‹ Introduction à l'histoire de la philosophie [microform]Chapitre 15 sur 18 · DU ROLE DE LA GÉOGRAPHIE DANS L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

DU ROLE DE LA GÉOGRAPHIE DANS L'HISTOIRE

tir de ce tourbillon de l'histoire et du globe, si on peut s'exprimer ainsi, non pour retourner sur les hauteurs d'où elle est descendue, car l'humanité ne retourne jamais en arrière, mais pour marcher en avant, dans des régions inconnues, et, riche des trésors qu'elle a recueillis sur sa route, venir les déposer dans un autre continent qui, par sa configuration variée, par sa température exquise, par le mélange de mers et de terres, de montagnes et de plaines, soit propice au développement complet et harmonieux de l'humanité.

Avançons. Voilà le théâtre préparé; voilà ce globe moryeilleusement arrangé et distribué pour recevoir celui gui est appelé à y jouer un si grand rôle.

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NEUVIÈME LEÇON

DES PEUPLES

Sujet de la leçon : De la pliilosopliie de l'histoire appliquée à l'étude des luMijiles. — Écarter la question d'un peuple primilir. — Idée d'un peuple ; développement de cette idée à travers tous les éléments constitutifs de ce peuple, et d'abord dans l'industrie, les lois, l'art et la religion. — La philosophie, réfléchissant tous les éléments de la civilisation d'un peuple, en est l'expression dernière. •— Des ressemblances et surtout des dilîérences des divei-s peuples d'une môme époque. — Idée de la guerre. — Motifs de la célébrité des grandes batailles. — Moralité de la victoire. — Importance historique de la guerre et de l'état militaire d'un peuple.

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Dans la dernière leçon nous avons indiqué rapidement les rapports intimes qui lient la géographie physique à l'histoire; il s'agit aujourd'hui, sur cette scène du monde ainsi préparée, d'observer l'action des peuples, de déterminer les aspects généraux sous lesquels les peuples se présentent et se recommandent à la philosophie de l'histoire.

N'y a-t-il qu'un peuple primitif, c'est-à-dire une seule race, et par couséqueitt une seule langue, une seule religion, une seule philosophie, qui, sorlies d'un seul

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centre et d'un foyer unique, se répandent successivement sur toute la face du globe, de telle sorte que la la civilisation se fasse par voie de communication et que riiisloire entière ne soit qu'une tradition ? ou bien l'histoire n'a-t-elle d'autre fond que la nature humaine, la nature qui nous est commune à tous, et qui, toujours la môme, mais placée en des circonstances différentes qui la modifient, se développe partout avec ses différences et avec ses harmonies? Telle est la première question que rencontre sur son chemin la philosophie de l'histoire. Mais cette question est plus embarrassante qu'importante. En effet, soit que d'un peuple unique partent des peuples qui peu à peu diffèrent, soit que ces différents peuples se soient formés séparément sans autre lien que la nature humaine, commune à tous, toujours est-il que ce peuple primitif ou celte nature commune à tous aboutissent à des développements différents, et ces développements différents tombent seuls dans l'histoire. Or, comme nous avons établi qu'il y a trois époques différentes dans l'histoire, il s'ensuit que, pour ces trois époques différentes, il faut, en négligeant la question du fond commun de riiistoirc et des peuples, il faut, dis-je, nécessairement trois ordres différents de populations! Je dis trois ordres de populations, et non pas trois peuples, parce que si chaque époque est une en ce sens qu'il y a un élément de la nature humaine qui y prévaut sur les autres éléments, une idée qui, dominant sur toutes les autres idées, leur donne à toutes son caractère propre, il n'en est pas moins vrai qu'il existe,

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à Côté ou au-dessous, d'autres idées, d'autres éléments qui jouent dans cette même époque des rôles secondaires. Il n'y a pas une idée seule dans une époque : encore une fois, tout ce qui est réel, tout ce qui vit est complexe, mélangé, divers, plein de différences. Si donc il y a nécessairement dans toute époque différentes idées sous la domination d'une seule, il faut bien qu'il y ait dans chaque époque plusieurs peuples pour représenter les diverses idées qui constituent la vfe réelle de cette époque, ou les nuances importantes de l'idée prédominante; car toute idée ou toute grande nuance d'idée doit avoir sa représentation dans l'histoire.

La philosophie de l'histoire, pour bien comprendre une époque et les différents peuples qu'elle embrasse, les divise d'abord, prend chaque peuple à part et l'examine. Une lui demande-t-elle? sous combien d'aspects le considère-l-elle?

La philosophie de l'histoire, en présence d'un peuple quelconque, doit reconnaître avant tout pourquoi ce peu- • pie est venu dans le monde, ce qu'il a à y faire, quel but il poursuit, quelle idée il représente. Remarquez que si ce peuple ne représente point une idée, son existence est tout simplement inintelligible; les événements par lesquels il se développe, n'ayant pas de but commun, n'ont pas de mesure commune et forment alors une diversité perpétuelle sans aucune unité. Pour comprendre les divers événements qui se passent dans un peuple, il faut les pouvoir rattacher à une idée commune; et cette idée est celle que ce peuple est apjielé à représenter. Ainsi demander à un peuple ce qu'il vient faire en ce monde!

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quelle destinée il doil accomplir, quelle idée il représente, telle est la première règle de la philosophie de l'histoire. Voici la seconde.

Si tout peuple est appelé à représenter une idée, les événements dont se compose la vie de ce peuple aspirent et aboutissent à la représentation complète de cette idée; d'où il suit que l'ordre dans lequel ces événements se succèdent est un véritable ordre de progression ; c'est ce progrès qu'il faut reconnaître et suivre, sous peine de ne pas comprendre grand'chose à l'histoire de ce peuple. Je suppose, par exemple, que vous ne sachiez pas que le peuple romain était appelé à représenter sur la terre telle ou telle idée, à atteindre tel ou tel but, par conséquent à le poursuivre et à s'en rapprocher sans cesse; quand vous en êtes aux guerres de Sylla et de Marins, vous ne savez pas si vous êtes au commencement, ou au milieu, ou à la fin de l'histoire romaine ; vous ne pouvez vous orienter dans cette histoire autrement qu'en regardant le numéro du volume et le haut des pages. Un but donné, l'histoire d'un peuple est un progrès continuel. C'est là qu'est toute lumière; j'ajoute, et tout intérêt; car Fintérét véritable est dans l'enchaînement et le développement régulier des choses. Et il ne faut pas s'en tenir ici à l'idée vague de progrès et de perfectionnement; car, comme nous l'avons élabli*, on ne peut mesurer le perfectionnement qu'autant qu'on a déterminé le type de la perfection. Or, le type de la perfection rclalivc d'un peuple, c'est

• Plus hauî, leçon vi, i». 134, etc.

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. 1 idée que ce peuple doit accomplir. Tout nous ramène donc h la recherche de l'idée de chaque peuple et au mouvement progressif de ce peuple vers l'accomplissement de cette idée. *

Maintenant il en est d'un peuple comme d'un individu. Un mdividu n'est pas complet s'il n'a développé en lui, dans la mesure de ses forces, l'idée de l'utile du juste, du beau, du saint, du vrai. Un peuple aussi n est pas complet s'il n'a fait passer pour ainsi dire idée qu,l est appelé à représenter par l'industrie, 1 l^tat, 1 art, la religion et la philosophie : le développement d'un peuple n'est achevé que quand il a épuisé toutes ces sphères. Donc la philosophie de l'histoire

L! '"Vï'"/'""'^^^^ ""P^"PÏ^' «près avoi; determme l'idee de ce peuple et s'être bien pénétrée du pnncipe que ce peuple accomplit cette idée prol gressivement, doit rechercher et suivre ce progrès dans chacun des cinq éléments que nous venons de rappeler et d abord dans l'industrie, dans les lois, dans l'art et dans la religion.

