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LES TURCS BT L'ISLAM ISS
du bon peuple foulé par les Turcs; c'était le mécontentement de ces rudes soudards, de ces dures machines à gouverner dont ils ne pouvaient plus se passer; ils sentaient gronder sourdement ce nouvel « esprit de corps », Tesprit de coterie militaire, et ils avaient peur. A peine devinaient-ils un instinct, encore bien faible, à cette époque, mais qui bientôt grandira, de plus en plus formidable, jusqu'au moment où il éclatera, irrésistible ; c'est le sentiment national turc, qui au su* et au xm' siècle a déchaîné sur l'Asie les invasions des Oïgour, des Khitai et enfin des Mongols.
Du IX* au xn« siècle, c'est par des révolutions partielles | que se prépare la grande invasion. Les Turcs arrivent, do plus en plus nombreux. Une fois implantés dans le pays, devenus bon gré mal gré seigneurs terriens, et pourvus de toutes les charges militaires ou réputées comme telles, — car des autres, ils n'en voulaient pas; ils n'y entendaient rien et c'eût élé déroger, — à la première réclamation, ils jetaient le gouvernement dehors, et installaient le capitaine de leur compagnie à sa place. C'est ainsi que nous allons voir se succéder les grands condottieri Gaznévides, Seldjoukides jusqu'au moment où les Turcs restés au pays, Oïgour, Kliitaï, se présenteront à leur tour en corps de nation, et parleront en conquérants, en maîtres; puis après eux, les Mongols nivelleront le terrain, réuniront en faisceau toutes les anciennes nations parentes, et feront l'Asie Turque, depuis la Corée jusqu'au Caucase, portant les Marches chinoises au Danube et à l'Adriatique.
Entre l'immigrant turc et la vieille population iranienne qui se réveillait, l'élément arabe disparut rapidement en Iran et en Transoxiane, ne laissant d'autres traces de son passage» en Iran, qu'un islamisme hérétique, désormais irréconciliable, et dans les Marches, un islamisme d'autant plus orthodoxe que l'hérésie persane devenait plus dissidente. Les
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Turcs, qu'on n'avait pu convertir à l'islam dans leur pays, se sont faits musulmans orthodoxes à plein collier, le jour où ils ont vu que les Iraniens refusaient l'orthodoxie; sur la vieille haine nationale entre Iran et Touran, la haine religieuse s'est grelTée naturellement, faisant ce prodige d'amener à l'islamisme des païens chinoises, dont le cœur était dix fois plus sensible à Christ ou à Bouddha ({u'à
I Mahomet, et de changer en sectaires d'occasion les hommes du monde les plus indifférents à la controverse et à la matière
\ religieuse. En Asie centrale, la politique sociale a produit la religion, au rebours d'autres pays où la religion enfantait
. la politique sociale.
Contre le pédantisme religieux des Arabes, contre la morgue militaire des Turcs, la nationalité iranienne, renaissante, suscita la naïveté enthousiaste de la plèbe. Le premier qui fit battre le cœur iranien depuis la chute des nobles Sassanides était un homme du peuple. Yakoub beu Leïtli, « le fils du potier », rassembla ses camarades, se mit luimême hors la loi, se lit brigand; c'était dans le sud de la Perse, au rude pays de Seïstan, les Cévennes iraniennes. Compagnons faïenciers, bûcherons et charbonniers, bandouliers et contrebandiers afghans accoururent. Tout ce Midi pauvre, sec et sobre, la tète pleine de soleil et de rêves, descendit sur les gros hommes du Nord, gavés de viandes. Lorsqu*en 877 le fils du potier fut sur le point de prendre Bagdad, et que le Khalife, épouvanté, voulut négocier, on vil clairement le tour de roue de la fortune; l'héritier des Arabes, « des gueux mangeurs de lézards », envoyait un maître des cérémonies; Théritier dos Sassanides au drapeau brodé de diamants, de rubis et de perles, « le (ils du potier », se dressa sur son grabat (il était malade à la mort), montra son épée, son dîner, une croûte de pain cbaumeni et des oignons : « Va dire à ton maître que si je vis, cette épée
