‹ Introduction à l'histoire de la philosophie [microform]Chapitre 16 sur 18 · SIS · texte numérisé non relu

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mais je demanderai pourquoi elle n'a pas d'histoire. C'est que, comme je vous l'ai déjà montré, quand Thomme ne se prend pas au sérieux et n'a pas d'importance à ses yeux, il ne prend pas note de ce qu'il fait, parce que ce qu'il fait lui appartient à peine et se fait presque tout seul, sans que personne s'en puisse rapporttîr la honljî ou la gloire. L'homme, ne se croyant pas digne éc mémoire, abandonne le monde à l'action des forces de la nature, et l'histoire aux dieux, qui la remplissent seuls. De là la chronologie toute mythologique de ces antiques conirées. La raison pour laquelle il n'y a pas d'histoire dans l'Inde est précisément celle pour laquelle il n'y a pas de grands hommes. Mais descendez de ces hautes régions où l'infini et l'absolu régnent seuls dans leur toute-puissance acca» blanle; rapprochez-vous de l'Occident; traversez le désert et l'Indus; arrivez dans la Perse : là les dieux cèdent la place à l'homme, le temps succède à l'éternité, l'individu commence, et avec lui l'histoire, une hisloiic obscure encore, mais une histoire enfin, des grands hommes, des héros, un Cyrus. Passez la mer d'Otman, arrivez en Arabie,vers la mer Rouge et les c()les de l'Egypte, là vous trouverez aussi, avec un peu d'histoire, de grands noms, des grands hommes, un Sésoslris, des Pharaons, parce que l'humanité y a joué un rôle plus ou moins considérable, tandis que dans l'Asie centrale on peut dire à la lettre que l'humanité est restée anonyme, indifférente à elle-même, ne se doutant pas de sa liberté, ne laissant et ne gardant aucune trace de son passage sur la terre. Mais l'époque qui doit repré-

lES GRANDS HOMMES.'

.^ scnter dans le monde l'idée du fini, du mouvement, de ' la liberté, de l'activité individuelle, voilà l'époque marquée pour le développement des grands hommes. Aussi, quand vous cherchez des grands hommes, vous recourez à l'antiquité grecque et romaine; c'est là l'époque de l'histoire que l'on peut appeler l'âge héroïque de l'humanité. La troisième époque, qui représente le rapport du fini et de l'infini, n'est pas moins fertile en grands hommes; mais elle les montre moins brillants que ceux de la Grèce et de Rome, c'est-à-dire moins individuels, mais plus substantiels en quelque sorte et plus identifiés avec les choses. Charlemagne, c'est le moyen âge s'asseyant enfin sur les bases qui lui sont propres et se constituant pour des siècles; Grégoire Vil, c'est l'idée même de la papauté; saint Louis, c'est le saint couronné, le héros chrétien; Henri IV, le type du roi français; Richelieu, le génie de l'ordre; Louis XIV, la monarchie absolue sur son déclin, dans sa majesté et dans sa faiblesse ; Gustave-Adolphe, le protestantisme conquérant; Pierre le Grand, la crise de la barbarie passant violemment à la civilisation ; Napoléon, la démoci-atie organisée \

Je n'insiste pas, et je passe de suite à la seconde question : Quels sont les genres les plus favorables au développement des grands hommes? Sans rabaisser l'industrie, il faut reconnaître que' ses conquêtes et celles du commerce se font petit à petit ; chaque siècle, chaque individu y met la main; mais les Watt et les Fulton

« nappclons-nous bien ce qui a été dit plus haut : c Démocratie et liberté ne sont point synonyruei). >

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sont rares. L'industrie marche et avance à l'aide du temps plus qu'à l'aide des hommes. C'est dans les arts, c'est dans le gouvernement des Élals,que se révèle toute la puissance de quelques individus privilégiés. Voyez les noms qu'ont laissés dans l'histoire les grands artistes, les grands législateurs, les grands politiques ; ils ont su si bien satisfaire et réaliser dans leurs œuvres les idées de leur peuple et de leur temps, qu'ils ont souvent donné leur nom à leur siècle, preuve assurée de l'harmonie de leur siècle avec eux et de leur puissance sur leur siècle. Cependant je ne crains pas d'affirmer que les deux genres qui se prêtent le plus au développement des grandes individualités, ce sont la guerre et la philosophie.

La guerre n'est autre chose que l'action extérieure de l'esprit d'un peuple. Quand l'esprit d'un peuple a pénétré les dilTérenls éléments dont la vie de ce peuple se compose, qu'il les a formés et constitués, il passe outre, et marche à la conquête. C'est sur les champs de bataille qu'il lui faut des représentants énergiques et fidèles, et ils ne lui manquent jamais. La gloire est un témoin irrécusable de l'importance et de la vraie grandeur des hommes. Or, quelles sont les plus grandes gloires? En fait, ce sont celles des guerriers. Quels sont ceux qui oi^t laissé les plus grands noms parmi les hommes? Ceux qui leur ont fait le plus de bien et leur ont rendu les plus grands services, c*osl-àdirc ceux qui ont fail faire les conquêtes les plus vastes aux idées qui, dans leur siècle, étaient appelées à l'empire et représentaient alors les destinées de la civi-

n^nfîon. D'ailleurs la guerre exige, à un haut degré,

l>oso,n que d crUhous.asme et de discipline, le chef qn.pi-es.deaux mouvements de celte ioule, doit joindra

m u^ r/ " *'^'"'^ P^''^^"^^' ^"'' à chaque

Z,T " "' '' '''''''^ ^^^^"^^ '' ^^^ide. Nulle

F os masses ne s'identifient plus visiblement avec le

celle dentificat.on est plus éclatante daps le grand np. an. elle est plus intime et plus profonde d n , grand philosophe.

conn u les noms d Alexandre et de César, connaît ceux de Platon et d Ans.o.e. Le genre humain ne se rend pas compte, il est vrai, de ce que représentent ces deux noms, ma,s .1 ne se rend pas compte davantage de ce que représentent les noms de César et d'Alexandre. Le genre humam emploie les uns comme les symboles du gcn.e pohtique et militaire, et les autres œmme les ymboles du génie philosophique. N'écoutez pas plus les écoles que les partis; écoulez le genre humain : Po . le genre humain, la philosophie est et sera toujours n ton et Anstote. Et il importe de remarquer que nulle I''" '1 •' y a plus matière à la grandeur qu'en philosophie. Le plus haut degré de l'individualité est la rénovmn, qm nous sépare de tout ce qui n'est pas nous et r;ous met face à face avec nous-mêmes ; en même temps 1 objet de la réilexion philosophique est ce qu'il v a de plus général dans la pensée, en sorte que la réflexion a

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pour fond la généralité et pour forme rindividualilé ; or, nous l'avons vu, c'est précisément Talliance de ces deux éléments qui constitue le grand homme. Enfin rappelez-vous que la philosophie a été démontrée le dernier degré et le résumé nécessaire du développement d'un peuple; donc le grand philosopiie est lui-môme, dans son temps et dans son pays, le dernier mot de tous les aulres grands hommes, et, avec le grand capitaine, le représentant le plus complet du peuple iiuquel il appartient. Les deux plus grandes clioses en effet qui soient dans le monde, c'est agir ou penser, le champ de bataille ou la solitude du cabinet. Les deux plus grandlïs panières de servir l'humanité, c'est de lui faire faire un pas dans la route de la vérité en élevant les idées d'un temps à leur expression la plus haute, en les poussant à leurs dernières extrémités métaphysiques, ou d'imprimer ces idées avec son épée sur la face du monde et de leur faire faire de vastes conquêtes. On peut hésiter entre la destinée de Platon et d'Aristote et celle d'Alexandre et de César, entre saint Louis et saint Thomas, entre Colomb etDescarles, entre Leibnitz et Napoléon.

Vous avez vu que si la lutte des peuples est triste, si le vaincu excite à bon droit une pitié généreuse, il faut réserver pourtant notre plus grande sympathie pour le vainqueur, puisque toule victoire entraine à sa suite un progrès. La lutte des héros, au premier coup dœil, n'est pas moins mélancolique que celle des peuples; il est douloureux de voir aux prises les hommes qui font la gloire de l'humanité : on a peine

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h se décider entre d'aussi nobles adversaires ; les héros malheureux excitent mémo en nous un intérêt plus profond que les peuples; car l'individuaUlé ajoute à la sympathie. Mais là encore il faut être du parti du vainqueur; car c'est toujours le parti de la civilisation, celui du présent et de l'avenir, tandis que le parti du vaincu est presque toujours celui du passé. Le grand homme vaincu est un grand homme déplacé dans son temps; et il faut applaudir à sa défaite, puisqu'elle a été juste' et utile, puisque avec ses grandes qualités, ses vertus et son génie, il marchait à rebours de l'humanité. On trouve même, à la réflexion, que le vaincu à dû l'être, et que le génie n'était pas égal des deux côtés; la seule défaite suppose déjà que le vaincu s'est trompé sur l'état du monde, qu'i^ a manqué de sagacité et de lumières, qu'il a eu la vue un peu courte. Un examen attentif cl impartial est très-peu favorable aux vaincus. Je n'ai pas le courage de dévoiler ici tous les torts et toutes les fautes du dernier des Brutus. Je les connais, mais une tendresse invincible est pour cet homme au fond de mon cœur. J'aurai plus de fermeté vis à-vis de Démoslhène: car, après tout, ce n'est qu'un grand orateur. Démoslhène, dans son temps, représente le passé de la Grèce, l'esprit des petites villes et des petites republjques, une démocratie usée et corrompue, un passé qui ne pouvait plus être et qui déjà n'était plus. Pour ranimer ce passé détruit sans retour, il fallait un déploiement de force et d'énergie dont les autres étaient mcapables, et lui comme les autres; car enfin on est toujours un peu comme les autres, on est de son temps.