Et il ne doit pas suffire à la philosophie de l'histoire d exammer ces quatre éléments les uns après les autres Il faut qu elle les compare entre eux pour en saisir les rapports, car ces rapports sont loin d'être indifférents il faut qu'elle examine si tel ou tel élément précède les autres ou les suit, lequel domine, lesquels sont subordonnes; il faut qu'elle recherche surtout le rapport de 1 élément religieux et de l'élément politique, si la religion précède et domine les autres éléments, qui alors se groupent en quelque sorte autour d'elle, ou si au

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contraire c'est Télémenl politique qui domine d*abord ou qui linit par dominer tous les autres.

C'est en considérant un peuple sous ces points de vue divers, et qui pourtant se tiennent intimement, que la philosophie de l'histoire évitera les vues partielles et bornées qui l'ont si souvent éjçarée. Souvent l'historien, préoccupé d'un intérêt particulier, par exemple, do l'intérêt politique, considère dans un peuple l'élément politique presque exclusivement; ou, préoccupé de rintérôt delà religion, il considère surtout l'élément religieux ; et alors ou il néglige tous les autres et mutile l'histoire; ou, sans les négliger, il leur impose à tous le caraclère qu'il emprunte au seul élément qu il considère, et s'il ne mutile pas l'histoire il la fausse. La philosophie de l'histoire doit tout embrasser, industrie, lois, arts, religion ; mais on conçoit qu'alors son dernier résultat, c'est-à-dire la formule dernière, sous laquelle elle résume un peuple, réfléchissant les caractères à la fois harmonieux et variés de plusieurs idées, ne peut avoir la simplicité qui accompagne aisément les formules exclusives. Ne considérez-vous un peuple que par le côté politique? ici la formule même la plus élevée n'est pas fort embarrassante. Il est plus difficile de comprendre et d'exprimer l'idée fondamentale de la religion d'un peuple, et nous entrons déjà dans des routes plus sombres. Nous ne sommes pas dans des routes moins obscures quand nous voulons pénétrer le sens intime et mystérieux des monuments des arts. Mais il est un autre ordre de recherches, plus obscur encore en apparence, quoique toute lumière

véritable soit en lui : je veux parler de la métaphysique.

La pensée de l'homme se développe de différentes manières, mais elle n'arrive à se comprendre ellemême que quand sur tout ce qu'elle a conçu elle se demande : Tout cela est-il vrai en soi? Quel est le fond de tout cela? Quelles idées générales sont engagées dans toutes ces choses? et ces idées générales, est-il impossible de les élever à un plus haut degré de généralité encore? car il ne faut s'arrêter qu'aux bornes infranchissables de la pensée, à ce qu'il y a de plus général, c'est-à-dire à la plus haute abstraction. Là sans doute tout est obscur pour les sens et poui l'imagination, mais là aussi est toute lumière pour la réflexion. Sur chaque matière, tant qu'on n'est pas arrivé aux idées élémentaires de cette matière, à ses principes, à sa métaphysique, on n'est arrivé au fond de rien, on ignore le dernier mot de toute chose.

Mais de quoi s'occupe la métaphysique? Prenez les livres de métaphysique; et je ne vous dis pas : Prenez tel ou tel livre, mais prenez celui que vous voudrez; prenez, par exemple, Condillac; certainement il n'est pas incompréhensible de profondeur. Quels sont les problèmes qu'il agite? De quoi parle-t-il? que dit-il? Qu'il n'y a dans la pensée que des idées empruntées aux sens, que tout est contingent, variable, fini, que l'infini, la substance, l'absolu, sont des chimères, que l'àme se réduit à une simple collection de qualités et d'accidents^, etc. Je n'invente pas, je raconte. D'un

* Sur Cdiiililbc, voyez Philosophie sensualiste, leçons ii et m.

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autre côté, prenez un philosophe idéah'ste : celui-là admet à grand'peine le contingent, le multiple, le fini, et s'enfonce dans les profondeurs de l'un, du nécessaire, de l'absolu, de l'infini. Voilà le terrai'n de la métaphysique, et voilà sa langue. Ce n'est pas moi qui ai créé ces problèmes ni ces dénominations, je les accepte de la main des siècles; et quand de beaux esprits, dans des scrupules d'élégance qu'ils prennent pour une sage circonspection, accusent ces formules, qu'ils accusent donc la philosophie ellemême; car depuis qu'elle est née elle n'a pas d'autres matières, elle n'a pas un autre langage. Depuis Kapila* jusqu'à Aristote, depuis Aristote jusqu'à Kant, la matière et la langue de la métaphysique n'ont pas changé, car le but de la métaphysique est resté le même, à savoir, de rappeler la pensée à ses éléments essentiels; et ces éléments, toujours les mômes, affectent toujours à peu près les mêmes expressions.

Voyez : ou bien il vous faut prétendre que dans toute époque la philosophie est arbitraire et insignifiante, que les philosophes sont des oisifs qui tirent au hasard de leurs rêveries un certain nombre de systèmes, sans rapport avec l'esprit du temps, ni avec les autres éléments de la civilisation d'un peuple; ou, si vous n'osez pas le soutenir, si vous accordez que la philosophie est en rapport intime avec l'époque et le peuple qui la produisent, je vous demanderai si la philosophie ne réfléchit pas toute la civilisation contemporaine sous la forme la plus générale, la plus abstraite, et par

• Histoire géî(i!:rale de la wlosophib, leçon ▼.

DES PEUPLES . ,„

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, conséquent la plus simple et la plus claire en réalité

Tou.es nos leçons antérieures aboutissent à ce rôsuU î

h accordez-vous? Alors voici la conclusion quele ra '

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que irer de leur sein ce qui y était contenu, ce qui sp développant d'abord instinctivement dans la olTelr. re de l'art, de la religion, de l'industrie et de la" Publique, revient sur soi-même, dans sa généralité If a pro ondeur, sous la forme philosophique^" ' .^ son les formules philosophiques? Nous l'avons vu

la cause 1 absolu et le relatif, li„(ini et le fini f' Ph. osophie de l'histoire est donc condamnée à parle aussi ce langage, à tenir compte delà mélaphyS^

Quand on a étudié et reconnu l'industrie, les arts le gouvernement, la religion, la philosophie d' un pet'l on le connaît en lui-môme; il faut alors le Zpai; «vec les aulres peuples qui sont renfermés dZ a

2Z:7V''"' 'J'"^"^ -' "-• comme to S et"": 'r ^°" "^^ fondamentale, et en môme emP« elle est diverse par les diverses idées qui doi- V nt aussi s'y rencontrer : elle doit con.enir di^ron^s peuples pour représenter différentes idées- T " ' donc exan^mer les rapports des différents peuples d' ne môme époque entre eux. Ils ont nécess irement Z ressemblances plus grandes que leurs difience Pu-sque tous appartiennent à une seule et S

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époque. La philosophie de Thisloire devra saisir ces ressemblances. Mais elle ne doit pas s'arrôler à des ressemblances vagues et générales; elle doit rechercher positivement quels sont dans ces divers peuples^ les caractères analogues de rinduslrie, des lois, des arts, des religions, des systèmes philosophiques. Lorsque la philosophie de l'histoire aura étudié ainsi rinduslrie, les lois, les arts, les religions, les systèmes philosophiques des différents peuples d'une époque, elle verra que tous ces éléments ont entre eux des ressemblances mer\eilleuses. Les résultats obtenus par Texamen approfondi d'un peuple particulier ne seront pas changés, ils seront agrandis. L'idée reste la même, seulement son horizon est plus étendu ; c'est-à-dire que si vous élïci arrivés pour un peuple particulier à une formule déjà fort générale, la formule dernière qui représentera tous les peuples d'une même époque dans leurs ressemblances, toute une époque du monde dans son unité, sera beaucoup plus générale encore et d'une abstraction plus relevée.

Mais si les peuples qui composent une même époque doivent se ressembler, ils ne peuvent pas ne pas différer. La philosophie de l'histoire doit étudier ces différences, les embrasser dans leurs causes et dans leurs effets et les suivre dans toute l'étendue de leur action.

