Voir plus loin, p
la maison de rOi-djiguine Touloiiï, ravënement et la suzeraineté de ce « petit Khoubilaï » que TEmpereur Inflexible avait recommandé à son lit de mort. Dès 1230, on fait une légende à Toulouï, et on prépare la candidature de Khoubilaï. La vaillante Tourakina ne vit qu'un moyen de défendre les droits qu'elle supposait à sa lignée; c'était de créer à son fils, Gouyouk, des titres militaires, d'en faire un héros national. Nous voyons distinctement trois partis, dont les deux premiers sont conduits par des femmes : l'impératrice Tourakina lutte pour Tavonemenl de son fils Gouyouk, et tient en réserve le petit-fils d'Ogodaï, le jeune Kaïdou (Kaïtou, Gaïdou) qui devait disputer Tempire à Khoubilaï ; Timpéralrice chrétienne, Scrkoutcni, la douairière de Toulouï, préparc la succession de Moungkc (Mangou) et de Khoubilaï, d*accord avec les musulmans qu'elle ménage et qu'elle caresse; le parti purement khitaïen et chinois, celui de Yelou Tchoutsaï soutenu par les bouddhistes, qui a jeté son dévolu sur « le petit Khoubilaï ». L'empire à Karakoroum, ou à Almalik, dans la maison d'Ogodaï, avec un général pour ministre, c< l'empire qu'on gouverne à cheval »; l'empire à Bokhara, ou en Turkestan, ou à Almalik, confondu avec l'apanage de Djagataï, avec un Yelvadj pour ministre, un grand pontife musulman à Bokhara, un patriarche nestorien à Almalik pour assesseurs; l'empire chinois, tenant les autres pour vassaux, avec le pape bouddhiste & Lhassa. Sur un point, les trois partis sont d accord; c'est que le souverain de la branche ainée, le Khan de Kiptchak, ne compte pas, et que le meilleur moyen de s'en défaire est de Toccuper au loin; sur un autre point, Yelou Tchoutsaï et Mahmoud Yelvadj s'entendent : c'est qu'il faut donner de l'emploi aux princes de la maison de Djagataï; le parti purement militaire ne demande pas mieux ; on lance le « débonnaire » Batou sur la Russie, avec consigne de tout conquérir jusqu'à la Tonna,
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au « Danube » ; on lance les princes de Djagalaï sur la Perse, sur le Khalifal avec ordre de tout enlever jusqu'à TEuphrate, jusqu*à c( Rome ». De ces expéditions lointaines, les jeunes gens de la lignée impériale rapporteront une popularité, des titres à une candidature; chaque parti espère qu'un hasard de guerre le défera du candidat rival. Les prudents Chinois réservent leur homme, acheminent tout doucement, à petit bruit, leur Khoubilaï, modeste second de son frère aîné Meungke, vers la conquête de Tempire des Song; ils en font un « Ot-djiguine », un gardien du domaine héréditaire, mais ce domaine héréditaire, ce « foyer » national, ils Tout transporté en Chine.
On ne pouvait compter que sur la seconde génération de la lignée; tous ces princes de la première génération étaient usés d'avance, effacés par la gloire du grand empereur, de ses illustres généraux, de ses glorieux ministres, soumis aux reines mères qui, elles aussi, avaient fondé Tempire. Qu'était un Batou, un « Débonnaire », à côté du glorieux Souboutaï, de Téminent Yelou Tchoutsaî, de Mahmoud Yelvadj, rhommc qui incarnait la loyauté, de tous ces héros entrés vivants dans la légende? Et les princesses, et les reines d'épopée, qu'auraient-elles fait de leurs enfants, de leurs petits-enfants et de leurs neveux, tous jeunes gens inconnus au milieu des gens de guerre et des hommes de conseil? Il fallait des actions d'éclat, des périls, des victoires, à ces petits princes ; sans auréole, ils étaient impossibles.