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lussi Démosthène a-l-il échoué ; j'ajoute, avec Ihisloirc, qu'il a échoué sans gloire, et cela était inévitable ; car quand on met son cournge, alors même qu'on en a beaucoup, aux prises a\ec l'impossible, le sentiment de l'absuidilé de l'entreprise, dont on ne peut pas toujours se défendre, trouble, déconcerte, abat; el après avoir t'ait des prodiges à la tribune, on finit par fuir à Chéi'onée. Mais hûtons-nous de dire que l'ol)stiné et avengîe ennemi de Philippe est admirablement mort*, comme en général savent mourir les héros du passé. Il en est un peu de réloquence de Démosthène comme de sa vie : il est incomparable dans Targumentation, il y déploie une vigueur sans égale; c'est l'orateur véhément par excellence. Mais prenez les discours de Périclès, un peu arrangés par Thucydide ; comparezles avec ceux de Démoslhène, et vous verrez quelle différence il y a entre l'éloquence du chef d'un grand peuple et celle d'un chef de parti.

La lutte des héros, à la guerre et en politique, n'est donc pas si pénible à la réflexion qu'au premier aspect. Il en est de même en philosophie. La lutte des grands génies philosophiiiucs, bien comprise, n'a rien d'allligeanl; car elle tourne au profit de la raison humaine. Le temps me manque pour vous exposer ici, connue je l'avais résolu, celle lutte fécomle; j'aurais voulu vous faire voir que là aussi c'est le vaincu qui a lort, puisque là aussi la bataille est entre le passé el l'avenir. Les phibisoplies aux prises entre eux nous montrent

DES GRANDS HOMMES. j«

un cerlain nombre d'idées, vraies en elles-mêmes m .s fausses prises exclusivement, qui ont hS a une dommafon momentanée pour développer tout e ,u. est en elles, et en même temps pour fa "e

la t son temps; après avoir été utile, elle doit faire pl a un a,ire dont le tour est venu. Le comba

sophes, om d affliger les amis de rhun.anilé et de la

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se préparent à faire un nouveau pas. Il'faut b n

concevoir que la création et la destruction success

d s systèmes est la vie. le mouvement, le proJs

.gloire même de la philosophie. Ce ;pectacle: au

irande^oM ' r '''''"''''' '^°" ^irer 'une grande foi dans celte excellente raison humaine, dans

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rÏTr ? '?"■ '^"' P^"«'^ '^ '™- -eurs, d aZ-.vn ' ''"'■' ^'^''''' '' '^' '-^"rs victoi;es, qu^n avance que sur des ruines, mais qui avance inccs!

« Voyez la mort >h' DémosJliènc dan? Ptufanitie.

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Sujot de la leçon : Examen des grands historiens de l'humanité. — Dilïicultés âc l'iiisloire universelle. Ses lois : i* N'ometlre aucun élément de riiumaiiilé; 2^ n'omettre aucun siècle. — Que l'hiSiToire universelle devait commencer par être exclusive. — Que le premier point de vue exclusil devait être le i»oint de vue religieux. — Discours sur rhisloire universelle de Bossuet. Ses mérites, ses défauts. — Nécessité d'un lioint de vue iiolilique exclusif. Science nouvelle de Yico. Ses mérites, ses défauts. — Nécessité d'un point de vue plus large, d'une histoire universelle plus complète, mais plus superficielle en chaque ]>arl!e. Ikider, Jdi^es pour une Philosophie de r Histoire. Ses im'iites, ses défauts. — In mot sur Voltaire, Turgut, Condorcet. — État présent de l'histoire universelle. Richesse des travaux pai'ticuliers. Nécessité d'ime nouvelle histoire universelle.

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Je vous ai signalé rapidement les faces principales sous lesquelles on peut envisager l'histoire de l'humanité, et celle de la philosophie qui en est le couronnement ; il me reste à vous faire connaître la manière dont ce grand sujet a été traité jusqu'ic. Quand on entre dans une carrière, c'est un devoir de rechercher les traces de ceux qui nous y ont devancés, et de reconnaître soigneusement les voies qu'ils ont suivies, qui les ont bien conduits ou rjni les ont égarés, alîn de choisir les unes et d'éviter les autres. Celui qui dans une science nôijdige son histoire, se prive de l'expérience des

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siècles, se place dans la siluation du premier invcnleur, et mal graluifement conJre soi les mûmes chances den-cur. avec cette dim-ieiice que les premières erreui-s élaient inévitables, quelles ont été utiles, et par conséquent sont excusables, tandis que la répétition des . mômes erreurs est stérile pour les autres et honteuse pour soi-même. La science de l'humanité doit être progressive comme l'humanité; et il n'y a progrès qu'à deux conditions, d'abord de représenter tous ses devanciers, ensuite d'être soi-même, de résumer tous les travaux antérieurs et d'y ajouter. Qui est assez sur de remplir la deuxième condition pour se dispenser de la première?

L'idée d'une liistoire universelle est récente et elle devait lèlre. Il „y a pas d'histoire universelle sans un plan quelconque: et il devait s'écouler bien du temps avant qu'on put soupçonner un plan dans la mobilité des événements de ce monde '. Il fallait qu'on eût vu paraître et disparaître bien des empires, bien des religions, bien des systèmes, pour songer à les cornparer, et pour s'élever aux lois générales qui président a leur formation et à leur ruine. 11 fallait avoir survécu à bien des révolutions et à bien des désordres, pour comprendre que tous ces désordres ne sont qu apparents, et qu'au-dessus est un ord.e invariable et bienfaisant. L'histoire universelle devait apparien,,. aux dernières générations; et. défait c'est le dix-septième siècle qui en a conçu la première idée,

«ènumalïï! '.'T,!' P^'r «f^^»^- ^«y»- P«"iri,s «s«.. le f.ag- «icm iiiiiiuie . De ta Pluloiophit de CUaloire. • • "•*

c est le dix-huilième siècle qui Ta répandue, et il est réservé pcutêlre au dix-neuvième de l'élever à la hauteur d'une science positive.

Ses premiers essais ont été très-faibles, et il n'en pouvait être autrement. Songez, en effet, à toutes les (lirficultés d'une histoire universelle. D'abord, tous les éléments de l'humanité doivent y entrer, et ces éléments sont divers et nombreux ; ce sont l'industrie, les sciences, les arts, l'État, la religion, la philosophie. Ce n'est pas tout : non-seulement une histoire de l'humanité ne doit exclure aucun de ces éléments; mais elle doit suivre chacun d'eux et tous ensemble dans tous leurs développements, c'est-à-dire dans tous les temps. II ne faut pas qu'elle retranche un seul de ces éléments, car alors ce n'est plus l'histoire complète de Thunianité; et il ne faut pas qu'elle oublie un seul siècle, car alors clic méconnaît le développement particulier de quelque élément, un côté peut-être important de l'hutnanilô.

Les deux lois d'une histoire universelle sont donc de n'omettre aucun des éléments fondamentaux de l'humanilé et de n'omettre aucun siècle. Or, à moins qu'ici l'esprit humain n'ait été plus heureux ou plus sage qu'en tout le reste, il est à peu près impossible qu'il ne soit pos tombé dans le défaut que nous avons tant de fois signalé, qui consiste à prendre la partie pour le tout, et le coté qui MOUS frappe dans les choses pour leur cnractére universel ; de soi te que, si la loi d'une liistoire universelle est d'être complète, le sort de toutes les histoires universelles était d'être incomplètes. Toutes

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Si

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sinliluleront histoire universelle, et chacune ne sera qu'une histoire partielle; toutes auront la prétention d'embrasser l'humanité tout entière, et elles porteront sur quelques-uns de ses éléments, dont elles suivront le développement dans certains siècles. Il n'y a point là d'erreur, à proprement parler; il n'y a que de l'incomplet. Un homme doué de sens cornmun, en faisant l'histoire de son espèce, peut bien omettre quelques côtés importants; mais celui auquel il s'attache ne peut manquer de réalité. En présence des hommes, quand on est soi-même un homme, il faudrait être absurde pour s'attacher à une pure chimôie. On prend donc un élément réel; mais cet élément, tout réel qu'il est, n'est qu'un élément particulier ; il rend compte d'une multitude de phénomènes de l'histoire, il ne les comprend pas tous. Ainsi, tout incomplètes que seront toutes les histoires, elles ne seront pas fausses pour cela; seulement elles ne contiendront qu'une partie de la vérité.