Il y a dans une époque différents peuples, parce que dans une époque il y a différentes idées. Chaque peuple représente une idée et non pas une autre. Celte idée, générale en elle-même, est particulière relativement à celles que représentent les autres peuples de la même

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époque; elle est particulière, elle est elle et non pas une autre, et à ce litre clic exclut toute autre qu'elle; elle Texclul en ce que ou elle l'ignore ou elle la repousse. Toute idée qui duiniue dans un peuple y domine cunime ridée unique qui représente pour ce peuple la vérité tout entière; et pourtant, loin qu'elle soit la vérité tout entière, elle ne l'exprime que par un côlé et d'une manière imparfaite, comme ce qui est particulier et borné peut exprimer la véril.é universelle et absolue. Comment ces différences des différents peuples viventelles ensemble? Ne peuvent-elles pas subsister en paix? Non ; car à quelle condition une idée incomplète et exclusive peut-elle vivre en paix à côté d'une autre idée exclusive et incomplète? C'est à la condition d'être reconnue par la philosophie comme incomplète et exclusive, et en même temps absoute par la philosophie comme contenant une portion de vérité. Aux yeux de la philosophie toutes les idées exclusives sont fausses par un côté et vraies par un autre; elle les accepte toutes, les combine et les réconcilie dans le sein d'un vaste système où chacune trouve sa place. Ce que fait une sage philosophie, l'histoire le fait aussi, à l'aide des siècles, dans son mouvement universel et dans l'ample système qu'elle enfante et déroule successivement. Mais il n'en est pas ainsi pour un peuple : un peuple n'est ni un philosophe éclectique ni l'humanité tout entière ; ce n'est qu'un peuple particulier ; il prend donc pour vrai en soi ce qui n'est vrai que relativement ; il tient comme la vérité absolue ce qui, n'étant qu'une vérité relative avec la prétention d'être la vérité absolue, est une erreur.

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Les idées pîïrliciilières des différents peuples d'une même époque, ne se sachant pas comme des idées particulières, c'est-à-dire exclusives et fausses, mais se prenant pour vraies, c'est-à-dire pour complètes, aspirent à dominer, et se rencontrent dans celle prétention commune d'être seules vraies et seules dignes de la domination. Là est la racine indestructible de la guerre. Ce qui pour la philosophie n^est que distinct et diffèrent, entre les mains du temps est opposé el ennemi, et les diversités et les difTérences deviennent dans rhistoire des contradictions et des luttes. Cela n'est pas moins vrai dans la vie intérieure d'un peuple que dans les relations extérieures des peuples entre eux. Nous avons distingué comme éléments de h vie d'un peuple l'industrie, l'État, l'art, la religion cl la philosophie ; nous avons parlé de leurs rapports de coexistence, de leurs rapports de prédominance ou de subordination, et nous avons décrit ces rapports avec le calme de la philosophie. Mais ces divers éléments ne le prennent point ainsi ; nul ne veut se subordonner; il ne leur suffît pas même de coexister avec indépendance et avec harmonie : ils tendent à se surmonter et à s'absorber l'un l'autre. Ainsi l'industrie, tout occupée de l'utile, voudrait y réduire tout le reste; l'État empicte sans cesse et attire tout dans sa sphère; la religion, fille du ciel, bien naturellement se croit le droit de donner des lois à l'industrie, à l'État et à l'art, qui de son côté sacrifie tout au sentiment de la beauté el h son but particulier. La philosophie est très-paisible, surtout dans Diogène de Laërle el dans Brucker, mais

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• en réalité elle est de ce monde; elle participe à ses passions, elle a un juste besoin d'indépendance et aussi e goût de la, domination : lorsque l'État ou lorsque a religion veut la réduire à l'état de servante (ancilla theologix), elle résiste, quelquefois même elle attaque et prétend à l'empire ; de là des luttes qui peuvent être et qui souvent ont été sanglantes. Les combats des partis, dans les limites de la constitution politique d'un peuple, font la vie de ce peuple. Il en est de même à 1 exteneur : les luttes des peuples d'une époque entre eux font la vie de cette époque; nulle ne s'est écoulée sans guerre, nulle ne le pouvait.

La guerre a sa racine dans la nature des idées des différents peuples, qui, étant nécessairement partielles bornées, exclusives, sont nécessairement hostiles, aoressivcs, conquérantes. "

Si la guerre est la rencontre violente, le choc des Idées exclusives des différents peuples, dans ce choc, 1 Idée qui sera plus faible sera détruite par la plus forteor la plus forte idée dans une époque est celle qui esl e plus en rapport avec l'esprit môme de cette époque Lhaque peuple représente une idée, et les peuples diffèrents représentent différentes idées; d'où il suit que le peuple qui représente l'idée le plus en rapport avec l'esprit général de l'époque esl le peuple appelé à la domination. Quand l'idée d'un peuple a fait son temps ce peuple est condamné à disparaître ; mais il ne cède pas facilement la place, il faut qu'un autre peuple la lui dispute et la lui arrache.

La guerre est l'instrument terrible , mais néces-

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saire de la civilisation \ Lhypolhèsc trim élat de paix perpétuel dans l'espèce humaine est l'iiypollièse de l'immobilité absolue. Otez toute guerre, et au lieu de trois époques il n'y en aura qu'une ; car il est clair que l'une ne cédera point volontiers la place à l'autre, et il n'y aura jamais qu'une seule et même époque. Nonseulement il n'y aura qu'une seule époque, mais dans celle-là il n'y aura aucun progrés; car les différences ne se fondront pas, et chaque peuple restera éternellement dans l'abrutissement de l'idée particulière et exclusive qui le subjugue et qui, bonne pour un temps, si elle ne se modifiait jamais, serait la condamnation de ce peuple à une erreur éternelle. La guerre n'est pas autre chose qu'un échange sanglant d'idées; une bataille n'est autre chose que le combat de l'erreur (;t de la vérité; je dis de la vérité, parce que dans une époque une moindre erreur est une vérité relativement à une erreur plus grande ou à une erreur qui a fait son temps ; la victoire n'est pas autre chose que la victoire delà vérité du jour sur la vérité de la veille, devenue l'erreur du lendemain..

Aussi, quand deux armées sont en présence, il se passe un bien plus grand spectacle que celui dont la philanthropie détourne les yeux. Elle ne voit là que des milliers d'hommes qui vont s'égorger, ce qui est assu-

* On peut juger si celle définit lnu de la {ïuerre se ndila paradoxale en 18*28. On jouissait alors d'une paix prolonde; on croyait la {guerre et les révolutions à jamais terminées, on ne rêvait que les contiuètes paciiitpies de la liberté lé^jale, de la philosophie, de la littérature et des arts. L'illusion na pas été de lonyuc duiéc, cl aujourd'hui la guerre est couune à l'ordre du joui-.

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. rément un gi-and malheur. Mais d'abord la mort est un phénomène de la vie universelle qui n'a pas lieu seulement sur les champs de bataille ; et après tout, la guerre change assez peu les tables de mortalité; elle les change moms que telle mesure, en apparence fort légère, d43co-. nomie politique. Et puis, ce n'est pas tant la mort qui est mauvaise en soi, c'est la mort injuste, injustement donnée ou reçue. Cme mille cœurs qui battaient tout à l'heure cessent de battre, c'est un fait bien triste; mais qu'une goutte de sang innocent soit versée, c'est plus qu'un fait pénible, c'est un mal et un mal horrible. Un innocent qui périt doit mille fois plus exciter la douleur amère de l'humanité, que des armées de héros qui savent qu'ils vont à la mort et qui y vont librement pour une cause juste à leurs yeux et qui leur est chère. Dans les grandes batailles, ce ne sont pas les hommes qui sont aux prises, ce sont les causes, ce sont les esprits opposés d'une époque, ce sont les différentes idées qui dans un siècle animent et agitent l'humanité. Voilà ce qui a donné tant d'importance, tant d'intérêt, tant de célébrité aux batailles. Connaissez-vous quelque chose qui ait plus de réputation que Salamine et Platée? Pourquoi ? L'humanité a bien vu que c'était elle qui était en cause à Platée et à Salamine : de là la haute renommée de ces deux journées. En effet, pensez-y bien, ce n'était pas seulement la liberté de quelques petites peuplades de la Grèce qui était engagée à Platée, c'étaient le passé et 1 avenir du monde, c'étaient l'esprit ancien et l'esprit nouveau qui se rencontraient d'une manière sanglante. La victoire est restée à l'esprit nouveau : voilà

