I. Mémoires de BAber, 38C, texte
nrrnoDccnnN a l*iii«toi»b ue l'amie. [\
34 INTRODUCTION A L'HISTOIRE DR L'aSIE
agglutinatives ; quelques-unes, de nos jours même et devant nous, passent de Tagglutination à la flexion ; toutes rejettent le sens déterminant de Texpression à la fin du mot par Taccent tonique, à la fin de la proposition par le verbe; toutes possèdent une faculté particulière qui est de nuancer raclion, d'exprimer tous les modes d'action contenus dans un seul verbe, en introduisant des particules entre son monosyllabe radical et son suffixe agglutinatif '.
Toutes, enfin, qu'elles possèdent seulement deux classes de voyelles, douces et dures, ou trois, douces, dures et neutres, harmonisent ces voyelles d'une syllabe à l'autre. « Jamais des voyelles dures et douces ne peuvent se rencontrer dans un radical magyar, et la voyelle du radical exerce une influence capitale sur celle du suffixe V » De même un mot tel que Dii-Mak serait barbare en turc; il faut Bii-Mek. Le Turc transforme le nom arabe Mohammed en Mahamat ou Mehemed.
Cette famille de langues se décompose en quatre genres distincts, qui sont, de l'ouest à l'est, le finno-ougrien, le turc, le mongol et le mandchou. Le finno-ougrien comprend le lapon, le finlandais, le magyare, les dialectes ougriens entre Oural et Volga, tels que le Ichérémisse, le baclikir, le vogoul, au Caucase, les idiomes dérivés de l'ancien abare, et jusque dans les toundras glacées de l'extrême nord, les dialectes samoyèdes. Le turc forme trois groupes : le premier occidental, qui comprend l'osmanli, l'azéri et les dialectes de Perse; le second, de beaucoup le plus important, dont le type le plus ancien est l'oYgour, et dont les représentants modernes
\. Hit-mehy écrire; bH-me-meky ne pas écrire; bit-ich-mek, 9*entreH»crire bit'dir-mek^ faire écrire (turc kacbgaricn). — lUt-im^ écrire; ùit-indt-im^ s'entre-êcrire; bit-glùm-im, avoir envie d'écrire (tounKOii/e). — ttUt-kho^ écrire; biti'khul-kho^ faire écrire; bUi-itse-kho, sVntre-écrire (niouKol'. — Comparer le magyar, 6e/»ï, • caractère d'érrilure •.
2. De rjfalvy, F.inde comparée des Innffues ouffm-fitmoists^ p. 53.
sont le djagalaî, Teuzbeg, les dialectes talares de Russie et de Sibérie, le kaclig-arien, le turkmène, le kirghiz, Taltaïen, le tarantchi, la langue si curieusement conservée que parlent les juifs karaïmënes de Lithuanie et de Crimée, etc., c(c. Dans le Nord, le yakoute et ses variétés forment le troisième groupe. Au mongol se rattache le dialecte kalmouk d*Astrakhan, au mandchou, le toungouze et probablement le coréen.
On voit, par celte longue énuméralion, Ténorme espace qu'occupent les peuples turcs et leurs congénères, soit àTétat !«poradique, soit à Tétat de groupe national; on y discerne aussi deux traits de caractère original, personnel : c'est la ténacité avec laquelle ces peuples ont gardé leur langage, et la variété vraiment extraordinaire des sociétés qu'ils ont fondées, ou auxquelles ils se sont adaptés. Nulle part, jamais, vainqueurs ou vaincus, maîtres ou sujets, les Turcs, les Finnois, les Mongols, les Mandchous, n*ont renié la foi au langage national, n'ont oublié le souvenir de la vieille famille. En deux siècles, de Tan 800 à l'an 1000, les Seldjoukides ont changé trois fois de religion, passant du chamanisme au christianisme ncstorien, et du nestorianisme à l'islam; ils n'ont pas changé de parlure. En caractères hébraïques, mais en langage turc, les juifs karaïmënes écrivent le Pentateuque. Pendant des siècles, la vigoureuse population suédoise, par le métissage, par l'éducation, par la religion, a pétri et transformé les humbles Finnois de la Baltique, à tel point que, chez eux, les traits mêmes du visage sont devenus Scandinaves : mais c'est en finnois que les rapsodes finlandais' ont chanté leur douce épopée nationale, leur tendre kalévala; c'est en finnois que
1. Au xiT* siècle, le grand historien arabe Ibn Khaldoun compte encore le% Finlandais parmi les Turcs : • Toute la partie septentrionale de la quatrième section [au nonl de la Polofi^ne et h l'est de la Norvège] est occupée par la mer environnante, depuis l'ouest jusqu^à l'est. La partie méridionale, restée h découvert, se compose, & partir de l'ouest, du pays qu'habitent les Ftmark tFinn*Mark^ Finlande), peuple turc. • (Thn Khaldoun, p. 405.)
