La seconde , qui présente un résultat plus complet, est ainsi rapportée par le même auteur :
« Une jeune fille, âgée de seize ans, était née avfç les organes de l'ouïe dans le meilleur état. Elle commençait à balbutier vers l'âge de quinze ou seize mois, lorsque sa mère, étant allée travailler à la vigne, la mena avec elle et la laissa, par Un temps humide, étendue sur l'herbe pendant qu'elle faisait
son ouvrage. On ne remarqua pas alors que l'enfant en fût aucunement incommodée. Bientôt après on s'aperçut que, loin de faire des progrès dans l'audition et la parole, elle paraissait avoir perdu complètement l'une et l'autre. Depuis ce temps elle était restée sourde-muette, et avait reçu l'instruction ordinaire, dont elle avait bien profité. Vers le vingtcinquième jour de l'usage du remède de M. Félix Merle, elle éprouva dans les deux oreilles une douleur très-vive, qui commença à devenir intolérable, surtout lorsqu'on introduisait la liqueur dans le conduit auditif, au point qu'il fallait la tenir de force. Le vingt-huitième jour, étant occupée à travailler dans une leçon publique, elle eut envie d'éternuer, et aussitôt il sortit, par ses deux oreilles à la fois, une quantité si considérable de matière purulente très-fétide, qu'elle en fut toute salie de la tête aux pieds. L'audition fut aussitôt complètement rétablie, au point que la jeune fille, éprouvant un sentiment de terreur extrême, se cramponnait, s'accrochait avec vivacité à tout ce qui l'entourait, comme si elle avait été menacée de voir la maison s'écrouler sur elle, ainsi qu'elle l'a dit depuis. Ce sentiment se calma peu à peu, mais l'audition resta la même. Dès qu'elle entendit, elle oublia ou du moins elle ne voulut plus employer les signes usuels des sourds-muets, et elle apprit très-promptemenl à
parler. Au bout de six semaines, elle en savait assez pour demander tout ce qui lui était nécessaire. Au bout de six mois, elle parlait fort bien. Étant alors retournée à la campagne, elle a perdu quelque chose de sa facilité à parler. L'écoulement par les oreilles dura quinze jours ou trois semaines, et cessa peu après. »
Dans l'observation suivante, rapportée par Ilard', la guérison fut due à l'emploi simultané des amers et des purgatifs, à l'intérieur, et à l'application de vésicatoires et de cautères, à l'extérieur.
« Un enfant, âgé de trois ans, sourd-muet, fut amené à Paris , dit cet auteur, pour être confié à mes soins. De violentes convulsions ayant précédé la sortie de ses premières dents , les parents attribuaient à cette cause la surdité de leur enfant. Après l'avoir attentivement examiné, je reconnus que la surdité n'était pas complète, et je soupçonnai, d'après la grande quantité de cérumen presque liquide qui engouait le conduit auditif externe, d'après une légère ophthalmie chronique qui boursoufflait la conjonctive, d'après l'épaisissement des ailes du nez, que la maladie de l'oreille dépendait d'un engorgement de la caisse. Je prescrivis l'usage de l'élixir amer, des purgatifs fréquents avec le mercure doux, et je