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pourquoi ce nom de Plaléc est si solennel. Il en est de même d'Arbellcs : il ne s'agissait point de la famille de Darius et de la dynastie macédonienne, car l'humanité se serait fort peu intéressée à l'une et à l'autre ; mais à Arbelles (et c'est là peut-être la plus grande journée de l'antiquité) il a été déclaré que non-seulement le nouvel esprit pouvait résister à l'ancien, comme il avait été vu à Salamine et à Platée, mais il a été démontré que l'esprit nouveau était plus fort que l'ancien, qu'il était en état de lui rendre ses visites et de les lui faire un peu plus longues. En effet, les suites de la victoire d'Arbellcs ont duré deux siècles. Deux cents ans après Arbelles, les traces d'Alexandre, une civilisation grecque, un empire tout grec, étaient encore dans la Bactriane et la Sogdiane et sur les bords de l'Indus. Le môme motif attache le môme intérêt au nom de Pliarsale. J'aime et j'honore assurément le dernier des Brutus, mais il représentait l'esprit ancien, et l'esprit nouveau était du côté de César; cette longue lutte des patriciens et des plébéiens, qui remplit l'iiistoire romaine, cette lutte de plusieurs siècles finit à Phai-sale. César était Cornélien par sa famille, non par son esprit; il succédait, non à Sylla, mais à Marins, lequel succédait aux Gracques. L'esprit nouveau demandait une plus grande place ; il la conquit à Pharsale. Ce ne fut pas le jour de la liberté romaine, mais celui de la démocratie, car démocratie et liberté ne sont pas synonymes. Toute démocratie, pour durer, veut un maître qui la gouverne; ce jour-là elle en prit un, le plus magnanime et le plus sage, dans la personne de César. U en est de môme de

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toutes les grandes balaillcs. Je ne peux pas vous faire ici un cours de batailles : prenez les plus illustres; prenez Lépante, Luizen, Rbcroy, Arcole; à ces noms vos cœurs battent, parce que ces noms-là sont pour vous les triomphants symboles des plus nobles idées; riiumanitô entière y applaudit,parce qu'elle comprend à morvcille que c'est elle qui était engagée et qui a été victorieuse sur tous ces champs de bataille.

On parle sans cesse des hasards de la guerre et de la fortune incertaine des combats ; en détail, rien déplus vrai; en grand, rien de plus faux, car je défie qu'on me cite une seule partie perdue par l'humanité. En fait, iln\a pas une grande bataille qui ail tourné contre la civilisation. La civilisation peut bien recevoir quelque échec, les armes sont journalières ; mais déiinitivement le gain et l'honneur de la campagne lui demeurent. Toutes les fois que l'esprit du passé et l'esprit de l'avenir se trouveront aux prises, assurez- vous que l'avantage restera à l'esprit nouveau. Nous avons vu que l'histoire a ses lois : si l'histoire a ses lois, la guerre, qui tient une si grande place dans l'histoire, qui en représente tous les grands mouvements et pour ainsi dire les crises, la guerre doit avoir aussi ses lois et ses lois nécessaires : et si, comme nous l'avons établi, l'hisloire avec ses grands événements n'est pas moins que le jugement de Dieu sur Phumanité, on peut dire que la guerre est le prononcé de ce jugement, que les batailles en sont la promulgation éclatante, et que les défaites et la fin d'un peuple sont les arrêts de la civilisation et de Dieu môme déclarant ce peuple au-

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dessous du temps présent, en opposition avec le piogrès du monde, et par conséquent retranché du livre de vie.

\ J'ai fait voir que la guerre et les batailles sont inévitables, et qu'elles sont bienfaisantes. J'ai absous la victoire comme nécessaire et utile; j'entreprends maintenant de l'absoudre comme juste \ dans le sens le plus étroit du mot. On ne voit ordinairement dans le succès que le triomphe de la force, et une sympathie honorable nous entraîne vers le vaincu : j'espère avoir montré qu'accuser le vainqueur et prendre parti contre la victoire, c'est prendre parti contre l'humanilé, contre le progrés de la civilisation; il faut aller plus loin, il faut prouver que le vaincu a mérité de Tctre, que le vainqueur est meilleur, plus moral que le vaincu, et que c'est pour cela qu'il est vainqueur. S'il n'en était pas ainsi, il y aurait conhadiction entre la moralité et la civilisation, ce qui est impossible, l'une et l'autre n'étant que deux faces diverses de la même idée.

En général tout est juste en ce monde; le bonheur et le malheur y sont répartis comme ils doivent l'être. Je parle en grand, sauf les exceptions. La vertu et le bonheur, le malheur et le vice sont dans une intime harmonie ^ non-seulement aux yeux de la conscience, dans les vœux et dans la croyance du genre humain,

* Est-il besoin d'avertir que cetio philosophie du siicrôs doit ."tire liien entendue, et que nous sommes ici sur les hauteurs de la yhWo- ^ophicde rhistoirc qui n'aperçoit et ne juge que les résultats généraux?

■ Sur celle lianiioiiie de la vertu et du bonheur et ses exceptions eu ce monde, voyez Du vrai, ao head et du bien, leçons xiv et xvi.

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niais sur la scène de la vie et de l'histoire. Sans faire ICI une classification des vertus, je me.conlente de vous rapi.c]cr que la prudence et le courage sont deux vertus qui domment à peu près toutes les autres. La prudence est une vertu, et voilà pourquoi, entre autres raisons, elle est un pnncipe de succès; l'imprudence est un vice, et voila pourquoi elle ne réussit guère; le courar^e est une vertu qui a droit à la récompense de la victoire • la lâcheté est un vice, aussi elle est toujours punie et battue. II n y a pas une action, pas même une pensée, un désir, un sentiment vicieux qui ne soit puni tôt ou tard en sa juste mesure; au contraire toute action, toute pensée, toute résolution, tout sen^ liment vertueux, tout sacrifice emporte sa récompense. Telle est la loi; elle est de fer et d'airain ', elle est nécessaire et universelle, elle s'applique aux peuples eomme aux individus. On peut plaindre les peupî;" mais ,1 ne faut pas accuser leur destinée, car ce son i eux qu, ia font. Supposez un peuple généreux qui prenne au seneux ses idées, et qui, au lieu d'attendre le jour du combat dans une sécurité imprudente et eoupable, prévoyant Pattaque, s'y prépare de longue main en entretenant en lui l'esprit guerrier, en fondant de grandes institutions militaires, en se formant a une discplme sévère, en préférant à des jouissances frivoles les soins mâles et virils dans lesquels se trempe e earactère des individus et des peuples ; ce peuple-là, lorsqu II paraîtra sur le champ de bataille, n'aura

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commis aucune faute : toulcs les chances seront pour lui. Supposez à ce peuple un ennemi imprudent ou lâche, ayant des idées sans doute, mais ne les ayant pas assez à cœur pour leur faire les sacrifices qu'exigerait leur défense ou leur propagation, brave, mais sans un état militaire bien entretenu et sans habitudes guerrières, ou avec une organisation militaire en apparence assez forte, mais sans résolution et sans énergie. Mettez en présence ces deux peuples : n'est-il pas évident que l'un étant meilleur que l'autre, plus prévoyant, plus sage, plus courageux, méritera de l'emporter et l'emportera en effet? Voyez, par exemple, Constantinople au quatorzième siècle : c'était un empire en possession d'une civilisation assez avancée, un peuple qui avait des idées, et les premières de toutes,des idées religieuses, qui s'en occupait vivement, qui se passionnait pour elles au point d'être constamment sur les places publiques, de disputer sans cesse, et d'en venir à de véritables mêlées sur des questions de théologie. Ce peuple était instruit, savant, ingénieux, ardent; mais en même temps il n'avait d'énergie que pour la dispute et les tracasseries intérieures; il n'avait aucun soin de l'avenir, pas d'esprit militaire, nulle mâle habitude, nulle force morale, nulle vertu. Donc il passera,et il méritait de passer sous les fourches caudines de la conquête. En face,étaient des adversaires que les lellrés de lUzance appelaient des barbares, mais qui ne l'étaient' pas du tout; car ils avaient aussi leurs idées, ils les chérissaient, et ils étaient prêts à mourir pour elles; ils cherchaient à faire des conquêtes à leurs