Lœnnrot la pieusement recueillie. Si ron considère que les dialectes du seul groupe turc n'emploient pas moins de six caraclères d'écriture différents (sans compter les transcriptions avec l'alphabet russe), l'arabe, le syriaque transformé par les Oïgours, l'arménien, le grec, l'hébreu et le chinois, auxquels il faut ajouter l'ancienne écriture dite tchoudique ou runiforme, aujourd'hui reconnue pour (urque, on sera frappé de cette vitalité caractéristique du langage, de cette puissance dans la conservation et la durée.
D'autre part, la vsy-iété, la mutabilité des organisations \ sociales chez les Turcs et leurs congénères n'est pas moins \ remarquable que la fixité de leurs langages. La différence qui sépare aujourd'hui un Hongrois d'un Bachkir et d'un Samoyède est si énorme, qu'on est effrayé de reconnallrc la commune origine de ce citadin, de ce paire et de ce sauvage; pourtant, au v' siècle, ils ne se distinguaient pas l'un de l'autre. Bien que moins apparentes à un Européen, les différences entre un Osmanli, un Karakirghize et un Yakoute, entre un fonctionnaire mandchou de Chine et un chasseur toungouzo errant dans la forêt, sont auvssi réelles qu'entre un Magyar, un Vogoul et un Osliak. Dès le VI* siècle, le seul groupe turc avait déjà formé trois sociétés différentes, l'une d'agriculteurs habitant des villes et des villages, l'autre de pasteurs nomades vivant sous la Yourte de feutre, toutes deux issues de chasseurs vagabonds, qui s'abritaient, pour une nuit, sous la hutte de branchages et d'écorce, comme font encore aujourd'hui les Turcs de Tobol et de l'Âbakan.
Le mot « race » employé pour définir cette multitude
d'hommes, de peuplades et de nations, ne présente aucun
sens. Les expressions « race mongolîque, ougro-finnoise,
• altaïque, touranienne », ne représentent que des groupes
imaginaires, ou rapidement formés et rapidement éparpillés
dans rîncessanlc fluctuation des peuples et des eoipires. Néanmoins, entre tous ces hommes difTérents qui parlent les dialectes iinno*ougriens, turcs, mongols et mandchous, on trouve le même air de famille qu'on reconnaît entre leurs langages. Tous, quand ils ne sont pas allérés par le métissage, ont le même visage, osseux, rectangulaire, avec des arêtes vives au front, empâté, charnu et comme bourfi à la face, sec, pointu, triangulaire au menton; chez tous, les cheveux sont noirs, rudes et lisses, comme la barbe, clairsemée, qui n*est jamais floconneuse, ^même dans le jeune âge; la peau mate, terne, à gros grain, est de couleur bise, tetra faciès, comme disaient très exactement les Latins pour dépeindre la coloration des Huns. Chez tous, Tœil, d'un noir brillant, parait à lïeur de tête, entre les deux paupières fendues en amande allongée, au dessus de la saillie des pommettes; la paupière supérieure est très courte, comme rentrée sous Tarètc vive du front. Celle grosse tête ronde est soutenue par un cou épais à nuque énorme, enfoncé entre des épaules larges, solides, fortement emmanchées au tronc massif; Taspect général du corps est lourd, trapu, nmassé; les jambes sont grêles, arquées par Tusage du cheval chez les peuples exclusivement cavaliers, courtes en proportion du tronc. La taille médiocre, souvent au-dessous de la moyenne, rarement au-dessus; ces gens de guerro qui ont fait trembler le monde étaient de petits hommes; tels sont aujourd'hui les agiles Japonais et les lourds paysans d'Anatolie. Engoncés dans Tarmure nationale sous laquelle ils portaient à Taise leurs épaisses robes ouatées, et que les grossiers surtouts de peaux mal taimées ou de crin mil ajusté rendaient encore plus disgracieuse ', coiffés de leurs casques
