LES GRANDES EPOQUES DE •L'HISTOIRE
qui n'est pas définissable. Ou bien veut-on dire que l'humanité possède une perfectibilité sans limites? Cela vraiment est difficile à croire ; c'est pourtant ce qui sort des déclamations qui ont cours sur cette matière. Je n'invente pas ; on a affirmé que la perfectibilité était illimitée; et comme l'objection de la vie physique avec ses bornes se présentait assez naturellement et menaçait d'abattre l'hypothèse d'un seul coup, on a poussé la chimère de la perfectibilité au point d'assurer, je répugne à le dire, que la vie physique de l'homme non-seulement s'étendra plus ou moins, mais qu'avec le progrès des sciences naturelles et d'une sage philosophie, elfe se prolongera à peu près indéfiniment, et que nous'arriverons presque à l'immortalité en ce monde ^ C'est un peu trop espérer. Oui, l'homme est perfectible, mais dans un tout autre sens. Il ne faut pas s'imaginer qu'avec le temps l'homme prendra une autre nature, que coite nature contiendra de nouveaux éléments, lesquels engendreront de nouveaux rapports, des lois nouvelles. L'homme change beaucoup, mais il ne change point essentiellement ; san'ature est donnée, son intelligence est donnée, sa constitution physique est donnée avec ses bornes nécessaires. Nous avons vu qu'il ne peut y avoir dans l'intelligence humaine que trois idées. La réflexion, appliquée à la conscience pourrait s'y attacher pendant des milliers de siècles, elle n'y peut découvrir autre chose que ce qui y est, c'est-à-dire ces trois éléments diversement combinés. Et les combinaisons ne sont
* Voyez plus bas la leçon xi sur les historiens de l'iimnanité.
136 SIXIÈME LEÇON
poinf inépuisables. Une fois que vous avez tous les termes de la combinaison à faire, vous en pouvez presque calculer tons les modes. Comme la réflexion ne peut ajouter à la conscience un seul élément, ainsi l'histoire ne peut pas ajouter un seul élément à la nature humaine : elle la développe et rien de plus ; voilà sa seule puissance, et par conséquent sa tin véritable. L'humanité aspire à se connaître, et ne pouvant se bien connaître qu'après avoir traversé toutes les vues incomplètes d'elle-même, elle tend, de vue incomplète en vue incomplète, à la connaissance complète d'elle et de tous ses éléments essentiels successivement dégagés, éclaircis par leurs contrastes, par leurs conciliations momentanées, par leurs guerres sans cesse renaissantes. Cette fin suprême des mouvements de riiumanité une fois déterminée, on peut reconnaître si ses divers mouvements s'en rapprochent ou s'en éloignent; le progrès est certain, et il est définissable parce qu'il a pour mesure et aussi pour limite la nature humaine. Je / le répète : que l'individu dure dix siècles et que l'humanité dure des millions d'années, l'humanité ni l'individu ne se donneront pas un seul élément nouveau. L'individu naîtra; s'il naît, il mourra, quoi qu'en ait dit Condorcet. Si la raison s'attache à telle idée particulière, un jour elle s'en détachera. Si tel peuple accomplit l'idée qu'il est appelé à réaliser, il passera après avoir réalisé cette idée. Le système de l'empirisme et de la sensation peut être fort vaste ; il ne suffit pas cependant à la pensée : il passera donc comme beaucoup d'autres systèmes. Que dis-je ! malgré l'immortalité qui lui avait été pro-
lES GRANDES ÉPOQUES DE LIIISTOIRE.
mise, il est passé déjà, ou bien obscurci; et c'est à celle condition que s'accomplit le cercle de Ihistoire, qui est celui de la pensée.
Maintenant, combien y a-t-il d'éléments dans la pensée? Vous l'avez vu : trois, ni plus ni moins, le iim et 1 infini, et le rapport du fini et de l'infini. Il c^t donc absolument impossible qu'il y ait jamais dans le développement de la pensée et de l'humanité plus de ro's grands points de vue, par conséquent plus de trois grandes époques. Ces trois époques, je ne les fn^ts pas ici dans un ordre, je ne fais que les énuniercr sans choix : il y aura nécessairement une c'poque où le genre humain sera préoccupé de telle ou lollo Idée particulière, de l'idée du fini, par exemple et donnera à toutes ses créations et à toutes ses con' ceptions ce caractère exclusif; ou bien, frappé de l'idée de I infini, il imposera à tout cet autre caractère- ou enfin, après avoir connu et épuisé dans leur parlicu- Janté, c'est-à-dire dans leur vérité et dans leur erreur [out ensemble, ces deux idées séparées, il cherchera ies deux termes étant connus, leurs vrais rapports II ne peut donc y avoir que trois époques ; chacune sera pins ou moins compréhensive; mais il nepeut y enavoir davantage. C'est ce qu'il s'agit de bien établir, ainsi que I ordre de ces trois époques.