DES PEUPLES

idées au prix de leur sang, et ils en ont fait parce qu'ils méritaient d'en faire. Aussi Constantinople a été cmportée : l'Europe a poussé un cri de douleur, honorable pour FEurope, accablant pour Constantinople; car, héritière d'une puissance immense, si Constantinople avait eu quelque vertu, non-seulement elle aurait conservé cette puissance, mais elle l'aurait agrandie. Au lieu de cela, Constantinople a disputé, ergoté, subtilisé, et elle a succombé; elle a eu le sort qu'elle méritait : elle n'était plus digne de l'empire, et l'empire lui a été enlevé. Et il ne faut pas dire que, dans mon admiration pour les conquérants, j'oublie l'intérêt dû aux victimes; je n'entends point ce langage: il faut choisir entre un peuple corrompu, vicieux, dégradé , indigne d'exister puisqu'il ne sait pas défendre son existence, et Thumanilé qui n'avance et ne peut avancer que par le retranchement de ses éléments corrompus. Puisqu'on parle de victimes, qu'on sache donc qu'ici le sacrificateur qu'on devrait accuser, ce n'est pas le vainqueur, mais la Providence qui lui a donné la victoire. Il est temps que la philosophie de l'histoire mette à ses pieds les déclamations de la philantluopie. La guerre est l'action en grand, et l'action est répreuve décisive de la valeur des individus et des peuples. L'âme tout entière passe dans l'action avec ses puissances les plus diverses. Voulez-vous savoir ce que vaut tel homme? voyez-le agir: de même toute la vertu d'un peuple comparait sur les champs de bataille. ( Donnez-moi l'histoire militaire d'une nation, je me fais fort de retrouver tous les autres éléments de son

198 NEUVIÈME LEÇOîï.

histoire; car tout tient à tout, et tout se résout dans la pensée comme principe et dans l'action comme effet, en d'autres termes dans la méla{>IiYsi(iue et dans la guerre. Il n'y a pas jusqu'à la constitution des armées, jusqu'à la lactique et à la stratégie, qui n'importent à l'histoire. Lisez Thucydide; voyez-y la marière de combattre des Athéniens et des Lacédémoniens : Athènes et Lacédémone sont là tout entières. Vous rappelez-vous quelle était cette petite armée grecque de trente mille soldats, qui, sous la conduite d'un jeune homme, car les jeunes hommes sort presque toujours les héros de l'histoire, s'avança en Orient jusqu'au delà de Tlndus? C'était celte redoutable phalange macédonieime, dont la (igure seule, rappelant le fer de la lance, est le symbole dti l'expansion rapide et puissante de la civilisation grecque, et représente tout ce qu'il y avait d'impétuosité, de célèiilé et d'ardeur indomptable dans l'esprit grec et dans celui d'Alexandre. La phalange macédonienne était un admirable instrument de ccnquête. Elle est faite pour une pointe, pour l'attaque rapide bien plus que pour une longue défense; elle a un élan, un mouvement irrésistible: peu de force interne, de poids et de durée. Mais regardez la légion romaine : c'est une masse énorme qui, en s'ébranlant, écrase tout sur son passage, sans menacer de se dissoudre, tant elle est conq)acte, vaste, et pleine de ressources en elle-même. A l'aspect d'une légiou,on sent que l'on esl devant une puissance, non-seulement capable de balayer l'ennemi devant elle, mais d'occuper le sol, de s'y éi.jlir, d'y prendre racine. La légion romaine, c'est

DES PEUPLES

wne cité, c'est un petit monde qui se suffît à luimême; car elle avait de la cavalerie aussi bien que de l'infanterie, et de l'infanterie de toute espèce d'armes. En un mot, la légion était une armée organisée pour soumettre le monde et pour le garder; son caractère est l'ensemble, le poids, la durée, la fixité, c'est-à-dire l'idée môme de Rome.

Je pourrais prendre ainsi les institutions militaires de chaque grand peuple, et je vous montrerais l'esprit de ce peuple dans celui de ces institutions. Tout se rapporte à la civilisation; tout la mesure, tout l'exprime à sa manière. La philosophie de l'histoire doit considérer dans un peuple tous ses éléments intérieurs, l'agriculture, le commerce, l'industrie, l'art, la religion, l'Étal, la philosophie : il faut qu'elle saisisse l'idée que tous ces éléments renferment et développent; ensuite il faut qu'elle suive cette idée dans ses relations avec les autres idées contemporaines qui lui sont opposées, qu'elle combat ou qui la combattent, en un mot dans son action militaire. Un peuple vraiment historique a une idée à réaliser; et quand il l'a suffisamment réalisée chez lui, il l'exporte en quelque sorte par la guerre, il s'efforce de lui faire faire le tour du monde. Tout peuple historique est donc pendant quelque temps conquérant; puis, après avoir été conquérant, après s'être déployé tout entier, après avoir montré et donné tout ce qu'il avait " en lui, après avoir rempli sa cfiestinée, il s'épuise, il a fait son temps, il est conquis lui-même; ce jour-là il quitte la scène, et la philosophie de l'histoire l'abandonne, parce qu'alors il est devenu inutile à l'humanité.

DIXIÈME LEÇON

lES GRANDS HOMMES.

R^fopilulalion de la dernière leçon. Sujet de celle-ci • le, ^„^

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le succès. Tiiéorie de la pui^ancr Ti.- ■'^ ,' ?" '''^"'-' "*' Los grands l,o„,„es considéra '; le 7e iZt t •'' t'",' "

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Apres élre allé des grandes époques de Husloire aux 1.CUX q„. en sont le théâtre, et des lieux aux peuple q.n les habitent, nous irons aujourd'hui des peuple à ces individus émineuis qui les représentent dans Vh s toire et qu on appelle les grands hommes.

J espère que la dernière leçon a dû vous laisser la eon.ct.o„ quun peuple n'est pas seulement une coÏ lection p us ou moins considérable dindividus réunis accidentellement entre eux par le lien dune force e"t

202 DIXIÈME LEÇON

rieure prépondérante : il doit vous être évident qu'un peuple n'est un véritable peuple qu'à la condition d'exprimer une idée qui, passant dans tous les éléments . dont se compose la vie intérieure de ce peuple, dans sa langue, dans sa religion, dans ses mœurs, dans ses arts, dans ses lois, dans sa philosophie, lui donne une physionomie particulière. Que de millions d'hommes ont vécu, senti, souffert, dans le centre de l'Asie et de l'Afrique, dont l'histoire ne fait pas mention, parce que, n'exprimant aucune idée, ils n'avaient et ne pouvaient avoir aucun sens, et par conséquent aucun intérêt pour l'histoire I L'existence historique d'un peuple est tout entière dans son rapport avec ridée qu'il représente. Otez à chacun des individus dans lesquel3 se divise un peuple, Fidenlité de langue, de mœurs, de religion, d'art, de littérature, d'idées, vous leur enlevez, avec le lien qui les unit, le fonds même sur lequel ils vivent et qui les fait être ce qu'ils sont. L'esprit d'un peuple, Tesprit commun à tous les citoyens, voilà ce qui constitue la patrie. La patrie n'est pas le sol en lui-même, c'est l'idée, c'est le sentiment qu'expriment pour tous et le sol qu'ils habitent, les institutions, les lois, la religion, les mœurs, les préjugés même dont ils sont imbus dés l'enfance. Le patriotisme est la sympatliie puissante de tous avec tous dans un même esprit, dans un même ordre d'idées et de sentiments. Otez cette unité d" esprit, d'idées, de sentiments, c'en est fait de la patrie et du patriotisme.

Si tout peuple, je dis tout peuple véritable, tout peuple historique, est nécessairement un dans l'unité

de l'esprit qui le fait être et agir, tout individu qui fait partie de ce peuple participe aussi de son esprit. Un individu qui dans son temps et dans son pays ne serait qu'un individu, serait un monstre. Mais il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de pur individu : quand on habile un même territoire, quand on est du même temps, et qu'on parle la même langue, il faut bien avoir le même esprit.