Y eut-il un compromis entre le parti chinois de Yelou Tchoutsaî, le parti turc et loyaliste des Yelvadj, l'impératrice Tourakina qui avait la main partout, et l'intrigante Ogoul Galmich, femme du prince héritier Gouyouk? Les preuves manquent, mais les apparences sont sensibles. La maison de Djagataï était à redouter ; les Yelvadj , très musulmans de cœur, et avec eux la douairière chrétienne,
la bonne Serkouteni, ne voulaient pas s'éloigner, celle-ci d*Almalik, ceux-là de Bokhara, la Rome asiatique; les princes de Djagataî étaient, d'ailleurs, sur le chemin de la vraie Rome, des croisades chrétiennes contre le Khalife, musulmanes contre les hérétiques de Perse; ces Turcs de Turkestan et de Transoxiane se tenaient pour satisfaits. De la maison de Djoudji, du a Débonnaire », tous se moquaient; c'était une espèce d*cmpire colonial au loin, dans TOuest, de l'autre côté du a Grand Vide «>, steppes des Kiptchak, des Kirghiz, « Errants », et des Kazak « Marrons ». Le danger, c'était la lignée d'Ogodaï, à Karakoroum, armée de son pseudo-testament du Tchinghiz Khan ; en Chine même, c'étaient les aînés du petit Khoubilaï, encore plus réactionnaires, plus Mongols que la maison d'Ogodaï. L'empereur lui-même voulait pour successeur son fils, l'Ot-djiguine Koutchou, et après la mort de Koutchou en Chine (1236; il fut probablement empoisonné), son petit-fils Chiramoun, fils de Koutchou; mais Tourakina en avait décidé autrement; elle avait son candidat, son aine Gouyouk, auquel on avait déjà fait une légende militaire pour le rôle insignifiant qu'il avait joué en Chine; il fut convenu qu'il se couvrirait de gloire dans rOuest, et qu'il en reviendrait avec l'assentiment des autres princes, dès que la succession d'Ogodaï serait ouverte. Les autres, c'étaient Kadane, frère de Gouyouk, Kaïdou, petil-fils d'Ogodaï, deux véritables hommes de guerre, Buri et Baïdar, fils de Djagataî, Meungke et Boudjak, fils de Toulouî, les deux dont on se défiait le plus; eux retenus dans l'Ouest, Khoubilaï avait le temps d'asseoir son autorité en Chine; quand ils reviendraient, ils seraient peut-être empereurs à Karakoroum, mais, à Pékin, non ; et l'empereur de Pékin , en attendant leur retour, aurait le temps d'entamer, sinon de conquérir, la Chine des Song, la Chine du Sud, toute la Chine; quand il la tiendrait, que seraient donc ces empe-
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rciirs de Karakoroum, de Sogdiane, de Kiptcliak et autres pays barbares? Rien do plus que des vassaux, les tributaires du Bogdo Khan, « du Saint Empereur, Fils du Ciel ». Les guerres de Perse et de TOuest laissaient le champ libre aux plans de Yelou Tchoulsaï, à Tambition du « petit » Khoubilaï, sans frustrer absolument Tespoir des Ogotaïdes, ni de Meungke , Tainé des Toulouïdes. Chacun les accepta, comptant duper le voisin.
La guerre de TOuest revenait de droit à Batou. Pour faire marcher le Débonnaire, on lui envoya Souboutaï comme directeur et son étal-major comme conseil. Jamais conquérant ne fut si rudement mené que ce pauvre Batou. Souboutaï le morigénait à tout propos; ses cousins des branches cadettes le bafouaient, deux surtout : Gouyouk, un ivrogne, et Buri, un sabreur, la brutalité même. C*est le conquérant malgré lui. Au comble de la gloire, il se lamente, écrit au Kaan Ogodaï : ^ 0 Empereur mon oncle, les onze nations ont été soumises. Au retour de Tarmée, un banquet a été convenu, tous les princes étaient présents. Etant Tainé, j'ai vidé une ou deux coupes de vin avant les autres. Buri et Gouyouk se sont mis en fureur, ont quitté le banquet, sont montés à cheval et m*ont vilipendé. Buri a dit : Batou n'est pas mon supérieur; pourquoi a-t-il bu avant moi? C*est une vieille femme à barbe; je le renverserais d'un soufflet. Gouyouk a dit : C'est une vieille femme armée; je le ferai b&tonner. Un autre a proposé de m^atlacher une queue en bois. Voilà le langage que tiennent les princes, quand, après la guerre avec tant de nations, nous nous assemblons pour délibérer sur des questions sérieuses. » La question sérieuse, c'était que Gouyouk désertait tout simplement l'armée pour aller intriguer à Karakoroum avec sa mère Tourakina, qui l'informait que l'empereur n'en avait plus pour longtemps a vivre. Le beau de TafTaire, et qui montre bien la situation,
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est que Tempereur, pour donner satisfaclion à Balou, lui écrivit : a Gouyouk n'a pas à se vanter, puisque c'est Souboulaï qui fait tout. En ce qui concerne Buri, adressez-vous à son père^ »
C'était donc Souboutaï qui faisait tout dans cette invasion de l'Europe orientale et centrale qui fonda la domination mongole en Russie, humilia la chevalerie de Pologne, de Bohème, d'Allemagne et de Hongrie devant des armées venues de Chine. De 1237 à 1241, ce grand capitaine dirigea les opérations avec une autorité, une supériorité de génie qui frappèrent ses contemporains de terreur et d admiration. C'est longtemps après les foudroyantes campagnes de Russie, de Pologne, de Silésie, de Moravie et de Saxe, de Hongrie et de Dalmatie, que s'est formée la légende des hordes tartares, des foules innombrables sorties des déserts, se ruant sur rOccident ; au moment même de l'action, les vaincus discernèrent très clairement la forte discipline des vainqueurs et la redoutable tactique de leurs capitaines. Sans écrire une monographie militaire, on peut donner un aperçu des guerres mongoles dans l'Europe orientale, et en particulier de la plus remarquable entre toutes, de la décisive campagne (1241-1242) où ils détruisirent coup sur coup, en six semaines, toutes les forces militaires de la Pologne, de la Hongrie et de TAllemagne orientale.
