‹ Introduction à l'étude médicale et philosophique de la surdi-mutité [electronic resource]Chapitre 7 sur 14 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

Du traitement de la Surdi-Mutité.

Réflexions sur le traitement des maladies en général, et sur celui de la surdi-mutité en particulier. — Circonspection des praticiens dans l'application des remèdes héroïques aux maladies qu'ils connaissent, en opposition avec l'énergie de leurs traitements dans les maladies de l'oreille qu'ils ne connaissent pas. — Fâcheux effets de cette conduite. — Empirisme des traitements suivis dans quelques-unes des observations qui précèdent. — Règles générales de thérapeutique auriculaire. — Nécessité de la circonspection. — Vœux relatifs à la formation d'un établissement médical et pédagogique pour les sourdsmuets.

Comme je compte publier bientôt plusieurs observations complètes de sourds-muets traités avec succès, je n'en rapporterai pas ici; ce serait m'exposer à d'inévitables redites et perdre de vue l'objet même de ce travail, qui est de présenter des considérations générales sur les divers points relatifs à cette infirmité. Cependant, le traitement, — conclusion de toutes les investigations médicales, — a une telle importance et présente dans la

surdi-mutité une absence si complète de principes et de régies, que le passer sous silence, ce serait, pour ainsi dire, décapiter cette introduction. Nul, d'ailleurs, n'est sûr de son lendemain ; et, comme j'ai obtenu des résultats euratifs qui ont surpassé de beaucoup, sinon mes désirs, du moins mes espérances, je croirais manquer au premier des devoirs scientifiques, si je faisais un secret des moyens dont je me suis servi. Cette indication épargnera, je l'espère, à ceux qui entreront dans la même voie, les difficultés que j'ai éprouvées à mon début, en même temps qu'elle leur facilitera la découverte de procédés nouveaux.

Ce qui frappe dans la lecture de la plupart des observations rapportées au chapitre précédent, c'est l'absence complète de tout diagnostic, aussi bien chez Coutanceau que chez'Varroine, AmatusLusitanus et chez Itard lui - même. Sans s'enquérir de l'origine, non plus que du caractère et de la nature de leur infirmité, Félix Merle prend les vingtsept sourds-muets que renferme l'école de Bordeaux, et, quels que soient leur affection, leur tempérament, leurs idiosyncrasies, il remplit, de sa drogue, les oreilles de tous, et recommence ainsi pendant un mois. Une inflammation des plus douloureuses est la conséquence prévue de cette médication, qui a pour résultat d'aggraver l'infirmité

de la plupart des sujets, mais qui détermine aussi l'amélioration de l'un et la guérison d'un autre.

Plus énergique encore que le traitement de Merle, celui de Varroine était également dirigé contre les symptômes seuls , et non contre la maladie ellemême. En signalant l'épaississement de la langue comme cause du mutisme de sa malade, ce praticien, ainsi que le fait observer Itard, commettait une erreur manifeste de diagnostic. Les moyens employés par lui avaient, d'ailleurs, de nombreuses chances d'enlever la malade, à défaut de la maladie. Et pourtant, l'exemple de Varroine avait tellement enflé les espérances des médecins, que beaucoup des sourds-muets admis à l'Institution de Paris, à cette époque, portaient de nombreuses cicatrices de moxas, ainsi que nous l'apprend Itard *.

Ce digne et honnête praticien, lui-même, fut loin d'apporter dans le traitement de la surdi-mutité la logique et la circonspection qu'il exigeait des autres. A mesure qu'un remède lui était signalé, comme celui de Merle ou de Varroine , il y soumettait des séries de sujets. C'est ainsi « qu'il employa le moxa sur neuf ou dix sourds-muets, et le conseilla nombre de fois sans obtenir un seul succès. » C'est encore ainsi qu'il appliqua le remède de Merle « à tous ceux

