Ibid
TINOUR ET LE TRIOMPUE DB L'ISLAM 457
noblement celte vie « de vaillantise et de hasard * », qui allait lui gagner les cœurs de la ciievalerie dans la Transoxianc et jusque dans Tlran, vaincre les défiances invétérées des hohcreaux turcs contre les gens d'Eglise et les robins. Dans cette vie d'avenlure, tantôt héros de roman, tantôt capitaine d*écorcheurs, pas un instant Tiroour n*oublia le pacte qu'il avait conclu avec les moines et le peuple de Transoxiane; sa gloire est d'y être resté fidèle jusqu'au delà du triomjthe et de la toute-puissance, jusqu'à la dernière heure. Héros d'aventure, chevalier errant, conspirateur romanesque, conquérant de TAsio, toujours il resta le roi de Trausoxianc, le chef de la noblesse de Mavera-an-Nahr, le dévot affilié des confréries, protecteur de ses moines de Bokhara, compère de ses aimés et féaux bourgeois de Samarkande.
Echappé aux hasards de sa bataille contre Tekel, abandonné par trois compagnons félons qui lui ont emblé ses trois meilleurs roussins, chevauchant seul avec sa femme pour unique écuyer, Timour tombe aux griiïcs d'un malandrin détrousseur de gens, qui l'enferme dans le cachot de son donjon, et le fait garder à vue. En bon chevalier, Timour épie les coupe-jarrets qui le gardent, saule h la gorge du plus méchant, le désarme, et court, l'épée haute, à la chambre de son détrousseur qu'il apostrophe en beau style de roman : « Honteux de sa vilenie, ce châtelain balbutia, me fil des excuses, me rendit mes chevaux et mes armes. » Don Quichotte eût admiré ce beau trait, mais combien plus encore celui qui vient après, où Ton reconnaît un vrai chevalier errant : « Je m'enfonçai dans le désert... le second jour, nous rencontrâmes quelques masures; je mis pied à terre. Aussitôt, une bande de Turcomans fondit sur moi, criant : A la
i. Mardanf rv* hazak. Le mol rsl de m>ii deHcondanl le <iratid>Mon^ul Bâbert qui >e rappUi|iic k lui^m^^mo cl à ses propres avenlure^n; voir plus liaiil, p. 64. La traduolion liUcralc e»l • clievalereuse et marronne •.
4S8 INTRODUCTION A l/llISTOIRE DE L*A&IE
détrousse M Je pensai d*abord à ma femme; je la jelai dans la masure derrière moi, puis je chargeai leur troupe. Aux premiers coups, ils me reconnurent; Pun d'eux cria : C/est Timour! et se jeta à mes pieds. J'acceptai son hommage d'une mine affable ; je posai mon chaperon ' sur sa tète, et ces gens-là furent à moi. »
Peu à peu, la compagnie de messire Timour grossissait. Par petites bandes, les aventuriers de Transoxiane, voire ceux de Khorassan, routiers sans emploi, gentilshommes mécontents, ambitieux en quête d'un patron venaient le rejoindre; il y en avait de Turcs, et d'Iraniens aussi, des Tadjik, comme on disait; on commençait à ne plus les distinguer les uns des autres; la confusion des noms qu*avait introduits le calendrier des saints musulmans effaçait la dif* férence des origines et aidait à la fusion des races. Ce fut Mobarek-Chah, un Tadjik, gouverneur d'une petite place, qui vint d'abord; avec lui, des Seïdes, descendants du Prophète, affiliés aux confréries pieuses, et des vilains, manants du pays. Quand le bon chevalier compta deux cents braves autour de lui, il ne douta plus de rien : c Avançons vers Samarkandc, leur dis-jc; je vous cacherai dans les villages autour de Bokhara; moi, j'irai dans la banlieue de Samarkande ; je parlerai aux tribus ', au peuple, je les gagnerai, je vous donnerai le signal, nous tomberons ensemble sur les gens des Marches, sur Iliaz, et avec l'aide de Dieu, nous con-
1. Je suis obligé d*arranger la traduction de Langlès, qui ne savait pas le djagaial. 1! lit, dans la traduction persane, aghariy qu'il déclare ne pas comprendre (p. 184); c'est le mot turc oghri^ qui signifie «< brigand, détrousseur de grands chemins ».
2. Sans doute, au chaperon il y avait quelque perle, comme Timour avait coutume d'en mettre, au témoignage du bon chevalier espagnol Ruy 4[iODzalez de Clavijo, qui lui porta plus tard les compliments du roi de Henri de Castille. Avec sa hauteur souriante, Timour aimait donner; sa libéralité lui attirait autant de partisans que ses beaux coups d'épée d'admirateurs et d'envieux.