Ainsi tous les individus dont se compose un peuple sont remplis de son esprit et le représentent en eux, mais ils le représentent plus ou moins. Voilà déjà une assez foite ligne de démarcation entre les différents individus d'un même peuple. Mais ceux qui sont sur le premier plan et représentent davantage l'esprit de leur peuple sont encore un assez grand nombre, une foule, dans laquelle se détache une nouvelle élite d'individus qui représentent leurs semblables avec plus de fidélité et d'éclat; et il est impossible qu'il en soit autrement. De là deux choses : T la nécessité des grands lionnncs ; 2*" leur caractère propre. Le grand homme n'est point une créature arbitraire qui puisse être ou n'être pas : c'est le représentant plus ou moins accompli que tout grand peuple se suscite. 11 n'est pas seulement un individu; mais il se rapporte à une idée générale qui lui communique une puissance supérieure, en même temps qu'il lui donne la forme déterminée de l'individualité. Trop et trop peu d'individualité tue également le grand homme. D'un côté l'individualité toute seule est un élément de misère et de petitesse; car la particularité, le contingent, le fini, tendent

tôt

DIXIÈME LEÇON

sans cesse à la division, à la dissolution, au néanl; d'aulre part, toute généralité a de la grandeur, mais elle risque de se perdre dans une abstraction cliimrrique. Le grand homme n'est donc tel qu'à la double condition d'être pénétré de l'esprit général de sou peuple, et en môme temps de représenter cet esprit général sous une forme profondément individuelle; tout cela dans cette juste mesure, qui est la marque de la vraie grandeur humaine.

Cette mesure, qui fait la vraie grandeur, fait aussi la vraie beauté. Les objets de la nature qui ont un aspect d'immensité et d'infinité, comme les montagnes, les mers, les abîmes du ciel, tous ces objets ont ce genre de beauté qu'on appelle le sublime. Le sublime excède les limites de l'imagination et de toute représentation déterminée. 11 y a en quelque sorte contradiction entre la force limitée de l'imagination humaine et le sublime. Quand lait représente le sublime seul, il s'élance hors du fini et engendre des productions gigantesques, comme les pyramides de TEgypte, les monuments de l'Inde, les monuments primitifs do presque tous les peuples. A l'autre extrémité de la civilisation et de l'imagination, considère-t-on des objets qui ont un caractère très-déterminé et des formes trésarrétées ; l'art entre-t-il dans les détails et dans le fini des choses, il tombe dans le mesquin. Soit en pratique, soit en théorie, les deux extrémités de la beauté, qui la manquent également, sont le joli et le démesuré. L'école sensualiste, ne pouvant en rien dépasser le contingent, le particulier, le déterminé, le fini, ne va s^ucve au

lES GRANDS HOMMES.

delà du joli. L'idéalisme, au contraire, tend sans cesse au général, à l'universel, à l'infini, au sublime. La vraie beauté est dans le mélange du fini et de l'infini, de l'idéal et du réel : son trait distinctif est l'harmonie et la mesure *.

Il en est de même en morale pour les caractères. Il y a des individus qui n'ont, pour ainsi dire, qu'un caractère général, celui de leur siècle et de leur pays, purs échos de la voix de leur temps; ce sont les êtres pour ainsi dire anonymes dans l'espèce humaine. Ne riez pas; ce n'en est pas la plus petite ni la plus mauvaise partie. A l'extrémité opposée sont les amis de l'individualité, ces gens qui, pour s'être avisés de réfléchir une ou deux fois dans leur vie, pour s'être saisis un moment dans leur pauvre individualité, s'y attachent, s'y cramponnent pour ainsi dire, sans pouvoir et sans vouloir en sortir, ramenant tout à leur sens individuel, et fièrement insurgés contre toute autorité. L'autorité n'est pas toujours la raison ; cependant, toute autorité ayant toujours quelque chose d'universel, est par cela seul condamnée à un peu de raison et de sens commun. La manie de l'individualité est de trancher le nœud qui unit l'individu au sens commun par l'autorité. Ce sont là les originaux dans l'espèce humaine : ils forment une classe à part ; ils se donnent pour des héros d'indépendance, et ce sont en général des hommes sans énergie et sans caractère;

« Voyez sur le sublime et le beau, et sur ce caractère de la vraie beauté d'exprimer linfini dans le fini, les leçons vm et ix Du vrai, dd beau et

M BIEX.

** miÈME LEÇON.

ils sagifenl sans rien faire, et passent sans laisser de trace durable. Les premiers, pour les appeler parleur nom, sont les hommes ordinaires, classe nombreuse, honnête, utile. Ce sont dexcellenls soldais Je 1 esprit d un peu,.lc ; ils forment l'armée de loule grande cause qui trouve assez de capitaines; c'est avec eux qu on peut fa.re, cest avec eux seulement qu'on fa. de grandes choses : ils savent obéir. Mais les autres nd.sc.p|,na les, indignes de commander, incapable;

du mZ: "', ^'"'"^. ^"'' ^""^ ''''' i"""ense scène du monde ou ,1s paraissent quelques minute, est de représenter, quoi? eux-mêmes, et rien de p u's. !„ personne ne fait attention à eux; car Ihuman'i.é n'a pa 1 emps et ne se donne pas la peine de soccper des i " di idus qui ne sont que des individus. Un grand homme

o"r inî:"»"' i""''1 '•^ ''•'"^"'"=" •=' '^- '•'— Itsp. t de sa nation et de son temps, voilà l'êfofrè dont I est fait, c'est là son piédestal ;' c'est du haute l^Ht commun à tous qu'il est grand et commande à

Sommes, c est aussi on eux que Ihistoirc le considère Ouvrez des livres d'histoire vn„c - *- "- •^°"^'°^'«nomsnrnnrn , ,*"""'' '«"* "7 vovoz que des noms propres; et cela ne peut pas ne pas être car si

'^ masses ne font rien que pour elles-mêmes, ;iSne font rien par oWo^ mAmnc. «n • '

oui son! , ? ' ' •■'^"''"' I'*"""'"'"'^^ Chefs.

qui oul.^ remplissent lavanl-scène, el loml.onl seuls •"^o-s le regard du spec.aleur el de l'h s.orien. Le" his nens ont fort raison de ne s'occuper que des ;!:;i'

. hommes ; seulement, il faut qu'ils aient bien soin de ne les donner que pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire non pas pour les maîtres, mais pour les représentants de ce<ix qui ne paraissent pas dans l'histoire; autrement un grand homme serait une insulte à Ihumanité. Sous cette réserve, il est certain que tout peuple se résolvant nécessairement en quelques personnages d'élite l'his loire d'un peuple doit être faite, comme elle l'est, par celle de ses grands hommes. ■

Or, ce qui est vrai d'un peuple est vrai de fous les aufres, d'une époque et de toutes les époques : donc I histoire entière est représentée par les grands hommes Donnez-moi la série des grands hommes, tous les grands hommes connus, el je vous ferai l'histoire du -enre humain. °

Et qu'est-ce que l'humanité elle-même? Le dernier mol de l'ordre universel. L'humanité résume la nature entière, et les grands hommes, à leur tour, résument 1 humanité. Le mouvement perpétuel des choses n'est amsi, dans tous ses moments et à tous ses degrés, que 1 cnlanlement des grands hommes.

Tout dans l'univers travaille à former la merveille du grand homme. Le voilà formé, il arrive sur ia scène: qu'y fait-il? que! rôle y joue-l-il, et sous quel aspect la philosophie de l'histoire doit -elle le* considérer?