1 Maladies de l'oreille et de VaudUhn, lome II, page 345.
fis couvrir tout le pavillon de l'oreille d'un emplâtre vésicatoire assez grand pour qu'en débordant la conque auditive, on pût le rabattre encore sur sa face interne. Toute cette partie se trouva, par ce moyen, dépouillée de son épiderme, et fournit une abondante suppuration, accompagnée d'une très-vive douleur. Dès le troisième jour de cette application , le sourd-muet, qui jusque-là s'était montré seulement sensible à quelques bruits, put percevoir les sons de la voix humaine. Mais, quoiqu'on excitât la suppuration des oreilles par des applications trèsstimulantes, elle tarit au bout de huit jours. Je pris le parti de favoriser cette dessiccation, puisque je ne pouvais l'empêcher, et de renouveler l'application du vésicatoire aussitôt que l' épiderme se serait complètement reproduit. Le second vésicatoire fournit une évacuation de sérosité et de pus non moins abondante que h première. L'amélioration de l'ouïe fit de î^uveaux progrès, et nous nous assurâmes que les sons vocaux, même prononcés à voix basse, étaient distinctement entendus. Mais , au bout de quelques jours , les plaies des vésicatoires se desséchèrent de nouveau. J'appliquai aiors au-dessous de l'oreille, entre la branche de la mâchoire et la saillie mastoïdienne, un morceau de potasse caustique, qui produisit une escarre du diamètre de trois centimètres. La suppuration provoquée par cette
troisième application fut moins abondante, mais beaucoup plus longue. Elle n'était point encore tarie quand l'enfant fut ramené dans son pays. La guérison de la surdité était complète, la parole commençait à se développer, et je ne fais aucun doute que cet enfant ne soit parvenu depuis à parler parfaitement, si toutefois il n'est pas survenu de récidive, ce qui est fort ordinaire dans cette espèce de surdité. M
Dans l'observation que je vais rapporter encore, et qui est également empruntée à Itard j , il s'agit d'une guérison opérée chez un sourd-muet de l'institution de Paris, 'au moyen de la perforation des membranes du tympan, suivie d'injections liquides dans les caisses du tambour. Cette observation, pleine de détails, fermera la série, déjà longue, des histoires que j'ai cru devoir rapporter ici.
« Un élève de notre institution, nommé Christian Dietz, âgé de quinze ans^ complètement sourd de naissance , entra le 2 juin 1 81 1 à l'infirmerie, pour une fièvre toute nerveuse, qui n'avait d'autre effet sur lui que de l'amaigrir, et ne lui était encore ni le sommeil, ni l'appétit, ni les forces. Des soins prolongés, et diversifiés par la durée et l'opiniâtreté de cette maladie, m'attirèrent à un tel point la con-
1 Ouvrage cité, tome II, page 340.
fiance de mon malade, qu'il me fut facile de faire sur lui le premier essai de l'opération dont j'avais formé le projet depuis longtemps. Ma proposition fut acceptée, je ne dis pas avec soumission, mais avec tout le plaisir que donne l'espoir d'un bien très-prochain. Ce fut le 2 juillet que je pratiquai la perforation de la membrane tympanique de l'une et l'autre oreille. Je me servis d'un stylet d'écaillé, que j'enfonçai à quelque distance du point opaque formé par l'adossement du manche du marteau sur cette cloison transparente. Un mouvement brusque, qui lui fit retirer la tête du côté opposé , fut le seul signe de douleur que donna le malade au moment de la piqûre. De crainte de provoquer l'inflammation de l'oreille interne, en ajoutant à la douleur de l'opération le stimulus produit par l'injection, je laissai passer trois jours avant d'employer ce second moyen, et je me bornai pendant ce temps à observer les phénomènes, jusqu'alors peu connus, de l'inflammation de la membrane du tympan....
« L'injection, tentée le quatrième jour, et avec de l'eau tiède seulement, produisit une douleur vive, mais passagère, dans l'oreille, dans les sinus frontaux et même dans la tête. Cependant le liquide revint tout entier par le conduit auditif; même effet les trois jours suivants , si ce n'est que la douleur fut moins vive. Enfin la cinquième épreuve réussit
sur l'oreille droite. Une partie de l'eau injectée s'e'chappa par la trompe d'Eustache et coula dans la bouche. Le lendemain, l'oreille gauche, que l'eau tiède n'avait pu encore traverser, donna à son tour passage à une grande partie de ce liquide. Les injections furent continuées tous les matins, au nombre de cinq ou six par oreille. Alors il survint des maux de tête, des vertiges, des étourdissements, dont je fus d'abord affligé, mais que je reconnus ensuite pour être les heureux indices de la sensibilité de l'organe auditif; ce qui me parut d'autant plus évident, que le jour où ces accidents s'étaient montrés avec le plus d'intensité était précisément un jour de fête, pour laquelle on avait mis en mouvement toutes les cloches de l'église voisine. Aussi fut-ce pour ces sortes de sons que notre sourd donna les premiers signes d'une audition distincte. Bientôt on s'aperçut que non seulement il entendait les choses du dehors, mais encore les sonnettes des appartements qui se trouvent sur le même palier que l'infirmerie, dont le mien est voisin, et qu'il mettait une sorte d'empressement vaniteux à prévenir l'infirmier qu'on sonnait chez moi, quand mon domestique était absent. Enfin ce fut dans la première semaine du mois d'août qu'il commença à entendre la parole. Placé derrière lui, je m'entretenais de son état avec M. Dickinson, jeune chirurgien anglais, qui suivait alors
mes expériences sur l'audition, et nous remarquâmes qu'aussitôt que nous élevions la voix ou que nous reprenions la parole après un moment de silence, il tournait avec vivacité la tête de notre côté.
