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LIVRE II

Le vii^ siècle a été Tcpoque critique dans la vie des peuples asiatiques. En désorganisant Fempire des Sassanides et les pays iraniens, la révolution musulmane arabe a dévié sur la Perse, sur TÂsic Mineure, et sur la Syrie une partie du courant d*immigration turque, canalisé, jusqu'à cette époque, dans la vieille voie scytiiique, au nord de TOxus et de la Caspienne. En apportant la doctrine nouvelle de Tlslam jusqu'au fond des Marches chinoises du Nan Lou et du Pé Lou, elle a profondément modifié, pour toujours altéré les rapports sociaux et politiques entre TEurope chrétienne et Texlrème Orient; elle les a compliqués de toutes les difficultés, de fous les malentendus que comporte une querelle religieuse; du Turc, intermédiaire naturel entre la Chine et TEurope, elle a fait le champion armé d*une foi asiatique hostile à la foi des Européens, de sorte que les plus grandes guerres religieuses du moyen &gc ont été soutenues, contre l'Europe, par des peuples qui n'avaient aucun grief contre la chrétienté, et se souciaient très médiocrement de la religion qu*ils étaient, aux yeux des Occidentaux, censés incarner. La révolution

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musulmane a décidé du sort do TAsie, sans que la volonté des peuples dominant TÂsie par leur situation géographique et par la force de leurs armes ait compté pour si peu que rien. Le Turc est devenu le représentant de TAsie islamique contre une Europe chrétienne sans même s'en apercevoir. Ces hommes, fiers de leur race, braves sur tous et têtus entre tous, ont gaspillé leur énergie et leur volonté, au hasard, à l'aventure, au service d'étrangers. Quand les Grands Mongols du xm"^ siècle ont voulu pour eux, il était trop tard; le sort était fixé.

Le stupide romantisme religieux de la noblesse persane avait livré l'Iran à l'anarchie et à Tilluminisme des révolutionnaires arabes. Les vainqueurs ne tardèrent pas à envahir les Marches de Khorassan, et celles de Sogdiane et de Fergana, d'où les derniers Sassanides n'avaient pu réussir à déloger les Turcs. C'était au commencement de la deuxième moitié du vii"" siècle; Tlli Khan avait de rudes ennemis sur les bras, et ne pouvait guère songer à secourir ses vassaux et alliés des Marches persanes, Turcs Ripuaires, Turcs Sogdiens et Ferganais, et gens de Turkeslan. A Test, la nation des Khitaï s'était séparée des Tou-Kioue, desOïgour etdes Karluk, avait fondé un royaume indépendant; maîtres des Marches orientales de Chine, du pays de Liao, ces Khitaï disputaient aux Tou-Kioue et aux Karluk les Marches du nord, le long de la Grande Muraille, l'accès du Pé Lou, objet de convoitise éternelle pour les Turcs orientaux. Par le défaut de la Grande Muraille, qui laissait ouverte une trouée entre le coude du Fleuve-Jaune et la mer, les Khitaï pénétraient sans cesse en Chine, couraient jusqu'à la « Rivière-Blanche », au Peï Ho; plus les Khilaï du roi de Liao devenaient incommodes, plus les Chinois soldaient cher les retires de Tlli Khan; il valait mieux rester au- pays, se faire marchander par ITUuslre Empereur, piller SOS terres quand il no pouvait plus payer, batailler

contre les cousins khitaï, les concurrents qui gâtaient le métier, que d'aller courir les aventures en pays perdu, là-bas, dans rOuest, de Tautre côté du Pé Lou, pour défendre les arrière-cousins des Marches persanes, qui payaient en belles paroles. Après tout, c*était leur affaire; ils étaient Turcs, donc bonnes gens d'armes; ils n'avaient qu'à se débrouiller. D*autre part, les Chinois avaient remis de Tordre dans leur maison, et c'était fini de rire avec Tlllustre Empereur. Ils voulaient bien payer, mais à condition qu'on marche droit. Quand les Turcs de Tlli Khan élevaient trop leurs prétentions, le Chinois marchandait, et finissait par leur lâcher dessus les Turcs du Liao; alors ces Tou-Kioue se faisaient humbles, sollicitaient l'Empereur; le Chinois faisait volte-face, abandoimait le Khitaï et lançait sur lui son cousin de l'Ouest. Une nouvelle dynastie, celle des 5owî, avait d'abord refait l'unité de l'empire; toungouze par la race (leur grand ancêtre était un Sian pi), chinoise par le cœur, la maison de Souï prit pour centre d'action ce brave pays de Ho-Nan, avec Lo Yang pour capitale. Les gens du Chen Si, des Marches, servis par leurs mercenaires turcs, se révoltèrent, rétablirent la suprématie militaire de la Chine du Nord sur celle du Sud, fondèrent la dynastie des Thang (626), chinoise de sang, turque par les alliances, par le caractère, par le tempérament, la plus rude et la plus guerroyante qui ait régné en Chine. Sur les Turcs, les Thang remirent la main, aussi ferme que celle des Ilan. Pendant la seconde moitié du v\V siècle, dans le bassin oriental de haute Asie, entre le Pé-Lou et les monts Khingan, la soumission des Turcs à Tllluslre Nation, au Saint Empereur de Thang, fut entière, absolue : « Les Begs et le peuple {Boudoun : la communauté, la République), étant sans direction, l'Illustre Nation étant hostile, fausseté régnant, aînés et cadets étant désunis, begs et peuple se soupçonnant, le peuple turc intérieur se défit, le kaganat des kagans se