décidera entre nous; si je suis vainqueur, je ferai ce qu'il me plaira; s*il est vainqueur, voici mon pain. Ni lui, ni la forlune, ne peuvent rien sur un homme tel que moi '. » Les retires turcs sauvèrent le Khalifat et Torlhodoxie; Yakoub ben Leïlh perdit la bataille, et mourut deux jours après; mais le peuple iranien lui survécut. Amr, frère de Yakoub, un politique, un habile, adroitement négocia. Devant le Khalife, il se fit tout petit, demandant simplement à fief, comme son humble serviteur, la Perse méridionale, dénonçant, montrant jusqu'à Tévidcnce le péril turc dans la Perse du Nord, en Khorassan, et dans les Marches, en Transoxiane, en Kharezm, proposant de le combattre. Le Khalife se laissa convaincre, comprit que l'Iran, même dissident, était son boulevard contre les hommes du Nord. Mais Tailiance édiPiante entre les hérétiques de Perse et le Pape- Roi des musulmans orthodoxes no pouvait être de longue durée. Ce fut un aristocrate de Transoxiane qui la fil rompre et ruina, du coup, la dynastie plébéienne issue du c< fils du potier ». Ismaël ben Saman, le rival et le vainqueur de la démocratie iranienne, était lui-même de pur sang iranien, noble homme descendant du Sassanide Behram Tchoubine, rinlrépidc et infortuné rival de Khosrau Parviz (Chosroès II). Il était né en Fergana, au mois de Chevval 23i (8i8}. L*ancètre, Saman, avait embrassé l'islamisme, par reconnaissance pour le gouverneur arabe du Khorassan, Azad bon Abdallah, qu*on appelait « l'Ami des opprimés »; ses petitsnis, Nouh (Noé), Ahmed, lahia (Jean) et lliaz (Ëlie) avaient reçu, du khalife Mamoun, l'investiture de fiefs dans les Marches : Noé & Samarkande, Ahmed en Fergana, Jean à Tachkend et Élie à lierai. Ahmed avait recueilli le fief de Samarkande, à la mort do son frère Noé, par droit de dévo-
1. Zinri el tetarikh, «raprt's VIMoire de la Perse <Ie Malcolm.
lution, et son fils aine, Nasr, lui avait succédé. La révolu* lion démocratique du « (ils du potier » bouleversait l'Asie; en 872, Hussein ben Tahir, s*élant fait roi de Kharezm, envahissait la Transoxiane. Ismaôl, le frère cadet de Nasr, fut envoyé à Bokhara pour lui tenir tète. Le 1"^ Ramazan 873, il fit son entrée triomphale, comme lieutenant de son frère, dans la vieille métropole religieuse de Sogdiane. Vingt ans après, il était maître du Kharezm et de la Transoxiane entière, sous le protectorat des Khalifes; il était assez fort pour braver les Turcs, jusque dans les Marches de Chine; en 894, il osait attaquer ceux du Tavaz ', en plein Turkcstan, — ils étaient chrétiens, — et les battait, s'emparant de leur ville et de leur cathédrale '; pour la première fois les Iraniens prenaient pied au delà du Syr Darya, du vieux Yaxarles; en triomphe, ils portèrent le Coran à l'église des Turcs, et la consacrèrent à Tislam.
De cette guerre à la fois nationale et sainte, le Samanide revint assez fort pour affronter la Jacquerie iranienne dans le Sud. Entre les aristocrates transoxianais avec leurs soudards turcs, et les démocrates du pur Iran, la lutte fut rude, quelque chose comme une guerre de gens de la langue d*Oïl contre gens du Languedoc; les hommes du Nord triomphèrent; Ismaël, le descendant des Sassanides, envoya son prisonnier Amr ben Leïth, le chef de la plèbe iranienne, au khalife Moutassid (902-903), et reçut, en échange de ce magnifique présent, Tinvestiture de tout Tlran, avec ses marches de rOuest, de TEst et du Nord. La nouvelle aristocratie iranienne crut triompher. En réalité, elle livrait son pays à Tennemi héréditaire, au Turc.
Après la mort du grand Samanide Ismael (907), la plèbe se
1. C'est, peuUètre, le vieux nom turc de la Chine : Tavgais, Le texte publié par M. Schefer (p. 84) donne la leçon « Taraz ».