« Dès ce moment, je redoublai de soins et d'attention à observer les phénomènes attachés à l'acquisition d'un nouveau sens. Tout le temps que des occupations indispensables pouvaient me laisser, je le passais auprès du jeune Dietz, appliqué à noter les progrès de l'ouïe et de la parole j car, en cessnnt d'être sourd, cet enfant avait également cessé d'être muet. Néanmoins, les organes de la parole ne suivirent pas, dans le développement de leurs facultés, une progression aussi rapide que celui de l'audition. La langue mal assurée articulait avec peine les mots qui frappaient nettement l'oreille, de sorte qu'on pouvait observer ici les imperfections et les tâtonnements qui accompagnent les premiers essais de la parole chez un très-jeune enfant. A l'instar de celuici, noire muet parlant, au lieu dédire un chaise;;!!, une clef, une fleur, prononçait : lapeau, kc, feu, quoique le sens de l'ouïe distinguât parfaitemcni les composés produits par les syllabes cha, clef, fleur, etc. Je ne m'attachai pas néanmoins à redresser ces articulations défectueuses de la parole, dans l'espoir qu'elles se rectifieraient par le secours de l'oreille, ou, pour mieux dire, dans la triste con-
viction que la maladie qui minait ce pauvre jeune homme ne lui laisserait pas longtemps la jouissance du bien que je venais de lui rendre. Pendant quelques jours, la joie qu'il avait ressentie de l'acquisition d'un nouveau sens m'avait presque fait croire à une heureuse révolution, à la suppression de la fièvre hectique par un violent excitement des facultés morales : mais cet effet salutaire fut de courte durée , et tous les symptômes fâcheux ne tardèrent pas à se reproduire, à l'exception cependant de la profonde tristesse qui forme assez ordinairement un des caractères principaux de cette maladie, et qui, depuis le recouvrement du sens auditif, avait fait place, du moins en ma présence, à l'expression radieuse d'un vif sentiment de bonheur. Aussi était-ce un sujet d'observation vivement intéressant que de voir, au milieu des exercices journaliers auxquels je soumettais le sens de l'audition, la figure presque mourante de ce jeune homme, et ses yeux d'un bleu presque décoloré, s'animer rapidemont de tout le feu de la Vie et de la santé. Cette exaltation se fit remarquer surtout le jour où je lui fis entendre, pour la première fois, un instrument de musique. C'était une vielle organisée, que je fis placer, à son insu, hors de l'infirmerie, et sur laquelle on commença par jouer un air des plus lents et des plus simples. D'abord sa figure pâlit,
un léger mouvement eonvulsif agita ses lèvres, et je craignis une syncope; mais cet état ne fut qu'instantané. Bientôt une vive rougeur colora ses joues, ses yeux s'animèrent d'un éclat extraordinaire, et son pouls, que j'avais tenu sous mes doigts dès le début de cette expérience, s'éleva à un très-haut degré de force et de fréquence. Un peu revenu de cette émotion, il se mit à rire aux éclats, portant à plusieurs reprises, pour exprimer sa joie, le plat de sa main sur la région du cœur.
