‹ Introduction à l'histoire de l'AsieChapitre 8 sur 212 · AVANT-PROPOS XIII · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS XIII

les égards qu'elle mérite, et toutes les fois qu'elle avait droit à la première place, je la lui ai attribuée, n'ayant eu d'autre préoccupation que de discerner la vérité, /et de l'exprimer clairement.

Comme TEurope, qui est son prolongement occidental, l*Asie est profondément découpée par la mer. L'océan Indien la pénètre, au sud, où il forme le golfe Persiquo, la mer Arabique, les baies de Bengale, de Siam et de Tonkin. Des grands ^fleuves, TEuphrate, Tlndus, le Gange, qui aboutissent à ces enfoncements, mènent, vers le nord, à de hautes terres, les monts d'Arménie et le Caucase, les monts de rindc ou Hindou Kho, les Mille Montagnes ou Himalaya, comme en Europe TEbre, le Rhône, le Pô, conduisent depuis les enfoncements de la Méditerranée jusqu'aux Pyrénées et sur les versants des Alpes. Mais au nord, Taspcct des deux masses continentales, en Asie et en Europe, est totalement dtiïércnt. En Europe, la Baltique, la mer du Nord, la Manche forment une Méditerranée septentrionale, qui correspond à la méridionale et oppose aux péninsules du sud d'autres terres telles que la Suède, le Danemark, TAn-

iTcmoDCcnoN a LHiRToins DE l'agir. I

!2 INTRODUCTION A L'iilSTOIRE DE L*ASIE

glelerrc, le Colenlin et la Bretagne; au lieu qu'en Asie, TArabie, l'Inde, rindo-Chine, n'ont de contre-parties qu'en Corée, au Japon; d'immenses espaces continentaux séparent les golfes vivants de l'océan Indien et les terres mortes qui bordent la mer Glaciale. La ressemblance entre l'Europe el l'Asie, apparente à première vue, disparaît dès qu'on l'examine de tous côtés. On ne trouve pas, en Asie, de voies de pénétration fluviale rapprochées à leur source et dont les embouchures communiquent par des mers navigables, comme le Rhin, le Rhône, le Pô et le Danube. Sans doute, entre l'Amou Darya et le Syr Darya (Oxus et Yaxartes des anciens), coulant vers le nord, TEuphrate et Flndus, coulant vers le sud, le Fleuve-Jaune coulant vers l'est, et entre le Rhin et l'Elbe, le Rhône et le Pô, puis enfin le Danube, il y a quchiue analogie. La mer intérieure du Nord européen, qui reçoit le Rhin et l'Elbe, est remplacée, en Asie, par une vaste surface de terre habitable que les aventuriers des steppes ont parcourue, comme les Vikings, les aventuriers de mer, parcouraient la Méditerranée septentrionale de la Baltique à la Manche. Les steppes, les montagnes, les forêts entre le haut Yénisseï, l'Irlyche, l'Emba, le Yaïk (Oural), l'Idil (Volga) et le Don, représentent les mers, les golfes, les presqu'îles et les caps entre la Vistule et la Loire. Si l'on regarde vers l'est, l'orientation se dédouble; car le coureur de terres du haut Yénisseï peut courir aussi bien vers l'embouchure du Fleuve-Jaune que vers celle du Don, sans quitter son cheval, au lieu que le coureur de mer riverain de la Vistule ou des détroits entre la Suède et le Danemark ne peut pas courir aux bouches du Danube sans quitter son bateau; la navigation est trop compliquée, trop tortueuse, trop barrée d'obstacles. Les landes ouverles au nord de la mer Caspienne, du lac d'Aral, du lac Balkach, du lac Baïkal, ont présenté aux coureurs de plat pays, en Asie, les mêmes

