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LIVRE IV

La Chine. La Transoxiane. La Perse.

Le dernier empereur mongol élu dans les formes régulières, par rassemblée générale du kourillaï, fut Meungko Kaan; Télection de son successeur Khoubilaï élail décidée d^avance; on fit semblant de se consulter, pour la forme. Le plus jeune frère de Khoubilaï, Arik-Bouka, qui avait le droit pour lui, comme gardien du foyer, demandait que rassemblée fût réunie au foyer même des ancêtres, au Kout Dagli, « à la montagne du pouvoir ». On le laissa se morfondre à Karakoroum; on réunit & la liftle un simulacre de kouriltaï, a Chang*tou, en plein pays Liao chinoise, près de la grande cité chinoise de Kai Ping-fou, sur la route de Pékin. Dans celte assemblée, Kadane, le sabreur dressé à Tobéissance passive par Souboutaï, représentait la maison d'Ogodaî; le neveu de TEmpereur Inflexible, Fils du grand Ot-Djiguine, vieilli, désabusé, apporta la consécration des^ ancêtres; le reste étaient des comparses. Ni la maison de DJoudji, pourvue en Kiptchak, ni celle de Djagataï, intronisée en Turkestan et en Transoxiane, ni celle même de Toulouî, dont sortait

Klioubilaï, et dont le puiné, Houlagou, avait charge en Perse et en Irak, ne figurèrent a la réunion de Ghang-tou. L'empereur de tous les Mongols et de tous les Turcs fut élu à huis clos, par un conclave de mandarins chinois et de bureaucrates [ oïgour, donna huit jours de fêtes qui furent, en réalité, une curée de places, de titres et de pensions, puis partit en toute hâte pour Pékin (1260). Ârik-Bouka, joué, protesta, fit appel aux armes; le brutal et batailleur Kaïdou, petit-fils d*Ogodaï et, avec lui, la douairière veuve de Meungke, les princes de la maison de Djagataï dans les Marches et en Almalik, le vieux parti mongol réactionnaire et légitimiste qui voulait « gouverner à cheval », répondirent à l'appel ; en Perse, Houlagou, en Kiptchak, Béréké, petit-fils de Djoudji, ne bougèrent pas; ils étaient nantis; pour eux, le premier empereur en litre était le bon; au fond, ils aimaient autant le savoir à Pékin qu*à Karakoroum; plus le Kaan régnerait loin, plus ils resteraient maîtres chez eux. Soutenir les maisons d*Ogodaï ^ et de Djagataï dans leur lutte pour le système électif et le vieux droit turc et mongol, c'était se mettre la chaîne au cou ; en acceptant l'hérédité fixe à partir de Khoubilaï, Houlagou et Béréké l'assuraient à leurs propres descendants, et s'afTranchissaient de la domination immédiate du Kaan; ils devenaient vraiment souverains. Ce qu'ils oublièrent tous, Khoubilaï comme les autre?, dans leur calcul égoïste, ce fut que le suzerain héréditaire des Turcs et des Mongols, se passant du kouriltaï, dérogeait, n'était plus qu'un empereur de la Chine, comme l'avaient été les Liao et les Kin. Khoubilaï se laissa fasciner par l'éclat de cet empire dont son grand-père n'avait daigné faire qu'une province. Les patriotes rétrogrades de Karakoroum, d' Almalik et des Marches, qui se révoltaient contre le Kaan officiel, représentaient le véritable sentiment national, la pure tradition de l'Empereur Inflexible et de SCS grands ministres. Avec eux devait succomber

Tempire mongol, tel que le Tchinghiz Khan Tavait rêvé et fondé.