2. Kilissa i bouzourg, « la grande Église ». Narchakhi, p. 84, texte.
leva dans ce Sud iranien, dans ces Cévennes de la Perse, dan le Seïstan, toujours baltu, jamais vaincu. De nouveaux gouvernements populaires, nationaux, s'y succédèrent, les Deïlemites, les Bouïdes. Pour les combattre, il fallait des gens de guerre; on les fit venir des Marches du Nord et de Fergana. C'était se mettre à la merci des reitres turcs, se livrer aux condottieri. Un capitaine de ces reitres, mécontent du sultan samanidc, s'installa en plein pays rebelle du Sud, à Gazna, tout près des bandouliers afghans et à portée de Baikh, des défilés qui conduisent de l'Hindou Kho en Fergana, et de là en Turkostan, en Pé-Lou, en Nan-Lou, à volonté; il emmenait sa bande, huit cents soudards; le Samanide Mansour voulut le déloger; les levées qu'il envoya se firent battre par ces vieux routiers; le capitaine resta maître de Gazna. Il se faisait appeler Âlp Tékine, nom turc et d'aventurier, si jamais il en fut ^ Âpres sa mort, son fils n'avait pas la poigne qu'il fallait pour mener ces rudes gens; les compagnons mirent à leur tète un autre capitaine d'aventure qui se donnait le nom et le titre de Sevuk Tékine ', « Aimé Tékine ». Le Nizam el-Moulk raconte, à merveille, comment une grande compagnie turque faisait un roi. Âlp Tékine mort, les soudards s'assemblent; ils ne pensent même pas au fils de TÂlp Tékine (il s'appelait Âbou-Ishak), un gringalet quelconque, bon à mettre en religion : « Nous avons gagné, disaient-ils, beaucoup d'honneur et de gloire dans l'iiindoustan, et nous avons inspiré aux Hindous la terreur la plus grande. Si nous donnons cours à des sentiments d'envie, disant, l'un : Je suis le plus connu, l'autre : Je suis le plus ancien, notre gloire se ternira, et l'ennemi deviendra
f. Alpf Ouloup^ en turc archaïque, plu à tard, Ouloug^ Otoug, signifie • Grand •. J*ai donne le sens du mol Télûne. Le capitaine de routiers qui se donnait la qualité de • grand Tékine • n'était, à coup sûr, Tékine de rien ou de personne; Alp Tékine est certainement un nom de guerre. Le Sebek Tékine. Sebouk Tékine des Persans.
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plus entreprenant. Si la division éclate parmi nous, ce sabre avec lequel nous avons frappé les idolâtres servira à nous entr'égorger... Voici ce qu'il convient de faire : choisissons parmi nous le plus digne, et constituons-le notre chef... Y a-t-il un esclave (un /rot//, un mercenaire) qui ait été acheté plus anciennement que Scvuk Tékine, et qui se soit acquitté plus fidèlement de son service?... Par son intelligence, son courage, sa générosité, son excellent caractère, sa loysiuté et ses bons procédés envers ses camarades, il est le premier. » Le capitaine se fait prier d'abord, puis accepte : « Je m'acquitterai de cette charge, puisque j'y suis obligé », et aussitôt, en dur et disciplinaire reître turc, il impose sa consigne : — J'accepte, à la condition que tout*ce que je ferai ou dirai ne rencontrera pas d'opposition parmi vous. Si l'un de vous me désobéit, se révolte contre moi, ou hésite à exécuter mes ordres, d'accord avec moi vous le mettrez à mort. — Tous le jurèrent et lui prêtèrent serment '. »
Voilà le souverain nommé, à l'ancienneté et au choix ; il n'y a plus qu'à obéir.
Ce reitre parvenu est le premier prince musulman qui ail osé attaquer l'Inde chez elle, porter l'islam au delà de Tllindou Kho et de l'Indus. En 977, il est maître de Kandahar, de Kaboul, du pays afghan depuis les passes du Nord jusqu*à celles du Sud-Est, du Khaïbar; la même année, il franchit le Khaïbar, envahit le Pendjab, y retourne Tannée suivante; l'Inde fut mise en coupe réglée; le Maharadja Djaïpaoul tenta la fortune des armes, réunit trois cent mille guerriers; les routiers du Sevuk Tékine étaient un contre cinq, mais gens de guerre, sachant le métier; ils dispersèrent cette cohue; rheureux aventurier resta maître du pays de Pechawer et du Lemghan. Par ses possessions de Kaboul et do Gazna, il
St'asselSameh, p. 151, 158.
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confinait au Khorassan, aux souverains Samanides du nord. Avec son instinct de condotlierc affiné par la politique, il comprit le parti qu'il pouvait tirer du voisinage, s'offrit à Témir Nouh (Noé), 1<) grand Samanide d'Iran etTransoxiane, se battit pour lui contre la plèbe hérétique, et en tira ce qui lui manquait, une investiture, une reconnaissance officielle. Vainqueur des rebelles à la bataille de liérat, il obtint pour son fils la lieu(enance héréditaire du Khorassan, et pour luimême le titre de « Vainqueur pour la Foi ' » (997).
