Nessavi, p
pareils sujets est préférable '. » C'est « très peu de temps après » cette scène où le Sultan avait rabroué le théologien et invité le pape de Bagdad à suivre sa propre casuistique dans son domaine temporel, que son lieutenant en Irak fut assassiné par les très suspects hérétiques Ismaéliens, qui, dès cetle époque, tuaient à gages. On comprend que le pieux Nessavi juge que parfois, le silence soit préférable.
En même temps qu'il se brouillait avec le pape de llslam, Mehcmed s'aliénait ses propres sujets. Dans un accès de fureur, après boire, il fit noyer le Cheikh Madjd-Ëd-Dine, de Bokhara, la plus haute autorité musulmane de son empire, le Primat de Transoxiane, l'accusant d'être l'amant de sa mère, la grande Turkane Khatoun '. Dégrisé, il sentit sa faute. La redoutable impératrice était de sang mongol, une Baïagod- Dourléguine d'après Nessavi ' (Abou'lghazi la donne pour
i. Nessavi, p. 22, 23.
2. Madjd-Ëd-Dine était de Bagdad. Son corps, miraculeusement retrouvé, fut transporté, en i420, à Esferaïn près de Nichapour en Khorassan. Il a écrit dcH vers en langue persane, empreints d'un mysticisme ardent. Voici trois quatrains de lui, singulièrement passionnés; quel qu'en soit le sens mystique, on peut supposer qu'une femme exaltée y a vu autre chose que de la religion :
Demain, lorsqu'arrivera le terme de ce monde, de droite et de gauche, les télés surgiront de la terre. Mon pauvre corps, marty.* et baignant dans le sang» se lèvera de la terre sur laquelle est bitie ta demeure.
Le limon qui a servi à former l'homme a clé pétri avec la rosée de l'amour; la création de l'homme a rempli le monde de troubles et de discordes. On a donné un coup de lancette sur la veine de l'Ame, et elle a laissé échapper une goutte de sang qui a reçu le nom de cœur. Je plongerai dans l'Océan; ou je périrai, ou je rapporterai une perle.
Je tenterai uue aMivre pleine de dangers, mais j'aurai le visage ou le cou rouge (le visage rouge d'ivresse, ou le cou rouge de sang).
(Vers cités par Ri7.a Kouli Khan, dans le récit de son ambassade au Kharezm; trad. Schefer, p. 115.)
3. Nessavi fait le superbe portrait de l'altière Khatoun : • ... Au moment oii elle avait atteint l'apogée de sa grandeur, elle avait reçu le surnom de Khffilavend lijihane^ c'est-à-dire de Maltresse de ri'nivers... Elle déridait avec sagesse et équité dans toutes le<t affaires litigieuses qui étaient portées devant elle et savait toujours rendre justice A l'opprimé contre son oppn*»seur. Toutefois, elle se laissait facilement entraîner à répandre le sang. Son pays lui dut un grand nomt>re d'<ruvres charitables et, si je voulais rappeler toutes les grandes choses qu'elle ût et dont j'ai été témoin, la liste en serait longue. Sept personnages éminents et grands seigneurs lui servaient de
Kankli, mais il pouvait y avoir des Baïagod parmi les Kankli), adorée de tous ces retires chez lesquels la parenté féodale était si puissante; eux ne dirent rien, contenus par rbonncur militaire, retenus par le fils du Sultan, par le prince Djelal-Ed-Dine, vrai soudard de son pays, buveur, ferrailleur, « très brun et petit; l'apparence et le langage d*un Turc » \ leur favori, Tbomme d'armes le plus brave de Tempire; mais le clergé de la bigote capitale s'agita, prêcha dans toutes les mosquées de Bokhara; des mosquées, il y en avait trois cents, disent les Musulmans. « Le sultan envoya un plateau rempli d*or et de pierreries au Cheikh Nedjm Ed-Dine Koubrah ', et lui dit : De ce mien péché, donnez-moi l'absolution. Le Cheikh répondit : Ce n'est pas rançon d'or et de pierreries, mais votre tète, la mienne, et celle de tant de milliers du peuple qui paieront '. » Par ses agents musulmans, les plus enragés de patriotisme turc et mongol, par Mahmoud Yelvadj, par Saïd Edjell, un Bokharien, qui fut, plus tard, gouverneur en Yun-Nan, chancelier du trésor à Pékin, et dont le fils, Nasr-Ed-Dine, servit au Tonkin, et par maints autres, le Tchinghiz Khan était informé de tout. Ce que d'Ohsson raconte d'après Rachid, qu'il était déjà, en 1217, en correspondance avec le Khalife, n'a rien d'invraisemblable^. Il reçut même une ambassade du Khalife,
secrétaires de commandemenL Lorsque sur une même affaire on recevait deux décisions diiïérentes, l'une provenant d'elle, l'autre du Sultan, c'était toujours la dernière en date que l'on mettait à exécution, dans quelque contrée que ce fût, sans distinguer qui en était l'auteur. La formule de son apostille était conçue en ces termes : « La protection du monde et de la reli* gion, Olougli Turkane (Turkanc la Grande), reine des femmes de l'Univers.» Sa devise était: «Je demande protection à Dieu seul. • Elle l'écrivait en gras caractères et son écriture était si belle qu'il était impossible de contrefaire sa devise. « (Nessavi, p. 72, 1^.) \, Nessavi, p. 411.
2. Nedjm Ëd-Dine Koubrah, fondateur et patron de l'ordre des derviches Koubravi, fut tué par les Mongols à la prise d'Ourguendj. Voir plus loin, p. 307.
3. Abou'lghazi, 407, trad., 99, texte, •i. D'Ohsson, I, p. 211, en note.
qui le pressait de commencer, mais toujours correct, ne voulut rien conclure \ tant que Iq sultan de Kharezm n*aurait pas rompu le premier avec lui. Cependant, il rendormait, le faisait enguirlander par son ambassadeur, Mahmoud Yclvadj, qui dorlotait ce vaniteux ivrogne en lui con* tant des sornettes : « Tarmée de mon maître à côté de la vôtre c'est la clarté de la lune à côté de l'éclat du soleil '• » Ils finirent par conclure un traité d'alliance offensive et défensive, au bout duquel il y avait un petite annexe, toute petite, une simple convention commerciale qui donnait franc, passage aux caravanes venant de Chine à travers le Turkestan et la Transoxiane, qui livrait au Tchinghiz Khan la roule de la soie, la grande voie vers l'Irak et vers Rome. Ce que les Sassanides avaient refusé au Khagan turc du vi" siècle, au risque d'une alliance entre Constantinople et lui, le fils du Batailleur l'accorda, sans même y faire attention, comme une . insignifiante bagatelle, à son terrible ami Témoudjinc, et, le traité conclu, n'eut rien de plus pressé que de se jeter dans sa sotte expédition contre le Khalife. Il conquit bravement les sultanics de Perse, obtint des Atabek soumission, foi et hommage, s'empêtra dans les neiges, au passage des monts d'Arménie et de Kurdistan, s'y dégoûta, et revint excommunié. Le Khalife interdisait de prononcer, en chaire, la Khotbay « la prière pour le souverain mentionnant son nom », le mettait au ban de l'Islam comme rebelle, schismatique et félon. C'était relever tous les musulmans, ses sujets, de leur serment d'obéissance et il y en avait assez, disposés, depuis longtemps, à profiter de la dispense, et à prendre ouvertement le parti du grand protecteur de tous les Turcs, de l'Empereur Inflexible. Les vrais patriotes de Turkestan, qui voyaient clairement venir la tempête, et avec eux, les