Un grand homme, dans quelque genre que ce soit à quelque époque du monde, chez quelque peuple qu\l paraisse, vient pour représenler une idée, telle idée el non pas lelle autre, tant que cptle idée a de la force et

DIXIÈME LEÇON

vaiil la pcmc d'être représentée, pas avant, pas après : il paraît quand il doit paraître, il disparaît quand il n'a plus rien à faire, il naît et il meurt à propos. Quand il n'y a rien de grand à faire, le grand homme est impossible. Le grand homme est l'instrument d'une puissance qui n'est pas la sienne; car toute puissance purement individuelle est misérable, el nul homme ne se rend ù un autre homme. Quand donc la vraie puissance, celle de l'idée, n'est pas ou n'est plus, quand elle manque ou décline, quelle force aura son représentant? Aussi vous ne pouvez pas faire naître le grand homme avant son heure, et vous ne le ferez pas mourir avant son heure; vous ne pouvez pas le déplacer, ni l'avancer, ni le reculer; vous ne pouvez pas le continuer et le remplacer; car il n'élnit que parce qu'il avait son ceuvre à faire, il n'est plus dés qu'il n'a plus rien à faire, et le continuer est continuer un rôle usé. Oa disait à un soldat illustre qui s'élait assis sur un trône : « Sire, il fout surveiller altenlivement l'éducation de votre fils ; il faut qu'on l'élève avec le plus grand soin, pour qu'il vous remplace. — Me remplacer! répondait-il, je ne me remplacerais pas moi-même; je suis l'enfant des circonstances. » Le même homme sentait bien que la puissance qui l'animait ne lui appartenait point, et qu'elle lui avait été prêtée pour un temps marqué. On dit qu'il était un peu fataliste. Remarquez que tous les grands hommes l'ont été plus ou moins : Terreur est dans la forme, non dans le fond de la pensée. Ils sentent qu ils ne sont pas là pour leur compte i ils ont la conscience d'une force immense, el

ne pouvant s'en faire honneur à eux-mêmes, ils la rapportent à une volonté supérieure qui se sert d'eux selon ses tins. Et non-seulement les grands hommes sont un peu fatalistes; mais ils ont aussi leurs superstitions. Rappelez-vous Wallenstein et son astrologue. De là vient encore que les grands hommes, qui dans 1 action ont une décision et une ardeur admirables avant l'action hésitent et tâtonnent ; il faut que le senti' ment de la nécessité, c'est-à-dire l'^idence de leur mission, les frappe; ils semblent comprendre confusément que sans cela ils agiraient comme de simples individus, et qu'ils n'auraient pas toute la puissance qui leur est nécessaire.

Sans entrer dans des détails superflus, reconnaissons qu'on a toujours pris les grands hommes et qu'euxmêmes se sont pris pour quelque chose de fatal et d'irrésistible : aussi le signe du grand homme, c'est qu'il réussit; el il faut bien en effet quM réussisse^ dans quelque genre que ce soit, pour faire son œuvre! Une activité, une fécondité inépuisable, des succès éclatants et prolongés, tels sont ses caractères incontestables. Mais les grands hommes ne sont pas seulement des artistes, ou des philosophes, ou des législateurs, ou des pontifes; ils sont aussi, comme nous l'avons vu la dernière fois, des guerriers. Le grand guerrier ncî^t tel qu'à la condition d'obtenir de grands succès, c'est-à-dire encore, il faut bien l'avouer, de faire d'épouvantables ravages sur la terre. Mais ou nul guerrier ne doit être appelé un grand homme; ou, s'il est grand, il ftuit accepter le marchepied de sa grandeur, en se rap-

2*0 DIXIÈME LEÇON

pelant la lin dernière et bienfaisante des révolutions et des guerres en apparence les plus désastreuses.

Le résultat des grands succès, c'est la puissance et une grande puissance. Mais quand on est arrivé là, quand on est monté si haut, on peut perdre la tête^ on peut se croire et paraitre bien au-dessus du reste des hommes ; on a une cour, on a des flatteurs. Eh bien , cet homme qui a Tair du maître du monde, devant lequel le monde est à genoux, cet homme n'est qu'un instrument, et de qui, je vous prie? de la divine providence ? Oui, sans doute en dernière analyse, mais d'aboi'd et immédiatement des idées qui dominent dans son temps et dans son pays, des idées de son peuple, cl par conséquent de tous les individus de ce peuple, des plus petits comme des plus grands; car tous sont uns dans l'unité de leur pays et de leur temps ; de sorte que le grand homme n'est, au bout du compte, que le serviteur de ceux-là mêmes auxquels il commande. Voilà le secret de sa puissance, et de l'obéissance facile qu'il rencontre. Ne vous hâtez jamais d'attribuer rien de vil à rhumanité. L'humanité ne se soumet pas à une force étrangère, mais à celle-là seulement avec laquelle elle sympathise et qui la sert.

La fortune d'un grand homme est de représenter mieux qu'aucun autre homme de son temps les idées de ce temps, ses intérêts, ses besoins. Tous les individus d un peuple ont bien aussi les mêmes idées générales, les mêmes intérêts, les mêmes besoins, mais sans le génie nécessaire pour les réaliser et les satisfaire- Ils représentent leur temps et leur peuple, mais d'une

que le vra. reprcsenlanl se montre, tous aperçoivent

sèment en cux-mômes ; ils reconnaissent l'esprit même

eur image véritable, comme leur idéal; c'est à ce

are qu Is l'adorent et qu'ils le su.vent, u'U et eu

Idole et leur chef. Comme au fond le grand homme „W

pas autre chose que le peuple qui lest ^0^7

a cette con aion-là le peuple a contionce en luTna'

uii. voila tout le dévouement que vous douvp/ nu.

zrr^ de i„„.3nit/; eiien^pr ;«;:::::

le s r; iT;, 'Tr'^'^ ''' ^^P^'^"' ''^-- autre eut sei t qu. la sert. La racine de la puissanced'un crand

homme est bien mieux que le consentement e "S de

cesl la croyance intime, spontanée, irrésistible «^I

cet homme c'est le peuple, c'est le oa s r'e ' ' Dano lo j„ • . '*"*- Pajs, c est I époque. Dans la dermere leçon, j'ai défendu la victoire iê viens de défendre la puissance ; il me reste à dïfe ^ a gU..re, pour avoir entièrement absous 1 human lé 0„ ne faa jamais attention que tout ce qui est huma^ cesï 1 humanité qui le fait n^ f.-.i ^^ • i ""'"*^^"j c est

■■, .,. c"""e, ce nest pas moins qu accusi>r

1 humamlé qui la décerne.

Ouest-ce que la gloire ? Le jugement de l'humanité sur un de ses membres. Et l'humanité a toujours "l

tu DIXIÈME LEÇON.

son. Citez-moi une gloire imméritée. Comment en effet Terreur ici serait-elle possible? On n'a de la gloire qu'à la condition d'avoir beaucoup fait, d'avoir laissé après soi de grands résultats. Les grands lésultats, les grands résultats! tout le reste n'est rien. Distinguez bien la gloire de la réputation. Pour la réputation, qui en veut en a. Voulez-vous de la réputation? priez vos amis de en vous faire ; associez-vous à tel ou tel parti ; donnezvous à une coterie; servez-la, elle vous louera. Il v a cent manières d'acquérir de la réputation : c'est une entreprise tout comme une autre ; elle ne suppose pas même une grande ambition. Ce qui distingue la réputation de la gloire, c'est que la réputation est le jugement de quelques-uns, et que la gloire est le jugtMnent du grand nombre. Pour plaire au petit nonibie, il suitit de petites choses : pour plaire aux mas> >, il en faut de grandes. Auprès des masses, les faits sont tout, le reste n'est rien. Les intentions, la bonne volonté, l(*s plus beaux desseins, qu'on n'aurait certaiiiemeuieiil pas manqué de conduire à bien, n'eut été ceci, n'eût été cela, tout ce qui ne se résout pas en fait, est compté pour rien par l'humanité ; elle veut de grands résultats: car il n'y a que les grands résidtals qui viennent jusqu'à elle : or. en fait de grands résulluls, il n'y a pas de tricherie possible. Les mensonges des partis et des coteries, les iilu>iuus -^ de l'amitié n'y peuvent rien ; il n'y a pas même lieu à discussion. Les grands résultats ne secontcsl» ut pas : la gloire, qui en est l'expression, ne se coulesle pus (hvantage. Fille de faits grands et évidents, elle est ellemême un (ait aussi clair que le jour. Pas une -loirc

LES GIIANDS IIOîniEs; 2^3

na été infirmée et ne peut l'être; on peut en appeler des coteries et des partis à riiumanilé ; mais de Ihuinanifé, à qui en appeler en ce monde ? La gloire est le en de la sympathie et de la reconnaissance; c'est la dette de l'iunuanité envers le génie; c'est le prix des ser- ^ices qu elle reconnaît en avoir reçus et qu'elle lui pave avec ce qu'elle a de plus précieux, son estime. Il faut donc amier la gloire, parce que c'est aimer les grandes choses, les longs travaux, les services effectifs rendus à la patrie et à l'humanité en tout genre; et il faut dédaigner la réputation, les succès d'un jour et les petits moyens qui y conduisent; il faut songer à faire à beaucoup faire, à bien faire, à être et non à paraîtrecar, règle infaillible, tout ce qui paraît sans être! bientôt disparaît ; mais tout ce qui est, par la vertu de sa nature, païaît tôt ou tard. La gloire est presque toujours contemporaine; mais il n'y a jamais une longue distance du tombeau d'un grand homme à la gloire.