Il y a plus. S'il est bon qu'un siècle, qu'un peuple exprime une seule idée, afin de mettre en lumière tout ce qui est en celle idée et ce qui lui manque, il est bon aussi qu'un esprit supérieur se préoccupe d'un élément particulier de l'humanité et lui sacrifie tous les autres, pour que celui-là du moins soit bien connu. Une h'istoire pareille, en effet, vous met en possession de l'entier développement d'un élément réel et particulier. Si chaque histoire prétendue universelle vous rend le môme service pour les autres éléments, cliacune est utile; et ainsi, au lieu de proscrire toutes

DES lUSTORIENS DE L'HUMANITÉ.

ces histoires qui se disent universelles et qui sont incomplètes, il suffit d'emprunter à chacune d'elles ce qu'elle contient et de les compléter en les réunissant. Ne rien dédaigner, tout mettre à protit, fuir l'exclusif pour soi-même, mais le comprendre et l'amnistier dans les autres;' tendre à l'universel et au complet, et y tendre par les points de vue incomplets de nos devanciers et de nos maîtres, réconciliés et réunis ; vous le savez, tel est notre but, telle est notre méthode en histoire, comme en philosophie, comme en toutes choses.

Il est donc convenu que toutes les histoires universelles commenceront par être incomplètes et donneront d'abord l'histoire d'un seul élément réel de l'humanité. Reconnaissons maintenant quel est l'élément qui doit frapper davantage et préoccuper l'attention, c'est-à-dire quelle est la première erreur et la première vérité qui devait se présenter à la science de l'histoire.

La philosophie est le rappel de tout ce qui est à sa loi suprême, à la formule la plus haute de l'abstraction et de la réflexion. La philosophie est le dernier développement de l'humanité, le plus clair en soi, mais le plus obscur en apparence. Il est donc impossible que l'historien, au premier regard qu'il jette sur l'humanité, n'y aperçoive que la philosophie. Voilà une erreur que nous n'avons pas à craindre. Et comme on ne peut pas débuter par l'histoire de ce qu'il y a de plus relevé, on ne peut pas davantage débuter par l'histoire de ce qu'il y a de plus vulgaire, à savoir l'industrie, le commerce et tout ce qui en dépend. Il est trop

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manifeste qu'il y a des choses plus imporlanles que celles-là. Voilà donc encore une erreur que nous n'avons pas à redouter pour le début de l'histoire. Les arts, sans doute, font le charme de la vie ; mais évidemment ils n'en sont pas la substance ; évidemment dans l'histoire ils se montrent toujours à la suite de l'état ou de la religion.

I^a religion occupe la place la plus considérable dans le monde. Elle nous prend à notre naissance , nous marque de son sceau, surveille et gouverne noire enfance et notre jeunesse, intervient dans tous les grands moments de la vie et entoure notre dernière' heure de consolations et d'espérances. On ne peut naître, on ne peut vivre, on ne peut mourir sans elle. On la retrouve partout; la terre est couverte de ses monuments ; on ne peut se soustraire à ses spectacles et à son influence. Et il en a toujours élé ainsi, plus ou moins, à toutes les époques des sociétés humâmes. Les historiens ne pouvaient donc pas ne pas accorder à la religion une très-grande place. Or comme il est dans la nature de tout élément qui mérite une grande place de s'en faire une beaucoup plus grande, nous pouvons être certains que le point de vue religieux, déjà si vaste et si important par luimême, aura commencé par absorber tous les autres el par être le centre de l'histoire de l'humanité. Nou- Wiez pas encore que Tidée de l'histoire de l'humanité date du dix-septième siècle, el que le dix-septième siècle est essentiellement religieux. Ainsi, un historien venu à la tin de ce siècle devait naturellement voir

partout la religion et la transporter partout. Le premier historien de l'humanité a du la considérer alors du haut du christianisme, lui donner le christianisme pour centre, pour mesure et pour but. Il s'ensuit qu'il a dû sacrifier tous les autres éléments ou les subordonner au moins à celui-là; il s'ensuit encore que parmi les siècles l'historien a dû s'arrêter particulièrement à ceux que le christianisme remplit ou avoisine. Enfin, comme les choses se suscitent des représentants qui leur sont conformes, le point de vue théologique, dans l'histoire de l'humanité, devait avoir pour représentant cl pour organe un théologien et un prêtre. De là la nécessité de Bossuet.

Considérez combien le christianisme est favorable à une histoire générale de l'humanité. Le christianisme est presque le complément de toutes les religions qui ont paru sur la terre. Il est de tous les lieux et de tous les temps. Il occupe le moyen âge. Ses luttes et ses victoires remplissent les derniers siècles de l'antiquité classique. Son berceau est sur la limite de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe. Le mosaïsme se mêle à l'histoire de l'Egypte, de l'Assyrie, de la Perse, de la Grèce et de Rome, en même temps qu'il s'enfonce jusque dans les racines du genre humain. Quand donc on ne veut considérer qu'une seule chose dans l'histoire du monde, on ne peut en trouver une plus vaslc et plus comprchensive, plus ancienne et plus nouvelle, que celle dont le premier monument est la Genèse, et dont le dernier ouvrage est la société moderne. Et ce n'est pas là seulement la vertu ca-

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cliée de la religion chrétienne, c'est son enseignement positif. L'Église enseigne que ce monde a été fait pour l'homme ; que l'homme est tout entier dans son rapport à Dieu, dans la religion ; que la vraie religion est le christianisme; que par conséquent l'histoire de l'humanité n'est et ne peut-être que l'histoire du christianisme, de ses origines, de ses préparations, de ses progrès, de son triomphe, de son développement. L'Église ne considère les individus qu'autant qu'ils l'ont ou ser\'ie ou contrariée. Elle enseigne encore que les empires comme les individus n'ont d'importance que par leur rapport au senice de Dieu, c'est-à-dire au christianisme. En un mot, l'Église a son histoire de l'humanité que le dogme même lui impose, histoire aussi inflexible que le christianisme lui-même, et qui est la seule histoire universelle qu'au dix-septième siècle un évêque pût proposer à des fidèles. De là encore la nécessité du plan de Bossuet.

On a fait honneur à Bossuet de l'idée d'une histoire universelle ' : il serait juste d'en faire honneur avant tout à l'Église. L'idée du livre de Bossuet est dans le premier catéchisme, toute son originalité est dans l'exécution. Voyez comme tout se tient et se lie dans le monde. Le moment est-il venu où le point de vue théologique est le point de vue nécessaire de l'iiistoire, il nait un grand théologien pour le représenter; et il se trouve encore que la nature du talent de rinterprète est

• Le Ditcmrs sur l Histoire universelle est de 1681. ^

DES niSIORIENS DE L'IILMA.MTÉ.

en parfaite harmonie avec celle du point de vue qu'il s'a*;it de représenter. Ne semble-t-il pas en effet que la pensée d'une histoire universelle où les hommes, les peuples, les empires, n'ont d'importance que comme instruments du plan immuable de Tieu, était faite tout exprès pour le génie de Bossuet, de ce grave et éloquent personnage accoutumé à regarder les grandeurs de la terre comme si peu de chose, à porter la parole sur le tombeau de la puissance, de la beauté, de la gloire, à célébrer toutes les grandes morts, et à ne voir partout que misère, excepté dans les desseins de la divine providence? Aussi l'exécution répond-elle admirablement à la conception : cette manière hautaine de traiter les héros et les empires, cette marche inflexible vers le but marqué, à travers tout ce qui détourne et distrait les historiens ordinaires; ce style aussi altier et aussi simple que la pensée qu'il exprime, voilà ce qu'il faut admirer dans Bossuet et non le plan général, qui, à vrai dire, ne lui appartient pas.

Quant aux défauts de l'Histoire universelle, ils sont évidents aujourd'hui et nous n'y insisterons point. Bossuet ne voit guère partout qu'un seul élément , la religion, el par conséquent sur le premier plan de l'histoire un seul peuple, le peuple juif. La race arabe, dont le peuple juif fait partie, est une grande race assurément; elle a beaucoup remué sur la terre; elle a produit Moïse, qui est bien vieux et qui pourtant dure encoi-e, et plus lard Mahomet et la forte civilisation musulmane. Ce ne sont pas là de médiocres présents. Mais quelque belle, quelque grande, quelque énergique

l'iy

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que soit celte race, elle n'est pas seule en ce monde, et le peuple juif n'est pas toute l'humanité. Avant le temps où le peuple de Moïse prend un caractère l.islorique, il y avait des contrées dix fois plus vastes que Ja Judée et qui ont eu leur développement indépendant. Les racuies du mosaïsme sont très-profondes; mais elles ne pénétrent pas la terre entière. Non-seuiemenl 1 Onent manque dans le grand livre de Bossue! amsi que ll.istoire des arts, de linduslrie et de la philosophie ; mais les religions elles-mêmes et les mstitutions politiques des différents peuples y sont traitées quelquefois dune manière un peu superficielle ^>en que de loin en loin, et par exemple dans Ihis- «one romaine, il y ait des éclairs d'une sagacité supérieure et des pages qui rappellent Machiavel et devancent Montesquieu.