SEPTIÈME LEÇON
DU PLAN DE L'HISTOIRB
Retour sur la spontanéité et la réflexion dans l'individu et dans l'espècc humaine. — Histoire : ses époques. — Trois époques, ni plus ni moins. — Ordre de ces trois époques. — Ordre de succession. — Ordre de génération. — Du plan de l'histoire comme manileslation du plan de la Providence. — Optimisme historique.
rinstinct de la raison révèle à l'humanité toutes les vérités essentielles à la fois et dans une unité confuse ; c'est la réflexion qui, en brisant cette unité, dissipe les nuages qui couvrent ses divers éléments, et les éclairciten les distinguant. Le but dernier de la réflexion est, en considérant à part chacun de ces éléments, de les bien connaître tous, et d'arriver ainsi à la recomposition d'une unité nouvelle, dans laquelle tous les éléments primitifs se retrouvent, mais environnés de la haute lumière qui est attachée à la réflexion, et qui résulte de l'examen distinct et approfondi de chacun d'eux. La raison débute par une synthèse riche et féconde, mais obscure : vient après l'analyse qui éclaircit tout en divisant tout, et qui aspire elle-même à une synthèse supérieure, aussi compréhcnsive que la première et plus lumineuse. La spontanéité donne la vérité; la ré-
m SEPTIÈME LEÇON.
flexion produit la science : l'une fournil une base large et solide aux développements de l'humanilé ; l'autre imprime à ces développements leur forme la plus parfaite.
Le but de la réflexion est grand et excellent : il faut donc consentir à ce qui seul peut y conduire, à la décomposition des éléments primitifs et à l'examen spécial de chacun d'eux. Or, la condition naturelle de l'examen spécial d'une chose est la négligence, l'oubli, l'ignorance de toutes les autres. Quand la réflexion examine séparément un des termes de l'unité primitive, elle ne sait pas, elle ne peut pas savoir qu'il en existe un au!re; car comment le saurait-elle? Elle le saurait si elle était arrivée on but dernier de la réflexion, c'est-àdire à la recomposition du tout, ce qui est la fin et non le point de départ de la réflexion; elle le saurait si elle avait une mémoire distincte et ferme de l'unité primitive; mais cela ne peut pas être, car il n'y a de mémoire ferme et distincte qu'à la suite de la réflexion. Quand la réflexion entre eu exercice, elle soupçonne bien qu'auparavant a eu lieu déjà une autre opération; mais elle la connaît mal, et elle est tout entière à l'opération qui lui est propre. Sa fonclion est de distinguer pour éclaircir : elle distingue, elle sépare, elle prend chaque élément un à un; pendant qu'elle s'attache à l'un, l'autre lui échappe; elle est comme condamnée à considérer ce qui passe présentement sous son regard comme le seul et unique élément réel. De là non pas seulement, comme je l'ai dit dans la dernière leçon, la possibilité, mais la nécessité de l'erreur. L'erreur est
DU PLAN DE L'HISTOIRE
un des déments de la pensée pris pour la pensée tout entière, une vérité incomplète convertie en une vérité complète. Il n'y a guère d'autre erreur possible. En effet il n'est pas au pouvoir de la pensée, si elle est, de ne pas posséder quelqu'un des éléments qui la constituent ; sans quoi, tout élément de réalité manquant, toute pensée, môme extravagante, serait impossible. Nous sommes donc toujours dans le vrai, et en même temps nous sommes presque toujours dans le faux, lorsque nous réfléchissons, parce qu'alors nous sommes presque toujours dans l'incomplet, et que l'incomplet est de la vérité encore et déjà de l'erreur.
L'unité primitive, ne supposant aucune distinction, n'admet ni erreur ni différence; mais la réflexion, en divisant les éléments de la pensée, en les* considérant à l'exclusion l'un de l'autre, amène l'erreur; et en considérant tantôt l'un, et tantôt l'autre, amène la diversité de l'erreur, et par conséquent la différence. Ainsi l'homme, qui au fond et dans l'élan spontané de son iiilelligcnce est identique à lui-même, ne se ressemble plus dans la réflexion. On peut, en se repliant sur soimême, être fiappé de tel ou tel élément de sa pensée; tous, étant vrais, peuvent également nous préoccuper; et on se livre à cette vue exclusive, c'est-à-dire à l'erreur, précisément sur la foi de la vérité qui est en elle. L'homme n'ouvre son entendement qu'à la vérité, cl il fliut que l'erreur prenne la forme de la vérité pour se faire adinctlre. L'élément que nous considérons à part, doit être réel pour attirer notre attention; mais tout réel qu'il est, par cela qu'il est un élément parti-
SEPTIEME LEÇON