Un grand homme est grand et il est homme ; ce qui le fait grand, c'est son rapport à l'esprit de son temps et de son peuple ; ce qui le fait homme, c'est son individualité ; mais séparez ces deux éléments, considérez 1 homme dans le grand homme, et le plus grand des hommes parait assez petit. Toute individualité, quand elle est détachée de l'esprit général qu'elle exprime, est pleine de misères. Quand on lit les mémoires secrets que nous avons sur quelques grands hommes, et qu'on les suit dans le détail de leur vie et de leur conduite, on est confondu de les trouver en bien des points fort sem-

Zl'V

DIXIKME UC.Oy.

blabics aucomimm des hommes. Qu'accomplit le grand homme? les desseins de la Providence qui agit en lui et par lui ; voilà ce qu'il fliit; mais en même temps il a ses desseins particuliers qu'il n'accomplit pas et qui souvent sont ou chimériques ou bien mesquins. A une dizaine d'années de distance, on a honte pour de si grands génies qu'iis aient poursuivi des buts aussi vulgaires. Parmi les grands et sérieux motifs qui portaient Henri IV à faire la guerre à l'Autriche et à marcher sur Bruxelles, il y en avait un très-peu héroïque, l'impatient désir de revoir Charlotte de Montmorenci *. Je ne suis pas sûr que Gustave-Adolphe, à côté de la résolution magnanime d'aller sauver la liberté de conscience en péril, n'ait pas eu la fort petite idée de se faire un établissement en Allemagne aux dépens de ses ennemis ou de ses amis. Et, par exemple, je vous demande s'il y a quelque chose, à l'heure qu'il est, de plus ridicule que le motif apparent qui a remué pendant huit ou dix ans notre Europe et soulevé les guerres colossales dont nous avons été les témoins? Vous l'avez peut-être déjà oublié : c'est le blocus continental. C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des misères de l'individualité. Mais ce n'était là que l'enveloppe extéricvire de desseins tout autrement grands. Ceux-là ont été accomplis et ne pouvaient pas ne pas l'être; car, encore une fois, c'étaient les desseins de la Providence : les autres, non-seulement ne sont pas accomplis, mais, après avoir fait beaucoup

' Rien de mieux avéré. Voyez La jeunesse de madame de Loxguevuxc, diap. !•', p. 03, etc.

lES GRANDS HOMMES.. 215

de bruit, ils tombent dans un profond oubli et dégénèrent en anecdotes incertaines que l'histoire ordinaire peut recueillir, mais que la philosophie de l'histoire \ néglige comme indifférentes à l'humanité. Il en est de même des qualités particulières des grands hommes. Comme ils représentent les beaux côtés de leur temps, ils en représentent aussi les mauvais. Alexandre avait d'assez vilains défauts; César aussi ; cependant il n'y a pas de plus grands hommes; ce sont les deux plus grandes figures de l'antiquité qu'il faut sans cesse étudier; et, sur eux, je vous le dis en passant, n'écoulez que Montesquieu : lui seul a bien compris César, et il a comme découvert le génie politique d'Alexandre. On ne m'accusera pas de les admirer trop peu; mais à côté de tant de grandeurs, que de choses déplorables j'aperçois î Tous les grands hommes vus d'un peu près rappellent le mot : Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas. Jeunes î(ens, passionnés pour la littérature, et qui prenez une si vive part aux nobles luttes qu'elle vous offre en ce moment \ permettez-moi une comparaison. Le drame romantique embrasse l'homme tout entier : il ne montre pas seulement dans ses personnages leurs grands côtés, mais leurs côtés subalternes ; de là ce mélange de l'héroïque et du comique, du noble et du bas, des scènes burlesques succédant aux scènes les plue relevées et en i^doublant l'effet. Ainsi procède Schakspeare. Notre Cor-

« Sur îa différence de l'histoire proprement dite et de la philosophie do l'histoire, voyiz rBEMiERs essais, p. 515, etc.

• On éJait alors au plus fort de la querelle des classiques et des romani iques.

DIXIÈME LEÇON

neille procède autrement \ parce qu'il se propose un but différent et ne veut peindre la nature humaine que dans sa grandeur, aux prises avec la passion et en triomphant. La philosophie de lliisloire est une muse classique ; elle ne recherche dans le grand homme que ce qui le fait grand, et elle renvoie tout le reste aux mémoires et à la biographie, par cette raison suprême que ce n^est pas là ce que l'humanité a vu en lui, qu'elle ne l'a ni adore ni suivi pour cela, mais malgré cela. La règle fondamentale est de faire comme l'humanité, de considérer les grands hommes par ce qu'ils ont fait, non parce qu'ils ont voulu faire, ce qui n'a pas le moindre intérêt, puisqu'ils ne l'ont pas fait, de négligei* la peinture de faiblesses inhérentes à leur individualité et qui ont péri avec elle, pour s'attacher aux grandes cfioses qui ont servi l'humanité et qui durent encore dans la mémoire des hommes; enlin d'établir et de mettre en lumière ce qui les constitue des personnages hisloririques, ce qui leur a donné de la puissance et de la gloire, à savoir l'idée qu'ils représentent, leur rapport intime avec l'esprit de leur temps et de leur peuple.

On peut encore agiter deux questions relativement aux grands hommes ; voici la première : Les diverses époques de l'histoire sont-elles également favorables au développement des grands hommes ?

Supposez une époque du monde où l'idée dominante fut celle de l'infini, de l'absolu, de l'unité; car toutes ces catégories de la pensée doivent avoii* leur repré-

' Sur Slhikspeare el sur Corneillo, voyez Du vhai, no beau et du msv, leçon X, jK 210, etc.

senlalion dans l'histoire : il fallait donc, sous peine ^ d'une lacune essentielle, que celle-là eût aussi sa réa- 'jlisation et son époque; et, en effet, elle l'a eue. Qu'estjil arrivé? Ce qui devait arriver. Là où l'idée de l'iniini et de l'unité a régné toute seule, l'individualité n'a pas eu ses droits, la liberté a manqué; par conséquent l'homme a été rien ou peu de chose ; les siècles se sont écoulés en silence sans laisser de traces, les masses y sont restées à l'état de masses, tantôt engourdies, tantôt stérilement agitées, s'ignorant elles mêmes et ignorées des autres; car n'oubliez pas ce principe, les peuples ne reconnaissent les puissances cachées qui dorment en eux que dans leurs grands représentants, et ils ne paraissent dans l'histoire que par rinteiinédiaire de leurs grands hommes. Or, je demande quel grand homme a paru dans les vastes contrées comprises entre le pays des Samoïôdes et le golfe du Gange, entre les montagnes de la Perse et le littoral de la mer de la Chine? Certes, la place est vaste en longueur el en largeur. Des populations immenses y sont, des populations plus ou moins civilisées, qui ont fait sinon de grandes, au moins d'énormes choses, si l'on peut s'exprimer ainsi; il y a eu des guerres devant lesquelles les nôtres ne sont que des bagatelles; les monuments d'art y sont gigantesques. Incontestablement la plus haute antiquité est là. Eh bien! très-peu de noms propres, très-peu de grands personnages historiques y paraissent. On répond que nous ne connaissons pas les grands hommes qui ont paru dans l'Asie centrale et dans llnde, parce que l'Inde n'a pas d'histoire;

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