La France peut s'honorer d'avoir donné à l'Europe Uhstone Unicerselle; c'était là le premier pas du génie de 1 lusfoire, ce ne pouvait en ôlre le dernier. La religion joue dans notre vie et dans la société un rôle immense; mais il y a autre chose encore.Une très-grande place appartient à la loi, à l'État. Les actes les plus vulgaires comme les plus élevés s'accomplissent snus le regard et sous l'empire de la loi. Vous ne contrariez point, vous ne commercez point, vous ne pouvez faire la plus petite transaction, sans l'intervention de la loi. Votre activité morale, pour peu qu'elle sorte des limites de la conscience et produise des acics extérieurs, rencontre 1 Etat qui la juge et la cite à son trihunal. Vous pouvez cultiver le sentiment du beau cl les arts pour

DES lllSTOniENS DE I/HUMANITÊ. J37

vous-mômos; mais le moindre ouvrage d'art et de littérature, en arrivant à la publicité, se lie d'une manière ou d'une autre à la vie sociale, et tombe sous quelque loi. La religion elle-même se résout en actes qui ont besoin de la proleclion de la loi. La vie publique et légale est le tliéàlre sur lequel se donnent en quelque sorte rendez-vous tous les développements de l'humanité, quels que soient leurs principes et leur fin. Il suit de là que, comme il était impossible de n'être pas frappé de la place de la religion dans la vie et dans l'histoire, il élait également impossible de n'être pas frappé du rôle qu'y jouent les lois, les institutions politiques, les gouvernements. Ajoutez que tout élément important tendant à devenir exclusif, le point de vue politique devait devenir exclusif à son tour; et chaque point de vue se suscitant un représentant qui lui est conforme, comme le point de vue théologique avait eu pour représentant un évoque, ainsi le point de vue politique devait avoir pour représentant un grand jurisconsulte. De là la nécessité de Vico.

La Science nouvelle^ est le modèle et peut-être la source de ÏEsprit des Lois. Elle rappelle les institutions particulières à leurs principes les plus généraux, elle rattache le mouvement des sociétés humaines à un plan supérieur et invariable qui domine l'avenir comme le passé, et elle convertit les conjectures et les probabilités de l'érudition et de la politique eiiunevraie science dont la base est la nature commune des nations. Le trait dis-

" Principi di scieuza nuova d'intorno alla commune natura délie ;?«ziùni, l'^édil., Napkvs 1725; 2* édition, bien plus considérable, 1730.

^ ONZIÈME LEÇON

S 1? '";"'" '''"' '■'"^''"■'•« de Ihumanité. En

et divines, elle est surtout la science des choses 1... ma,nes dans lesquelles elle contemple es choses dï" v.nes. Aussi la religion, dans Vieo, fait par le de 1-^; «andis que dansBossuet c'est VfL " P7"= ''"^ ^^^'a'. la religion. La religion 1" lien ! '"' '"'* '^''''' ^'

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époque,. U pro*™ es, lV,,rL3~»î .."propn,™e„l appelée barbane! «i 1. ne™ bl El

de l'humain, et le héros est pour ainsi dire dans l'histoire, comme dans la mythologie grecque, l'intermédiaire entre le ciel et la terre. Enfin, dans le troisième âge, Thomuie sort du héios comme le héros est sorti du dieu, et la société civile arrive à sa forme indépendante. Cela fait, l'homme, après s'être développé complétement, se dissipe; le peuple finit; un nouveau peuple recommence avec la même nature, et parcourt le môme cercle. Ce sont les nécessaires retours de ces trois degrés que Vico a consacrés sous le nom remarquable de retours de l'histoire, ricorsL II ne faut pas oublier non plus que Vico est le premier qui ait ôté à plusieurs noms illustres leur grandeur personnelle pour la rendre à l'humanité. Vico, le premier, a démontré qu'il fallait considérer Orphée et Homère, non pas seuleraentcomme de simples individus, mais comme des représentants de leur époque, comme des symboles de leur siècle; et que, s'ils avaient existé réellement, on avait mis sur leur compte ou on avait ajouté à leurs propres ouvrages bien des ouvrages du siècle et du peuple qu'ils représentent. Le premier encore il a discuté les temps primitifs et les lois fondamentales de Rome, ' et il a indiqué à la critique moderne quelques-uns de ses plus beaux points de vue. Tels sont les mérites de Vico ; ils justifient sa renommée.

Le vice de la Science nouvelle est la prépondérance de l'élément politique, et l'omission presque entière de l'art et de la philosophie. Il était naturel aussi que celui qui parmi les éléments de l'histoire avait vu surtout rélérncnt politique, considérât surtout les époques où

**** ONZIÈME LEÇON

cet élément joue un rôle important, et négligeât celle que domine la religion, à savoir, l'époque orienlalc. kJ Science nouvelle a un autre défaut. Sans doute chaque peuple a son plan, el parcourt un cci de, le cercle qu'a décrit Yico; chaque peuple a son point de départ, sou milieu, sa fin, c'est-à-dire son histoire; maisrhunianilé n'a-t-elle pas son histoire aussi? Enfoncé dans les rkorsi, dans les retours des mêmes époques chez les différents peuples, Vico oublie de rechercher ce qu'il advient de l'humanité elle-même de retours en retours. Ce n'est pas assez de répéter que l'humanité avance; il faut dire en quel ordre elle avance. Parler d'un progrés sans déterminer son mode et sa loi, c'est ne rien dire *. En général, profond dans rinsloire de chaque peuple, dans la nature commune des nations, pour parler son langage, Yico est assez faible dans le développement progressif de l'humanité, et dans la détermination des lois qui président à ce développement.

Voilà les deux grands ouvrages par lesquels s'ouvre la science de l'iiistoire. ils sont également vrais et également incomplets. Après avoir servi l'esprit humain, ils ne pouvaient donc lui sufiire, et ils appelaient un point de vue plus élevé encore et plus vaste qui comprit les deux points de vue de la religion et de l'État, avec les autres éléments que Bossuel et Vico avaient un peu sacrifiés. De là la nécessité de Ilerder*.

L'idée fondamentale de llerder est précisément de rendre compte de tous les éléments de l'humanité,

• Voyez plus liant \r leçon, p. ihi,elc.

* Meen iur Philosophie (ter GeschicMe der Menscheit. nsi-i787

DES IlISTOhlENS DE L IILMAMTÉ.

ainsi que de tous les temps. C'est là ce qui donne à son livre une incontestable supériorité sur ceux de ses deux illustres devanciers. Les races, les langues, les religions, les arts, les gouvernements, les systèmes de philosophie, tout a sa place dans l'histoire de Tliumanité telle que Ta conçue Herder. Et non-seulement il présente l'histoire de ces différents éléments aux époques les plus célèbres de la civilisation, en Grèce, à Rome, au moyen âge; mais il la poursuit jusque dans le monde de l'Orient, dans ce monde alors si peu connu, et où il a fait faire à la philosophie de l'histoire les premiers pas. Mais son principal honneur est d'avoir établi que tous les éléments de l'humanité se développent harmonieusement et progressivement. L'ouvrage de Herder est le premier grand monument élevé à l'idée du progrès perpétuel de l'humanité dans toutes les directions. J'ajoute que parmi les différentes parties dont se compose cet ouvrage, celles qui dans chaque peuple se rapportent aux arts et à la littérature sont traitées de main de maître. Le Discours sur l'Histoire universelle est d*un théologien; la Science nouvelle est d'un jurisconsulte; la Philosophie de V histoire de lliumanité est d'un grand critique et d'un lettré éminent. C'est là que pour la première fois ont été bien expliquées les poésies primitives, surtout les poésies hébraïques et celles du moyen âge; c'est là que pour la première fois il n él«'' établi, avec une érudition ingénieuse, que les chants populaires sont des monuments au^si fidèles que touchants. Je ne veux pas oublier parmi les méiitcs de llerder celui d'avoir »• 16

*** ONZIÈME LEÇON

accordé la ph,s liaule imporlance au théâtre de l'/,istoirc. llcrder, après Montesquieu, a reconn . que ihomme ne pouvait se soustraire à l'influence des climals et des lieux,- cl la géographie physique a commence, gnke à lui, à jouer un grand rolc dans 1 histoire des peuples. Ce sont là des litres éclakmls que des défauts même graves ne peuvent obsciuvir! Le plus grand défaut de Ilerder est davoir abordé 1 histoire avec un système philosophique trop peu favorable a la puissance cl à la liberté de l'homme, llcrdcr est l'élève de la philosophie qui régnait de son temps, la philosophie de Locke; il a mis les couleurs brillantes de son génie sur celle philosophie un peu terne en elle-même; il a prêté son enthousiasme à des idées qui n'en paraissent guère suscci)libles. II a très-bien vu les rapports intimes qui ratlachenl l'homme à la nature, mais il a trop regardé l'homme comme l'enfant et l'écolier passif do la nature. Il n'a pas fait une assez grande parla sa libre activité ; et lorsque les su-rreslions de la sensibilité et de l'imagination ne lui sembrenl pas expliquer aisément certains développements de la civilisation, au lieu de les rapporter à l'énergie de l'esprit humain, Uerder a recours à des théories mystiques en contradiction avec la théorie générale cl l'esprit de son ouvrage.. Ainsi, pour avoir fait Ihomme llop passif et presque exclusivement scnsitif, il ne sait plus comment résoudre le problème du langag..; et comme Rousseau, et depuis M. de Eonald, il le "résout par le dciis mocliina. L'institution du langage, selon Uerder, esl d'institution divine : cqntre-sens manifeste

DES HISTORIENS DE L'tllMAMTÉ.

dans un ouvrage où tout ce qui est de riiommc est expliqué humainement. Si Dieu intenient ici spécialement, il faut aussi le faire intervenir ailleurs, par exemple dans le problème dilficile de l'origine dessociélés; et c'en est fait alors de l'idée fondamentale du livre*.