Quel était l'eiïectif des armées mongoles qui marchèrent victorieusement depuis le Yaïk (Oural) et l'Idil (Volga) jusqu'au Danube et à l'Adriatique? Il n'est guère possible de le donner autrement que par un calcul approximatif. Les chifTres qu'on trouve dans les chroniques russes, polonaises, hongroises et allemandes sont des métaphores poétiques, et ne représentent rien de plus réel que le bi néhaœl^ « sans
1* Yuan i'hau l*i S/ii, d'après Brelâcfancider, p. Va; voir plus loin, p. 318.
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nombre », des Orientaux. Dans la campagne finale, les sources magyares disent que les deux tiers de la grande armée mongole étaient en Hongrie, et le troisième tiers en Pologne- Silésie. Les chroniqueurs polonais (Dlugosz et Miecliow) racontent qu'à Liegnitz, les Tartares avaient formé trois batailles, dont la première était plus grosse que toute l'armée des chrétiens. Or, d'après Cura^us, l'armée chrétienne était forte de trente mille hommes. Les Mongols auraient donc eu, si nous acceptons toutes les exagérations inévitables de la part des vaincus, de quatre-vingt-dix à cent mille hommes en Pologne, et de cent quatre-vingts à deux cent mille hommes en Hongrie. Les chroniques mongoles, turques et chinoises, donnent, d'après le nombre des chefs, cinq armées au départ, chaque armée, sur le papier, formant Irois corps, qui sont le corps ou « toumane », de dix mille, et les cinq armées de trois corps chacune, eu tout, cent cinquante mille hommes au départ *, soit, au bout de trois campagnes, avec les pertes subies et les détachements sur la route d'étapes, trente à quarante mille hommes en Pologne, soixante à quatre-vingl mille hommes en Hongrie. Le chiffre est suffisamment-énorme, si l'on tient compte du nombre des chevaux, de l'état des roules, et de rexlrêmc pauvreté des pays parcourus. La merveille n'est point que Souboulaï ait battu les Hongrois et les Allemands, mais qu'il ait réussi à conduire cent ou cent vingt mille hommes de troupes réglées à travers la Russie, la Pologne, les Carpathes jusqu'au Danube et à TAdriatique, et à les faire se rencontrer à point et à jour nommés.
i. En 1237. — Dans son oiivra^M technique, Enfwicklung des Knetfswesens inder Hitterzeit, M. KOhler Ciilime l'elTectif de l'armée mongole en Pologne el en Hongrie à 100 000 hommes (Kôhler, l. IIL p. 439). Un Irouvera dans l'excellent travail de M. Strakosch-Grassmnnn, />>>/* Einfall det Mongolen in Milleleuropa y le tableau di^s chilTres d'après les sources (p. 182-83). Les deux ouvrages de MM. Kôhler et Strakosch sont fondés uniquement sur les documents occidentaux (allemands, polonais, hongrois, etc.), qui ont, comme de juste, une tendance à exagérer le nombre des Mongols.
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La grande masse des troupes employées venait de Chine, comme on le voit par les noms des corps, d'après ceux de leurs chefs. En Chine, Souboutaï avait passé le commandement à Baïane, une illustration militaire mongole. Les conlingenls de Batou étaient sur pied, le Débonnaire ayant reçu sa consigne, et préparaient le terrain, déblayaient la base d'opérations le long du Volga, sans se presser, assez mollement, à ce qu'il semble. Les troupes de Transoxiane, de Kharezm et de Khorassan, celles qui avaient réduit Djelal Ed-Dino, opéraient en Perse et au Caucase, sous le commandement de Tcharmagane. Simultanément, sur tous les points à la fois, dans cetle année 1237-1238, sur toutes les routes du nord et sur toutes les routes du sud, sur les avenues de' la Baltique et sur celles du golfe Persique, les armées mongoles surgirent tout à coup. La terreur de leurs armes les faisait paraître innombrables; leur tactique était pour quelque chose dans ce mirage ; Plan Carpin ne s'y trompe pas : « et cum sint aliquando pauci, putantur ab adversariis qui circundanti sunt esse multi.... et per hoc terrentur et confunduntur *. »
En moins de trois ans, tout fut terminé. Ce fut un immense découragement des nations, un sentiment de résignation devant l'inévitable, de soumission à la force, que le naïf Guiragos exprime avec une sincérité grandiose : « Lorsque je traçais ces lignes, nous étions en 690 de l'ère armé*
nienne les Tarlares avaient la domination universelle, et
moi je comptais quarante ans d'âge, un peu plus ou un peu moins '• »
Ce petit nombre qui entoure le grand, ces mouvements tournants que les masses pesantes du moyen Âge ne savent ni parer, ni éviter, c'est alTaire de tactique; d'autres, avant
t. Plan Carpin, p. iVJi.