‹ Introduction à l'histoire de l'AsieChapitre 184 sur 212 · Teuzukat'i'Timour, trad. Lanplôs. p. îli · texte numérisé non relu

Teuzukat'i'Timour, trad. Lanplôs. p. îli

2. « El padre di*! Tamurtx'c Tué oine l{dalgo« de linaKe de^los Charala>s; pero fué de pe<jueno eslado, de 1res fasta quatro orne** de raballo; é vi\ia en una aldea cerca desla riudad de Qiiex, ra losgentiles ornes dellos mas se pagnn de vivir en las aldcas c en Il>^ campos, que non en las ciudades. • (Ruy Gunzak'/ de Cla%iju, p. 144.)

Dans le faubourg de Kech, cnlrc leurs chiens et leurs faucons, en compagnie des trois ou quatre chevaliers qu'ils entretiennent, gardant leurs litres de noblesse et leurs chartes dans quelque coffre à leurs armes, les Keurékënc sont les types exacts du Turc Transoxianais de vieille roche, attaché au sol de temps immémorial.

Dans ces années de troubles, à la Transoxiane toujours menacée au sud par Hasseîn-Kert, resté n^aitre en Khorassan, au nord, par ses propres sultans, princes faméliques heureux de trouver prétexte à révolte dans leurs Ëtats pour rançonner les bonnes villes, le tout-puissant Kazgane parut un sauveur; l'aristocratie militaire turque, bien pourvue entre Oxus et Yaxartes, la bourgeoisie sarte et les vieilles familles iraniennes, qui avaient formé une noblesse de robe et d'Église, l'appuyaient également. En 1343, il se révolta ouvertement contre Kazan, le battit, le poussa sur Karchi, le réduisit aux abois. Le souverain mort, Kazgane restait le maitre; mais le loyalisme turc lui liait les mains; lui-même fit proclamer un autre Djagataïde, Danichmcnd-Oglane; puis à la première velléité d'indépendance, il le fit assassiner et le remplaça par Baïanc-Kouli. Pendant que Kazgane faisait et défaisait les rois, Husseïn-Kcrt, qui guettait sa revanche, reprit les armes. En 1358, Kazgane réunit tous ses contingents transoxianais et les conduisit contre Tlranien et ses hérétiques, jusqu'au cœur du Khorassan.

Parmi les seigneurs qui chevauchaient avec l'armée, on remarquait ce jeune gentilhomme de la maison de Barlass, messire Timour, fils de Témir Taragaï. Bien qu'il n'eût que vingt- deux ans, le Faiseur de Rois Kazgane le tenait en grande estime, tant à cause de ses mérites personnels que pour sa naissance et sa parenté, car Timour était le modèle du gentilhomme accompli, tel que le rêvaient les Turcs de son temps et de son pays, parfait en toutes chevaleries et courtoisies.

« Dès i'âge de douze ans, dit-il dans son autobiographie, je croyais trouver en moi les marques de la sagesse et de la grandeur, et je recevais quiconque venait me voir avec une affectation de hauteur et de dignité. Dans ma dix-huiliëme année, je n*étais pas médiocrement entiché de mes apertises en chevalerie cl en vénerie; je passais mon temps à lire les livres de piété, à jouer aux échecs, et à m'exercer à toutes armes *. » Sans doute, avec le Koran et les livres de dévotion, le jeune Timour avait lu quelques romans, quelques gestes, si populaires dans son pays, le Satn-Iiator {le lion Chevalier^ en turc), le Chah \ameh (le Lit>r€ Royale en persan). En deux ans, au service du tout-puissant vizir auquel Tavait attaché son père, ce hautain jeune homme avait vu défaire un sultan» introniser un autre, la cinquième de ses propres créatures à laquelle Kazgane rendait foi et hommage. En deux ans, il avait compris quel ascendant un audacieux pouvait prendre sur les grands vassaux de Transoxiane, entre leur suzerain de Turkestan et leurs ennemis de Khorassan et de Perso.