1 Voyez Itard, ouvrage cité, tome II, page 339.

de ses sourds-muets qu'il savait avoir perdu l'ouïe dans leur enfance» , et qu'il » tenta ou conseilla, à diverses reprises, l'instillation de cette préparation, et toujours avec la même inefficacité. » De même encore, après avoir obtenu une amélioration, par l'emploi du cautère actuel, cet auteur « tenta treize fois, depuis cette époque, le même traitement dans la surdité congéniale, sans en retirer le moindre avantage. » Après avoir obtenu une amélioration et une' guérison par l'emploi combiné des vésicants et du cautère potentiel, il échoue ensuite sur a plus de quarante sourds-muets. » Il n'est pas plus heureux sur les treize sujets auxquels il perfore la membrane du tympan, après la guérison de Dietz.Et ces traitements empiriques ne furent pas toujours inutiles seulement, ils donnèrent lieu à des accidents de plus d'une sorte, dont plusieurs furent très-graves, comme se le rappellent ceux qui suivaient alors ses expériences.

Je me suis trop hautement élevé contre les traitements douloureux que l'on met ordinairement en usage dans la surdi-mutité, pour venir, à mon tour, en faire ici l'éloge. Il en est de l'emploi des médicaments héroïques comme des opérations chirurgicales : l'homme de l'art ne doit y recourir que quand les moyens plus doux ont échoué, ou doivent nécessairement échouer. Il n'est permis d'infliger de grandes

douleurs aux malades que pour les soustraire à des douleurs plus grandes, ou à des dangers inévitables. Hors ces cas, l'administration des remèdes énergiques, le recours aux mutilations chirurgicales doivent être sévèrement interdits. Appuyé sur ces principes, j'ose blâmer la conduite de Varroine, de Merle et même celle d'itard , notre honorable maître. Bien que la surdi-mutité soit, sans contredit, la plus grave des infirmités humaines, elle laisse néanmoins intacts les principes de la vie, et nul n'a le droit de toucher légèrement à ce dépôt sacré. Nos connaissances otologiques sont aujourd'hui trop bornées pour autoriser l'emploi des moyens héroïques. 11 est pénible, sans doute, de rester désarmé en présence de si grandes misères; mais ici l'expectation n'est nullement coupable, tandis que l'activité intempestive peut le devenir.

L'observation rigoureuse de ces préceptes m'a empêché, peut-être, d'obtenir des succès qui me semblaient possibles, mais elle m'a préservé sûrement de dangers que je savais inévitables dans la conduite opposée.

La résection partielle des amygdales hypertrophiées est l'opération la plus douloureuse que j'aie pratiquée dans le traitement de la surdité, et encore n'yai-je eu que rarement recours. J'ai largement usé du cathétérisme des trompes d'Eustache et des

injections de gaz médicamenteux dans les caisses du tambour. Les substances qui m'ont servi le plus souvent, à cet effet, sont les résines, les gommesrésines et les huiles essentielles de thym, de lavande, de menthe, de romarin, de mélisse, etc., etc. que l'habitude apprend à varier à propos pour en rendre l'usage efficace. J'ai encore employé, mais trèsrarement, les vapeurs d'éther, soit pures, soit, plus souvent, associées à celles d'ammoniaque. J'ai quelquefois touché la gorge avec le crayon d'azotate d'argent ou avec un pinceau imbibé d'une solution de ce sel, et j'emploie journellement, de cette manière, une solution saturée de tannin.

Je n'ai pas encore reconnu la nécessité d'employer des révulsifs cutanés plus énergiques qu'un mélange d'huile d'amandes 3 p. et d'huile de croton 1 p., dont je me sers pour toucher la peau vers l'angle maxillaire inférieur, afin d'obtenir une rubéfaction qui dure de deux à cinq jours.