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défit; à rillustre Nation, les fils des begs furent serviteurs, leurs pures filles, servantes. Les begs turcs quittèrent leurs noms (titres) turcs, et comme begs chinois, adoptèrent des noms (titres) chinois, à Tlllustre Empereur se soumirent, cinquante années durant leur intelligence et force lui donnèrent '. » C'est à la solde des Thang» sous le protectorat chinois, que les Turcs de la Nation Intérieure vont vivre désormais, jusqu'à la dissolution de leur Etat; une suprême tentative, pour recouvrer leur autonomie, fut essayée par les derniers Kagans, au commencement du viii'^ siècle, et se termina par leur soumission volontaire.

D'abord, les Thang mirent leur capitale à Si-Ngan, en Chen Si, à égale portée des Marches et du Ho-Nan, entre la poitrine et le cœur de la Chine. C^était un poste de combat, parfaitement choisi, couvert au nord par le coude du Hoang Ho, puis par la Muraille, puis par le quintuple fossé que forment, au sud du coude, les principaux affluents du grand fleuve; défendu, à Test, par les défilés du Ho-Nan, où les Mongols de Moukhouli, au xiii*' siècle, invaincus jusqu'à ce jour, se firent battre par trois fois. Aux révoltes de la Chine turbulente, de l'Aquitaine chinoise qui commence au Yang tscu Kiang, les Thang opposaient la barrière des affluents au nord du Fleuve-Bleu; entre les deux grands cours d*eau, ils tenaient tous les débouchés vers le sud-ouest et l'ouest, vers le Tibet, vers l'Inde, vers le Nan Lou. De ce côté, ils recevaient à la fois le bouddhisme, le christianisme, et domi* naient les routes par lesquelles les nouvelles doctrines pénétraient dans l'Empire du Milieu, les ouvraient et les fermaient à leur gré, mnniant d'une main sftre et d*un cœur hardi les écluses entre la Chine et FOccident; ils les ouvrirent au christianisme.

i, AUliirkifche Insrhrif'ten, p. 7 — 6. 7 ri S.

Le christianisme avait pénétré en pays turc, par le Khorassan et les Marches de Transoxiane, dès le iv® siècle. En 334, Barsaba était évèque de Merv en Khorassan; en 420, Tévêché de Merv érigé en siège métropolitain. Vers 503, des évèchés sont fondés à Hérat et à Samarkande. Le patriarche Timothée (718-820) envoie des missionnaires jusqu*à Karakoroum, et aux environs de Tan 1000, au fond du Kohi, les Turcs Kéraît acceptaient le nestorianisme que leur apportait le métropolite de Merv, Ebed Jesu '. En Chine, ce fut en Tan 635 qu'un moine syriaque, dont les Chinois n*ont conservé que le titre « Rabban », sous sa forme chinoisée O-lo-pen, prêcha Tévangile. Dès 638, Tempereur Taï Tsoung rendait un décret en faveur de la nouvelle religion, et autorisait la construction d*un6 église dans sa capitale. La fameuse inscription bilingue de Si Ngan Fou (en chinois et en syriaque) mentionne, à la date de 781, le métropolitain neslorien sous son nom chinois de Ning-Chou, à côté du patriarche Mar Hanan Ishoua (Josué), et d'Adam, évèque et pape de Tzinistmij « Chine ».

Le bouddhisme avait été introduit par des missionnaires chinois, dans la seconde moitié du vi' siècle. Tho-Po (Dobo) Khan, frère et successeur de Mokan Khan, s*élait même converti *.

Au xin^ siècle, une partie des tribus qui entrèrent dans la Confédération mongole était bouddhiste, ot une autre, chré* tienne.