Des Barlass, il était le maître, par droit de naissance; Kazgane lui-même l'avait allié aux Djclaïr en le mariant à sa petite-HUe, la princesse Oldjaï-Turkane, une Djelaïr par sa mère; il Tavait associé au gouvernement militaire en le faisant Mingbachi (capitaine d*une compagnie de mille hommes d*armes). Lorsque après la victoire sur Uussein-Kort, le Faiseur de Rois fut assassiné par un de ses vassaux, au moment même où Témir Taragaï mourait léguant & son iils le principal héréditaire de la maison des Barlass, tous, les Djelaïr comme les autres, dans le trouble où les jetait la mort du vizir, tournèrent les yeux vers ce jeune prince si

t. TfUiukat'i'Timour, • In^tilulions de Timour •, édilion du major Slcwart \^M))x Iraduriiun franrai»e de L^anKl**^ \\1^^ faite aur IVdilion persane du major Davy (1116).

448 INTRODUCTION A L'UISTOIRE DB L'aSIE

brillanl en toutes chevaleries, qui savait déjà donner audience avec tanl d'autorité.

Le point d'honneur turc obligeait la famille de Kazgane à tirer vengeance du meurtre. De la famille Timour faisait partie, par son mariage avec Oldjaï. Sa première démarche, même avant de recueillir l'héritage de son père, fut de rejoindre son beau-frère Hussein et de marcher avec lui contre les vassaux rebelles qui tenaient pour le meurtrier du Faiseur de Rois. C'était agir en féal gentilhomme, et c'était aussi affirmer ses droits de copartageant dans la succession de Kazgane. Dans ce monde féodal, personne ne s'y trompa. Lorsque, débarrassé de son terrible vizir, Je sultan légitime Touklouk-Timour, le seul qui ait eu quelque énergie et un peu de sens politique parmi ces derniers Djagataïdes, voulut proRter de l'occasion et rétablir son autorité, la Transoxianc effarée remit son sort à la sagesse de ce chevalier de vingttrois ans, Timour. De suite, dans le jeune homme, le politique se révéla. Au lieu de batailler, Timour prit conseil, combina, négocia. Il raconte lui-même cette « première entreprise », comme il l'appelle, et Ton sent, à son récit, avec quelle froide ambition il sait déjà se maîtriser et prévoir.

La situation était périlleuse; Touklouk-Tîraour marchait d'Almalik sur Samarkande, avec une décision d'ancien Mongol; son armée lui était dévouée, composée de gens des Marches, de Tchété ', de Sibériens, Turcs réactionnaires de la vieille roche à demi païens. Mongols réfraclaires à l'Islam, tous gens besogneux, affamés de pillage. A l'approche de la tourmente, les vassaux rebelles qui bataillaient contre Timour et son beau-frère avaient fait leur soumission au

1. Tchét^ bord, dans la langue de Kachgar (/)'* turc-otHental de Pavel do Courteilles, p. 301); Tchété Moffol^ Mongols du bord, de la frontière, des Marches; c'est le nom qu'on donne encore aujourd'hui aux Bouriateê dans TAsie centrale (Vambéry, Hisl. de Bokhara, p. 180, note 3). Tchété débi^nc à la Toit^ le pays et la population.

sultan lég^ilime. Dans le propre parti de Kazgane, dans sa propre maison, le jeune chevalier ne trouvait que lâcheté et défection; son oncle Iladji Seïf-Ed-Dine Barlass, qui s'était emparé du principat à la mort de Taragai, venait de s'enfuir en Kborassan; Payezid Djelaïr l'avait suivi, a Lorsque ToukIouk-Timour nous somma, moi et les émirs Hadji Barlass et Payezid Djelaïr, de venir le trouver, ceux-ci me demandèrent avis... Je leur répondis : 11 y a deux avantages contre un seul péril * à vous rendre auprès de Touklouk- Timour; mais si vous fuyez en Khorassan, vous trouverez deux périls pour un avantage. Ils rejetèrent mon avis... j*avais les mains libres... je consultai d'abord mon conseiller de conscience. » C'était le Kothb-al-Âktbab * Zeîn-Ëd-Dine Abou-Bekr, Pir ', ou, comme nous dirions <c grand-prieur » de Tordre des SouGs, que Timour fit plus tard Sadr^, « prince spirituel des musulmans ». Du premier coup, Timour se jetait dans les bras de TËglise. A côté de Zeïn-Ed-Dine, le légiste et canoniste Mir Seïd-Chérif, « prince des docteurs », et le grand maître, le vrai fondateur des Nakichbend, les Franciscains d'Asie, Kliodja Beha-Ed-Dine, que la Transoxiane révère comme son saint national, travaillèrent à la grandeur de ce jeune et pieux chevalier, qui promettait d'être un jour le restaurateur de la foi. Entre ces quatre hommes, révèque, le docteur, le moine et le prince, le pacte se fit -naturellement, et tint jusqu'au bout.