Il serait aisé d'y signaler bien des lacunes, bien des erreurs ; elles étaient inévitables dans un aussi vaste travail, et il y aurait une sorte d'injustice à s'y arrêter; mais il nous est impossible de ne pas relever presque partout une absence générale de précision, je ne sais quoi d'indécis et de vague qui gâte un peu l'effet de l'ouvrage entier. Ilerder admet un progrès continu dans riiumanilé; mais il en détermine mal les lois générales, et nullement les lois particulières. Il en résulte que ce beau livre a plus d'éclat que de lumière. Il est assez naturel que, littérateur plus encore que philosophe, au milieu de l'élégante société de Weimar, Ilerder ait un peu travaillé pour les gens du monde; il a donc pris soin d'éviter les abstractions et les termes pédantesques. A la bonne heure; mais il ne s'agit pas de plaire en semblable matière, il s'agit d'instruire et d'éclairer. Or les formules philosophiques, bien entendu quand elles ne sont pas arbitraires et empruntées à une vaine scolaslique, contiennent, comme nous l'avons montré *, l'expression la plus lucide de l'histoire comme de toutes choses.

* Voyez sur celle qucbliou do l inslilulion du langage, Pbemifrs essais, p. 258, 1*111 LosoniiE écossaissf, leç. vu, etc. ' Voyoat plus haut H m' leçon.

2*4 ONZIÈME LEÇON

Nous devons dire un mol de quelques autres ouvrages moins importants, mais très-remarquables encore, qui ont paru en France au dix-huitième siècle, à côté de celui de Herder, un peu auparavant, ou un peu après. Voltaire a le mérite d'avoir appelé l'altcnlion sur les mœurs des nations '. Yollaiie, c'est là sa gloire, a le sentiment de l'iiumanité -; mais ce senlinient, égaré par une critique systématique et sans profondeur, et par une haine insensée contre le christianisme, dégénère souvent en déclamations qui ne valent pas grand'chose dans des tragédies, mais qui ne Talent absolument rien dans l'histoire, où la passion doit faire place à rintelligence. D'ailleurs, quand on s'emporte si violemment contre ce qui gouverne l'espèce Jnnnaine, au fond c'est l'humanité qu'on accuse; car enfin, à lie parler qu'humainement, et en nous metlafit au point de vue de Voltaire, une religion ne s'èlab^it pas, ne se soutient pas toute seule; il faut quelle trouve quelque consentement parmi les liommes. Et qui ne sait que la religion chrétienne n'a conquis d'abord et ne garde sa bienfaisante influence qu'en s'appuyant sur la sympatliio des peuples?

Nous plaçons au premier rang des écrits de celte époque sur ce grand sujet, celui d'un jeune homme qui

•riii-ênuux oiUT.u:. .pu. dans sa .Icn.ièr.- Çwmc, Ail appela par ron tuii.uv Es,ai sur /rv ma,^r, et if.^pnf ,fr, mliom, pai-nl pa li:iKnie!ils elsous des lilnvs l\n-i diliJr. uN de l T:.'. j ITo:» v,a, / i . ,„é lace do M. Beuchot au loaie XV de son excellente éUilio.i des œuvivs de Voltan-c.

^ii!!!?^**^^^"*''' ''^^^^ pai'liculièreuienl PiULosopiiii: sensualisk, leç. u,

étudiait alors en Sorbonne et y composa deux discours en latin sur l'histoire de l'humanité dans ses rapports avec celle de l'Eglise et sur les immenses services que le christianisme a rendus au genre humain. Il y a plus d'idées philosophiques dans ces deux discours que dans tous les ouvrages de Voltaire qu'ils ont précédés; et, s'il n'avait pas été enlevé par les affaires à Fhistoire et à la philosophie, nous ne doutons pas que le jeune sorbonniste ne se fût assis à côté de Montesquieu. On voit que nous voulons parler de Turgot \ Condorcet, ami et disciple de Voltaire et de Turgot tout ensemble, a déposé quelque chose du caractère de ses deux maîtres dans l'écrit intéressant qu'à la veille de périr il légua à la postérité*. Cet écrit respire un sentiment d'humanité qui anime et colore chaque page, et demande un peu grâce pour les déclamations, qui étaient alors à la mode. Cependant on ne peut s'empêcher de déplorer qu'on mette de trop bonne heure VEsiiuisse de Condorcet entre les mains de la jeunesse. Ce qu'il faut aux jeunes gens, ce sont des livres savants et profonds, même un peu difficiles à entendre, afin qu'ils fassent ainsi l'apprentissage du travail et de la vie ; mais en vérité c'est pitié de leur distribuer, sous la forme la plus réduite et la plus lé-

* SiL* Turgot, voyez Puemiers essais, p. 140, et dans 'a Philosophie 8EN8CAL1STE, la lin de la leçon i\r sur llclvêtius. Les deux beaux discours ici rappelés sont de juillet 1750. L'auU ur avait vingt-trois ans. On trouvera ces deux discours traduits en français dans le tome I" de l'édition des œuvres de Turgot donnée par son ami Duitont de Nemours.

* Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, publiée par les amis de l'auteur en l'an III.

OSZIÈME LEÇON.

gère, quelques idées sans étoffe, qui leur persuadent qu*ils savent quelque chose de rhumanilé et du monde. Les hommes forls ec fabriquent dans les fortes études ; les jeunes gens qui parmi vous se sentent de l'avenir doivent laisser aux enfants et aux femmes les petits livres et les bagatelles élégantes : ce n'est que par l'exercice viril de la pensée que la jeunesse française peut s'élever à la hauteur des destinées du dix-neuvième siècle. D'ailleurs tout ce qu'il y a de bon, tout ce qu'on a le plus vanté dans Condorcet se trouve dans Ilerder, et le sentiment de rhumanité, et l'idée d'un progrés continu, et cet ardent amour de la civilisation qu'Herder porte jusqu'à Tenthousiasme ; dans Vico, l'enthousiasme n*est pas dans la forme, mais il est dans le fond. Voilà de ces ouvrages que nous recommandons à nos jeunes auditeurs ; ils ne les étudieront pas sans y contracter un goût plus éclairé de tout ce qui est beau et de tout ce qui est bien ; et nous nous félicitons d'avoir en- ' courage nos deux jeunes amis, MM. Miclielet et Quinel, à donner à la France Vico et ilerder *.

Ce sera la lâche de Favenir d'élever un monument nouveau qui soit supérieur à ceux des temps passés de toute la supériorité d'un nouveau siècle sur les siècles qui ne sont plus. Les voies sont préparées à une nouvelle philosopliie de l'histoire, qui, évitant les points de vue exclusifs de Bossuet et de Vico, et fidèle à l'esprit d'universalité de lleider, approfondisse davan-

• Nous n'effaçons point ce sincère lêmolg:nage d'affeclueiise cslime autrefois adressé à deux éaivains qui depuis sont restes sii^u lî lèl«'S à liui-s sages dcbuls.

tage ce que Herder n'a pu qu'effleurer, et substitue à des aperçus un peu vagues et indéterminés une précision et une rigueur véritablement scientifiques. Mais en attendant que les efforts accumulés de l'Europe savante produisent un pareil ouvrage, après celui de Ilerder on a fait la seule chose qu'il y eût à faire : on l'a décomposé pour le mieux recomposer un jour. Son succès avait été immense : dès son apparition on avait été frappé des idées générales qu'il renfermait et de la manière dont quelques parties étaient traitées; on entreprit d'aller plus loin dans la route qu'il avait tracée ; on se livra à l'étude approfondie de chacun des éléments de l'humanité et de chacune de ses grandes époques; voilà pourquoi aujourd'hui, lorsque la critique, éclairée par les travaux des quarante dernières années, se remet en présence de l'écrit qui les inspira, elle ne retrouve plus son premier enthousiasme, ce qui est impossible, à moins que la science n'ait point avancé. Depuis Ilerder, tout a marché, grâce à Dieu, tandis qu'Herder est resté à la même place. Pour l'histoire des rehgions, par exemple, la Symbolique de M. Creuzer, qu un digne élève de l'Ecole normale * fait passer en notre langue refondue et améliorée, a laissé fort en arrière, malgré tous ses défauts, en ce qui regarde l'antiquité, les aperçus un peu légers de l'élégant philosophe de Weimar. Winckelman etM.Quatrenière de Quincy l'ont aisément surpassé dans l'intelligence des arts de la Grèce. MM. de Schlegcl, que

H. Guigniaut, aujourd'hui membre de l'Institut.

*** ONZIÈME LEÇON

flcrder a produits peut-ôtre,ont pénétré bien plus avant dans la littérature ancienne et moderne. Enfin depuis un demi-siècle la connaissance des systèmes philosoplUQues a été comme renouvelée.