facililés et les mêmes eniraves que la Baltique, la mer du Nord, la Manche, Tensemble que j'appelle la Méditerranée septentrionale, aux coureurs de mer en Europe; de même que ceux-ci étaient arrêtés au détroit de GibraKar, ceux-là se butaient contre Tobstacle au Bosphore de Thrace. Mais ce qui constitue le caraclère essentiel de TEurope, cetle rencontre des eaux fluviales et marines qui lui donne la trempe et la vie, n*existc nulle part en Asie. Par voie de terre, toute proportion de distance gardée, il n'est pas plus difficile, en Asie , d'aller des sources du Fleuve-Jaune à celles du Yénisseï, de Tlrtyche, et même de TOxus et du Yaxartes, qu'en Europe, de celles du Danube à celles du Pô, du Rhône, du Rhin, de la Seine; mais par voie de mer, TOxus ni le Yaxarles n'ont d'issue, et entre les bouches de TOb et du Yénisseï et celle du Fleuve-Jaune, il n'y a point d'autre voie que l'impraticable océan Glacial ou le tour du monde. La vie circule en Europe par terre, par eau douce et par mer, en Asie continentale, rien que par terre et par des fleuves fermés.

La Méditerranée septentrionale de l'Europe élant repré* senlée, on Asie, par la région des steppes qui s'élendent depuis le nord de la mer Noire et le Danube jusqu'à la mer du Japon et au Fleuve-Jaune, il convient d'étudier cetle grande voie de communication comme une mer continentale, avec ses lies de montagnes, ses golfes de vallées, ses détroits de défilés, ses bas fonds, ses écueils et ses courants de fleuves.

L'Asie continentale, celle qui n'a point d'issues fluviales vers la mer libre autres que le Fleuve-Jaune, est partagée en d(>ux bassins par un rempart de montagnes qui se dresse du nord-est au sud-ouest, depuis la rive orientale du lac Baïkal jusqu'au massif de plateaux et de hautes vallées que les indigènes de langue turque ont nommé Pamir^ » les Causses »,

4 INTRODUCTION A L'UISTOIRE DE L'aSIE

et que les Iraniens appellent, en langue persane, Bam-i- Dou7iia, « la Terrasse du Monde S). A l'un de ses bouts, au nord-est du Baïkal, le mur de séparation est sous la même latitude que la Norvège, à Tautre, à travers la « Terrasse du Monde », il s'avance vers les pays ensoleillés, aussi loin vers le midi que la Sicile. Au flanc du Pamir, les eaux descendent vers rindus et les mers des tropiques; des montagnes baïkaliennes, elles coulent dans la Lena et les glaces polaires.

Le bassin orientai surplombe Toccidental de plus de mille mètres; son altitude moyenne varie entre seize cents et onze cents, avec une dépression profonde à Touest, descendant audessous de mille mètres au pied du rempart qui le sépare du bassin occidental. De l'autre côté du rempart, le bassin occidental se creuse et s'enfonce jusqu'à quarante-huit mètres, altitude du lac d'Aral, et à moins vingt-six, de la mer Caspienne.

La muraille entre le bassin d'en haut et celui d'en bas, dans leur partie moyenne, depuis le sud du lac Baïkal jusqu'au Pamir, est rompue, sur plusieurs points, par des brèches praticables et par des détroits. Au nord, un large détroit est ouvert entre une longue chaîne de massifs montagneux courant de Test à l'ouest, que les indigènes appellent Altat*, « la haute forêt », et une autre suite de massifs à peu près parallèle, émergeant du sol à plus de cent cinquante lieues au sud, qu'ils nomment, dans leur turc, Tengri Dagh, « Montagne de Dieu, ou du Ciel », mots traduits exactement en chinois par Tienn (ou Tian) Chan. Des seuils, des promontoires, des

1. Bam signine en persan une lerrasse, un toit plat, et non un toit à pentes. La traduction • toit du monde • est inexacte.