culier, il ne suffit point à la capacité de la réflexion, il ne l'occupe pas tout entière, il ne la remplit pas constamment ; après cette considération exclusive peut en venir une autre, et après celle-là une autre encore : ainsi va la vie intellectuelle et sa continuelle métamorphose. Cène sont pas les événements extérieurs qui mesurent et partagent la vie, ce sont les événements intérieurs, ceux de la pensée. Celui qui ne changerait jamais de point de vue intellectuel et moral, qui serait toujours sous l'empire d'une seule idée, celui-là n'aurait qu'une seule et même époque pendant toute sa vie, quelque long âge qu'il atteignît, quelque diverses que pussent être ses aventures en ce monde. Ce qui fait époque dans la vie, c'est un changement dans les idées ; voilà ce qui divise vraiment l'existence et la rend différente d'elle-même. La succession nécessaire des points de vue de la réflexion constitue les différences réelles de l'homme vis-à-vis de lui-même. Il en est de même des hommes relativement les uns aux autres. Comme il est impossible que tous les hommes se donnent en quelque sorte le mot pour considérer en même temps le même côté de la pensée et des choses, il s'ensuit que dans le même temps ils diffèrent nécessairement entre eux, qu'ils ne se comprennent pas et ne peuvent pas se comprendre, et qu'ils se traitent réciproquement d'insensés cl d'extravagants. Celui que préoccupe l'idée de l'unité et de l'infini, et qui s'y tient altarhé comme au tout de son être et de sa pensée, celui-là prend en pitié l'homme auquel ce monde fini et borné peut plaire, auquel la vie, dans sa variété, est agréable et chère ; d'un autre
DU PLAN DE L'HISTOIRE. 443
côté, celui qui se trouve bien en ce monde, dans le mouvement des affaires et des intérêts de la vie, re-arde comme un fou celui qui pense et s'élève sans cesle au prmcipc mvisible de l'existence. Les hommes ne sont guère que des moitiés, des quarts d'hommes qui ne pouvant se comprendre, s'accusent les uns les autres Jeunes gens qui fréquentez cet auditoire, vous y con^ tracterez, j'espère, d'autres habitudes; vous y apprendrcz que toute erreur renfermant une vérité mérite une profonde indulgence, que toutes ces moitiés d'hommes que l'on rencontre autour de soi sont des fragments de I humamté, et qu'en eux il faut respecter encore et la venté et l'humanité dont ils participent. Et savez-vous a quelles conditions vous arriverez à cette tolérance ou plutôt à cette sympathie universelle? A une seule • c'est d échapper vous-mêmes à toute préoccupation exclusive c est d embrasser tous les éléments de la pensée, et de reconstruire ainsi en vous rhumanilé tout entière Alors quel que soit celui de vos semblables qui se présente à vous, quelle que soit l'idée exclusive qui le préoccupe celle de l'unité et de l'inlmi, ou celle du fini et de la variété, vous sympathiserez avec lui; car l'idée qui le subjugue ne vous manquera pas; vous amnistierez aisément en lui l'humanité, car vous la comprendrez et vous la comprendrez parce que vous la posséderez tout entière : c'est là le seul remède à la maladie du fanatisme, qui n'est pas autre chose, quel que soit son objet, que la préoccupation d'un élément de la pensédans l'ignorance ou le dédain de tous les autres. Il en est du genre humain comme de l'individu
114 SEPTIÈME LEÇON
Toutes les tradilions antiques remontent à un âge où riiomnie, au sortir des mains de Dieu, en reçoit immédiatement toutes les lumières et toutes les vérités, bientôt obscurcies et corrompues par le temps et par la science incomplète des hommes. C'est Vàge d'or, c'est FÉden que la poésie et la religion placent au début de riiistoire : image vive et sacrée de l'état de la raison dans son énergie native et spontanée avant le travail, les conquêtes et les égarements de la réflexion*.
Ce que la réflexion est à l'individu, l'histoire l'est au genre humain. L'histoire fait paraître tous les éléments essentiels de riuimanitéau moyen du temps; la condition du temps, c'est la succession; et la succession suppose qu'au moment où un élément se développe, les autres ne se développent pas encore ou ne se développent plusj De là, la nécessité de diverses époques dans le genre humain. Une époque du genre humain n'est pas autre chose qu'un des éléments de l'humanité développé à part, et occupant sur la scène de l'histoire un espace de temps plus ou moins considérable, avec la mission d'y jouer le rôle qui lui a été assigné, d y déployer toutes les puissances qui sont en lui, et de ne se retirer qu'après avoir livré à l'histoire tout ce qui était dans son sein. Ainsi les époques de l'humanité diffèrent nécessairement, et la divei^ité est ici une contradiction, une lutte, une guerre; car une époque ne se retire pas d'elle-même et volontairement; il faut que la nouvelle la contraigne à lui céder la place. Mais d'un autre côté
• I»« TBii. .Kî «^.» ET ^ .lEx, leçoii ., Z>« mysticisme, p, 110
nu PLAN DE L'HISTOIRE.
toutes les époques de Thistoire,. dans leur diversité même et dans leur opposition, conspirent au môme but. Incomplète, prise en elle-même, chaque époque, ajoutée à celle qui la précède et à celle qui la suit, concourt à la représentation complète et achevée de la nature humaine.
Si une époque n'est pas autre chose que la prédominance d'un des éléments de l'humanité pendant le temps nécessaire pour que cet élément parcoure tout son développement, il y a nécessairement plusieurs époques, puisqu'il y a plusieurs éléments. Maïs combien y a-t-il d'époques? Il est clair qu'il doit y avoir autant d'époques qull y a d'éléments; et s'il n'y a que trois éléments, il n'y a et il ne peut y avoir que trois grandes époques. Que peut en effet développer l'histoire, sinon rhumanité?el que peut-elle développer dans l'humanilé, sinon les éléments qui la constituent? Par conséquent quels caractères peut-elle revêtir successivement, sinon ceux des diverses idées qui sont le fond et la loi de l'esprit humain?