Tel est l'état de la philosophie de Thistoire. De sohdes travaux ont été entrepris et accomplis sur chaque sujet, sur chaque époque; il s'agit aujourd hui de les réunir et d'en former un grand tout qui joigne l'exactitude des détails à retendue des idées générales; un ouvrage savant et spéculatif tout ensemble qui, après avoir été, comme celui de Herder, le résumé et la mesure des connaissances humaines au moment de son apparition, devienne à son tour un point de départ pour une décomposition nouvelle et pour de nouvelles recherches particulières, plus exactes encore, plus approfondies que les précédentes et qui prépareront un résumé nouveau, une nouvelle histoire universelle, et toujours ainsi, au profit de la science. Pour nous, sans jamais perdre de vue l'histoire générale, nous nous efforcerons surtout de traiter avec soin et en détail la branche spéciale de l'histoire de l'humamté qui nous est confiée, l'histoire de la philosophie; et pour achever cette introduction, nous consacrerons la prochaine leçon à vous rendre compte des plus importants travaux dont riiisloire de la philosophie a été la matière depuis un siècle.

DOUZIÈME LEÇON

DES HISTORIENS DE LA PHILOSOPHIE

Sujet de la leçon : Des grands historiens de la philosophie. — Conditions d'un prand développement de l'histoire delà philosophie : 1° un grajid développement de la pliilosophie elle-mônie; 2° un grand dévelop^ pement de l'érudition. — Le premier mouvement de la philosophie moderne a été le cartésianisme; le cartésianisme devait produire et il a produit une histoire de la philosophie qui le représente. — Brucker. Son caractère général; ses mérites et ses défauts. — Le second mouvement de la philosophie moderne est la lutte du sensualisme et de l'idéalisme à la lin du dix-huitième siècle. De là deux histoires de la philosophie dans des vues différentes : Tiedemann ef. Tennemann. Leur caractère général. Leurs mérites et leurs défauts.

Si, dans l'individu, la réflexion est la faculté qui entre la dernière en exercice, et si, dans un peuple et dans une époque, la philosophie, qui représente la réflexion, se développe après tous les autres éléments de ce peuple et de celte époque, il faut en tirer celle conséquence que l'histoire de la philosophie, qui marche à la suite de l'histoire des autres branches de la civilisation, ne devait avoir sa place qu'après tout le reste, c'est-à-dire au dix-huilième siècle. Mais, outre ce motif général, des causes spéciales, plus actives et plus puissantes, devraient donner, dans le dix-huitième siècle, une vive impulsion à l'hisloire de la philosophie.

DOIZIÈME LEÇON

Roclicrclicz, je vous prie, à quelle condition on peut s'occuper de l'iiistoirc d'une science quelconque : c'est d'abord sans aucun doute à la condition qu'on s'iiitùreshc très-sérieuscmenl à cflle seience. Faites la supposition d'une science décriée et presque totalement négligée; il faudrait avoir un bien grand luxe de curiosité pour se livrer à l'élude de son histoire. Remarquez que Ihisloire n'est pas chose facile, qu'elle exige des travaux longs et pénibles, dans lesquels on ne s'engage pas sans un grave motif; et ce motif est par dessus tout le vif intérêt que cette science nous inspire. Il faut aussi l'avoir beaucoup étudiée et la bien connaître, sans quoi on n'entendrait rien aux vicissitudes qu'elle a traversées. Mettez un homme qui n'ait pas cultivé les mathématiques en présence des ouvrages d'Euclide et de Diopliante, d'abord il ne s'y intéressera pas; ensuite il n'y pourra rien comprendre. Cela est évident pour les mathématiques; cela n'est guère moins vrai pour les sciences morales, pour la jurisprudence, la législation, l'histoire politique en général. Comment celui qui n'est pas familier avec les idées sur lesquelles roulent les sciences morales, qui n'a pas médité sur les problèmes qu'elles embrassent, pourra-t-il se rendre compte des solutions qui en ont été données dans les différents siècles? Il en est de même, et à plus forte raison, de la philosophie. Il serait étrange qu'on pût comprendre les livres des philosophes sans être versé dans les questions philosophiques. Ici surtout l'intelligence historique est en raison directe de rinlelligencc scienlilique. Il suit de lu que, dans toute époque où la philoso-

DES HISTORIENS DE LA PIllLOSOrilIE.

phie elle-même n'aura pas excité un haut intérêt et n'aura pas été cultivée avec le plus grand soin, on ne se sera guère occupé de son liistoire. Au contraire, un grand mouvement philosophique est la condition indispensable et en même temps le principe certain d'un mouvement égal dans l'histoire de la philosophie. Il contient en soi et tôt ou tard il produit son histoire de la philosophie, et même une histoire qui lui est conforme ; car ce n'est jamais que sous le point de vue de nos propres idées que nous nous représentons les idées des autres. Appliquons ceci au sujet de cette leçon.

La philosophie moderne naît au dix-septième siècle. Elle s'y forme, s'accroit, se développe en tout sens; et quand elle est solidement constituée, elle engendre au dix-huitième siècle l'histoire de la philosophie qu'elle portait dans son sein.

Et maintenant quel est le caractère de la philosophie du dix-septième siècle? Il faut s'en rendre compte pour apprécier l'histoire de la philosophie à laquelle elle a donné naissance. Nous n'avons ici qu'à rappeler ce que nous avons dit bien des fois ^

La philosophie moderne est à la fois la fdle et l'adversaire de la philosophie du moyen âge. Le caractère de la philosophie du moyen âge est la soumission quelquefois éclairée, quelquefois aveugle à l'autorité de l'Église. La philosophie moderne, en respectant l'Église, ne reconnaît que l'autorité de la raison. C'est le cartésianisme qui a opéré celle grande révolu lion.

• Voyez plus haut, leçons ii,el m.

*** BOrziÈME LEÇON.

Bans la philosophie cartésienne, comme dans toute philosophie, il faut rechercher trois choses : r l'esprit généra de cette philosophie; T sa méthode positive; y%s resuKat. ou le sy.t. n,e auquel aboulil lapplicatiuu de cette méthode. L'esprit de la philosophie de Descartes, cost 1 indépendance; sa méthode, c'est la psychologie, le compte que l'on se rend à soi-même de ce qui se passe dans l'àme, cest-ànlire dans la conscience qui est la scène visible de l'âme. Je ne peux rien savoir,' pas même que je suis, que parce que je pense; donc Uiude de la pensée est le seul point de départ légitime clans 1 étude de la connaissance humaine. Nous sommes tous des enflinls de Descartes, à ce double titre que Tautonte philosophique que nous acceptons tous est la raison, et que le point de départ de toute étude philosophique est pour nous l'analyse de la conscience, de celte conscience que chacun de nous porte avec luimême, qui esl le livre constamment ouvert sous nos yeux et dont une saine philosophie ne doit être qu'un développement et un commentaire. La méthode psvchc logique a été mise au monde par Descartes et" elle n abandonnera jamais la philosophie moderne, à moins que la philosopliie moderne ne consente à s'abdiquer elle-même. Mais n'oubliez pas que toute méthode naissaute est faible; n'oubliez pas qu'une révolution n^attemt pas d'abord toutes ses conséquences. U en a été ainsi de la révolution cartésienne; elle a eu ses commencements, ses incertitudes, ses défaillances. Certes on ne m accusera pas d'être trop peu cartésien: mais je ne fais pas diiiiculté d avouer que sm^ plusieurs

DES HISTORIENS DE LA PHILOSOPHIE

points la méthode de Descartes, cette méthode si ferme, chancelle et quelquefois trébuche. En physique surtout, voulant tout expliquer, Descartes tombe en des explications fort arbitraires, en contradiction manifeste avec la méthode qu'il recommande. A son exemple, ses successeurs ont eu recours plus d'une fois à des hypothèses. 11 suffit de rappeler la vision en Dieu de Malebranche et l'harmonie préétablie de Leibnitz. Ce sont là les premiers fruits du cartésianisme. Songez encore que Descartes, après avoir proclamé l'analyse de la pensée comme le véritable point de départ de la philosophie, à peine le premier pas achevé, a trop souvent emprunté les procédés de la géométrie. Le grand penseur esl parti de la pensée; le grand géomètre a jeté sur la pensée la forme de la géométrie. Il en a été ainsi de ses successeurs : tous sont des géomètres qui ont recherché et poussé jusqu'à l'abus la rigueur apparente de la démonstration géométrique *.

Au dix-septième siècle la philosophie cartésienne avait pour elle l'élite des penseurs. Il restait à la faire descendre, avec tout ce qu elle avait de bon et d'imparfait, dans les régions inférieures; il restait à pénétrer les générations nouvelles de son esprit en l'introduisant dans renseignement. Mais en France l'école était occupée par la philosopliie qui régnait avant Descai lc.<, et ceux qui persécutaient Port-Royal interdisaient îivec un soin jaloux et des rigueui^ impitoyables à la pliiloso-

' Voyez riïisiomE 6É>£r..»LE de la raiiosoi^HiE, leçons m et ii, et sur-

lOUl ks FiaûM£M5 D£ PHILOSOPHIE MODEILVE, pQUim.