Le conseil pris, d'accord avec sa conscience et avec

1. Touklouk t'tnit le pctit-OU de Kazan, à rinvilaHon duquel on ne se rendait pas avant d\ivoir fait son testament.

'2. Litlrralomeiil : le pôle (le% fnUet\ kolhb^ pôle, est un des titrer que portent les rhefs de*» ron^ri'K'ations religieuses. I>e titre est ici « général •, dans le Kens roriKréK'aniste.

3. /'ir e^t le titre que les affiliés donnent à l'abbé de leur ordre, à leur chef spirilut*!; voir plus haut, p. 410.

4. Littéralement en arabe • poitrine •; au ngurê, celui qui lient le premier ranv. Le grand-vi/ir de Tcnipire ottoman (tortc le titre de sadr azam. Voir plus haut, p. 415.

tKTNOtaf TM>^ A LMI*Ti>iniC DK l'aKIK. OQ

l'Eglise, Timour commença par acheler les généraux du sultan : « Le sultan avait envoyé trois émirs... Je décidai d'aller les trouver, et de leur offrir des sommes capables de les tenter, et d'arrêter le dégât dans le royaume, jusqu'à mon arrivée auprès de Toukiouk-Timour. » Les trois émirs se laissèrent acheter. Où Timour avail-il pris Targent? A coup sur, Toncle Hadji Seïf-Ed-Dine-Barlass, fuyant en Kiiorassan, avait emporté son trésor; Payezid Djelaïr avait fait maison nette; de rançonner les manants de Transoxiane, quand les bandes venues des Marches étaient au cœur du pays, on n'avait pas le temps; sur les vassaux rebelles qui après avoir assassiné Kazgane s'étaient mis à la miséricorde du sultan Touklouk, il n'y avait rien à tondre. Mais l'Église était riche, et aussi les moines; l'Islam avait ses evkaf \ « biens de mainmorte »; c'était là son trésor accumulé pour la défense de la foi et des fidèles. Ce fut sans doute la caisse noire où Timour puisa largement, avec l'autorisation de son « conseil spirituel ». Les gens de religion ne barguignèrent pas, car après avoir acheté les « émirs », généraux de Touklouk, devant le sultan lui-même Timour ne pouvait pas se présenter les mains vides. Hardiment il vint se mettre en son pouvoir, dans l'antre du tigre; de prime abord il séduisit tout le monde par ses grandes manières, par l'allure des gens à sa suite, et probablement aussi par ses libéralités. « Ma puissance en imposa aux émirs... leurs yeux furent éblouis, la magnificence de mes présents acheva de les gagner... le khan accepta mes dons de bienvenue. Souvent il me consultait, et toujours il suivait mon avis. »

Les avis qu'il donnait à ce sultan, brutal finassier de province, Timour les raconte avec sa hautaine désinvolture d'empereur, la conscience tranquille, en règle avec Dieu et

i. Pluriel de Vakf^ Vakouf, « fondation pieuse, bien de mainmorte ».