I. Nos européens du xiii' siùcli; IroiiTaicnt Tarmurj nion^'ole fort laide : • Vidi duot qui se prctentahant ip.fi Manr/u annatos (unicis de peccariis ronvrriê dt rorio rigido, <ftie eranl inapte valde et inerpedii'*. • — • J'en vin deux
pesants ou de leurs énormes bonnets fourrés, juchés sur leurs hautes selles étroites et courtes» les Huns, les Turcs, les Mongols, semblaient aux sveltes Européens des nains effroyables et difformes; à tous, ils ont produit la même impression de surprise, mêlée d*horreur et de terreur. Ne les voyant jamais que dans leurs harnais d'armes, sous leurs guenilles usées par la guerre, les Occidentaux en ont fait un portrait de fantaisie, comme les Arabes ont dépeint les Taîfour, les « loqueteux », qui représentaient, à leurs yeux, les Francs de la première croisade.
Ces traits de physionomie communs aux Finno-Ougriens, aux Turcs, aux Mongols et aux Mandchous, ont été atténués ou accentués par les croisements, par le genre de vie, par le milieu social, à tel point que si Ton prend, aux deux extrémités, deux types comme celui d*un Magyar et d'un Ostiak, par exemple, ou d'un Osmanli et d'un Yakoute, on aura beaucoup de peine à discerner leur ressemblance. Mais si, depuis le Danube jusqu'à la mer du Japon, depuis la mer Glaciale jusqu à Tocéan Indien, on regarde et Ion compare toutes les physionomies, on les verra s'harmoniser dans un type unique, comme on voit se fondre, par teintes dégradées, en un ton uniforme, toutes les nuances d'une coloration, depuis la plus pâle jusqu'à la plus vive.
Les variétés d'hommes finno-ougriens, turcs, mongols et mandchous se sont profondément pénétrées les unes les autres; on le reconnaît sûrement h leurs langages. Il n'y a pas une seule langue, parmi celles qui appartiennent aux quatre groupes, qui ne contienne des mots communs aux trois autres. Il est vrai qu'un certain nombre de ces infiltrations se sont produites aux époques historiques, dans les
c|ui se présentaient devant Mangou lui-même, armés de corsets en bande:) bombées faites de cuir dur, assez mal séants et mal i^uslés. • (Uubru4iuis. p. 381.)
LES OHIGINES 39
temps modernes; les Hongrois, par exemple, ont adopté quantité de mots osmanlis dans le courant du xwf et du xvu" siècle; mais on reconnaît, en magyar, nombre d'autres mots turcs archaïques, tombés en désuétude dans le dialecte osmanli dès le xv siècle, et conservés, soit dans les textes oïgours du xi% soit par la langue parlée, dans les dialectes turcs orientaux, et même en mongol et en mandchou. Pour ne citer qu'un seul exemple, il est remarquable que le même mot serve à dire v écriture » ou « écrire » en oïgour, en mandchou, en toungouze, en mongol, en ancien djagataï et en magyare, quand, en osmanli, dès le xvi° siècle, il était remplacé par un mot difTérent. A coup sur, depuis les temps historiques, les Magyars n*ont pas eu de contact avec les Toungouzes. La pénétration mutuelle des peuples appai^tenant aux quatre groupes est donc fort ancienne, et si elle ne prouve pas leur unité, du moins elle demeure comme le témoin de contacts prolongés et fréquemment répétés. On peut suivre Thistoire de ces contacts depuis le v° siècle jusqu'au xm" siècle; dans l'Asie centrale, ils ont duré jusqu'au xvie siècle, faisant et défaisant sans cesse de nouvelles combinaisons, ethniques quand on les regarde de loin, purement nationales quand on les examine de près. Il n'y a jamais eu, au sens ethnique du mot, de race, ni même de tribu