En mourant, Tancien capitaine de routiers, devenu le prince Nasr Ed Dine, légua ses Etats héréditaires à son fils cadet Isniaël % conformément à la coutume turque, à l'exclusion de Tainé, Mahmoud, pourvu et fieffé en Khorassan; la coutume, qui laissait la terre au cadet, donnait à Tainé la meilleure part, Tarmée; Mahmoud était digne de Théritage. Ismaêl tenta de lutter; à prix d'or, il essaya de débaucher les bandes; mais quand ils entendaient battre les timbales, ces soudards turcs ne connaissaient plus rien que leurs chefs
i, Satr Bd bine. De lels tilres, les Turcs établis dans TOccidenl devenaienl plus glorieux el plus avides, à mesure qu'ils se faisaient plus Iraniens; ceux de Transoziane, à demi Chinois, s'en moquaient encore à cette époque. Le Sizam el-Moulk raconte, non sans une pointe d'ironie, Tam usante histoire du sultan Mahmoud, humilié de n'avoir reçu, par bref du Khalife, que le litre de Yemin-ed-haonleh^ «> bras droit de l'Empire •, quand le kagan de Samarkande td'un l.^laminie très susperl) possédait les brevets de /ehir-cd' daouleh^ • qui donne la force à TEmpirc •, Mouln-khilafcl-illah^ • qui accorde son aide au klialifat de Dieu •, el Melik el-Machrak ou esSin, • roi de l'Orient et de la Chine •. Une hardie commère turque • sachant écrire et la langue bien pendue », au service de Mahmoud, s'engage à lui rapporter tons les brevets (pril voudra. Elle s'en va tout droit à Kachgar, uii elle achète des marchandises de Chine, fait des cadeaux au kagan de Samarkande et à sa femme, s'insinue dans leur intimité, et Unit par leur demander un bref du Khalife comme modèle d'écriture pour son (Ils; et voilà ces bons Turcs à sVsclaCTer de rire. • Quel désir manifestes*lu là! s'écrièrent la khatoun et le khakan. Pourquoi ne nous as-tu (>as demandé une ville ou une pnnincu? Nous possédons cinquante diplômes semblables laissés) de côté! Si lu en as envie, nous le les donnerons tous! • {Siassel A'wwicA, p. 193 - VJn.)
% On remarquera que ces condottieri turcs, dès qu'ils étaient parvenu^, rban^eaienlde noms, prenaient des tilres et des noms mu^ulnlans;de même, en Chine, ils prenaient des titres el des noms chinois.
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éprouvés, ceux qui les avaient dix fois conduits à la charge; tout riiouneur du drapeau leur montait du cœur à la tête. Les reitres connaissaient leur Mahmoud; ils l'avaient vu le sabre à la main, et jetèrent l'argent que leur offrait Ismaël. Le cadet, sans soldats, se rendit. Mahmoud reçut avec égards un si chétif rival, et Tinterna dans un château où il le fit traiter en prince, hormis la liberté d'en sortir. Le véritable héritier de TAlp Tékine restait seul maître du pays entre rindus et rOxus.
Ce fils de condottiere avait de la grandeur d*âmc, le génie de la guerre et de la politique, la passion de toutes les gloires; il aimait orgueilleusement les lettres, le faste, les arts. C'est un goût commun à beaucoup de parvenus de Tépée; nous le verrons chez les Seldjoukides, chez les Timourides; il est assez apparent à la cour des condottieri d'Italie, au xv*" et au xvi'' siècle. Ce qui est particulier à Mahmoud de Gazna, tout à fait hors du caractère lurc, c'est l'ardeur religieuse, le fanatisme musulman qui, chez lui, était naturel et sincère. Avait-il du sang iranien? Le portrait que tracent de lui les contemporains est du pur type turc : << Il n'était point d'une physionomie agréable, dit le Siasset \ameh\ il avait le teint jaune; un jour jetant les yeux sur son miroir, et voyant sa figure, il se mit à sourire ^ » Son père le Sevuk Tékine n'était pas de race pure, puisque les chroniques persanes l'appellent un(( turc-tadjik » ; peut-être aussi u turc » est-il pris dans le sens de « capitaine de routiers », comme, un peu plus tard, en France, le mot de « brabançon » n'aurait pas impliqué l'origine, mais seulement la profession d'armes. Quoi qu'il en soit, sa religion servait sa politique. Il avait, sous les ordres de son père, combattu les hérétiques de Perse ; dès qu'il fut le maître unique, il se posa en chevalier de l'or*