‹ Introduction à l'histoire de l'AsieChapitre 117 sur 212 · Nessavi, p · texte numérisé non relu

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2. Biographie de SouboutaT, dans le Yuan-Shi, diaprés Brelscbneider,

LBS MONGOLS 298

emportées en courant. A Tebriz régnait Talabek Euzbeg, un Turc, un cousin, un frère égaré; Djébé et Souboutaï lui démontrèrent sa félicité, Thonncur et la joie qu'il devait éprouver à rentrer dans la grande patrie, dans la glorieuse nation mongole, et firent de sa province leur vacbe à lait; la ville paya trois fois réquisitions en un an; le pauvre Euzbeg se sauva en Caucasie, à Nakbdjévan; rébellion, désertion, abandon de son poste! Un détachement mongol accourut à Tebriz qui dut se racheter du pillage. Sur ces entrefaites la réponse du Tchingbiz Khan arriva; le mémoire était approuvé; puisqu*il y avait des Turcs dans ces quartiers, carie blanche pour aller de Tavant aussi loin qu'il s*en trouverait, pour donner à ces braves gens le bienfait de la nationalité mongole, et au besoin, pour le leur imposer, s'ils se montraient ingrats envers leur Père et Hère, TËmpercur par la Force du Ciel. Les troupes étaient ravitaillées, prèles, les chevaux refaits. En avant! Dans celte même année où ils étaient partis de Samarkande, Djébé et Souboutaï arrivèrent à Tiflis. Le prêtre arménien Guiragos (Cyriaque) qui vit l'arrivée, et qui plus tard, lors de l'occupation définitive du pays, eut le désagréable honneur de servir un capitaine mongol en qualité de secrétaire réquisitionné, raconte la stupéfaction des bonnes gens, devant cette foudroyante invasion V « En l'année 669 de l'Ère arménienne (26 janvier 1220 — 24 janvier 1221), taudis que les Géorgiens étaient fiers de la victoire qu'ils avaient remportée sur les Dadjigs*, auxquels ils avaient enlevé nombre de provinces arméniennes, voilà que tout à coup, à Timprovistc, un corps considérable d'une nombreuse armée, parfaitement équipé, se précipita comme

1. Lc9 extraits qui suivent sont empruntés à Guiragos. On trouvera le texte complet dan» le Journal a$iatif{ue, \* série, l. II.

2. Les musulmans de Perse; c'est le même nom que les Turcs donnent aux Iraniens : Tadjik.

un torrent par la porte de Derbend \ dans le pays des Aghouans (la plaine du bas Araxe, dans le Transcaucasc), pour arriver dans l'Arménie et ia Géorgie. » Ce détachement mongol était évidemment envoyé en mission de remonte, car, dit Guiragos, « ils ne faisaient aucun cas des riches vêtements, et autres objets précieux, si ce n'est des chevaux. Ils parvinrent rapidement jusqu'à TiQis, puis retournèrent dans la contrée des Aghouans... Le roi de Géorgie Laclia et le général en chef Ivané, ayant réuni leurs troupes, se portèrent dans la plaine de Khounan, où campait un corps ennemi... ils (les Mongols) fondirent par derrière sur les Géorgiens et les taillèrent en pièces... ils franchirent la chaîne du Caucase par des endroits impraticables, comblant les précipices en y jetant des pièces de bois, des pierres... Leur chef se nommait Sabada Behadour. » Les Magyars le nommaient Szabadaï, Szabady; Behadour est le mot mongol Baghator^ « le vaillant héros »; c'est Souboulaï. Lui et Djébé étaient très pressés; il fallait arriver vile en pays turc, de l'autre côté du Caucase, chez les Kiptchak, pour compléter le circuit, établir, au nord de la Caspienne, la communication avec la Chine, (|u'ils venaient, si lestement, d'ouvrir par le sud. D'ailleurs, ils avaient de bons guides; ils les avaient pris en Chirvan, après avoir échelé la grosse ville de Chamakhi, capitale du roi Rachid, qui s'était enfui, éperdu, dans son inaccessible ch&teau de Derbend, et ils en avaient pendu quelques-uns, pour faire comprendre aux autres qu'il ne s'agissait pas de plaisanter dans le service. D'ailleurs, ils avaient installé des Daroya,n préfets », sur leur route, et le populaire de Hamadan, soulevé, ayant poussé l'insolence jusqu'à tuer son préfet, ils avaient lancé un détachement pour exécuter militairement la