hunnique, magyare, turque, mongole ou mandchoue, mais des associations politiques, des nations, qui ont porté ces noms illustres. Les descendants des Mongols qui ont conquis la Russie au xni* siècle parlent, comme leurs ancêtres, des dialectes turcs aussi dilTérents de la langue mongole que le français de l'allemand. Sur les confins de TAsie, la confédération des Magyars était formée d'éléments ethniques disparates, auxquels, en Europe, au xni*^ siècle, sont venus se mêler les Cornant de nos Occidentaux, qui étaient des Turcs de la nation Kiplchak, parlant un pur dialecte
40 INTHOOUGTION A L^HISTOIRE DE L'aSIE
turc. On pcul classer les langages (inno-ougriens, turcs, mongols, maudclious, en groupes, mais on ne peut pas classer les hommes qui les parlent en races ou en espèces naturelles; aussi loin que nous pouvons regarder dans le passe, nous ne les voyons qu'à Télat de groupes artificiels, de nations ^ Tout ce que nous pouvons démêler d'éléments ethniques dans ces associations d hommes sont des généalogies de tribus; or, chez toutes autrefois, chez beaucoup encore aujourd'hui, les mêmes noms de tribus et de clans se retrouvent parmi des nations différentes, comme par exemple, parmi les Euzbegs, les Kirghizes, et les Mongols actuels. La question de race, dans l'histoire des peuples dits turcs, tatarcs, mongols, etc., est oiseuse; elle ne répond à rien. Ce sont des nations vivantes qui ont bouleversé, puis reconstruit l'Asie depuis le v° siècle; elles étaient mortes avant de se décomposer en tribus et en clans, qui finissent en s'émiettant chaque jour.
« Les cin(] nations turques primitives, dit Âboulghazi, sont les Kiptchak, les Oïgour, les Kankli, les Kalatch et les Karluk. » Les noms des deux premières sont tout à fait caractéristiques. Kiptchak est formé sur un monosyllabe très ancien qui signifie « vide, désort »; on le reconnaît dans Kob'iy « le désert » des Mongols. Oïgour est une forme adjective tirée d'un verbe commun au turc archaïque, au mongol, au mandchou, qui exprime à la fois l'action de « se réunir, se grouper » et celle de « suivre une règle, une discipline ». Les Kiptchak sont les hommes du pays vide, du désert, « les gens des steppes »; les Oïgour sont les hommes réunis, groupés, soumis à une loi, « les gens civilisés ». Kankli ycul dire « gens à chariots *»; l'orthographe de Kalaich, dans
!. • Les aucclres des Tou-Kiouc (Turcs) êlaitmt des barbares de races diverses. » — Annales des Souï, dans Slan. Julien, Documents hisiorigues sur les Tou-Ktoiie, .24.
2. On a cherché à reconnaître les Kankli dans les Kao-Tchany des Chinois. Les
LBS ORIGINES 41
les transcriptions faites par les Turcs, sur leurs deux premiers sysièmcs d^écrilure, a trop changé pour qu'on puisse fixer le mol; les Grecs du vi" siècle récrivaient y).iàOai, « Kliliatlis )>, ce qui reviendrait, en turc, à Kilidj\ « les sabres, les Klilch \ porte-glaives », un nom analogue à celui des Germains Saxes, u coutelas, coulilliers ». Dans Karluk, on distingue le radical turc Kat\ « neige » sans d'ailleurs pouvoir rien affirmer. — En tous cas les ancêtres des Turcs formaient cinq nations; trois d*entre elles se désignaient ou étaient désignées par leurs voisins, sous les noms de a gens des slcppcs, gens réunis ou civilisés, gens à chariots ». Si Ton tient h une hypothèse pour les deux autres, on peut les appeler « hommes à glaives et gens des neiges ». A coup sur, aucun de ces noms n'est un éponyme, ni un ethnique véritable, et les trois premiers désignent nettement une société définie par son genre de vie et par des habitudes anciennes.