Par exemple, l'idée du fini est un élément nécessaire de la pensée. Il faudra donc que cet élément ait son développement historique complet, c'est-à-dire son époque spéciale, consacrée à la domination de l'idée du fini ; car il est impossible que cette idée ait tout son développement, si elle n'est pas développée à peu près exclusivement : supposez en effet qu'elle soit développée en même temps que celle de l'infini, le développement de rinfini nuira à celui du fini, et vous n'arriverez jamais à savoir tout ce que celui-ci renferme. De
SEPTIEME LEÇON
là la nécessité d'une époque particulière, où Thumanité jette pour ainsi dire tout ce qu'elle fait et tout ce qu'elle conçoit dans le moule de l'idée du tini, et pénétre de celte idée les différentes sphères qui remplissent la vie de toute époque, de tout peuple, de tout individu, à savoir, l'industrie, l'État, l'art, la religion, la philosophie. Une époque est complète lorsqu'elle a fait passer l'idée qu'il lui est donné de développer à travers toutes ces sphères. Ainsi l'époque qui doit représenter l'idée du fini dan§ l'histoire, l'imposera à l'industrie, à Ittat, à l'art, à la religion, à la philosophie; et c'est dans l'unité de cette idée que sera l'unité de cette époque. L'industrie n'y sera pas immobile et stationnaire, mais progressive; elle ne se contentera pas de recueillir ce que la nature voudra bien lui accorder; la pèche et la vie pastorale ne lui suffiront pas; elle tourmentera la terre pour lui arracher le plus de produits possible, et ces produits elle les tourmentera encore pour leur donner une forme nouvelle. Le commerce sera llorissant; et comme le plus grand lien du commerce est la mer, la mer, empire du fmi, de la variété et du mouvement, ce sera l'époque des grandes entreprises maritimes. N'attendez pas qu'alors l'État soit immobile, que les lois et les gouvernements pèsent sur l'individu du poids de l'unité absolue, et soumettent la vie sociale au joug d'une uniformité despotique. Loin de là, la variété et le mouvement passeront jusque dans les lois; l'activité individuelle y aura ses droits : ce sera l'âge de la liberté et de la démocratie. 11 en sera de même de l'art; il aura plutôt le caractère
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du beau que celui du sublime; rien de colossal et de gigantesque, rien d'immobile et d'uniforme; il sera progressif comme l'État et l'industrie. De tous les objets d'imitation, celui qu'il reproduira le plus volontiers, ce sera l'homme et la figure de l'homme, c'est-à-dire l'image la plus vraie du fini, du mouvement et de la mesure. La religion ne sera point celle du Dieu invisible et inaccessible; ce sera cette religion qui transporte la terre dans le ciel et fait le ciel à l'image de la terre, arrache la Divinité à son unité majestueuse, la divise et la répand dans les cultes les plus divers. De là le polythéisme, ou la domination de l'idée de la variété et du fini dans les représentations religieuses. En vain la philosophie a l'air, dans ses abstractions, d'être étrangère à son temps; elle est de son temps comme tout le reste* et dans une époque du monde où dominera l'idée du fini, soyez assurés que la philosophie dominante sera la physique et la psychologie, l'étude de la nature et surtout celle de l'homme, qui se prendra lui-môme comme le centre et la mesure de toutes choses ^
L'époque qui doit représenter dans l'histoire l'idée de l'infini est-elle venue? vous aurez un spectacle contraire. Là, tout étant sous la domination de l'idée de l'infini, de l'unité, de l'absolu, tout sera plus ou moins immobile. L'industrie sera faible, et le commerce limité aux relations inévitables des hommes entre eux sur une même terre; quand ils auront tiré de cette terre quelques produits, ils ne se hasarderont pas
* Plus haut, Ipçon m
SEPTIÈME licm.
à changer ce que Dieu a Mi, ou du moins ils ne le changeront guère. Peu de commerce intérieur, peu ou point de commerce maritime ; la mer jouera un rôle médiocre dans 1 histoire de celte époque; car la mer, surtout la merintérieureelles fleuves, c'est le mouvement. Les nations qui rempliront cette époque seront forte itient attachées à leur territoire ; si elles en sortent, ce sera pour se répandre comme un torrent, mais sans fertiliser ni garder les contrées qu elles envahissent. Si les sciences y prennent quelque développement, ce seront les sciences mathématiques et astronomiques, qui rap pellent davantage à l'homme l'idéal, l'abstrait, l'infini Ce ne sera pas cet âge qui découvrira et cultivera avec succès la physique expérimentale, la chimie, les sciences naturelles. L'État y sera le règne de la loi absolue, fixe, immuable : à peine s'il reconnaîtra des individus. Les arts seront gigantesques et démesurés : ils dédaigneront en quelque sorte la représentation de tout ce qui sera fini ; ils s'élanceront sans cesse vers l'infini et tenteront de l'exprimer. Ne pouvant le faire sous la forme du fini, ils tourmenteront cette forme et la rendront bizarre pour lui ôler son caractère propre et contraindre la pensée de se porter vers quelque chose de démesuré et d'infini. La religion de cette époque s'attachera à l'invisible ; ce sera beaucoup plus la religion de la mort que celle de la vie. Elle s'appliquera moins à régler la vie qu'à en enseigner le mépris, à la montrer comme une ombre sans aucun prix : elle offrira surtout des représentations fantastiques de ce qui fut avant la vie et de ce qui sera après elle. La i)liilosophie
DU PLAN DE i;iII<T0inE. 149
ne sera guère alois qu'un mysticisme grossier ou subtil sur l'èlrc en soi, l'infini, l'absolu, sans forme aucune ou les prenant toutes \
Enfin, commcje vous ai fait voir que ces deux éléments du fini et de l'infini ne sont pas seuls, qu'il y en a un troisième, le rapport du fini à l'infini, et comme ce rapport est réel et occupe une grande place dans la pensée, il faudra que dans l'histoire il reçoive aussi son développement. Concevez alors un mélange des deux premières époques du fini et de l'infini, et vous aurez l'industrie, • l'Etat, l'art, la religion et la philosophie de cette troisième époque, tous les genres d'industrie, toutes les sciences mathématiques et naturelles, la puissance territoriale et la puissance maritime, la force prépondérante de l'État et la liberté individuelle; dans la religion, la vie présente rapportée à Dieu, mais en même temps l'application sévère du dogme religieux à la morale, cette vie prise au sérieux et ayant son prix et un prix d'une valeur immense; enfin dans la philosophie, l'influence réciproque de la psychologie et de la métaphysique.