2. L'ctymoloRle ordinaire d'AUaï, AUyn IhiqK - montagne d*or •, est con* traire à la phonéli<{ue lunjue. Allais dans les dialectes turcs du pays, se décompose en At'tdiqa^ • la haute forêt •. Voir l'explication et les exemples dans le dictionnaire général de Radloiï, p. 40*2, au mol Altaï. Allai correspond exactement à notre celtique Morvan et au Uochwald des Allemands.

Ilots bossellent cl obstruent le fond de ce grand détroit; mais au nord et au sud d'un seuil que les Russes désignent sous le nom de montagnes du Tarbagataï, par la dépression au fond de laquelle le lac Dzaïssan s'écoule dans llrlyche, et par celle où après le Lac aux Eaux- Violettes (Ala Koul), les Sept Rivières vont grossir le lac Balkach, le détroit est largement ouvert entre TAltaï et la Montagne du Ciel» donnant passage du bassin d'en haut à celui d'en bas.

Autant la trouée du Nord est commode et spacieuse entre la Haute Forêt et le Tian Chan, autant les brèches de la muraille qui sépare le bassin oriental de l'occidental sont étroites et d'accès difficile au sud de la Montagne du Ciel. Cette montagne rencontre une autre chaîne qui, du sud-est au nord-ouest, forme avec elle un angle d'environ trente degrés, donnant l'aspect d'un V couché, dont la pointe serait tournée vers l'ouest; les Chinois appellent la branche inférieure du V, \an Chan^ » Montagne du Sud », et la partie la plus rapprochée de la pointe, Tsori] Ling^ « Mont — ou plutôt faîtage bleu ^ » ; les Arabes qui écrivaient la géographie du pays ont appelé ces montagnes miroitantes DellouVy « de cristal », dont nous avons fait liolor *. Les géographes les ont transportées, à leur fantaisie, en différents endroits, et ont fini par nier leur existence; mais Z?e//our n'est que le nom

i. Ling signinc cxaclemenl monlagnc à faîtage, avec des cols, ce qu'on appelle un « Mont • dans les Alpe-*, un « Plâ » dans les Pyrénées; Tsong Ling est la traduction Ju turc • Gucuk Art*. Le sens priniilir de • Art •, en turc, est • surface à deux pentes, angle dièdre •, d'où le nom de Art^ appliqué aux faîtages, aux cols de failage. M. Edouard Blanc, qui a si soigneus«*nicnt visité et si bien vu les AH de TAlaT, et ceux qui donnent passage entre Kacligar et Tlsig-Koul, a l'obligeance de m'écrire : • Art signifie col d*une grande altitude, ligne de faite (par un arci's facile ou non^i, tandis que Darane signifie col escarpé et 0e/, roi facile ou seuil que Ion franrhit prcs(|ue »ans s*en apercevoir, mais qui* néanmoins conduit d'une vallée dans une autre ». Un Art est donc un col de faîtage, un « Mont • ou un • Vld • ; un Oarant est un • Port •.

2. Betor est aussi le nom d*une tribu qui habite une partie des • Montagnes du Sud •, dans le Ouakban. On pourrait, peut être, traduire • monts des Belort *.

emprunlé à une langue étrangère d'une partie des « Monlagnès du Sud », celle que les Chinois appellent « faitage bleu ». Les mêmes Chinois donnent à d'autres massifs plus au sud et à Test le nom de Kouen Len \ « TEspinouze »; c'est le Kouen Lun de nos cartes.

Les Pamir forment bosse, près de la pointe du V, dans la partie sud au sommet de l'angle. Au nord des Pamir, un angle pareil, mais dont les côtés sont moins prolongés, est oppose, par le sommet, à l'angle formé par le Tian Chan et le Nan Chan; la branche septentrionale de ce deuxième V dont l'ouverture est orientée vers l'ouest, inversement à celle du premier, orientée vers l'est, est désignée par le nom d'une des vallées qui la sillonnent, celle de la rivière Tchotkal ', et plus à l'est, par celle d'une montagne qui barre partiellement Touverture du V, le A'o^^-ylr/*, glacier praticable par un col. La branche du sud est nommée Alat, (( la haute plaine, le plateau »; une haute vallée, celle de la « Rivière-Ilouge », Sourkh Ab en persan, Kyzyl Sou en turc, sépare le plateau d'avec les Causses pamiriens *.