Cette division natiofiale des Turcs a été empruntée, par Aboulghazi, aux traditions des Turcs et des Mongols, telles qu'elles ont été recueillies et fixées dans la première moitié du xni'' siècle Des documents plus anciens, remontant à la lin du vu' et au commencement du viu"^ siècle, ne mentionnent ni les Kiptchak, ni les Kankli, ni les Kalatcli. Ces documents originaux sont une inscription en langue turque, datée d'une date correspondant à 733 de l'Ère, qui nomme les Karluk, les Oïgour, et ne mentionne pas les trois autres nations. Mais les documents grecs du vi'' siècle nomment les Kalatch; d'autre part, il faut considérer que « Kiptchak »
Kankli onl, en ciTct, habile le Pé-Lon^ la Penlapole du Nord, où se trouve Kao-Trhang, qui csl nne ville, et non une nation. «• Le nom do Katt-Tthatty vient de ce que. du temps des ////», il y avait là une enceinte fortifiée appelée KaO'Tchang'Louî. <• Ma-louan'lin^ cité par SI an. Julien, Journal a>iatique. IV série, t. IX, p. 196.
1. Kiluij est resté comme nom d'homme, chez les Turcs. Tout le mtmdc connaît le sultan setdjoukide Kilidj-Arslane • (> lai ve- Lion ••.
4â INTRODUCTION A L'UISTOIRË DE L*AS1Ë
est le nom d'un pays, étendu à des peuples. L'inscription turque de 733 mentionne la grande nation des Ogouz^ formée de plusieurs autres nations, car elle l'appelle lea Neuf Ogouz; elle mentionne aussi les Kirghiz, Les Kankli et les Kalatch sont des nations qui ont habité le Kiptchak^ ont fait partie des Neuf OgouZy ont eu des clans parmi les Kirghiz, et, plus tard, se sont présentées sous leur nom particulier, quand la confédération des Ogouz s'est dissoute.
C'est au v'' siècle que le premier nom ethnique apparaît chez les Chinois; au vi", il est familier aux Grecs; les premiers récrivent Tou-Kiotœ, les seconds ToiJpxot; il n'est pas difficile de reconnaître, sous les deux orthographes, le nom national « turc ». Dans la même année 569, le roi des Tou- Kioue, d'après les annales chinoises, envoie une ambassade à l'empereur de la Chine, et l'empereur romain de Byzance, d'après les annales grecques, envoie une ambassade au roi des Tourkoi. Le roi des Turcs, au vi^ siècle, n*élait certainement pas un nouveau venu, il ne vivait pas obscur, au fond d'un désert, puisqu'il était en relations diplomatiques et en correspondance officielle avec ces deux potentats, Tempereur de Chine et l'empereur romain. Sur l'origine des deux ambassades, Grecs et Chinois sont d'accord. Au commencement du vi° siècle \ disent les Chinois, un prince tou-kioue, nommé Tou-men, réunit de nombreux sujets sous son autorité et les Tou-Kioue « commencent à se rendre aux frontières de la Chine pour acheter de la soie ». En 5i5, l'empereur Thaïtsou leur envoie un ambassadeur, et ils se félicitent entre eux, disant : < Âujoiird hui, un ambassadeur d'un grand royaume vient d'arriver chez nous; notre royaume va devenir tlorissaut. » En MS, Tempereur de Chine, Wou-ti, épouse
i. Les dates >ont rapportées h 1ère clirélicnin'.
une princesse tou-kioue. Dans Tintervalle de ces deux dates, 545 et 568, les Tou-Kioue ont vaincu la nation des Tie-le, et se sont avancés, dans Fouest, jusqu'aux environs de la « mer Occidentale » que nous, Européens, appelons la mer Caspienne.
La quatrième année du règne de Justin, c'est-à-dire en 568, racontent les Grecs, les Turcs, qui ont vaincu les Ephtalites et soumis la Sogdiane, demandent au roi de Perse la licence de vendre de la soie chez les Mëdes. Le roi Chosroos, sur le conseil d un Ephtalite, fait brûler la soie qu'une caravane turque vient d'apporter; des ambassadeurs lurcs sont envoyés pour réclamer; les Perses s*en défont par le poison; alors, un personnage qui gouverne la Sogdiane, sous Taulorité des Turcs, obtient de leur roi une mission auprès de Tempereur de Uyzance; le but de la mission est d'entrer en relations directes avec les Romains, et de leur demander, pour les Turcs, le monopole du commerce de la soie, sans passer par la Perse.