Telles sont les diverses époques possibles. Comme on ne peut concevoir que trois idées dans la pensée, on ne peut concevoir que trois époques dans le développement de la pensée par l'histoire ; on ne peut concevoir qu'il puisse y avoir d'autres époques, ou qu'il puisse y en avoir une de moins.
Mais entendons-nous bien : comme dans la réflexion les trois termes se rencontrent, bien que sous la condi-
* Plus liaul encore, leçon ui.
il'
SEl»nÈ)IE lECON.
DU PLAN DE L'HISTOIRE
tion de la prédominance de i'im d'eux ; de mtMne dans chacune des époques du monde ces trois termes coexistent aussi, seulement il en est un qui est appelé à la domination. Il n'y a pas d'époque où une idée règne seule, au point qu'il n'en paraisse aucune autre. Dans toutes les époques est le fini et l'infini, et le rapport de l'un à l'autre; car il n'y a de vie que dans la complexité ; mais sur ce fonds commun se détache l'élément dont l'heure est venue, et qui, dans son contraste avec tous les autres éléments et dans sa supériorité sur eux tous, donne son nom à cette époque, de l'histoire. Ainsi, n'imaginez pas que, quand je parle d'une époque où l'infini domine, j'entends que l'infini y soit seul sans aucune opposition ; mais concevez en même temps que dans tout état de choses il doit y avoir, aussitôt qu'on est sorti de l'unité primitive, un élément dominant. Et comme cet élément en se développant rencontre nécessairement les autres éléments qui aspirent aussi à jouer le rôle principal, de même que les différentes époques de l'humanité ne se succédenl qu'en se faisant la guerre, ainsi le développement d'un élément dans une époque particulière n'a lieu que par la guerre de cet élément avec tous les autres.
Tout est dans tout : les Irois éléments sont dans chaque époque ; mais chacun d'eux, pour parcourir tout son développement, doit avoir une époque à soi. Si donc il n'y a que trois éléments, il ne peut y avoir que trois époques. Essayez de retrancher une de ces époques: en n'en faisant que deux, vous ôtez le plein et entier développement de l'un des élémenls constitutifs de
l'humanité. Est-il possible, si l'infini est un élément considérable de la pensée, qu'il n'occupe pas toute une époque de Thistoire? croyez-vous qu'il ne faille pas de longs siècles pour faire paraître tous les moments de l'idée de l'infini, tous ses degrés, toutes ses nuances, pour savoir tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle renferme? Je vous le demande, concevez-vous l'humanité sans ce côté fondamental d'elle-même, et notre histoire sans une large place accordée au développement de cette partie sublime de notre nature? Retranchezvous l'époque où doit régner le fini? même absurdité. L'espèce humaine ne se serait donc jamais développée dans toute sa liberté I La liberté n'aurait jamais eu une époque à elle ! Ou n'admettez-vous que ces deux époques, négligez-vous le rapport du fini et de l'infini, et ne donnez-vous pas une époque particulière à l'expression de ce rapport? Vous condamnez l'humanité à aller sans cesse de l'infini au fini, ou du fini à l'infini, sans que jamais elle essaye de rapporter l'un à l'autre et de faire cesser l'opposition qui les sépare; vous traitez l'humaiiitéplus mal que vous ne vous traitez vous-même; car chacun de vous s'efforce de fuir toute extrémité; et, au lieu de livrer votre vie à l'empire de l'une ou l'autre de ces deux idées, vous tentez de les réunir et de les exprimer toutes deux. Et vous ne voudriez pas que l'humanité connût aussi cette admirable harmonie I Vous ne pouvez donc retrancher aucune des trois grandes époques dans lesquelles nous avons partagé le mouvement universel de l'histoire. Essayez maintenant d'en ajouter une quatrième ; il n'est pas au pouvoir de la pensée, je
mt
SEPTIÈME LEÇON