(( Mais tandis que la vie se conservait pleine et active dans l'organe auditif, tous les autres languissaient ou souffraient. L'appétit était perdu, le sommeil troublé par des sueurs abondantes, la respiration courte, entrecoupée par une toux sèche, la locomotion fatigante et presque au-dessus des forces du malade. Un dernier moven s'offrait encore à moi avec quelques lueurs d'espérance. Je le tentai et j'envoyai Dietz dans sa famille, respirer l'air natal. Il était des environs de Genève. Il y arriva peu fatigué de son voyage, et y devint aussitôt l'objet d'un intérêt général et de soins empressés, qui lui furent généralement prodigués par les médecins les plus éclairés de ce pays. Malheureusement ils n'eurent pas plus de succès que les miens : trois mois après son arrivée, Dietz succomba à sa maladie, ayant
jusqu'à son dernier jour conservé l'usage de l'ouïe et de la parole. »
J'ai à dessein multiplié les exemples de sourdsmuets guéris, soit par le seul bénéfice de la nature, soit à l'aide de la médecine. Il fallait mettre complètement hors de cause, élever au-dessus de toute conteste la possibilité de telles guérisons, puisqu'elles sont encore aujourd'hui révoquées en doute par l'ignorance. J'aurais pu y ajouter les améliorations obtenues par M. Deleau sur quelques malades, à l'aide du cathétérisme des trompes d'Eustache et des révulsifs cutanés, ainsi que les faits de même nature rapportés par le docteur Mùcke de Prague et par le docteur Goldbeck d' Altona. Je pourrais encore y ajouter ceux qui me sont propres, mais de nouveaux détails serviraient plutôt à ralentir la marche de cette dissertation qu'à l'éclairer. Je passe donc.
Les erreurs de diagnostic que j'ai signalées dans les observations d'Itard ont amené, comme on devait s'y attendre, des erreurs correspondantes dans le pronostic. Après avoir dit que « s'il a fait de la surdi-mutité une espèce particulière de cophose, c'est seulement à cause de ses conséquences et des phénomènes qu'elle présente, bien plus que sous le rapport de sa nature et de son traitement, qui sont à peu près les mêmes que dans les surdités de l'âge adulte, » il ajoute : « On peut en dire autant du
pronostic; seulement on doit remarquer que la lésion du sens auditif ne pouvant être constatée chez l'enfance que lorsqu'elle est déjà ancienne, elle en devient beaucoup plus rebelle aux moyens employés pour la combattre. Ce qui les rend surtout infructueux, c'est qu'ils sont presque toujours tentés aveuglément, par l'impossibilité où l'on est, dans la plupart des cas, de constater la nature de la surdité chez un être qui ne peut, par lui-même, nous donner aucun renseignement. Ceux qu'on obtient des parents sont fort insuffisants et souvent de nature à ôter toute espérance. Si l'on apprend d'eux que leur enfant a cessé d'entendre après avoir éprouvé des convulsions ou quelque fièvre grave, accompagnée d'un état comateux, ou fait quel ,ue chute sur la tête; ou si, ne déclarant aucune cause plausible de surdité, ils conviennent qu'il a marché fort tard, ou disent avoir dans leur famille quelque autre sourdmuet ou quelque idiot de naissance, la surdi-mutité est essenliellcmenl incurable1 . »
Ce pronostic si absolu se trouve heureusement réfuté par plusieurs faits pratiques. J'en ai deux pour ma part, en ce moment, et je les crois péremptoires. Ils me sont fournis par un frère et une sœur, seuls enfants de leur famille, et tous deux sourds-
1 Voyez Itard, ouvrage cité, tome II, page 332.
muets de naissance; je les ai traités pendant quinze jours, au printemps dernier, et je les traite de nouveau depuis six semaines (décembre 1852). Ils ne sont pas guéris encore; mais j'ai pu, ainsi que leurs parents et leurs professeurs, constater une amélioration qui rend le succès plus que probable, au moins pour l'un d'eux.