254 DOUZIÈME LEÇON

[»liic nouvelle racccs des iinivei^Ués cl des congrôfija-

lions enseignantes'. C'est plus tard en Allemagne, cl sous une forme étrangère, qu'elle put enfin se faire entendre dans une chaire publique. Le dernier et le plus illustre des cartésiens, Leibnilz, avait parmi ses disciples un homme plus fait pour exposer que pour inventer, et qui devait donner à la philosophie du dixsepliùuie siècle un grand professeur : telle est la place cl la destinée de Wolf. La philosophie cartésienne, agrandie h la fois et altérée par Leibnitz, reçut des mains de Wolf l'appareil sévère et régulier, mais un peu pédanlesque que la philosophie recevra presque toujours des mains d'un professeur, nous sommes forcé de le reconnaître. Déjà Descartes et ses successeurs inclinaient à la forme géoniéUiquc; cette forme prit un caractère exclusif dans les écrits et dans renseignement de Wolf. Tout y procède par principes, par axiomes, par définitions et par corollaires. Après être sortie de la scholastique, la philosophie y est presque rentrée. Ainsi vont les révolutions ; elles s'élancent d'abord par delà leur but; puis elles viennent se rasseoir tout près de leur point de départ. Elles ne reculent jamais; mais, après bien des mouvements, il leur suflit d'avoir fait un pas, et de pas en pas l'humanité se liouve un jour avoir fait bien du chemin. Mais rlle ne fait qu'un pas à la fois. Le [iremior mouvement cartésien finil à Wolf; là, bon cercle est accompli; il est

• Voyez tkiii:* les Fkvvmkms m miilosupuie modlu.ve le mémoire iii- Ululè : l'ei caution du carlcsianisnit:.

DES HISTORIENS DE LA PIIILOSOl'lIIE.

ai rivé à son dernier terme; sa forme, sa méthode, sa doctrine en mal comme en bien, ont trouvé leur dernier développement.

Le cartôsFanismc après Wolf n'avait plus qu'une chose à faire, une histoire de la philosophie. Toutes les conditions y étaient : immense intérêt répandu sur les matières philosophiques par une genéralion de grands hommes, méthode nouvelle, système conq)lel, psychologique, logique, ontologique, cosmologique, en sorte que de tous les systèmes que le passé pouvail présenter, il n'en était pas un seul que ne pût aborder, embrasser et mesurer la philosophie nouvelle.

Une seule condition à remplir restait encore. Pour écrire l'histoire de la philosophie, il ne suffit pas qu'on s'intéresse au passé et qu'on soit capable de le comprendre, il f[\ut encore qu'on le connaisse, et qu'on ait le goût des études variées et profondes nécessaires pour acquérir celte difficile connaissance; en un mot, l'érudition est une condition pour ainsi dire extérieure qui doit se joindre aux conditions intrinsèques que je vous ai rappelées, afin qu'une histoire de la philosophie soit possible. Or, cette condition était admirablement remplie eu Allemagne au temps de Wolf : tout le monde sait qu'alors même l'Allemagne était déjà le pays classique de Térudition.

Ces divers motifs réunis expliquent la nécessité d'une Iiisloire de la pliilosophie, et la néecssilè de Brncker. Brucker est le représentant dn premier mouvement de la philosophie moderne dans Thibloire de la philosophie. Là ebt aussi la racine de ses mérites et de ses défauts.

DOUZIEME LEÇON

Le mérite éminent que présente dès le premier aspect le grand ouvrage de Brucker, t'est d'être complet. luHistoria critica Philosophix^ commence presque avec le monde et le genre humain, et ne se termine qu'aux derniers jours de la vie de Thistorien. C'est merveille avec quel soin Brucker a recherché les premières traces de la philosophie : il commence au déluge, il a même essayé de remonter au delà et à une philosophia antedUuviana, La jeune Amérique n'a pas échappé non plus à ses regards; il a fouillé ses parties les plus barbares pour y découvrir des vestiges philosophiques. On ne saurait avoir plus de respect pour la raison, pour la philosophie, pour Thumanité; et à ce titre Brucker mérite à son tour au plus haut degré le respect de tout ami de l'humanité et de la philosophie. Il a embrassé tous les systèmes et tous les siècles. Et il ne s'agit pas ici de quelques aperçus superficiels; l'érudition consciencieuse de Brucker a tout approfondi. Brucker a lu tous les ouvrages dont il parle ; ou quand il n'a pu s'en procurer quelques-uns, ce qui était inévitable, il n'en parle que sur des renseignements précis, avec des autorités qu'il a soin d'énumérer, afin de ne pas induire en erreur. Brucker est certainement un des hommes les plus savants de son temps. Son impartialité n'est pas moindre que son érudition. Il donne de longs et fidèles extraits de chaque doctrine, qu'il divise cl subdivise en un certain nombre d'articles classés et

* HiSTORU CBITICA PniLOSOPHIiE A MCXDI INCUVABCLIS AD KOSir.AM USQIE

*TATEM PERDucTA, Lîpsiœ, 1742-1744, 5 vol. m4*. — Édit. secuiida, 6 vol. iii-4», 1760-1Î67.

DES HISTORIEES DE U PHILOSOPHIE

numérotés avec un soin qui semble ne rien laisser à désirer. En général, l'ordre est un des grands mérites de Brucker. Il suit l'ordre chronologique, celui-là même qu'a suivi l'humanité ; il expose scrupuleusement tous les systèmes dans leur succession réelle, avec des classifications claires et précises, dont la rigueur apparente rappelle Wolf et nous avertit que Brucker est dans l'histoire le représentant d'une école

de géomètres.

Les défauts de Brucker tiennent à l'exagération de ses meilleures qualités. Comme nous l'avons dit, il remonte avant le déluge, et il se perd dans les recherches les plus minutieuses sur ce qu'il appelle philosophia barbarka et philosophia exotica. De là il arrive que, quoiqu'il ait fort nettement séparé la philosophie de la théologie, la peur d'être incomplet lui fait oublier quelquefois la sévérité de cette division'. En effet, s'il y a un peu de philosophie dans l'humanité naissante, a y a beaucoup plus de religion et de mythologie. Brucker, qui ne mêle jamais ces deux choses da'ns le coure de l'histoire, les confond à son origine : il raconte les mythes de la Perse, de la Chaldée, de la Syrie, qu'il donne pour des systèmes philosophiques. On peut dire aussi que la critique de Brucker n'égale pas son érudition; il cite avec le plus grand soin toutes ses autorités, mais il ne les discute pas toujours, et s'appuie souvent sur des monuments d'une

« Sur ce grave défaut de Bruclicr, voyez dans les Premiers essais le fiagmeni intitulé : Du vrai commencement deHUstoire de la Philosophie, p. 327. ^^

DOUZlflME LEÇON.

aulhenlicitù suspecte. Enfin, si nous avons rendu justice à l'ordre qui règne dans l'histoire de Brucker, nous devons ajouter que cet ordre est plus apparent que réel. Le savant historien suit l'ordre chronologique, mais matériellement en quelque sorte et sans en comprendre toute la profondeur; il ne sait pas que l'ordre extérieur de succession contient un véritable ordre de génération; il n'a pas l'air de soupçonner que dans toute époque l'ensemble des systèmes est une suite de causes et d'effets qui agissent réciproquement les uns sur les autres et sont unis entre eux par des rapports intimes et nécessaires, lesquels sont les lois mêmes de l'histoire. Aussi l'ordre qui partout se montre dans l'ouvrage de Brucker laisse trop souvent subsister une confusion véritable masquée par l'appareil géométri- (}ue, du wolfianisme, par des classifications, des divisions et des subdivisions qui simulent un plan, mais qui ne contiennent pas le plan véritable.

En résumé, Brucker représente dans l'histoire de la philosophie la révolution qui a arraché l'esprit Imraain au moyen âge, cette révolution qui a engendré la philosophie moderne, mais qui ne l'a point achevée. De même YHistoria critica Philosophix est un monument admirable d'étendue, d'érudition et de clarté; mais ce n'est et ce ne pouvait pas être le dernier mot de l'histoire de la philosophie. Élève du dix-septième siècle, Brucker florissait au commencement et au milieu du dix-huitième. Il est le père de l'histoire de la philosophie, comme Descartes est celui de la pliilosophie moderne. Son ouvrage a été la base de tous

DES UISTOHIENS DE LA PHILOSOPHIE

les travaux contemporains du même genre. Ces travaux manquant de caractère propre ne nous occuperont point ici. Pour rencontrer de nouvelles histoires do la philosophie qui aient un caractère différent et décidé, il faut arriver à de nouvelles écoles philosophiques.

L'esprit humain devait faire un nouveau pas; la civilisation moderne devait avancer, et la philosophie avec elle. Le résultat de la révolution cartésienne avait été d'éclaircir le chaos de la scolastique; mais les ténèbres d'un si long passé étaient trop épaisses pour se dissiper en une fois et en un jour. Du sein du cartésianisme sortirent deux philosophies imbues du même esprit d'indépendance qui constitue toute vraie philosophie, parlant à peu près de la même méthode, mais bientôt divisées en deux mouvements contraires dont la lutte puissante et féconde remplit la -fin du dix-huitième siècle.

Locke * est aussi un enfant de Descartes ; il est pénétré de son esprit et de sa méthode ; il rejette toute autre autorité que celle de la raison, et il part de l'analyse de la conscience; mais au lieu de voir dans la conscience tous les éléments qu'elle comprend, sans rejeter entièrement l'élément intérieur, la liberté et l'intelligence, il considère plus particulièrement l'élément extérieur; il est surtout frappé de ce qui nous vient des sens : la philosophie de Locke est une branche du cartésianisme; mais c'en est une branche égarée, comme

» Voyez Philosophie sensualiste, leçon i, et surtout Pouvrage spécial que nouij uvuas consacré à la Puilosui'uie de Locke.