ne dis pas d'y réussir, mais de le tenter; car la pensée ne peut rien concevoir que sous la raison du fini, de l'infini et du rapport du fini à l'infini : il n'y a pas d'autre catégorie essentielle. Lorsqu'on veut franchir les conditions de la pensée, on n'enfante que des conceptions extravagantes. Et encore, il v a des extravagances impossibles, celles qui détruiraient ou surpasseraient les lois de l'esprit humain. Le cercle de l'extravagance est renfermé dans le cercle de l'hypothèse, et le cercle de l'hypothèse dans celui de la pensée. La pensée est enchaînée aux trois idées que nous avons signalées. Il n'y a donc que trois grandes époques ; il ne peut y en avoir que trois, il ne peut y en avoir moins de trois ; la démonstration en est tirée du fond même de toute démonstration, à savoir, de l'esprit humain et de ses lois. Vérifiez, si vous voulez, ce genre de démonstration par un autre. Consultez le monde extérieur. Y voyez-vous autre chose que les trois éléments qui nous occupent? L'harmonie qui y règne suppose de l'unité et de la variété, et non pas de la variété et de l'unité séparées l'une de l'autre, mais fondues ensemble ; elle est le rapport môme, l'union de la variété et de l'unité. Enfin dans Dieu aussi nous avons reconnu trois éléments, la sainte et immortelle triplicilé dans laquelle, sans se diviser, se développe son essence. Ainsi Dieu et la nature, la i-aison éternelle et sa manifestation extérieure nous présentent les mômes résultats que l'élude de l'humanité. Puisqu'il n'y a que trois moments dans Dieu, dans la nature, dans l'homme, l'histoire aussi ne peut avoir que trois grandes époques.
DU PLAN DE L'HISTOIRE
Reste à savoir dans quel ordre ces trois époques se succèdent, laquelle commence et laquelle finit.
II ne s'agit pas de s'adresser seulement aux faits; car que nous donneraient-ils? Rien de plus qu'eux-mêmes, et non leur raison, c'est-à-dire ce qui peut seul nous les faire comprendre. H faut donc, selon notre méthode ordinaire, nous adresser à la pensée. Pour savoir comment les diverses époques de fhumanité se succèdent, recherchons dans (juel ordre les différents éléments de la pensée se succèdent dans la réflexion.
L'histoire intérieure de la réflexion est une histoire de l'humanité en abrégé; l'histoire extérieure ne fait que manifester celle-là , mais elle n'en change ni la nature ni l'ordre. La question est donc celle-ci : Dans la conscience nous sont donnés ensemble et confusément trois éléments, le moi et le non-moi ou le fini, l'infini et leur rapport; la réflexion en s'y appliquant les divise pour les éclaircir; quel est celui de ces éléments qui le premier la sollicite? Il est impossible que ce soit le rapport du fini à l'infini ; un rapport, pour être bien compris, suppose que ses deux termes l'ont été; car un rapport a autant de caractères, de nuances, de degrés que les deux termes en ont eux-mêmes. Il est donc clair que la réflexion ne s'attache au rapport du fini et de l'infini qu'après avoir parcouru l'un et l'autre ; de sorte que, dans l'hisloire, l'époque réservée à la tentative de réunir ces deux éléments contraires devra venir la dernière. Nous avons donc seulement à déterminer l'ordre des deux autres époques, c'est-à-dire, pour suivre
154 SEPTIEME LEÇON
noire méthode, à reclierclier lequel, du fini ou de 1 infini, prédomine d'abord dans la réflexion.
Le fini, nous l'avons vu, c'est le moi et le non-moi. Mais nous n'étudions pas l'iiisloire de la nature extérieure ; ce n'est donc pas le terme du fini relatif à la nature, qu'il nous faut considérer, mais le terme qui se rapporte à l'humanité. Le moi est ici le représentant unique du fini. La question ainsi réduite est de savoir si c'est le moi ou l'infini qui d'abord préoccupe la pensée. Ainsi posée, la question est aisément résolue. En effet, qu'est-ce que le moi ? L'activité volontaire et libre. Le moi ou la liberté a besoin d'un long exercice pour s'émanciper des liens du non-moi, du monde extérieur, et pour arriver à ce point de force et de confiance en lui-même qu'il s'abuse sur sa puissance. Certes, ce n'est pas l'affaire d'un jour. Ajoutez que ce qui dégage la liberté et le moi, c'est précisément la réflexion, et la réflexion a besoin du temps. Plus la réflexion grandit et se fortifie, plus le sentiment du moi et de la liberté s'affermit et s'étend ; mais il ne faut pas supposer au début de la réflexion ce qui ne peut être que le fruit d'un tardif et laborieux développement. La réflexion naissante est faible encore et mal assurée, comme la liberté et le moi. Le moi est plutôt un témoin qu'un acteur dans le premier fait de réflexion. Assurément il ne peut y remplir seul la scène. In jour il ira bien loin en illusion sur lui-même; mais il est trés-modesle en commençant. Il y^ est bien forcé, tant il est faible, petit, misérable ! L'homme ne domine donc pas dans la réflexion nais-
DU PLAN DE LillSTOlRE.