La Transoxiane hésitait à prendre parti. Ni Djagalaï, ni son successeur Kara Iloulagou, n'y avaient établi le siège impérial de leur gouvernement, de sorte que le noble pays de Sogdiane, Tantique Samarkande, la pieuse Hokhara, restaient découronnés au profit du Turkestan barbare et des Marches sauvages; les ordres venaient de la chrétienne Âlmalik, une bicoque provinciale, et de Karakoroum, un foyer de paganisme, redevenue bien vite un nid à hobereaux quelconque, du jour où le Kaan transportait le siège du gouvernement suprême à Pékin. Quand Ârik-Bouka et Kaïdou proclamèrent, à Karakoroum et en Âlmalik, le vieux droit turc et mongol contre l'empereur des Chinois, les Transoxianais se virent entre Tenclume et le marteau. Les Seldjoukidcs, puis après eux, les Oïgour, les Liao, les sultans kharezmiens, et enfin les Mongols, avaient successivement évincé des affaires les anciennes familles iraniennes, soit autochtones, soit se réclamant d'une origine arabe. Le pouvoir politique était entre les mains des Turcs, musulmans orthodoxes, il est vrai, mais avant tout attachés à leurs parents par le sang et par le langage, aux païens et aux chrétiens de Turkestan, des Marches, de rAltaï et de Chine. Le vieux loyalisme turc était mis à une rude épreuve. Evidemment, Khoubilaî maître de la Chine, appuyé par le souverain de la Perse et par celui du Kiptchak, soutenu par une majorité en Fcrgana et dans Tllcxapole du Nan-Lou, semblait le plus fort, et après tout, il avait Tapparence du droit pour lui. D'autre part, il était bien dur pour ces Turcs de rompre Tunion qui les liait à la maison de Djagataï et à leurs c(»usins du Nord; sans doute ils sentaient comme un vague attachement pour ce beau pays de Transoxiane, dans lequel la plupari, en naissant, avaient déjà trouvé une tradition d'aïeux

établis depuis deux el trois générations. Une femme de tète et de sens, la sultane régente Argana Khatoun, veuve de Kara Houlagou, petit-flls de Djagataï, sut maintenir à la fois le pacte mongol et Tautonomie de la Transoxiane, aidée par son ministre, le Turc Transoxianais Masoud Beg, fils du grand Mahmoud Yelvadj. Avec un sens très juste des choses et des personnes, la régente rappela Masoud, deux fois tombé du pouvoir sous les règnes précédents; par sa famille, il représentait les vieilles maisons turques de Transoxiane; par sa naissance, il incarnait le nationalisme, la véritable tradition mongole, telle que son illustre père Tavait reçue directement de l'Empereur Inflexible; sa première disgrâce Tavait obligé à se réfugier en Kiplcliak, où il avait connu la reine, sœur d'Argana et de la chrétienne sullane, femme de Houlagou. Les trois sœurs s'accordaient en politique; le choix que la régente faisait de ce musulman, élevé en Chine, formé aux affaires en Transoxiane, mûri aux changements politiques pendant son exil en Russie, devait agréer à la sultane de Kiptchak et à la khatoun de Perse, sans déplaire au Kaan lui-même, à Khoubilaï qui avait surveillé les débuts de Masoud à Pékin. Avec le sens politique des princesses mongoles, Argana s'était rendue populaire parmi ses- sujets musulmans et parmi l'aristocratie turque. « Après la mort de son mari, elle plaça sur sa tète la couronne royale, s'appliqua à respecter les droits des musulmans, et traita avec faveur les tribus [c'est-à-dire la noblesse turque], et Voulousfi [la noblesse mongole] \ » Elle poussa la souplesse jusqu'à faire un musulman de son flis, lui donnant le nom islamique et iranien de Mobarek Chah', puis quand les circonstances l'exigèrent, épousa le bouddhiste Algou, petit-lils de Djagataï^

i. Khondémir, fiaOib Es Sier, trad. Dcfrémcry, p. f»5. 2. Mobarek^ en arabe, Béni, BonoiU comme nous dirions. Chah csl le mol persan pour roi.

plus jeune qu'elle de vingt ans. La première mesure que Masoud Beg fit prendre au nouveau sultan de Transoxiane fut d'interdire l'exportation des grains en Turkestan et dans les Marches ; c'était réduire Ârik*Bouka et son parti par la famine. Les légitimistes d'AImalik marquèrent bien qu'ils ne cédaient qu'à la nécessité : « Eh bien, mon frère, dit Khoubilaï, quand Arik-Bouka vint faire sa soumission, lequel de nous deux a le bon droit de son côté? — Naguère, c'était moi; aujourd'hui, c'est vous », répondit le vaincu. En accordant l'investiture et l'hérédité directe, dans la maison de Djagalaï, au sultan Algou et à sa khatoun Argana, le Kaan payait de beaux services, mais préparait la scission entre Turcs de Transoxiane, et Turcs de Pentapole et de Turkestan. Kaïdou, avec ses bandes de fidèles, réussit à se maintenir, se faisant cosaque dans les steppes, tantôt maître des Marches, tantôt i les reperdant, revenant à la vie nomade; au sud des Marches 1 dévastées, les princes de la maison de Djagataï renoncèrent • au dangereux séjour d'Almalik et de Karakoroum, résidèrent dans le riche pays de Sogdiane, à Samarkande, à Bokhara. Entre la (Ihine et la Transoxiane, les Marches de Nan-Lou >. et de Pé Lou redevenaient le pays rustique et sauvage du temps des llioung-Nou.