TEtat quMl a gouverné dans un întérc^l supérieur. Ces avis, c*est une suite de perfidies. Il n'y a point, dans ces trahisons dont il se vante, d'hypocrisie ni de capulalion de conscience; c'est la morale d'un prince du xiv*" siècle qui veut rétablir TEtat et restaurer la Foi; l'honneur féod il, le respect du pouvoir royal, le dévouement aux vassaux et compagnons no reçoivent pas une atleinle. C'est avec une entière sincérité que Timour porle au sultan les doléances de ses sujets et de rÉirlisc, et lui dénonce les malversations de ses trois émirs, après les avoir lui-même subornés : » Le sultan les condamna sur-le-champ à rembourser les sommes qu'ils avaient extorquées au peuple, il leur interdit l'entrée de la Transoxiane, leur relira le commandement et le remit à Iladji Barlass Mahmoud-Chah »; un Iladji, donc un dévot; un Barlass, c*est-à-dire un parent de Timour. Le résultat était inévitable; les émirs menacés de confiscation coururent droit à leurs terres pour défendre leurs chftleaux, leurs casaux, leur bien et celui de leurs tenanciers, prirent la campagne dans leur pays des Marches, comme eût fait tout bon gentilhomme français de leur temps, s'il eut été mal- Iraité par le roi de France. Serrés de près, ils tentèrent une chevauchée sur les marches de Kiptchak, pillant et branscatant pour .subsister, et mettant le Kiptchak à dos au sultan de Djagataï, qui ne pouvait ni renier ses vassaux, ni les conlinir. « Le sultan, troublé, retourna aux Marches », c'est-àdire à Khodjend, en Fergana, pays de médiocre ressource '. Pour se maintenir, pour faire face au Kiptchak en armes et aux vassaux révollés, il fallait les revenus de Tinépuisable Transoxiane. Qui pouvait l'administrer mieux que ce jeune prince Timour, béni par l'Eglise, chéri par le peuple, si avisé

1. • La pnnripaalé, bien administrée, peut sufflre à l'entretien de trois ou quatre mille gens d'armes •, érrit cent quarante ans plus tard le Timouride Ùdber, roi de Fergana {.Mémoires de BAber, p. *).

4S2 INTRODUCTION A L'HISTOIRE DE L'aSIB

au conseil, si hardi à la chevauchée, apparenté aux Djelaïr, chef désigné des Barlass, vengeur du grand Kazgane? « Il me remit sa lieutenance en Transoxiane, avec le sceau et les diplômes y afTérant, et le commandement de dix mille hommes d'armes. » Le tour était joué; c'était un coup de maître. « Ce fut dans le commencement de mon élévation que je conçus et que j'exécutai ce dessein ; l'expérience me prouva qu'un projet prudemment combiné fait plus de besogne qu'une armée de cent mille gens d'armes. »

Maître en Transoxiane, de par le roi et sans coup férir, Timour sentait bien que la vraie lutte allait commenter. Il n'avait point les visées épiques d'un Témoudjine. Toute sa vie, ce conquérant fut un roi calculateur, qui, à la rigueur, aurait su se résigner à rendre son pré carré, et qui tint comptabilité de ses entreprises ^ Ce qu'il voulait à ce moment, c'était la Transoxiane, rien que la Transoxiane, mais à la condition qu'elle fût assurément à lui, et à lui seul. Plus tard, on verrait. En attendant, il voulait être le maître & Bokhara, à Samarkande, dans ses fiefs apanages de Kech et de Nakhcheb « jusqu'au fleuve », écrit-il, et rien de plus. Le projet était énorme, car une monarchie autonome installée en Transoxiane abolissait, de fait, le pacte autrefois conclu entre Tchinghiz-Khan et tous les Turcs, tous les Mongols. C'était la fin du Saint-Empire, la reconstitution des Etats indépendants dans l'Asie, la liberté de reconstruire un empire autre que celui du yassak, sur un plan nouveau. Cette énormité, Timour ne Tosa pas tout de suite. Sa loyauté de Turc s'effrayait d'un schisme national; il feignit de dormir, les yeux fermés, l'oreille aux aguets, guettant l'occasion. Son conseiller spirituel lui avait écrit : « La science de gouverner

1. Teuzukat, — Il en compte treize Ju9qu*à la libération de laTransoxiaoe;à partir de ce moment, il est souTerain indépendant, et cesse de numéroter ses « projets et desseins •, qu'il intitule simplement : • Mes disposiUona pour... »

TiMOUR ET LE TRIOMPHE DE L'ISLAM 4S3

est faite d*une part de patience et de constance, et d*une part de négligence feinte; c'est Tart de paraître ignorer ce qu'on sait *. » Nous approchons du siècle de Machiavel, et TAsie avance sur F Europe.