Dans cette même année 63;} où le moine syrien recevait riiospitalité de Tlllustre Empereur, — la quatorzième de rilégire, — les Arabes dispersaient la chevalerie persane à Kadessiyah; Hilàl, fils d*Alkama, sabrait le noble Roustem, et les € gueux », les < mangeurs de lézards », enlevaient en triomphe le Direfch, Tétendard sacré des Sassanides, devant

\. Heru^ de Vlliêtoire des Relifjion^, l. XXII, p. 200. L*. Voir plus haut, p. il6.

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lequel reculaient naguère les armées romaines. Trente ans après, la Perse invoquait Allah, et les coureurs arabes franchissaient rOxus, s'aventuraient dans les Marches du Nord, en Sogdiane, en pays turc. D'abord, en fuyant comme jadis, au temps d'Alexandre, le dernier des Achéménides, ce fut à l'ennemi héréditaire que le dernier des Sassanides vint demander asile. A l'honneur des Turcs, Yezdedjerd, le roi d'Iran, vaincu, fugitif, ne douta point de leur hospitalité; la générosité turque ne démentit pas sa confiance. Les gens de Touran protégèrent noblement le dernier des rois d'Iran, qui avaient si longtemps combattu ces barbares de toute leur haine de Grands Rois.

Les bandes arabes organisées en Khorassan suivaient, pour envahir les Marches turques de Sogdiane et de Ferganai la vieille route militaire au sud de TOxus, par Merv et Balkh; de Balkh, elles tournaient au nord et passaient le grand fleuve soit au Tchardjouï actuel, soit au gué de Termiz. De l'autre côté de l'Oxus, la résistance commençait, plus dure qu'on ne le croit d'habitude. Mais du fait des Turcs la religion y a été pour peu de chose. L'extraordinaire désorganisation du pays a été la cause principale qui a facilité la victoire de Tlslam. Si les Arabes n'avaient compté que sur leurs lances, jamais ils n'auraient eu le bonheur insolent de triompher en Sogdiane. Là comme ailleurs, leur merveilleux génie de mise en scène et le désordre moral de leurs adversaires ont servi la fortune de ces prestigieux comédiens. A coup sûr, dans les pays iraniens où ils s'installaient de force, les Turcs n'étaient pas aimés. Quand ils étaient dégrossis, leur morgue chinoise, quand ils restaient frustes, leur lourde suffisance de reitres les rendaient insupportables; h Samarkande, à Bokhara, ils étaient dépaysés; ils campaient. En Transoxiane et en Fergana, les masses iraniennes restèrent indiiTérentes dans une lutte dont leur nationalité était l'onjeu.

LES TURCS ET L*ISLAM li5

Elles ne montrèrent un peu de vitalité que sur le fait de religion; ce n'est quen 94 de l'Hégire (H2) que les Arabes \ purent bâtir leur première mosquée à Bokhara, et encore i durent-ils faire cette concession, inouïe aux yeux de musulmans, d'y célébrer l'office en persan ; qu'on imagine les Arabes récitant le Coran, dans la mosquée de Cordoue, en espagnol, et on comprendra combien vite Tislamisme de Perse et de Transoxiane a perdu son caractère original, s'est iranisé. Longtemps encore, dans ce pays conquis par l'islam, les fidèles n'allaient à la mosquée cathédrale de Kouléïbeh qu'en troupe et armés; sur le parvis, dans les ruelles, embusqués aux allées des maisons, ces Iraniens qui fuyaient devant leurs lances à la bataille, les assommaient à coups de pierres. La caisse noire de Tislam paya deux drachmes à tous les convertis qui venaient à Toffice du vendredi * ; finalement, il fallut recourir à des dragonnades. Koutéïbeh désarma les habitants de Bokhara et de Samarkande, et logea dans leurs maisons les plus sacripants de ses guerriers, d'un islamisme plus que douteux, les Xossaîri de Syrie (ce sont nos Ansariés contemporains), qui encore aujourd'hui passent, aux yeux de leurs voisins musulmans et chrétiens, pour des brigands et des païens; ces mécréants finirent par convertir les bourgeois de Transoxiane à la religion de « la meilleure des créatures », Mohammed l'apùtre.