J'ai pu constater les avantages d'une pratique conseillée par Itard, et qui consiste à agir sur le cuir chevelu, par des frictions et des lotions. Ce moyen réussit souvent, quand la surdité est occasionnée par la disparition de la gourme ou par la brusque ré-

' Voyez à ce sujet mon Essai théorique et pratique sur les maladies de l oreille, Paris, 1846, et mon Mémoire sur le Catarrhe de l'oreille moyenne.

percussion d'un exanthème. Je commence alors par faire couper les cheveux, et je prescris ensuite, pour le soir, une friction avec lotions, pendant dix minutes, sur toute l'étendue du crâne; on emploie le savon noir, des solutions alcalines plus ou moins fortes, etc., ou enfin un liniment rubéfiant, selon l'effet que l'on veut obtenir; on essuie complètement et l'on recouvre la tête d'une calotte de flanelle, ensuite d'une coiffe de taffetas ciré. — Bientôt la moiteur se manifeste, puis la transpiration lui succède et dure souvent toute la nuit. — Le matin, on essuie avec de la flanelle, et l'on a soin de tenir la tête couverte pendant le jour. Je prescris encore les lotions d'eau dégourdie d'abord, puis tout à fait froide, sur les épaules, la poitrine et même sur tout le corps, chez les sujets qui s'enrhument facilement. Je ne sais pas un moyen plus efficace pour prévenir les affections catarrhales et rhumatiques qui viennent si souvent entraver les plus heureuses cures de surdité.

A l'intérieur, je prescris, dans certains cas d'engorgements pharyngo-laryngés, des vomitifs dont l'action a été préconisée par ltard, des laxatifs et des purgatifs, des altérants, des toniques, etc., etc. Mais ces médicaments n'ont d'autre but, comme on le voit, que de satisfaire à des indications générales de traitement. Plus tard, peut-être me croirai-je suffisamment autorisé, par l'expérience des autres

ou par la mienne, à agir avec plus d'énergie; mais, aujourd'hui, je regarde comme un devoir de ne pas sortir du cercle que je me suis tracé *.

La grande erreur, et l'on pourrait dire l'erreur commune de ceux qui s'attachent à la pratique d'une spécialité, c'est de faire, de chacune des maladies particulières qui la composent, une sorte d'entité pathologique, un type, et d'y rapporter tout. Ils commettent ainsi cette faute de logique qui consiste à conclure du particulier au général, au lieu de conclure du général au particulier, faute dont les conséquences sont plus graves encore en médecine qu'en philosophie , puisque la santé et la vie de l'homme sont l'enjeu d'une telle pratique.

De même qu'il faut connaître d'abord les organes et les tissus dans leur généralité, pour étudier avec fruit l'anatomie intime d'un organe, d'un tissu en particulier, de même aussi il faut, de toute nécessité, connaître préalablement les maladies générales et la thérapeutique qui convient à chacune d'elles, pour étudier avec succès les maladies spéciales et la thérapeutique à leur usage. Les diverses spécialités, l'otologie en particulier, ne pourront progresser

1 Je suis occupé, en ce moment, do recherches sur les vertus thérapeutiques de plusieurs agenls dont j'espère tirer parti dans le traitement de la surdité. Si je réussis, je communiquerai les résultats de ma pratique aux journaux do médecine.

qu'en adoptant cette pratique. C'est en appliquant aux affections catarrhales chroniques de l'oreille moyenne les fumigations résineuses, si heureusement employées par Hufeland et par Rapou dans les lésions de même nature des voies respiratoires, que j'ai obtenu les heureux résultats que constate la pratique de chaque jour. De même aussi, on peut affirmer que les névroses et les affections rhumatiques, si fréquentes et si peu connues encore de l'organe auditif, ne seront traitées avec fruit que quand on fera jaillir sur elles un rayon du foyer de la pathologie générale...

Il ne faut pas non plus oublier que, dans le traitement de la surdi-mutité plus encore peut-être que dans celui des autres infirmités, la première condition de succès consiste à entourer le malade des soins et des précautions hygiéniques dont l'expérience a prouvé la nécessité. Si vous laissez le sourdmuet dans les conditions fâcheuses où il a contracté sa maladie, ou si, tout d'abord, vous n'attaquez les idiosyncrasies scrofuleuse, syphilitique, etc., sous l'influence desquelles s'est développée et persiste son infirmité, vous verrez vos efforts échouer misérablement. Les chances favorables se muliiplieront, au contraire, à mesure que, neutralisant les mauvaises influences, vous ferez prédominer les bonnes; et, si vous parvenez à fair prévaloir ces dernières'

vous serez surpris vous-même des succès qu'il vous sera donné d'obtenir.