Itard ne s'était sûrement pas rendu un compte exact de ses assertions relatives à l'ancienneté de la cophose et au défaut de renseignements' fournis par les malades. Les sourds-muets se trouvent dans le cas de tous les enfants : on ne peut en attendre aucun éclaircissement utile au commémoratif ; mais, en présence de ceux qui nous sont transmis par la plupart des malades, je ne sais s'il y a lieu de s'en affliger beaucoup. Quant à l'ancienneté des cophoses, j'ai toujours vu les parents, aussitôt après avoir constaté la surdi-mutité acquise de leurs enfants, recourir aux lumières de l'art, tandis qu'ils temporisent dans les coplioses congénitales. C'est que le malheur d'avoir jin enfant sourd-muet est si grand que les familles cherchent, dans leur ingénieuse tendresse, les moyens de se faire illusion le plus longtemps possible ! Mais enfin l'erreur finit par disparaître, et l'enfant, qui alors a trois ou quatre ans, n'est nullement dans ce cas où l'on peut pronostiquer l'incurabilité par ancienneté de la lésion. Je ne
sais quels étaient les malades qui venaient consulter Itard ; mais je me trouverais fort heureux, pour ma part, si la surdité de ceux qui réclament mes soins ne remontait, en moyenne, qu'à quatre et même à cinq ans. Si l'on réunissait dans une école tous les sourds-muets de la première classe d'itard « doues de la faculté d'entendre la parole ou la voix articulée, pourvu toutefois qu'elle soit plus lente, plus élevée, plus directe que dans la conversation ordinaire...; de la faculté de percevoir les sons euphémiques et de les imiter plus ou moins parfaitement, » il suffirait que les maîtres élevassent suffisamment la voix, en prononçant distinctement, pour leur enseigner la parole; et les sujets ainsi instruits prendraient rang parmi ces sourds, déjà nombreux dans la société, auxquels il faut parler haut pour s'en faire entendre.
J'ai vu, dans les écoles et à ma consultation, un grand nombre de ces demi-muets, et, au moment où j'écris ces lignes, je donne des soins à deux d'entre eux.
L'un est un jeune homme de treize ans, d'excellente constitution, de bonne santé, doué d'une belle intelligence et d'un heureux caractère ; il n'a jamais entendu, de l'oreille gauche, même les bruits les plus forts, et il n'entend, de la droite, que lorsque l'on se rapproche de l'oreille en élevant beaucoup la
voix et prononçant très-distinctement. M. E. Séguin et d'autres professeurs lui ont enseigné un vocabulaire assez étendu : il a appris la valeur du verbe et de ses divers temps ; il s est habitué à la prononciation et, grâce aux soins incessants de ces professeurs, mais surtout à ceux de sa mère, femme d'une rare intelligence, il s'est trouvé., vers dix à douze ans, en état de répondre d'une manière satisfaisante à la plupart des questions.
L'été dernier, madame X. s'aperçut, tout à coup, que son fils entendait plus mal. On espéra d'abord que cette diminution de l'ouïe ne serait que momentanée; mais comme elle persistait, on me le conduisit. Je reconnus aussitôt que l'aggravation de la surdité tenait à un rétrécissement accidentel de la trompe d'Eustache. J'obtins assez vite une amélioration notable en désobstruant ce conduit, et, peu de jours après, l'ouïe était revenue à son état primitif. Le jeune X. partit pour la campagne et, loin de baisser pendant le long séjour qu'il y a fait, l'ouïe s'est plutôt améliorée. La famille a pensé qu'un nouveau traitement serait aussi utile que le premier, et j'ai tout lieu de croire que cette espérance ne sera pas déçue.
Mademoiselle X., âgée de treize «ans et demi, est, ainsi que le jeune X. dont je viens de parler, complètement privée de l'usage d'une oreille. Comme ce
dernier aussi, elle entend un peu de l'autre, et l'on a pu lui apprendre à répéter un assez grand nombre de mots et à faire ses prières, à haute voix.