sanle : reste de toute nécessité que ce soit l'inlini, Dieu. L'obscurité même qui accompagne l'idée de l'infini ajoute à sa puissance sur Tàme ; tout autre sentiment languit devant celui-là; l'idée de l'être absolu couvre d'abord et offusque toutes les autres. Le premier éclair de la réflexion, montrant à l'homme sa faiblesse etla grandeur de Dieu, le ravit à lui-même dans la préoccupation de cet objet sublime qu'il sait bien qu'il n'a pas fait et qui est là devant lui un, immuable, invariable, éternel. Le moi, ne pouvant pas s'attribuer ces caractères majestueux et terribles, s'anéantit dans cette intuition formidable; l'humanité s'éclipse à ses propres yeux en présence de l'être qui seul est en possession de l'infini tude, de la toute-puissance, de l'éternité, de Texistena et de l'unité absolue. L'homme débute par une conception vague sans doute, mais puissante et accablante, de Dieu ; et, sous le poids de cette grande idée, il se considère à peine comme une ombre de Celui qui seul existe. Voilà comme se passent les choses dans la conscience de l'individu, et elles se passent de même dans l'histoire du genre humain. L'humanité, se trouvant d'abord faible et misérable, ne se prend pas au sérieux. A peine détachée du principe éternel des choses, ce n'est pas elle qui la frappe et la captive, mais le principe auquel elle tient encore. La première époque de l'humanité est nécessairement remplie de l'idée de l'infini, de l'idée de l'unité, de l'idée de l'absolu et de réternité. C'est une époque d'immobilité pour la race humaine. La vie, cette vie fugitive dont elle n'a pas joui encore, ne lui parait qu'un pâle reflet d'une autre existence. Comme elle est et se
SEPTIÈME LEÇON
croit faible, elle ne produit que des choses Tnibles, qui ajoutent àla conscience qu elle a de son impuissance; et ainsi elle s'enfonce davantage dans le sentiment de sa misère et de son néant. Mais insensiblement, après avoir vécu dans ce monde comme dans un tombeau, comme dans une prison, elle s'aperçoit pourtant que ce tombeau, que cette prison est large ; elle y remue; peu à peu elle exerce la liberté qui est en elle; cette liberté se fortifie par l'exercice; Thumanité commence à sentir la beauté de la vie et du monde ; et le charme du monde et de la vie, le sentiment enivrant de sa propre force lui fait oublier tout le reste. Alors arrive le règne de la personne humaine, l'époque du fini ; vous concevez que cette époque doit être la seconde et ne peut être la première. Quand ces deux époques auront ftiit leur temps, il en viendra une troisième qui ne peut plus être ni la domination de l'infini ni celle du fini. L'humanité ne recule jamais ; mais après avoir épuisé les extrêmes, se connaissant dans toute sa force comme dans toute sa faiblesse, elle arrive à la conception tardive du rapport nécessaire du fini et de l'infini : de là une époque qui, sans être ni la première ni la seconde, les concilie et les résume, répand et marque partout dans l'industrie, dans l'État, dans l'art, dans la religion, dans la philosophie, le rapport du fini et de l'infini, et donne dans riiisloire à ce rapport son expression propre, son empire «•
«Il n'était pas bien difficile à raiiditoire de reconnaître sous ces formules abstraites les trois grandes éiUMiues qui remplissent et i.artaireiit lUisloue rccUc de l'iiuiuanilc. rOrleul, l'untiiiuilé, Tère chrélienj».
DU PLAN DE L'HISTOIRE
Tel est l'ordre dans lequel se succèdent les époques de l'humanité ; cet ordre de succession en couvre un autre plus profond encore. L'ordre de succession est purement extérieur, il représente pour ainsi dire le mécanisme matériel de l'histoire. Mais nous avons montré comment la variété sort de l'unité, le fini de l'infini, l'être relatif de l'être absolu ; nous avons fait voir que l'unité, l'infini, l'absolue substance, étant cause aussi et cause absolue, ne pouvait pas ne pas produire la variété, le fini, le relatif; de sorte que la vraie unité et l'infini véritable étant donnés, vous avez déjà en germe la variété et le fini, c'esl-à-dire des causes finies et variées, un monde animé et plein de forces, et une humanité qui est elle-même une puissance active et producti ice. De même les époques de l'humanité ne soutiennent pas seulement l'une envers l'autre un rapport de succession; elles sont liées entre elles par un rapport de génération. La première époque de l'humanité engendre la seconde; en d'autres termes, les résultats de toute espèce produits par la première deviennent le principe de la seconde, la base sur laquelle elle travaille, et lés débris féconds des deux premières époques servent de berceau à la troisième. Ainsi l'histoire n'est pas seulement une géométrie sublime, c'est une géométrie vivante, un tout organique dont les divers membres sont des touts qui ont leur vie à part, et qui en même temps se pénètrent si inliinemenl qu'ils conspirent ensemble à l'unité de la vie générale.