Les conditions politiques résultant de la lutte entre le Kaan Khoubilaî et Kaïdou amenaient l'empereur mongol, ; résidant h Pékin, à laisser de jour en jour se développer i l'autonomie de ses représentants en Transoxiane, en Perse \ et en Kiptchak; les conditions économiques accélérèrent la transformation d'apanages, qui n'étaient d'abord que des espèces de proconsuls issus de sang impérial, en vassaux, puis en souverains indépendants. Toute sa vie le Kaan Khoubilaî se débattit contre une crise financière sans cesse renouvelée; les Mongols avaient exagéré jusqu'à l'énorme leur système de papier-monnaie. Le Kaan a trouvé la vraie

pierre philosophale, le grand secret, « TArcane >: ; c'est Tassîgnat à cours forcé '. Mais les assignats mongols n'avaient cours qu'en Chine; dans les Marches, en révolte ouverte, il ne pouvait être question de les faire circuler. En Transoxiane, où le stock de monnaie métallique était considérahic, les princes de Djagataï, avec leurs traditions de règle et d'uniformité) faisaient refondre et frapper à leur nom '; de même en Perse et en Kiplchak. Tous ces contemporains de Philippe le Bel ont été plus ou moins faux-monnaycurs. Venise entretenait Tagio. Le zecchin vénitien, qui date de 1283 (31 octobre)^ et qui vaut 11 fr. 82, est échangé pour X^bezatU^ ou dinar oriental, qui varie entre 13 fr. et 13 fr. 75, avec un bénéfice en faveur du dinar, variant de un sixième à un tiers; on voit les gains que les cambistes vénitiens et lombards, en

1. * L'on peut bien dire que le Grand Sire ait Tarquenne parfaitement et selon raison; car il fait faire une tel monnoie comme je vous dirai; que il fait prendre escorces d'arbres : c'est de mouriers dont les vers qui mcnguenl les feuilles font la soie... Kt l'un vaut dcmi-tonscl (denier tournois); et l'autre, un peu greigneur, vaut un tounesel (lournesel, tournois)... et ainsi vont jusqu'à dix besans d'or. Et toutes ces charlretes (petites cartes) sont scellées du scel du Seigneur... Et quant ces charlretes sont faites, si en fait faire touz ses paiements... Kt nus, si chier comme il s'aime, ne les ose refuser; car il serait, de maintenant, mis à mort. El vous di que ohascun les prend volontiers, pour ce que là où il vont, sous Ui seigneurie du granl Kaan, les despendent et font leur paiement des marchandises que il aohatent et vendent, aussi bien comme se il feussent de fln or. - (Marco Polo, éd. Paulhier, t. I, p. 3!9-32î).) — L'ancêtre du papier-monnaie chinois est le vieux bon de réquisition turc, frappé du tamga, du scel royal. Rubruquis connaît bien le papier-monnaie, mais il en parle en passant, comme d'une curiosité sans importance. • Volgaris monela Calhaie est caria de wambasio, ad latiludinem el longitudinem unius palma*, super quam imprimunt lineas sicute^st sigillum Mangu. » (Kubruquis, p. 329.)

2. Les souverains mongols de Transoxiane songèrent bien à émettre du papier-monnaie, mais Yelou Tchoutsaï les en détourna, ou du moins voulut restreindre l'émission et la garantir par une encaisse métallique. • Du temps des Empereurs d'Or (les Kin), dit-il A Ogodaï, on a commence à mettre du papier en circulation concurremment avec la monnaie. 11 y avait alors un ministre qui gagna beaucoup dans l'émission de ce papier... Les choses en vinrent au point que pour dix mille billets, on pouvait à peine acheter un gâteau de riz. Le peuple soulTrit beaucoup, et l'État fut ruiné. Si l'on frappe maintenant du papier-monnaie, il ne faut pas émettre pour plus de rent mille onces d'argent. • (Abel Rènuisat, Vie de Yci-liu Thsou-Thsaï^ dans Sou* veaux mélanges a,sialiques, t. U, p. 70.)

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