Mademoiselle X. est de constitution moyenne, de tempérament lymphatico-nerveux et habituellement bien portante. Ses parents sont jeunes et de bonne santé. Ils n'ont qu'un enfant avec celle-ci, et cet enfant est tout à fait muet. Il n'existe, d'ailleurs, aucune autre surdi-mutité ni du côté paternel, ni de celui de la mère. Monsieur et madame X. sont issus de familles étrangères à toute parenté, et aucune maladie du premier âge ne peut expliquer l'infirmité de leurs enfants.
Mademoiselle X., qui habite le Midi, a été conduite à Paris et y a subi, à trois reprises, des traitements divers. On a opéré la résection des amygdales, on a cautérisé nombre de fois la gorge et les fosses nasales avec l'azotate d'argent, le cathétérisme des trompes d'Eustache a été pratiqué journellement pendant des mois, avec injections d'air atmosphérique, etc. Enfin, de guerre lasse, on a parlé de séton à la nuque, mais la famille n'a pu se résoudre à l'essayer, et mademoiselle X. est retournée, pour la troisième fois, dans le Midi, aussi peu avancée qua sort départ, c'est-à-dire n'entendant ni plus ni moins qu'en commençant le traitement.
Mademoiselle X. m'a été présentée au printemps
dernier (1852); mais elle n'est reste'e que quelques jours à Paris, et ce n'est qu'au commencement de l'automne que j'ai pu instituer un traitement régulier.
Ainsi que le confrère qui avait déjà traité mademoiselle X., j'ai constaté une obstruction à peu près complète des deux conduits auditifs internes. Cette obstruction est due à un engorgement chronique de la membrane muqueuse qui s'étend jusqu'au larynx, d'un côté, et jusqu'à l'oreille moyenne de l'autre. La cautérisation des parois du gosier et le cathétérisme guttural étaient donc bien indiqués ; mais il existait d'autres indications encore que l'on avait puisées; et c'est en les remplissant qu'il m'a été possible d'obtenir un commencement de succès, que j'ai le plus grand espoir de rendre complet trèsprochainement.
Aux cautérisations de la gorge avec l'azotate d'argent, j'ai substitué l'usage de gargarismes alumineux et l'application locale d'astringents végétaux; et je varie incessamment ces topiques divers, pour en retirer tout l'effet qu'ils sont capables de produire. J'ai administré, en outre, et toujours dans le môme but, deux vomitifs et quelques purgatifs. Aux injections d'air simple, j'ai substitué celles de gaz résolutifs, de vapeurs de benjoin, d'huiles essentielles de labiées, de gérofle, etc.; et, sous l'influence
de ces moyens divers, une amélioration sensible s'est opérée en moins d'un mois.
La peau du visage était sèche, légèrement efflorescente en plusieurs points, vers les sourcils notamment; le cuir chevelu était plus sec et plus efflorescent encore. J'ai fait couper les cheveux, et j'ai prescrit les frictions et lotions dont je recommande l'usage dans la partie de ce travail consacrée au traitement. L'amélioration, cette fois, a été aussi notable que rapide : sous l'influence du développement progressif de l'ouïe, l'apprentissage du langage a fait de tels progrès, qu'après deux mois de traitement mademoiselle X. commençait à suivre, et avec succès, disaient ses professeurs, les cours et les dictées d'une pension de parlantes.
Mais, à côté de si consolants exemples, que de pauvres enfants définitivement classés parmi les sourdsmuets qui, avec un peu d'aide, auraient été élevés à la dignité d'hommes complets !... J'ai trouvé, dans une institution des départements, un jeune garçon qui avait parlé jusqu'à dix ans. Devenu sourd, à la suite d'abcès qui avaient détruit les membranes du tympan, il conservait néanmoins une audition suffisante pour bien entendre la voix un peu forcée. Ses parents, ignorants campagnards, n'avaient rien trouvé de mieux pour leur fils que de le mettre à l'apprentissage (les signes; et ses nouveaux profes-
seurs s'acquittaient de leur tâche avec tant de zèle, que je ne doute pas qu'ils n'en aient fait un sourdmuet irréprochable... Je soumis mes observations au directeur; mais, dépourvu de tout caractère officiel, n'ayant d'autre autorité que celle de simple conseil, je ne fus ni écouté, ni peut-être même compris.