En rase campagne, il fallait batailler contre le Turc. Ni les (rente sous du vendredi, ni les yatagans des coupe-jarrets libanais n'y faisaient rien. Ces Turcs étaient des plus tièdes pour le mazdéisme, qu'un certain nombre d*êntre eux avaient

4. On les Taisail pritT au rommandcmenl : « Les Roukhares qui, dans les premiers temps de l'islam isme, ne pouvaient comprendre Tarabe, rôritaient en f>ersan les prifres cl les chapitres du koran. Lorsque les (idcles dr\ nient s*inriiuert un homme placé dorrirre l'assislancc disait à haute voix : AVviiinélti Si'ffuinei, et lorsqu'ils devaient se pm^lerner la face contre terre, il criait : Sigount/a Sif/oani/ • rcs mois sont en vieux persan). — Narchakhi, dan» l'Appendice de la Itelation de Rica Qoul\, par ScheTer, p. 274.

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adopté à leur manière, militairement, pour la bonne tenue en ville; les trois quarts étaient bouddhistes, païens, ou quelques-uns déjà, ceux qui avaient affaire aux gens des évèchés de Merv ou de Samarkande, chrétiens nestoriens. Des Iraniens, ils se souciaient comme des neiges d'antan; ce n'étaient plus eux qui étaient le gouvernement. Les Arabes leur déplaisaient fort : d*abord, ils ne prenaient pas de gens d'armes à leur solde, faisaient le métier eux-mêmes, accaparant, à leur profit, la vache à lait de Sogdiane, dans le riche pays du ZeiT-Afchane, « verseur d*or ». Et puis, avec eux, on ne pouvait compter sur rien; de hiérarchie, néant; de consigne, hors la religion tatillonne, inquisitrice, se mêlant de tout, même du manger et du boire, pour ces gros appétits d'ivrognes sibériens, encore moins. Autant la plèbe iranienne, opprimée par ses Mobed du haut clergé, pillée par ses Azâdh et ses Dihkan de la chevalerie, s'était jetée, à plein collier, dans le communisme démocratique, dans rindiscipline sociale prêchée par les Arabes, autant la canaille artiste du Midi s'était éprise de leurs grands airs, de leur faconde tour à tour dédaigneuse et tragique, autant le Turc, habitué à Tordre chinois, se croyant, à lui seul, le monopole du désordre à main armée, répugnait à ce tumulte de phrases et à celte confusion de faits. Il comprenait bien un roi de Perse, — le Grand Roi, — auquel on faisait la guerre, ou qui vous payait pour la faire à d'autres. — Il comprenait aussi une religion officielle, avec des cérémonies réglées, comme en Chine; la forme et le dogme lui importaient peu, puisqu'au-dessus, qu'ils fussent mages, chrétiens, bouddhistes, ces Turcs savaient bien qu'il y avait le Tengrî, et au-dessous, les cinq éléments. Mais un Ëlat dans lequel chacun n'était rien et pouvait être tout, une religion à laquelle il fallait croire, et où l'on était obligé de discuter, de se chamailler, de lire un tas d'écritures pour croire do la

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bonne manière, ces choses déréglées étaient inintelligibles pour eux; ils ne comprenaient pas; ils étaient désorientés, très perplexes, cherchaient une autorité. Naturellement, ils s'adressaient au grand roi turc de là-bas, leur suzerain, et au-dessus de lui, au Bogdo Khan, « au Saint Empereur », de Chine, incarnation de l'intelligence sur la terre. Le Saint Empereur Thang, qui n'était pas fâché de voir ces barbares de l'Ouest dans l'embarras, et de prendre son temps pour se renseigner, pour voir venir, les laissa se débrouiller. Il profita de l'occasion pour mater une fois de plus le turbulent Ui Khan. En 710, « on commença à bâtir, au delà du Fleuve- Jaune, les trois forteresses appelées Cheou-Kiang-Tching * » ; les Chinois s'installaient au delà des Marches, en plein pays turc. Le résultat ne se fit pas attendre; « la troisième année de la période Khaï Youen » (7i5), les Karluk se détachèrent de rili Khan, firent leur soumission à l'Illustre Empereur. Eu 720, le kagan dont les Chinois orthographient le nom Me-ki-lien, et son frère, Keul Tékine, tous deux fils de Koutloug Kagan, acceptaient franchement le protectorat chinois. Les Thang leur élevèrent un monument, sur leurs terres (à Kocho Tsaïdam, près des ruines de Kara Koroum et de Kara Balgassoun), avec inscription bilingue, en chinois et en turc. C'est ce monument, récemment retrouvé, qui donne le déchiffrement de la plus ancienne écriture turque '. On a vu, plus haut, l'analyse de celle remarquable inscription.

La stèle de Keul Tékine nous montre qu'à l'époque où rirruption des Arabes en Transoxîane les mit en contact avec les gens du nord-est, le Turc, inféodé aux Chinois, avait

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