Ainsi, Chinois et Grecs sont d'accord; dans la première moitié du vi^ siècle, les Turcs ont détruit une nation puissante, uu nord de la Perse et à l'est de la mer Caspienne; les Chinois orthographient son nom Tie-le, et les (îrecs, Epli-tali lac; les Turcs ont la haute main en Sogdiane, c'est-à-dire justement dans le pays où dominaient les Tie-le, à l'est de la Caspienne; les Perses ne veulent pas leur permettre de traverser l'Iran pour aller vendre la soie de Chine aux Mèdes, limitrophes de l'empire romain; — les Turcs envoient une ambassade à l'empereur de Rome, afin de s'entendre avec lui sur les moyens do faire passer la soie par une autre route qui est la Sogdiane, conquise sur les Perses par les Tie-le ou Ëph-ta-li-(ae, et arrachée à ceux-ci par eux, — Turcs.
Maintenant, nous commençons à voir clair; nous pouvons
peuples, presque tous nomades, qui vivaient au nord du fleuve Hoang Ho, comme les Grecs appelaient colleclivement Celtes a Touest et Scythes à lest les peuples qui habitaient au nord du Danube. La Grande Muraille, construite en 214 avant FÊre pour protéger la Chine proprement dite contre les incursions de ces barbares, marque, exactement, la limile méridionale du pays qu'ils occupaient à celte époque; on observera qu'elle franchit le fleuve aux deux liers environ (comptant à partir du Sud), sur la branche orientale de la grande courbe par laquelle il s avance vers le Nord, et au tiers de la branche occidentale; la muraille chinoise laissait donc hors de Tabri les landes et les montagnes où vivent actuellement les Mongols Ordou$\ la Chine reconnaissait implicitement ce pays compris entre la muraille et le coude du fleuve comme territoire barbare, appartenant aux Hioung Nou. Au sud de la coupure diagonale que la muraille fait à travers le coude du Iloang Ho, c'est la province de Chen Si; entre le Chen Si couvert par sa muraille, et le fleuve, le pays est encore une « Marche », comme celles de Tlli, du Pe-lou et de Turkestan. Plus à Test, enfin, la trouée entre la grande muraille, le Peï-ho, le Sira Mourène et la mer, est une troisième Marche. A ces trois Marches correspondent* les trois divisioi^ que, d après les Chinois, les Hioung Nou avaient établies entre eux : « l'aile droite » face au Sud, dans le Pe-lou, « le centre » au coude du Hoang-Ho, « Taile gauche », devant la trouée du Peï-Ho, dans le pays qui porte son vieux nom d'autrefois, Liao \ « les Marches »; les Mandchous du « Liao » ont gardé leur vieux nom et continuent à s'appeler SolongOy « de gauche », comme au temps des Hioung Nou. De même, aujourd'hui, les Kirghizes se partagent en Oulou YuZy « la grande Centaine », Orta Yuz, « la moyenne Cenlaine », et
1. Liao signine • lointain » en chinois; Lino Touffe • le lointain Est •, Ufio Si, • le lointain Ouest •, comme le Far Wexi amérirain.
Kitcln Vuz, « la petite Centaine »; de même, pendant longtemps, au Caucase, Tarmée russe, colonisant le pays, ne connaissait d autres désignations régionales qu'aile droite, centre et aile gauche.