11 y a moins de deux ans, se trouvait encore, dans une autre école de sourds-muets, un jeune homme de douze à treize ans dont l'ouïe était à l'état normal. On l'avait colloque en cet endroit, deux ans auparavant, uniquement parce que la parole, chez lui, était presque inintelligible, par suite d'une division profonde et complète de la voûte et du voile du palais. Celui-là, on n'était pas parvenu encore à le rendre sourd-muet, ainsi que me le prouva la conversation que nous eûmes ensemble. Aujourd'hui, il est sorti de l'école comme il y était entré, entendant très-bien et parlant fort mal. Pressé de revenir à Paris, je ne pus qu'écrire à un opérateur habile de l'endroit pour lui signaler ce cas et lui conseiller la staphylorrhaphie qui, à mon sens, avait des chances favorables. Je le priais, en cas d'insuccès, de procurer au malade un obturateur qui aurait rendu au moins la parole intelligible.
Si, au lieu de forcer la voix pour s'en faire entendre, on ajoutait à la sensibilité auditive du sourdmuet incomplet, on concourrait encore au même
résultat. Que l'on double, en effet, la puissance du son ou celle de l'ouïe, on diminue de moitié, dans un cas comme dans l'autre, la distance qui le sépare de l'entendant. Or, si l'on guérit journellement quelques sourds, et si l'on en soulage un plus grand nombre ; si les chances sont d'autant meilleures que les sujets sont plus jeunes et la surdité moins complète, on en doit conclure que les enfants compris dans la première classe d'Itard sont dans des conditions favorables pour le traitement, puisque, chez presque tous, la surdité est accidentelle et peu ancienne. Et ici encore, comme on le verra dans la suite de ce travail, l'expérience a pleinement confirmé les données de la théorie.
Itard ne porte qu'à un quarantième le chiffre de sourds-muets que renferme sa première classe. J'en ai trouvé, pour ma part, ainsi que je l'ai déjà dit, une proportion beaucoup plus forte, parce que, sans doute, j'y ai compris quelques-uns de ces « demi-sourds qui perçoivent encore nettement les sons inarticulés ou voyelles » que cet auteur a comptés dans la seconde. Et, tandis que celle-ci diminue, par le passage de plusieurs de ses sujets dans la première, elle se recrute largement dans la troisième et même dans la quatrième, où sont inscrits, comme incurables, de nombreux sujets très-susceptibles d'amélioration.
Le sourd-muet qui offre le plus de chances favorables au traitement est celui dont la surdité accidentelle est survenue à lage où les enfants ont déjà commencé à entendre et à parler, et qui conserve encore un reste d'ouïe et de parole. Si la lésion organique, cause première de l'infirmité, a son siège en dehors des centres nerveux; si l'enfant, doué d'intelligence, n'a ni frères ni sœurs dans le même état que lui ; s'il a reçu la vie de parents sains, étrangers à toute consanguinité, et s'il est vierge de traitements, les chances de guérison seront nombreuses, et elles atteindront presque le degré de certitude, si toutes ces conditions se trouvent réunies. Elles perdront, au contraire, de leur valeur, à mesure que l'une ou plusieurs feront défaut, et l'on ne devra guère conserver d'espérance quand toutes manqueront à la fois. On peut encore améliorer certaines surdités congéniales et celles qui surviennent, dès les premiers mois de la vie, sous l'influence de fièvres eruptives ou catarrhales; j'en ai plus d'un exemple. Mais je n'ai pas encore vu guérir, ni même soulager les sujets atteints de cophoses dues à des fièvres ou à des lésions cérébrales.
