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184 INTRODUCTION A L'UISTOIRE DE L'aSIE
chapitres (xuv, xlv, xlvi et xlviï), sur les « hérétiques, qui sont les ennemis de TËlalet do llslamisme ». Jamais Tidée qu'on pût être ennemi de TÉtat pour fait de religion ne serait entrée dans le cerveau d'un prince turc musulman, à cette époque, en Turkestan, ou en Hexapole, à plus forte raison, d'un païen de TEst. Jusqu'à la fin du xiv» siècle, en pays turc d'Asie centrale, la religion est restée au second plan, a compté, en politique, pour si peu que rien.
A Tautre bout du monde turc musulman, au moment où les Seldjoukides importaient, en pays hellénique, leur dialecte turc du Pé-Lou, les Oïgour, en Nan-Lou, écrivaient, dans leur langue S le Koudatkou Bilik, « TArt (ou la Science) du gouvernement ». Dans ce remarquable poème didactique, une description de la vraie société turque du xi"" siècle, et on trouve un exposé des idées qu'elle se fait de la morale et de la politique*
Le Koudatkou Bilik est écrit en caractères dits « oïgour » ', différents de ceux qui ont servi à tracer les anciennes inscriptions du Yénisseï et de TOrkhon; ce nouvel alphabet n'est autre que le syriaque, apporté aux Turcs orientaux par les missionnaires nestoriens; en moins de trois siècles, il a remplacé la vieille écriture scythique, et les Turcs christia* nisés l'ont assez répandu parmi leurs compatriotes, pour que les Musulmans eux-mêmes Taient adopté, plutôt que l'alphabet arabe que leur apportaient les apôtres de Tlslam. A coup sûr, les Turcs du Nan-Lou et du Pé-Lou se servaient de l'écriture nestorienne avant la conversion de Boghra Khan, puisque ceux d'entre eux qui acceptèrent l'Islamisme
i. Vambèry, Uiguriscfie sprachmonumente nnd das Kudalku UHik-Innsbruck, 1870.
*2, Le Kottdalkou Bilik est en pur dialecle oïgour; êcril en 403 de l*Hégirc (1068), quatre siècles après la prise de contact entre les Turcs et les Musulmans, il ne contient en tout i]uc quatre-vinift-douie mois d'origine arabe ou persane.
conservèrent l'alphabet cl le calendrier des chrétiens ; chez CCS Musulmans, Técrilure de Tévangilc syriaque était nationale, et celle du Koran, étrangère. Il fallut quatre siècles de propagande pour détruire, parmi les Musulmans turcs orientaux, Talphabet chrétien, et le remplacer par Tarahe; mais les Mongols bouddhistes, qui Tout reçu des Oïgour, et transmis aux Mandchous, Tout fidèlement conservé.
Le Koudatkon BUik commence par une courte préface en prose, que Tauleur développe, ensuite, en une série d'amplifications versifiées; il nous apprend qu'il s'appelle Yousouf, que Boghra Khan appréciait fort son livre, et pour le récompenser de l'avoir écrit, le nomma Khasn Uadjib^ — le titre est d'origine arabe, — « Conseiller intime ». Le titre de Tauteur est ce qu'il y a de plus arabe dans l'ouvrage, après l'éloge obligé de Dieu, du Prophète, et de ses quatre bienheureux compagnons, que Yousouf trousse d'ailleurs assez lestement, et pour la forme; la substance du livre est franchement turque et chinoise; l'islamisme n'est qu'à la surface :
« Les sages de la Chine par leurs explications, les savants du Malchin ((^hine du Sud) par leurs exemples, font la parure de ce livre Les savants de Chine et de Matchin conviennent d'accord que dans tous les pays d'Orient, voire chez les peuples de Turkestan, dans la langue de Bokra Khan (Boghra Khan), dans le parler turc, livre plus excellent que celui-ci, personne, qui que ce soit, n'a composé »; et plus loin, revenant à son « parler turc », après avoir énuméré les titres que les peuples donnent à son œuvre, « les gens de Chine et les savants de Matchin, les Orientaux (Transoxianais), les Iraniens », Yousouf revendique sa nationalité et s'écrie : « Nous autres Touraniens^ nous le nommons Koudatkou Bilik *. » A l'Islam policé, à VIran, ce Musulman
i. Koudatkou Bilik, p. 4i, 45
i86 INTRODUCTION A L'UiSTOlUE DE L'ASIK
oppose fièrement le Touran barbare; à tous les émirs de rislam, il préfère les Begs turcs, « entre les princes de Funivers, ils sont les meilleurs M » Mais aussi haut que les Begs, mandarins militaires, en vrai Chinois, il place les hommes d*étude, les mandarins civils, a Avec science, toujours honneur va de compagnie;.... deux espèces il est, remarque bien, de nobles personnes : Tune, le bek, et Tautre, le savant en ce bas monde... Le glaive au poing l'un ordonne le peuple; avec la science, Tautre aplanit le chemin '. » A la chinoise encore, Yousouf classe les facultés humaines par vertus, ou perfections; quatre de ces symboles figurent en action et dialogue dans le poème; ce sont : Justice, Puissance, Entendement et Contentement; Justice s'appelle Prince Lever du Soleil, et c^est le Roi; Puissance, c'est Pleine Lune, le ministre du Roi; Entendement est fils du ministre; Contentement est son frère :
« Ensuite, entre eux, il s'agit de demandes et de réponses, qui font le sujet de leur entretien '. » Ce Turc barbare, au fond de l'Asie, se plait à faire parler des allégories, et met sa philosophie en dialogue, comme un Grec du temps de Platon.
La poésie du Kondatkou Dilik ne s'enlève pas dans les nuages; les vers de Yousouf se suivent d'une allure tranquille, terre à terre, et se ressemblent par une sage platitude; mais ils sont bien à lui, et ne copient aucun modèle; devant la nature, le poème prend mouvement, se revêt de couleur. Autant les Iraniens et les Arabes sont insensibles à la vie de la terre, autant le vrai Turc, Yousouf, s'y émeut, s'y anime, à la façon d'un Chinois ou d'un Japonais. Pour faire l'éloge de son souverain Boghra Khan, il raconte, en son simple parler, la joie du printemps :