Quand on a recherché les origines hunniques, c'est-^-dîre celles des Iluns qui sont venus en Europe sous leur Attila, on s'est donné beaucoup de mal pour prouver que ces barbares étaient ou n'étaient pas les mêmes que les Hioung Nou dont parlent les Chinois; c'était discuter dans le vide, et chercher une solution à un problème qui n'en a pas. Prenant pour type une nation dont il est possible de suivre les origines jusqu*au v* siècle et avant, la nation des Turcs, nous pouvons dire, à coup sûr, que tous les Turcs étaient ries Hioung Non; mais nous ne pouvons certainement pas dire que tous les Hioung Nou étaient des Turcs. En donnant à Hioung Nou le sens général que lui donnaient les Chinois, jusqu'au n* siècle, les Huns étaient des Hioung Nou, comme les Turcs, les Mongols et les Mandchous; les Huns blancs, Ephlalites ou Tie-le, étaient des Turcs; mais parmi les Huns de TAttila, il y avait encore d'autres éléments ethniques, comme plus tard parmi les Mongols du Tchinghiz Khan. Jusqu'au xnr siècle, les Arméniens ont donné le nom do « Huns » aux Turcs Kiptchak du Caucase et de la Russie méridionale, réservant le nom de « Turcs » aux Tie-le et aux Kalatch du Transcaucase, de la Médie et des Marches de Perse '. Les Byzantins confondaient sous le nom de To'jpxoi les Kiptchak et les nations ougro-finnoises ; (Constantin Porphyrogénète appelle constamment les Magyars des « Turcs M, Toipxoi.
C'est donc aux Hioung Nou qu'il faut remonter pour con-
f. • D*aalres hordes sortirent de chez les Hun!<, que Ton appelait KhoutrAoAA (Kiptchak)... Ces Huns se fixèrent dans ce lieu • ((iuiragos, p. 200, 201), • estermiDant le« Perses, les Tadjiks et les Turcs • ((luiragos, p. 203).
48 INTRODUCTION A L'HISTOIRE DK L'aSIE
naître les origines turques. Réciproquement, c'est chez les Turcs, beaucoup mieux connus à parlir du v" siècle, qu'il faut chercher les traditions, les mœurs, la religion des peuples unis par le sang et par le langage, autrefois confondus sous le nom collectif de Hioung Nou. La plupart de ces peuples étaient des nomades éleveurs de troupeaux, quelques-uns, plus primitifs encore, des vagabonds vivant de leur chasse et de leur pèche.
Il ne faut pas croire que tous les nomades habitaient, comme on dit, « le désert n, ni qu'ils aient tous mené la même et identique vie pastorale. On n'habite pas le désert, quand on peut habiter ailleurs. C'était par contrainte que des tribus de pasteurs, dépossédées par un voisin plus fort, lui abandonnaient les gras pâturages, les vallées ombreuses, les forêts et les prairies grouillantes de gibier, les routes de la terre cultivée et des villes pleines de merveilles; elles prenaient tristement le chemin de l'exil et de la misère, s'enfonçaient dans les solitudes mornes des landes glacées et stériles, mais ce n'était pas sans espoir de revanche et de retour. Les légendes primitives des Turcs, leurs vieux poèmes, sans cesse transformés, rajeunis, merveilleusement conservés sous des formes nouvelles jusqu'à nos jours, sont pleins de ces histoires d'exodes; elles se retrouvent jusque dans les noms des nations et des tribus. Ainsi le nom de (( Kirghiz-Kazak » est formé de deux mots turcs dont le premier signifie « errant », et le second « séparé de la nation, du troupeau »; la bete qui a quitté la barde, Thomme qui s'est enfui de la tribu, sont des « Kazak ' »; nos Français des Antilles avaient, dans leur langage, l'équivalent exact : « un nègre man^on^ un taureau marron m. La nation kirghize a été formée d' « errants » et de « marrons »; les
1. Le mot a pas^iô jen russo, nos Ocridenlanx prononcent • Cosaquo. •
clans qui composent la grande, la moyenne et la petite (Centaine portent, aujourd'hui, les noms et les armoiries des grandes nations et dos puissantes tribus, Kiplchak, Kankli, Oïgour, Kéraït, et de bien d'autres encore ' donl les débris la recrutaient, à mesure que leur unité se brisait. Un clan marron des Kankli, si durement malmenés par les Mongols au xni' siècle, les Keï Kankli, a fondé TEmpire ottoman '. Dans la lutte incessante des petites confédérations nationales ' turques, les tribus ont mené tour à tour la vie d*éleveurs largement pourvus, souvent nantis de terres arables et de bonnes villes murées % la vie précaire de pasteurs errants dans les steppes, ou Tcxistence âpre et sauvage de « marrons »>, de « Kazak » rôdant au désert. Ces vicissitudes ont trempé les Turcs, les ont faits, à la fois, les plus aventureux et les plus apathiques des hommes; tantôt lancés dans Tagilation des folles équipées, tantôt engraissés dans les molles fainéantises, ces hommes savent se résigner, sans déchoir, aux impuissances de la pauvreté. La victoire n'en a jamais fait des parvenus, ni la défaite des révoltés.