1. 11 s'agil des déniés au nord de Tebriz, et non de celui du Caucase, au bord de la mer Caspienne. Uef-Iieniif qui signilîe, en persan, • dans la passe >, est un nom commun qui s'applique à tous les délités.

ville coupable; murs rasés, population massacrée. Quand le Daroga mongol installait son Ya-Men^ a bureau », tout seul entre ses deux assesseurs, bureaucrates chinois ou oïgour, on se rappelait Ilamadan; on sentait venir les gendarmes mongols, et personne n^osait plus bouger. Guiragos nous donne la vive peinture de cette terreur administrative,* et de cette tyrannie paperassière, effroyables pour les gens du moyen Age. Ce n'était pas le désordre mongol qui les terrifiait, c'était Texcës d'ordre. Partout où ces terribles administrateurs ont passé, ils ont laissé leur empreinte dans la langue par trois mots : Yassakj « le règlement », Va-A/en, « le bureau », Kam, « la station de poste où on vise les passe* ports » *. D*abord, c'était le désarmement général. « Quiconque possédait une épée la cachait, de peur que la découverte d'une arme chez lui ne le fit massacrer » ; puis, venait la conscription des chevaux et des mulets : « Ils recevaient, par Tordre de chacun de leurs généraux, son empreinte particulière, avec un fer chaud; quoique ensuite on les leur rachetât, si un autre survenait appartenant à un corps d'armée différent, il les reprenait, et punissait le possesseur comme un voleur »; puis venait la ré(|uisilion à outrance, portant sur tout, et sur lous : « Ils me prirent, moi et plusieurs de mes compagnons, pour leur servir de secrétaires, pour écrire ou lire leurs lettres. Le jour, ils nous tenaient auprès d'eux; la nuit, ils nous réunissaient au Vartabed (docteur en théologie) sous sa responsabililé »; puis venait le grand fléau de la paperasserie, le cadastre, le recensement : « Ils envoyèrent comme commissaire Arghoun, et un autre chef nommé Khoura Agha, avec beaucoup d'agents qui les accompagnaient. Ils étaient chargés de recenser les nations... ils inscrivaient toutes les personnes, à partir de l'âge de dix ans,

4. En ru8se, Yassaoui^ • Thuidsier, l'adjudant- ; Yamtchik, • le postillon •, etc. Ed turc osmanli, Yassa, • la consigne >, etc.

à l'exception des femmes... ils assujettirent à l'impôt tous les artisans... les étangs^ les lacs où on faisait la pèche, les mines de fer, les forgerons ^Flès "maçons. »^vec cela, derrière eux, la bande noire chinoise, sans compter les bons amis de Venise, qui arrivèrent bien vite, spéculait : « Ils s'emparèrent des mines de sel de Gogph et autres lieux; ils gagnèrent considérablement avec les marchands. » La bande noire trafiquait de tout; ils arrivèrent à spéculer sur la piété des soudards mongols chrétiens; les mercantis internationaux revendaient les livres de dévotion pillés par les reitres musulmans, païens ou bouddhistes, à leurs camarades, les bons Turcs chrétiens nestoriens d'Âlmalik et du Kobi; toutefois, les Mongols épargnaient les ecclésiastiques, et n'exigeaient d'eux aucun impôt « parce qu'ils n*en avaient pas l'ordre du Khan », ajoute naïvement Guiragos, subissant déjà luimême, sans s'en douter, l'influence du Yassak, a de la consigne ». On comprend sans peine l'appréciation caractéristique du fin observateur Plan Carpin : « Ne vous y fiez pas; ils commencent par donner de belles paroles; c'est à la fin qu'ils piquent*. »

Pour les gens au nord du Caucase, Djcbé avait fait provision de belles paroles. Les Kiptchak du Kouban, au bord de la mer Noire, les Â-Sou (Âlains) du Terek et de la Koura, au bord de la mer Caspienne, ne pouvaient se laisser surprendre, les Turcs Kiptchak surtout, en communication constante avec la haute Asie, par leurs fractions éparses sur la steppe depuis le Kouban jusqu'à l'Irtyche; ils savaient qu'il y avait maintenant un empereur de tous les Turcs, aux lieux saints de Karakoroum; ils savaient que cel empereur descendait de la Biche Miraculeuse, Âlang Goa; comment l'auraient-ils ignoré, eux Turcs, quand l'Arménien Guiragos

i. Plan Carpin : • In principio sunt blandi, sed in fine pungunt •, p. 637.