Si, parmi les vrais amis de l'humanité (plus nombreux, grâce à Dieu, qu'on ne le pense généralement), il se trouvait un médecin et un instituteur, jeunes encore, riches et assez dévoués pour consacrer leur vie et leur fortune à une œuvre simplement utile, qui ne ferait rejaillir sur eux ni distinctions, ni dignités sociales, voici le conseil que je leur donnerais : dans un de ces beaux sites, si communs au revers des Alpes et des Pyrénées, ils feraient élever, à mi-côte, également loin de la région des neiges et de la lourde atmosphère de la vallée, un établissement destiné au traitement médical et pédagogique des sourds-muets; il serait exposé au levant et au midi, et protégé contre les frimas et les vents du nord par la montagne et par des plantations bien distribuées. Le sol, parfaitement perméable, serait sec, et des pentes habilement ménagées offriraient aux eaux pluviales un écoulement toujours facile et complet.

Tout serait simple et de bon goût, à l'intérieur de l'édifice : rien n'y serait sacrifié au luxe, mais rien, non plus, n'y serait refusé à l'hygiène. Des pièces vastes, sèches -et bien aérées, des communications faciles, une distribution intérieure bien entendue, l'ordre et l' économie partout, la profusion et la né-

gligence nulle part. Une eau salubre et abondante serait distribuée dans toutes les parties de l'établissement pour les divers usages de la vie et pour l'entretien de la propreté. Les dortoirs seraient plutôt multipliés que vastes, les lits bien espacés, et la mollesse du coucher proscrite comme une habitude pernicieuse pour les enfants.

L'alimentation serait simple, mais d'excellente qualité, et plutôt tonique que légère. La quantité de vin serait plus copieuse que celle que l'on accorde d'ordinaire aux enfants, car les sourds-muets sont de constitution lymphatique et ont besoin de fortifiants. En dehors de l'institution, seraient réunis, sur une vaste pelouse, plusieurs sortes de jeux, particulièrement des appareils de gymnastique; une galerie couverte, pour les temps de pluie, aurait la même destination.

Les élèves admis dans l'institution seraient choisis parmi les jeunes sourds-muets offrant le plus de chances de curabilité. Les vallées du voisinage en fourniraient un nombre plus que suffisant.

Par le seul fait de leur passage des habitations humides et malsaines où ils ont contracté leur infirmité, dans un établissement salubre, se trouveraient heureusement modifiées les conditions de leur existence. Ils n'auraient pas moins à gagner sous le rapport des vêtements, de la nourriture et des exer-

cices corporels. La propreté, l'abondance, les soins Lien entendus substitués à la misère, aux privations et au délaissement, formeraient ainsi le premier échelon destiné à leur faire franchir la distance qui les sépare des parlants.

La médecine et la pédagogie seraient naturellement appelées à compléter l'œuvre. Le rôle du médecin serait facile, car il n'aurait à traiter que des sujets choisis, dont les antécédents lui seraient connus, et il n'aurait pas à craindre que ses prescriptions fussent omises, puisqu'il en surveillerait, lui-même l'exécution. Quant au professeur, il serait puissamment aidé par la présence de ces demi-sourds que l'on prend tant de peine à rendre tout à fait muets dans nos écoles spéciales. Plus encore que les parlants, les petits sourds-muets sont fiers de leur savoir et heureux d'en faire montre. Aussi s'empresseraient-ils de stimuler leurs camarades moins avancés qu'eux, de leur enseigner ce qu'ils sauraient et d'acquérir eux-mêmes des connaissances nouvelles, pour mieux remplir leur rôle de moniteur. Par cet enseignement mutuel et constant, par cette émulation contenue dans les limites où elle n'est pas encore un vice, se trouveraient réunies les meilleures conditions de l'éducation. Certes, si l'analogie et l'induction ont, en médecine et en pédagogie, la même valeur que dans les autres sciences, on peut

hardiment prédire que les succès obtenus dans un tel établissement ne le céderaient en rien à ceux que réalise le docteur Guggenbuhl dans le traitement du crétinisme.

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