Le V ou golfe occidental qu'on appelle de son vieux nom iranien Fergana^ « le Passage », recueille les eaux qui proviennent du « Piivin » et de son rebord méridional, celles qui descendent du « Plateau », et en forme le Syr Darya^ le Yaxaries des Anciens; leSyr coule de l'est à l'ouest, puis du sud vers le nord-ouest, passe devant la grande trouée entre la « Montagne du Ciel ») et la « Haute Forêt », puis se perd

\. Kouen, • bAlon, arbrisseau sec •, et Le/i, • ronces •.

2. Ortho^M-a|ihe russe adaptée; le mot turc est Tchaihjnl, qui signifle « le fond d(» la vallée, le ravin ».

3. Orlhof^raphe russe. Le turc est Gucuk Ari, • le faîtage », ou • le Pld lileu •

4. • 11 n'y a pas seulement une rivière rouge dans la vallée d'Alaï; il y en a deux, portant le mâme nom et coulant en sens inverse, à partir du Kyzyl Bel .Seuil rouge) : Tune est la tôte du Sfjitrkh Ab; l'autre, celle de la Tarym, représentée par une de ses branches, le Kachgar Ueria, rivière de Kachgar. • (Note communifpiée par M. Edouard Blanc.)

LASIE. — LE SOL 7

dans le lac d'Aral. Le ravin de la Rîvièrc-Rouge, entre le « Plateau » et les a Causses », suit une direction parallèle, fait un coude, au débouché des montagnes, repoussé vers le nord'Ouest par un seuil qui se détache des « Monts des Indes », Hindou Khô \ et descend en plaine vers le bassin aralo-cas- ( pien, où il rejoignait autrefois la Caspienne, et où maintenant! (depuis 1575) il se perd dans l'Aral; à partir du coude et de la plaine, la Rivière-Rouge prend le nom d'Amou Darya '; c'est rOxus des Anciens.

Le golfe Oriental réunit les eaux du Tian Chan, des Pamir et du Kouen Lun dans le lit de la Tarym^ qui aboutit à un bas-fond marécageux nommé Lop^ où il se perd. Tarym est un mot purement turc, formé du verbe tarymak^ taramak, qui signifie « cultiver, labourer», et s'applique à toute la vallée, à tout le sol mis en œuvre, à la (c Terre de Labour». Les indigènes turcs ont donné à cette région, très anciennement cultivée, un autre nom qui marque encore son état bien ordonné; ils rappellent Alii Cheher^^ « les six villes, Tllexapole »; de même, les Turcs qui habitent le grand détroit du nord, entre la « Haute Forêt » et la <( Montagne du Ciel », nomment leur pays bien peuplé « la Pentapole, les cinq villes » — Bich Balik *, et se désignent eux-mêmes, de nos jours, sous le nom de Taranichi^ « laboureurs ». Les Chinois ont donné au détroit du Nord, etau golfe du Sud, avec ses passages ou brèches, les noms expressifs de LoUy qui correspond au irovro; des Hellènes, au Fergaua des Iraniens; ils les appellent Tian Chan Pé Lon^ « route au nord de la Montagne du Ciel », et Tian Chan San LoUf c< route au sud de la montagne du Ciel ». CVsl par la

1. Ix' nom adoplé est Uindtm Kouch, jeu de mois persan qui donne pour • Montagne Indienne • Tépithètc superbe • Tueur d'indiens •.

2. O nom signifie, en persan, • neuve d'Amou •; Aniou, Amol, élail une (rrande ^ille voisine de TOxus.

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