lui-même raconte que « le Tchinghiz Khan n'avait point été engendré de la semence d'un homme, mais qu*une lumière, partant de lieux invisibles, était entrée par le toit de la maison de sa mère, et lui avait dit : Conçois, et tu auras un fils qui sera le souverain du monde \ » Depuis des siècles, tous ces hommes connaissaient la route ordinaire des invasions turques; leurs propres ancêtres Tavaieat suivie. Les Mongols allaient venir ; ils le savaient. Leurs bandes se ras-^ semblèrent, Kiptchak, Âlains, Tcherkesscs que les Chinois appellent Sicr-Ke-Su, Lesghiens qui sont les anciens Abares. Ils allèrent attendre les envahisseurs dans la plaine du Terck, sur la route ordinaire des steppes, comptant qu'ils viendraient par le nord. Avec stupéfaction, ils apprirent que ces Mongols avaient franchi l'infranchissable Caucase, et qu'ils arrivaient par le sud. Devant eux couraient les agents de Djébé, s*insinuant partout, répandant Tor à pleines mains, vantant la gloire nationale des Turcs : « Ils disaient aux Kiptchak : Vous êtes nos frères; les Alains sont un peuple étranger; il ne faut pas leur donner secours; c'est avec nous qu'il faut faire l'accord; et ils distribuaient des présents à tas *. » Les Kiptchak hésitaient; ils étaient sensibles aux cadeaux et à la parenté, mais n'avaient pas reçu assez d'instruction pour comprendre la grande idée turque, et s'éprendre, tout de suite, de la gloire mongole. Djébé profita de leur hésitation, lança Souboutaï sur l'armée des Alains, des Circassiens, des Lesghiens, pendant que les Kiptchak atermoyaient, essayaient de (railer pour leur compte; les vieux escadrons mongols enfoncèrent celte cohue et la sabrèrent, puis coururent droit à la capitale, Tcrki sur le Tcrek, qui fut emportée d'assaut. Quand les Kiptchak, demeurés seuls en proie au militarisme administratif, virent timbrer leurs chevaux,

i. Guiragos. Journal asiatique, ▼* série, t. H, p. 249. 2. AbouMghtzi, US.

réquisitionner leurs moutons, emmener leurs jeunes gens à la corvée, enlever leurs fourrages, ils s*affolèrent. Trop faibles pour lutter, n'ayant pas de cités à défendre, car ils étaient tous nomades, ces Turcs réunirent ce qu*ils purent sauver, et s'enfuirent en masse vers Touest, chez leurs parents de la grande plaine du Don, les Kiptchak de la steppe, voisins des Russes. Crime impardonnable pour les Mongols, désertion. Il fallait ramener au troupeau ces brebis turques égarées, châtier les meneurs, punir les ingrats; sur ces entrefaites, on apprit qu'une certaine nation nommée Russe prenait les Kiptchak sous sa protection, et armait à force; à ces Russeslà, il était nécessaire de donner une bonne leçon, pour leur apprendre à se mêler de leurs affaires et à respecter les ordres de TEmpereur Inflexible, Pouvoir du Ciel. Souboutaï et Djébé marchèrent en avant, dans la direction du fleuve Tounaj « le Don ». C'est sans doute dans cette marche qu'ils entendirent parler d'un autre fleuve Touna^ « le Danube » \ beaucoup plus loin à Touest, sur les bords duquel vivaient d'autres Kiptchak, et des Madjar ou Bach kir, qu'ils connaissaient bien, des peuples qui devaient appartenir au Kaan de tous les Turcs; on verrait à s'occuper de ces gens-là plus tard, à les mettre au pas, quand on aurait des instructions. En attendant, il fallait corriger les Russes, et ramener les Kiptchak de la première Touna dans la bonne voie de l'obéissance envers leur Père et Mère.