Quand Touklouk-Timour vit son jeune lieutenant général trancher du maître et, craignant un nouveau Kazgane, eut ridée, pour se garantir en Transoxiane, de donner le pays en apanage à son fiis Iliaz-Khodja, Timour eut Tart de feindre la négligence : « Le sultan manquait à ses engagements... il m'ôtait le gouvernement du royaume, pour le remettre entre les mains de son fils, dont il me faisait capitaine et conseiller... Je me démis du gouvernement, et j'acceptai la charge militaire *. » Il savait bien ce qu'il faisait. Les gens des Marches amenés par Iliaz» tout fier de conduire sa première chevauchée royale, pillèrent, rançonnèrent, comme en pays conquis. L*Église protesta, les moines fulminèrent. Les hobereaux d'Almalik et de Turkestan se riaient de cette cléricaille : Iki molla bir kichi^ bir molla Khatoun kichi '. — » Deux clercs font ensemble un homme; un clerc fait tout juste une femme. » — « Ils mirent aux fers soixanle-dix Seïdes, fils de Seïdes. Iliaz-Khodja, sans autorité, ne pouvait ni contenir ces mécréants, ni les réprimer. »

Le moment était venu : « J'avais, dit Timour, mon crédit à fonder. Je tombe sur les Euzbeg S je délivre Topprimé des mains de Foppresseur. » Timour, c*cst le bon chevalier, le redresseur de torts, le protecteur du peuple, le défenseur de la religion, le gardien de l'Eglise, qui met pieusement en tôle de ses arlcs : J/i/i, Timour ^ Tengri Kouli, — « Moi, Timour, servileur de Dieu... » Le bon peuple Tacclame; les moines à cordelière, les Nakichbendi Texaltent. Son canoniste

1. Tcusukatt traduction Langiès, p. 462. ^. Ibid., p. 174, «75.

.1. IHclon eiizlH*g. (VannWry, OjngataUche Sprachstudien^ p. 57.) I. C'e&i le nom que vont porter désormais les gens des Marches.

lui écrit en Tappelant, en arabe, Aboul Mansour, le Viclorieux; parmi ces hobereaux et ces routiers des Marches euxmêmes, les scrupules religieux s'éveillent; ils ont peur d*ètre damnés. « Mon expédition fit rebeller plusieurs capitaines dlliaz-Khodja, voire des Euzbeg. On écrivit à Touklouk- Timour que j'étais en révolte; il le crut, envoya des ordres pour me faire mourir; on remit les dépèches entre mes mains. » Avec son impériale assurance, Timour intitule tranquillement cette histoire « Mon deuxième dessein ».

Le point délicat, pour un loyal gentilhomme comme Timour, consistait à savoir s*il était, oui ou non, en rébellion contre son souverain légilime. La perle de Thonneur, le crime de forfaiture, la bassesse de félonie, Tépouvantaient. Dans son angoisse, il consulta les casuisles. L*Ëglise trancha la question en excommuniant les gens des Marches : « Les docteurs et les chefs de la loi publièrent un décret qui autorisait Texpulsion et la destruction des Euzbeg. » Le décret, mis par écrit, était accompagné d*un formulaire dans lequel les adhérents s'engageaient à Timour, suivant la formule orthodoxe, répudiant le schisme chiite : « Suivant Texemple et la conduite des quatre khalifes légitimes (Dieu leur fasse miséricorde!), les seigneurs et les gens du commun, les docteurs et les chefs de la loi *, promettent de donner leur fortune et leur vie pour chasser, bannir, vaincre et exterminer le parti des Euzbeg, des tyrans qui portent la main non seulement sur les biens meubles et immeubles, mais sur Thonneur et les lois des fidèles. Nous jurons. Si nous violons le serment, puissions-nous perdre la protection de Dieu, et tomber sous la domination de Satan! »

Le serment prêté, Tabsolution en poche, chef de celte ligue du Bien Public, avoué de TÉglise, béni par les moines,

