Extrait et traduit de Djouvcïni, Defréinery, p
la religion l'emporta, et après une courte et brillante jeunesse, le nationalisme turc exclusivement musulman, et le mysticisme exclusif arrêtèrent la vie dans ce grand et vigoureux corps asiatique; les éléments inertes du cadavre se décomposèrent, dès le xvi* siècle, se dispersèrent à tous les vents.
De la forte administration de Djagataï, Tidée nationale se dégagea si vigoureusement qu'elle s*est conservée sous la forme la plus durable, celle du langage; le dialecte turc écrit et parlé actuellement dans les pays gouvernés par Djagataï au xui* siècle s'appelle de son nom, Djagataï Turkisi^ « turc de Djagataï ». Je ne crois pas que rien puisse mieux marquer la force et le souvenir indestructible que le nom d'un langage. Le Tchinghiz Khan fut le père d'un peuple, et son fils Djagataï, le parrain d'une langue.
En 1229, ce grand empire se lassait d'attendre; il fallait un empereur. Le conseil de Toulouï, dirigé par Yelou Tchoutsaï, supposa un testament du Tchinghiz Khan, des instructions verbales qui désignaient l'insignifiant Ogodaï. C'était une cote mal taillée, le provisoire, en attendant mieux, mais en nommant Ogodaï, on créait un précédent. L'action de Yelou Tchoutsaï et du parti chinois est visible dans l'élection de 1229. Ogodaï est l'homme de Yelou Tchoutsaï, dos Liao; c'est en Chine qu'ils conduisirent d'abord remporeur; puis, après que rOt-djiguine du Tchinghiz, Toulouï, fut mort, à force de boire (octobre 1232), ils séquestrèrent le Kaan Ogodaï à Karakoroum et dans son palais voisin de Kcrtchagan, lui firent sceller tout ce qu'ils voulaient, laissant l'ivrognerie achever son œuvre. Ogodaï, suffisamment alcoolisé, mourut le 11 mars 1241.
En réalité, Yelou Tchoutsaï avait gouverné, préparé le terrain pour écarter tous les obstacles devant la lignée de rOt-djiguine Toulouï, conformément h la vieille coutume
turque et mongole. Au Kouriltaï, « assemblée générale », on avait décidé que la succession impériale resterait fixée dans la maison d*Ogodaï, premier Kaan élu après le Tchinghiz Khan. Le parti chinois avait feint d'accepter; sous main, il tenait en réserve ce « petit Khoubilaï » dont le Tchinghiz Khan avait vanté « les sages paroles »; on lui faisait une légende. Pour éviter toute rivalité de branche aînée, on envoya Balou dans l'Ouest, faire des conquêtes; par la même occasion, le parti chinois se débarrassait des enfants d'Ogodaï, prétendants légitimes, et de ceux de Djagataï, prétendants éventuels, auxquels Thonneur et le droit coutumier commandaient d'aller se battre le plus loin possible; les enfants de TOt-djiguine Toulouï devaient rester à portée du foyer, c'est-à-dire en Chine, dans le pays où Yelou Tchoutsaï rêvait d'établir le siège de l'empire.
La souveraineté d*Ogodaï (avril 1227 — 11 décembre 1241) est un gouvernement de compromis entre le parti chinois, qui ne veut pas que « l'Empire soit gouverné à cheval », qui rêve Tancicnne gloire des Han et des Thang sous une dynastie mongole suffisamment chinoisée, et le parti turc, celui qui ne voit que « l'Empire à cheval », la conquête à outrance jusqu'à l'extrême limite où ces enragés patriotes, affolés d'unité nationale, ces furieux tralneurs de sabre, fanatiques de chauvinisme, s'imaginent qu'ils trouveront des Turcs.