Dans cette marche extraordinaire, on détachement mongol fit le plus singulier crochet du monde; il s'en alla, hors delà direclion militaire qui était le chemin le plus court du Kouban au Don, fila vers le sud, entra en Crimée, marcha sur Soldaia (Soudak), où était le grand comptoir des Génois, ennemis des Vénitiens, saccagea l'établissement, puis revint

1. Les annales chinoises confondent fréquemment les deux fleuves Touna.

rejoindre Tarmée. Si Ton remarque la protection constante que les Mongols ont accordée aux Vénitiens contre leurs rivaux Génois, si Ton considère que Maffeo, Nicolo et Marco Polo, arrivés à Pékin en 1274, avaient, certainement, été précédés par d'autres compatriotes', que dès 1256 — peutêtre 1251 — leur atné, André Polo, était établi à Soudak sous le protectorat mongol, si Ton réfléchit que dès 1235 les Mongols vendaient en masse des jeunes gens kiptchak aux Vénitiens qui les exportaient en Egypte comme recrues mamlouk, si Ton observe le soin minutieux que les Mongols ont apporté (1238 à 1241) à détruire la route commerciale du nord (par Kiev), sans rien toucher à celle du sud, assurant ainsi le monopole du trafic de la haute Asie à leurs bons amis do Venise, on aura la clef du mystère. Des recherches minutieuses dans les archives do Venise et de Gènes confirmeront peut-être une explication que je présente ici comme une simple hypothèse; parmi leurs agents chrétiens dans rOccident, les Mongols n'en ont pas eu de plus dévoués, ni de plus discrets, que les trafiquants de Venise et les marchands arméniens.

Le chef kiptchak qui avait appelé les Russes à la rescousse s'appelle, dans leurs annales, KotiaUj et Kouian dans les annales magyares. On reconnaît le mot turc Koui^ « bonheur, pouvoir », sans pouvoir reconstruire le nom, car les Turcs, les Mongols et les Chinois n*ont pas daigné s'en souvenir. Il était le beau-père du prince de Galitch, Mstislav (Miecislas), et Tami de deux autres Miecislas, celui do Kiev et celui de Tchernigov; les Chinois ne font mention que de ceux-là, qu'ils appellent le grand et le petit Mi-chi-sze-lao.

1. Marc Pol se vante d'avoir, avec son père, $ion oncle, un Allemand, et un Ncâtorien, construit des mangonneaux au siè^c de Suyan-Fou (1268-82), auquel il n'assistait pas. L'arlillier de ces mangonncaux ne serait-il pas un autre Vénitien entré au service mongol avant les Polo? Los chroniques chinoises parlent d'artilliers qu'on Tit venir de l'Ouest» de Perse, pour ce si^ge mémorable.

Toute la Russie de l*ouest était en armes; les contingents venaient de Kiev la grande, la riche et la sainte, de Smolensk, de Poultova, de Koursk, de Troubtchevsk. Les Volhyniens et ceux de Galitch arrivèrent par le Dniestr qu'ils descendirent sur mille bateaux, puis prirent la mer, et remontèrent le Dniepr jusqu*à Tlle de Khortiza, en aval des fameux porogs ou rapides. Quatre-vingt-deux mille hommes s*y rassemblèrent, dit karamzin \ L'un des Miecislas rencontra d'abord une reconnaissance mongole sur la rive gauche du Dniepr, lui courut sus, la vit fuir, et s'imagina qu'il avait battu toute l'armée. Djébé et Souboutaï promenèrent tranquillement ces innocents depuis le Dniepr, pendant neuf jours (disent les Russes; douze, disent les Musulmans), à travers les steppes, jusqu'à une position étudiée à l'avance, derrière la Kaleza, aujourd'hui Kalka, une petite rivière près do Marioupol. Quand ils les virent la rivière à dos, séparés en deux corps qui ne pouvaient pas se porter secours, ils tombèrent sur le corps le plus mal engagé, et l'écrasèrent; six princes, un fameux chevalier nommé Alexandre, soixante-dix nobles restèrent sur la place; du seul contingent de Kiev, dix mille hommes périrent. L'autre corps, sous Miecislav Romanovitch, se retrancha derrière ses chariots liés ensemble par des chaînes; il tint bon trois jours; un dernier assaut défonça l'enceinte, et tout fut massacré. Après la victoire, Souboutaï et Djébé coururent jusqu'au Dniepr (juin 1223). Est-ce là qu'ils reçurent des lettres de rappel, ou se décidèrent-ils eux-mêmes à retourner? Ils étaient sûrement en correspondance avec le Tchinghiz Khan, puisque les annales chinoises mentionnent un placel de Souboutaï, envoyé vers la fin de l'expédition, dans lequel il sollicite l'autorisation d'enrôler des Kiptchak, et de s'en former une compagnie de

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