Que dis-je ! l'histoire ne réfléchit pas seulement tous les mouvements de l'humanité à travers les siècles;
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'^» SEPTIÈME LEÇON
mais comme Fhumanilé est le résumùde l'univers, lequel est une manifostalion de Dieu, en dernière analyse riiisloire n'est pas moins que le dernier contre-coup Ja dernière expression de l'action divine. L'ordre admirable qui y règne est une image de l'ordre divin, et ses lois ont Dieu lui-même pour principe. Dieu considéré dans son action constante sur le monde et sur l'humanité, c'est la Providence C'est parce que Dieu ou la Providence est dans la nature, que la nature a ses lois nécessaires, et c'est parce que la Providence est dans l'humanilé et danslliisloire, que l'humanité et l'histoire ont leurs lois nécessaires. Cette nécessilé, que le vulgaire accuse, qu'il confond avec la fatalité extérieure et physique, et par laquelle il désigne et défigure la Sagesse divine appliquée au monde, cette nécessité est la démonstration sans réplique de l'intervention de la Providence dans les affaires humaines, la démonstration d'un gouvernement moral du monde. Les grands événements sont les arrêts de ce gouvernement, promulgués parla voix du temps. L'histoire est la manifestation des vues de Dieu sur l'humanité; les jugements de l'histoire sont les jugements de Dieu môme. Dieu a \oulu que l'humanité eût un développement régulier pour qu'elle retînt quelque chose de lui, quelque chose d'Hitellecluel et d'intelligible, Dieu étant Tin- Iclhgence dans son essence même et dans ses moments fondamenlaux. Or, si l'histoire est le gouvernement de Dieu rendu visible, tout y est à sa place; et si lout y est à sa place, tout y est bien; car tout meneau but marqué par une puissance bienfaisante. De là cet
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DU PLAN DE L'HISTOIUE. 159
optimisme historique qui n'est pas autre chose que l'idée même de la civilisation rapportée à Celui qui l'a faite en faisant l'humanité, et qui a tout fait avec poids et mesure, pour le plus grand bien de toutes choses. Ou l'histoire est une fantasmagorie insignifiante, et alors elle n'est qu'une dérision amère; ou elle a un sens, elle est raisonnable ; et si elle est raisonnable, elle à des lois, et des lois nécessaires et bienfaisantes, car toute loi doit avoir ces .deux caractères. Soutenir le contraire est un blasphème contre l'existence et son auteur.
HUITIÈME LEÇON
DU nOLE DE LA GÉOGRAPHIE DANS L'HISTOinE.
Belour .ur le système historique esquissé dans la dernière leçon Vè- Ihode qu. ra donné. Beauté de l'his.oire'ainsi conçue- saZamé'.
n^toic. Réfutation de Malebranchc. - Règle fondamentairHl IttTr™" 1'"-'«"'«-! '»"' a un sens'u,X™e à
s qt' Ut1-r *^'""'""'" "^ ""''' -•«^'« ' " géographT physique. Tout heu pris en grand représente une idée une des irL
|deesau.,quelles toutes les idées onï été ramenées l' Question Jné ra^e du rapport des lieu, à ll.onime. - Des climats. DeS de \t7 n.o„ de Montesquieu. Détermination des lieu, et des états ™1 conviennent aux trois grandes époques de Ihistoire; ^
Dans la (Jernière leçon, nous avons énuméré et classé toutes les époques de Ihistoire; nous avons montré qu II y avait trois époques, ni plus ni moins, dans l'histoire: que ces trois époques soutenaient l'une envere 1 autre un rapport invariable de succession, et même que ce rapport de succession en couvrait un autre celui de génération; en sorte que Ihistoire entière de 1 humanité se résout en un grand mouvement composé de trois momenls qui non-seulement se sucmk-nt, mais qui s'engendrent les uns les autres Jel est le sysiéme de lliisloire; et ce svslème, nous ne 1 avons point empnmlé à des vues cnVair et à des
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combinaisons chimériques, mais au principe môme et à la seule mesure possible de l'histoire, à l'humanité. On pourrait même à la rigueur ramener la méthode suivie à la méthode d'observation et d'induction. En efTet, vous l'avez vu, nous avons tout tiré de la conscience de l'humanité; et là aussi nous étions sur le terrain des faits; mais de quels faits? De faits qui, outre Favanlage d'être observables comme les faits extérieurs, ont encore celui d'être entourés d'une lumière immédiate et de porter leur autorité avec eux-mêmes. Tel est le point d'où nous sommes partis; et c'est ensuite h l'induction que nous avons eu recours. Vous le savez : dans les sciences physiques, l'induction repose sur la constance des lois de la nature*. Un fait bien observé, vous rinduisez, vous le transportez dans les temps à venir; vous prévoyez des faits identiques, vous affirmez que ce qui a lieu aujourd'hui aura lieu demain, que le soleil qui se lève aujourd'hui, demain encore luira sur le monde. Cette induction suppose que les lois de la nature sont constantes à elles-mêmes. De même ici l'induction que nous avons faite de l'humanité à riiistoire est fondée sur une seule supposition, celle de la constance des lois de rhumanilé. Si l'humaine nature, ainsi que la nature extérieure, est constante à elle-même, il doit y avoir dans son développement historique ce qui est dans son développement psychologique : Tun est la mesure de l'autre. Or, dans la conscience il y a trois termes dans un certain ordre.
* Sur le principe de la stabilité des lois de la nature, voyez Philow- PHiB ficossâisB. Iteid^ leçon tu.