1. A ta mani^re occidentale, tes trois ordres : la noblesse, le clergé et le tiers.

TINOUR ET LE TRIOMPHE DE l'ISLXM 485

Timour élail en règle. Il était le premier gentilhomme de Djagatai et le meilleur chevalier; la politique avait assez fait de besogne, et d*assez bonne; dans ce cœur chevalereux, la passion de la bataille, de l'aventure, du roman, débordait; il avait trop d ennemis en Transoxiane pour être assuré de 8*y maintenir; il s'y connaissait assez d'amis pour être certain d'y rentrer, de haute lutte et victorieux. En un tour de main, il rassembla ses vassaux, ses tenanciers de la maison de Barlass, la poignée de gentilshommes et de soudards attachés à sa personne, mit sa femme en selle à côté de lui, et gaiement montant à cheval, céda la place à Iliaz-Khodja, 8*en alla tout droit au pays des grandes aventures, dans la montagne, pour batailler pendant que TËglise travaillerait.

« A ma sortie de Samarkande, je n'avais pas plus de soixante gens d'armes à ma suite... je résolus d'aller en Badakhchan, faire alliance avec les princes du pays. Je saluai sur ma route le pieux ermite, monseigneur Kolal, qui daigna me prescrire lui-même la conduite que je devais tenir. Il éveilla mon attention sur le Kharezm ; je lui promis une année du revenu de Samarkande lorsque je serais vainqueur. »

Au moment où il allait se faire capitaine d'ccorcheurs, Timour payait déjà l'Eglise en roi.

Le légitime souverain djagataïde se crut maître du terrain. Depuis tant d'années plus qu'à demi autonome par la négligence de ses rois, Tinsolenle Transoxiane allait enfin rentrer dans Tordre. De la hautaine maison de Barlass, il ne restait rien; Seïf-Ed-Dine s'était justicié, fuyant en Khorassan; Mahmoud-Chah se soumettait; Timour se bannissait luimême; des Djelnïr, il élail à peine question; le chef de la maison, Payezid, avait suivi Seïf-Ed-Dine chez les hérétiques, s'était mis hors la loi. Il semblait que, malgré toute sa ferveur religieuse, la Transoxiane turque restait attachée à ses souverains, à s(ui Yassak, aux souvenirs de la gloire que tant

de ses enfants avaient partagée avec les Mongols, au temps des Yelvadj, du grand Mahmoud et de Masoud-Beg. En installant son fils Iliaz à Samarkande comme prince apanage, Koullouk-Timour donnait, en somme, aux autonomisles transoxianais toutes les satisfaclions qu'ils pouvaient désirer. Les vassaux en possession hésitaient, les ligueurs comme les autres, malgré leurs beaux serments ; en vain Timour les attendit dans la montagne, aux portes de Samarkande : « Une semaine s'écoula, et personne ne vint. » Les conjurés euxmêmes dénoncèrent le lieu du rendez-vous. Le sultan mit aux trousses du rebelle mille hommes d'armes, sous le commandement d*un capitaine éprouvé, Tekel-Bagatour, avec mission de le ramener mort ou vif.

Rabattu des montagnes, coupé des marches de Khorassan où il cherchait à se réfugier, le jeune chevalier n^avait plus de recours qu'en son épée. Autour de lui, une poignée de compagnons et de domestiques, son beau-frère, sa femme, ses gentilshommes, tous fleurs de courtoisie, lecteurs de romans de chevalerie comme le maître, et vingt-six ans dans le cœur; Timour envoya la politique au diable et se battit. « Des mille cavaliers de Tekel, il n*en échappa que cinquante, et de mes soixante, il n'en resta que dix, mais la victoire nous demeura K » Les Euzbeg et les Mongols des Marches étaient trop connaisseurs pour ne pas s'émouvoir de si belles armes, même faites à leurs dépens. Plus tard, vieilli, tout-puissant, l'empereur Timour tressaillera encore au souvenir de leur admiration chevaleresque, et racontera qu*ils s'écrièrent : « Ce Timour est étonnant! Dieu le très haut et la fortune se rangent de son côté *. » Le roman de cape et d'épée commençait; pendant trois ans, le conquérant mena

1. Teuzukal, Langlès, p. 181. Chérif Ed-Dine dit qu'il ne resta que sept hommes & Timour; il ne compte sans doute pas trois manants & pied, Kens de peu.

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