Loin de moi, cependant, la prétention de porter dans la surdi-mutité, un pronostic définitif, surtout s .1 do.t être défavorable. J'ai trop souvent éprouvé comb,en sont grandes et surtout inconnues les res-
sources de la nature médicatrice, et je sais mieux encore toute l'étendue de notre ignorance en otologie pour m'écarter, sur ce sujet, de la plus prudente réserve. On m'a conduit, cette année même, un garçon de neuf ans qui n'avait jamais parlé et qui entendait à peine le canon1. Cet enfant n'a qu'une sœur dont j'ai déjà parlé et qui est demi-muette. Tous deux ont été traités par un praticien célèbre, celle-ci à trois reprises, celui-là deux fois seulement et, tous deux, sans le. moindre succès.
Lorsque cet enfant me fut présenté, le- pronostic si fâcheux porté par Itard dans les cas de cette nature me vint à l'esprit; aussi je n'entrepris le traitement qu'avec répugnance, et pour ne pas désobliger des parents déjà si à plaindre. Bien nous a pris à tous, pourtant, de cette résolution; car, aujourd'hui, après moins de trente séances, le jeune X... entend, non-seulement les voyelles, mais encore la voix modulée, et répond à une foule de questions, sans voir l'interlocuteur. Il a ainsi rapidement franchi les degrés qui, de la dernière classe d'itard, le séparaient de la première, et j'ai l'espoir fondé que , sous l'habile et consciencieuse direction de M. Valade Gabel, il ne tardera pas à quitter définiti-
i La mère de cet enfant s'est assurée qu'il n'entendait pas, du jardin des Tuileries, le canon que l'on tirait à L'hôtel des Invalides.
vement la catégorie des sourds-muets, pour entrer dans celle des parlants et y demeurer le reste de ses jours.
Le traitement du jeune X... a été, jusqu'ici, des plus simples , et ne lui a coûté ni larmes ni grandes douleurs. Les trompes d'Eustache étaient oblitérées et l'appareil sensitif dans un état de torpeur complète. À l'aide du cathétérisme guttural, j'ai remédié à la première lésion. La seconde a été combattue par l'insufflation, dans les caisses, de vapeurs stimulantes et résolutives. Un jour du mois dernier, j'obtins un résultat qui surprit tellement son professeur, qu'il m'écrivit le soir même : « Partagez ma joie, cher docteur, X..., depuis l'opération de tantôt, entend presque aussi bien qu'Albert (jeune sourd-muet guéri, dont je parlerai plus tard); c'est à n'y pas croire. » Je répondis que cette amélioration si subite ne serait probablement que temporaire d abord, mais que j'espérais la rendre durable avec le temps, et mes deux prévisions ont été pleinement justifiées par le résultat. Je reviendrai sur cette intéressante observation dans la partie de ce travail consacrée à la thérapeutique de la surdi-mutité.
A notre époque, où l'on attache une si grande importance au diagnostic anatomique, quand les plus minces lésions sont notées avec tant de soin, on est tout surpris de voir jusqu'à quel point on ignore
celles de l'appareil auditif. Tel praticien, cependant, qui recule devant la prescription de remèdes énergiques indiqués dans des maladies graves et bien connues, d'ailleurs, applique d'emblée vésicatoires, cautères, moxas, et prescrit enfin le séton traditionnel contre des maladies d'oreilles dont il ne possède pas môme le diagnostic.
Ces faits si regrettables, je suis forcé de les signaler, parce que je les ai vus et que je tiens, autant qu'il est en moi, à en prévenir le retour. Mais ce qui est plus fâcheux encore, c'est que certains praticiens , après avoir étudié l'otologie , suivent les mêmes errements.
Une telle pratique est beaucoup plus propre encore que l'ignorance et l'inaction à entretenir, chez les médecins et chez le public, les préjugés contraires au traitement de la surdi-mutité. En présence de ces échecs, précédés de tant de douleurs, on conclut, — et non sans apparence de raison, — que la surdi:mutité est nécessairement incurable... Et pourtant les observations que j'ai rapportées, et celles que je citerai bientôt, prouvent péremptoirement le contraire !...