Maçoudi, Prairies d'or, VU
/ du ix<> siècle. Mais la place que ces chevaliers d'aventure, courant fortune à Rome, laissaient vacante en pays iranien et en Transoxiane était immédiatement prise par d'autres compagnons, aussi légers de bagages, aussi riches d'espoir et de hardiesse que leurs aînés; il semblait que le Turkestan et les Marches de Chine, d'où ces héros besogneux sortaient les uns après les autres, fussent inépuisables. Depuis le Iriotpphe des Abbassides, dans l'Iran et dans ses Marches désorganisés par les Arabes, il pleuvait des Turcs, chasseurs de places, de pensions, de terres et grands épouseurs d'héritières.
Le Siassel Nameh^ » le Livre du gouvernement », écrit par Âbou Ali Hassan, que les Orientaux ont nommé \izam el- Moulk, « le régulateur de l'Empire », — le législateur par excellence — , et qui fut pendant trente ans (de 455 à 485 de rhégire — 1063 à 1092) le premier ministre du sultan Seldjoukide Alp-Arslan et de son fils Mélikchah, nous montre ce qu'étaient les Turcs de son temps, même sous des souverains plus qu'à moitié iranisés. Ils avaient fini par s'assimiler, à leur manière, « l'esprit de corps des Arabes », et il fallait 8C méfier d'eux, au point que Nizam el-MouIk parle du danger « d'avoir une armée composée d'hommes ayant tous la môme origine » et recommande c< que toutes les races de l'Empire fournissent des soldats ' ». Hors de la guerre, le Turc, vieilli, est surtout bon à faire un policier à poigne, sur la brutale honnêteté duquel on peut compter, « un Turc avancé en âge, qui dans son impartialité se fait craindre des grands et des petits », et il ne manque pas de citer comme exemple ce vieux lieutenant de police turc qui rencontra un haut et puissant seigneur de ses compatriotes, l'émir Ali- Nouch-Tékine, comme il sortait ivre, la nuit, de chez le sultan Malimoud, après une orgie royale; il le fit empoigner
f. Sioêêel Nameh, édilion et traduction Schefer, p. 133.
154 INTRODUCTION A L'HISTOIRB DB L'ASIB
par le guet, et battre si durement « que la douleur lui faisait mordre la lerre ' ». Quand ces Turcs avaient bu, ils devenaient terribles, et ils buvaient souvent '; pourtant, il fallait leur donner à boire, et les gorger de viandes : « Le moyen de gouvernement des khans du Turkestan consiste à tenir toujours prête, dans leurs cuisines, une nourriture copieuse pour leurs sujets ^ »; il fallait même que le vin fût bon, « car le souverain étant le père de famille universel... il ne faut pas que ceux qui reçoivent de lui leur subsistance apportent de chez eux leur nourriture et leur vin. S'ils en apportent parce que le sommelier du palais ne leur en donne pas de bon, il faudra adresser à celui-ci une verte semonce. Le vin qu'on lui livre est excellent, pourquoi donc en donne-t-il de mauvais? Il faut faire disparaître cet abus *. »
En ville, hors du service, les capitaines turcs faisaient le diable à quatre. Nizam el-Moulk raconte Thistoire d*un de ces sacripants, un gentilhomme, un émir; il avait emprunté six cents dinars à un honnête marchand, et depuis dix-huit mois il le bernait; mais un vieux tailleur fit bien rendre l'argent, lorsqu'il menaça de révéler comment ce Turc avait ravi une femme mariée, battu les bourgeois qui voulaient la délivrer, et comment le pauvre artisan avait fait crier la prière par le muezzin en pleine nuit, ameuté le populaire, éveillé le Khalife, et sauvé Thonneur de la femme ^ Ce que les souverains de l'Islam redoutaient, ce n'étaient pas les émeutes
î. Siasset Nameh, p. 62 et 63.
2. L'émir Ousama raconte comment, lorsque en 1119 le condottiere turc Toytakin (Tog-Tékine) fit prisonnier Robert, ch&telain de Saône, beau-frère de Baudouin, roi de Jérusalem, qui était son ami, et qui oITrait dix mille dinars de rançon, il lui trancha la tôle après boire. « L'Atabck (Top-Trkinc) buvait dans sa tente. Lorsqu'il le vil s'avancer, il se leva, mil les pans retroussés de sa robe dans sa ceinture, brandit son épée, sortit vcrsHobcrt, et lui trancha la télé. » [Ousama ibn Mounkidh^ par Hartwig Derenbourg; extraits, p. 121.)