La vie du nomade, à portée de la terre cultivée, n'est pas celle qu'on imagine ordinairement. Dès que le nomade a pris contact avec le sédentaire, il ne peut plus se passer de lui. Qu'il ait existé des nomades se suffisant, exclusivement, avec la chair, le lait et le poil de leurs troupeaux, c'est
1. Au viir sitM*le, rinscriplion turque de KorhoTsaidam mentionne phisieurB rians kirghiz : ïen Cha-Kirghiz, les Batymy, qui sont qualiflés de voleur;:, • le!» Ychtèora Kirghii^ leur clan de Balymy^ les voleurs ». — RadlofT, AUûr* kifchc insrhriftm^ p. 20-35.
2. « La »fiu!i-lrit>u des Katji qui tenait le premier rang parmi les Ogtiuux, cVsl-à-dire dans la Irihu turque de plus pure race... » — Lehdjt^ i (hwani (l«4*\jque oHmanli). par Ahmed Vèfyk Pacha, au mol Turc. Les Kankli ont fait liartie d<» la ron fédération des Seuf Offouz,
'4, • îUtbrnl rasatia vernutt meridirm^tle quibus afjei'unt eis tuUium e( farinam omtrtî hjnnem* Vaupvres procurant sihipro arieiihus et jtellihus rotnmittando. Ils ont rasMUX vers le Midi, dcsi{uels on leur apporte millet et farine [pour «4* munir) contre Thiver. Les pauvres se le procurent pour moulons et peaux faisant rechange. (Rubruquis, p. 22d.)
txmouicTiOM A l'hisioire ut. l'asii:. \
50 INTRODUCTION A L*fllST01RE DE L'ASIE
possible; mais on n'en a jamais vu de semblables dans les temps historiques. Gomme le Bédouin, le Mongol, le Kirghiz d*aujourd*hui, le Turc d'autrefois se nourrissait de grains; il lui fallait son achlik, sa bouillie de millet, d*orge ou de sarrasin. Sans doute, il l'assaisonnait grassement de lait, de beurre, de fromage; au printemps, il brassait, avec le lait de ses juments, la boisson nationale, le kymyz pétillant; en hiver, il y mêlait le vin de millet, Tenivrant tarasounn\ les jours de fête, ou pour remplir les devoirs de rhospitalité, il se résignait à diminuer son troupeau, abattait un poulain gras, une brebis, et se gorgeait de chair; le reste du temps, il ne mangeait d'autre viande que celle des bêtes fourbues ou crevées *. Alors, comme aujourd'hui, il ne vivait pas de ses troupeaux, mais de leur produit, qu'il échangeait aux sédentaires pour des étoiTes, du grain, ou qu'il leur vendait à deniers comptants. Quand il pouvait s'établir dans un pays fertile comme la Pentapole ou le pays de la Tara, il se faisait volontiers laraulchi, a laboureur »; le nom est resté à une nation turque du Pé-lou, et au pays du Nan-Lou. Le vieux mot aryk *, « canal d'irrigation », est commun à toutes les langues turques. Mais lorsque le sédentaire fermait le marché, lorsque l'épizootic ou le bourane meurtrier faisaient périr ce troupeau qui porte, aujourd'hui, le nom expressif de ma/, « le capital », lorsqu'un puissant voisin fondait sur la tribu, sabrait les hommes, emmenait les bêtes, il fallait vivre, pourtant; alors, quand on était le plus faible, on se résignait, on émigrait, en Kirghiz, dans la steppe, ou Ton se jetait aux aventures, dans le désert, en Kazak; si on se croyait le plus fort, on se vengeait; on essayait de
i. a Comeduni omnia morticina sua, et inter totpecora et armenta nonpotent e^se quin muUa animalia moriantur, lis mangent toules bêles crevées des leurs et, parmi tant de gros et menu bétail, il ne se peut que beaucoup d'animaux ne meurent. » (Rubniquis, p. 226.)