Quand il n'y aurait plus de Turcs, on se chargerait d'en inventer; les Turcs, il y en a partout; c'est maintenant toute la face de la terre qu'il faut conquérir; Tarikh-i-Djikane Kouchaty c la Chronique de la conquête du monde », c'est ainsi qu'AIa Ed-Dine Ata Mclik Djouveïùei nomme ses annales, dans le but appeirent de flatter ses patrons mongols. On suppose un testament imaginaire de TEmpereur Inflexible; la conquête du monde est article de foi, si bien que Plan Carpin croit à l'existence du testament : « [Chingis-Kan]....statuta
mulliplicia fecit, quse Tarlari inviolabiliter observant.... Siatutum est quod sibi subjugare debeant omnem terram. — A Chingis-Kan habent mandatum ut cunctas si possunt subjiciant aatîones ^ » Au parti de < gouvernement » chinois se rallient, dès cette époque, les bouddhistes, au parti € à cheval » de guerre à outrance et de conquête, les musulmans et les chrétiens; il est positif qu'en pays de langue turque et mongole, en Sibérie méridionale et dans les districts habitables do Kobi, en Pentapole et en Hexapole, en Turkestan et en Trausoxiane, chrétiens et musulmans turcs ont marché d'accord, ont fait cause commune, en tant que nationaux mongols, pendant les soixante dernières années du xni* siècle. Le bouddhisme passait par une crise; il sortait de la très longue période évangélique, purement doctrinaire, et prenait corps, fondait une église. La réforme lamaïque, Torganisation d'une hiérarchie s*est faite en même temps que la grande centralisation mongole ; le Kaan et le Dalaï Lama, Tempereur et le pape sont jumeaux; il était inévitable que l'empereur adoptât la religion du pape. Celte papauté bouddhique a ceci de particulier qu'elle a vraiment été fondée par des anachorètes c du pays d*en haut », sur les aiïrcux plateaux du Tibet, au désert, au milieu de francs brigands et de sauvages sanguinaires, les bandouliers de Ilia — du temps de Marc Pol, on disait encore que les Tibétains étaient anthropophages. Dans ce pays de steppes arides, entre les glaciers et les précipices, les anachorètes bouddhistes établirent leurs énormes moineries, guettèrent le catéchumène mongol, conquérant du monde, firent de lui leur chevalier armé en Chine, contre le Taoïste^ contre le dualiste manichéen, contre le philosophe de l'école de Confucius. Avec un très grand bon sens, ils ne s'appliquèrent qu'à la Mongolie, à la Chine, et ne tentèrent
I. Plan Carpin, 663 et C09. Voir àu^sï le chapitre : • Quid inlendunt Tartan », p. 116 à 721.
point d'eiTort divergent à Touest, sacriBant cette mauvaise terre, pour semer le bon grain en terre fertile.
Les chrétiens nestoriens n'avaient point d'Eglise à proprement parler. Leur liturgie était syriaque, de si loin qu'ils ne savaient plus où; leurs évèchés, Âlmalik — pays mongol, — Merv — pays conquis par les Mongols ; leur langue, leur parenté — tout turc et mongol; à une croisade contre les adorateurs du faux prophète, de l'imposteur Mahomet, à la guerre mongole contre les Seldjoukides de Rome, contre les Tadjik, contre les Iraniens, contre le Khalife, contre les ennemis de la nation mongole, contre Djelal Ëd-Dine qui se révoltait, ils coururent comme à une fête, pour l'empereur, pour l'étendard, pour la nation, pour le bon Dieu; les informateurs anonymes de Joinville le lui ont bien dit : « Touz ses peuples reçurent lour enseignement si débonnairement que ils furent tuit baptizié. Après ces choses, il prist trois cenz homes à armes, et les fist confesser et appareillicx, et s'en alla combattre à l'empereur de Perse, etc. ". »
Les musulmans turcs rêvaient la conversion du Kaan, l'empire à Bokhara, un pape turc orthodoxe en Transoxiane, l'extermination des hérétiques iraniens. Comme leurs compatriotes chrétiens, ils ne demandaient qu'à courir sus, à sabrer l'Ouest. On vit cette chose singulière, la défense du Khalifat soutenu contre le musulman orthodoxe Djelal Ed- Dine, par les païens, les bouddhistes, les chrétiens, et les musulmans mongols, qui devaient supprimer le khalifat dès que son ennemi orthodoxe aurait disparu, et cette extravagance est parfaitement logique. Quand Djelal Ed-Dine, affamé de revanche, revint brusquement de l'Inde, après la mort de l'Empereur Inflexible, et souleva Tlran contre les Mongols, sa première pensée de vengeance fut contre le Khalife. Nessavi