DOrZIÈME LEÇON.

le spinozisme. Celle philosophie, pour bien montrer ce qu'elle est, devait avoir tout son développement, mais elle ne l'a pas atteint tout entier dans le pays de son auleur K En Angleterre tout est insulaire, tout s'arrùle en certaines limites. L'Angleterre n est assurément pas destituée d'invention ; mais il lui manque cette puissance de généralisation qui seule tire d'un principe tout ce qu'il renferme. Comparez la révolution de l'Angleterre avec la nôtre et voyez leur profonde différence : d'un côté, tout est local et part de motifs secondaires ; de l'autre, tout est général et idéal. Pour que la liberté civile et religieuse s'agrandit, elle a passé le détroit, elle a pris entre les mains du génie français ce caractère humain et universel qui la rend applicable à toutes les nations dont se compose l'humanité : de même il fallait que la philosophie de la sensation arrivât chez un peuple dont la langue est devenue celle de la civilisation ellemême, un peuple placé au centre de TEurope, d'un caractère à la fois résolu et flexible, doué au plus haut degré de la faculté de généraliser ses idées, et par conséquent le plus propre à les propager; car évidemment une idée fait d'autant mieux sa route en ce monde qu'elle est de sa nature moins locale et moins étroite et qu'elle est parvenue à une plus grande généralité. En un mot, il a fallu que la philosophie de Locke passât en France; c'est là seulement qu'elle a porté tous ses fruits, et c'est de là qu'elle s'est répandue en Europe. La philosophie de la sensation est encore incertaine

* Cette assertion ne doit pas êlre prise trop à la ri^rueur; caria i»hilo- Sophie de Locke a produit directement en Angleterre llarlley el Hume.

DES HISTORIENS DE LA PHILOSOPHIE

et chancelante dans Locke : le philosophe anglais se sépare de Descartes en ce qu'il attribue à la sensation une bien plus grande part dans la connaissance humaine; mais il tient encore à Descartes en ce qu'il conserve une place aussi à la réflexion. C'est un Français qui a donné à la philosophie de Locke son vrai caractère et son unité systématique, en supprimant le rôle de la réflexion comme insignifiant et équivoque. Condillac * démontra qu'une pareille réflexion n'est guère autre chose que la sensation elle-même un peu modifiée; il réduisit toutes les facultés humaines à des modes divers de la sensation, de sorte que la sensation est l'élément unique et même l'unique instrument de la connaissance. En effet, dans Condillac, la sensation devient successivement, au moyen de certaines circonstances, attention, comparaison, raisonnement; elle devient l'intelligence et même la volonté ; elle devient la conscience, l'ame tout entière. Qu'est-ce alors que l'âme? Une collection de sensations, plus ou moins généralisées, mais sans unité, sans substance, sans force causatrice. Je signale la marche de Condillac, je ne la critique pas; je prie au contraire de remarquer la force et l'audace qu'il a fallu à Condillac pour tout *ramener à la sensation et pousser la philosophie de Locke à ses extrêmes et nécessaires conséquences. Sous ce rapport, le Traité des Sensations est un véritable monument historique. Condillac est le métaphysicien de l'école; llelvétius en est le moraliste *. Les sensations, outre

* Sur Condillac, voyez Philosophie sensdaliste, leçons ii et m, etc.

* Sur Ilclvclius, voyez il?id.,[ leçon iv.

DOUZIÈME LEÇON

leur propriété représentative, par laquelle elles correspondent à certains objets, ont aussi leur propriété affective : elles sont agréables ou désagréables. Éviter les sensations qui peuvent donner de la peine, rechercher celles qui peuvent donner du plaisir ; voilà la morale tout entière dans son principe le plus général. Saintla mbert^ s'est chargé de tirer de ce principe ses diverses applications et d'en composer un code, dont le plaisir est le fondement et Fintérêt la loi suprême. Il fallait encore que cette morale eût sa politique; elle l'a eue, et il a été déclaré, décrété même, que comme l'individu n'avait pas d'autre loi que son intérêt bien ou mal entendu, une collection d'individus n'en pouvait avoir d'autre : qu'ainsi ces collections plus ou moins considérables d'individus qu'on appelle les peuples n'avaient pas d'autre loi que leur volonté, c'est-à-dire, dans le système régnant, leurs désirs, c'est-à-dire leur bon plaisir ; delà le droit divin du nombre et de la force, la souveraineté du peuple*. On a appliqué la même tliéorie à toutes les sciences, à la médecine, par exemple; et comme en métaphysique le moi ou l'âme n'était que Ja collection des sensations, ainsi la vie n'a plus été que la collection des fonctions, sans unité apparemment'; l'harmonie de ces fonctions, qui pourtant est un fait certain, devient alors inexplicable; mais on a sauté à pieds joints sur toutes ces difficultés, et la physiolo-

* Sur Saint-Lambert, Philosophie sexsbauste, leçon v.

« Sur la souveraineté du peuple, sur ce qu'elle a de vrai et ce qu'elle a de faux, voyez ibid., leçon vu.

5 Voyez la première phrase du traité de Bichat, de la Vie et de la Mort, é Jition de M. Magendie.

gie,où éclaté plus que partout peut-être la présence d'une intelligence bienfaisante^ a eu sa philosophie matérialiste.

Une telle école, si complète et d'un caractère si net et si prononcé, devait avoir son histoire de la philosophie qui lui fût conforme. Mais rappelez- vous la condition nécessaire pour qu'il s'élève quelque part une histoire de la philosophie : les habitudes laborieuses de l'érudition et même de la philologie y sont absolument nécessaires. Jugez en effet tout ce qu'il faut de savoir, de courage et de patience pour s'enfoncer dans l'étude d'ouvrages écrits dans des langues savantes, souvent à moitié dégradés par le temps et si difficiles à comprendre qu'aujourd'hui même, après un siècle entier d'efforts habilement dirigés, il est plus d'un monument important qu'on n'a pu encore bien déchiffrer et interpréter. Or, quand on est arrivé à un système qui fait mépriser tous les autres, on n'est pas fort tenté d'entreprendre avec des peines infinies l'histoire d'un passé qui ne contient guère que des chimères. Aussi la philosophie de la sensation, qui appartient à l'Angleterre et à la France, n'a-t-elle eu ni dans l'un ni dans l'autre de ces deux pays son histoire de la philosophie ; car on ne peut appeler histoire de la philosophie les critiques sévères que Condillac a laissées tomber çà et là sur certains systèmes, ni les extraits qu'il a plu à Diderot de tirer de l'excellent ouvrage de Brucker, en y ajoutant des déclamations ou des épigrammes; c'est là se pioquer des travaux de ses semblables, ce n'est pas en faire l'histoire. Il fallait donc que la doctrine nouvelle arrivât

*•* DOUZIÈME I.EÇOÎÎ.

dans un pays où l'habitude et le goût de l'érudition lui permissent de produire une histoire de la philosophie; il fallait qu'elle arrivât dans le pays de Brucker.

Sans doute l'esprit de l'Allemagne résiste à la philosophie de la sensation. Toutefois cette philosophie ne pouvait pas régner en France sans passer le Rhin ; elle eut donc aussi un moment de succès en Allemagne; mais, comme l'esprit germanique y répugne, elle n'y a pas eu, elle ne pouvait pas y avoir de grands représentants. Elle soumit les esprits ordinaires, parmi lesquels il s'en trouva un qui mit son érudition au seivice de cette philosophie. Mais une doctrine trop étroite en philosophie est fort incommode en histoire. Si pénétré qu'on soit d'une idée, le commerce des grands maîtres qui n'ont pas pensé comme nous est une laide épreuve et souvent un remède utile à l'entêtement systématique. Platon et même Aristote, quand on les lit dans leur langue et qu'on est forcé de les étudier sérieusement, troublent un peu le point de vue exclusif de la sensation. C'est ce qui est arrivé à Tiedemann. Son ouvrage peut bien èlre considéré comme celui qui représente le mieux la philosophie du temps appliquée à l'histoire; mais cette philosophie s'est fort adoucie et tempérée en traversant l'érudition allemande, et Tiedemann rappelle bien plus Locke que Condillac.

Le premier mérite de Tiedemann, c'est sa parfaite indépendance. La philosophie empirique, fille aussi de la philosophie cartésienne, sépare et souvent même beaucoup U'op durement, la philosophie de la Ihéolu-ie.

DES HISTOnlENh DE LA Prill.OSOPHIE. 265

Cette sévérité de méthode se retrouve- dans Tiedemann. En second lieu, Tiedemann, sans être aussi savant que Brucker, est plus critique. 11 ne lui suffit pas de citer ses autorités, il les discute ; il ne se contente pas de donner des extraits plus ou moins étendus des systèmes philosophiques, il pénètre leur esprit, et c'est à faire connaître cet esprit qu'il s'attache ; d'où le titre de son histoire : Esprit de la Philosophie spéculative *. Troisièmement, Tiedemann suit l'ordre chronologique comme Brucker; et de plus il y joint un regard plus ou moins profond à l'histoire générale. Enfin, l'ouvrage de Brucker, comme le wolfianisme, se recommandait par une clarté apparente couvrant souvent une confusion réelle ; au contraire, le point de vue théorique de Tiedemann étant, il est vrai, borné, mais bien déterminé, l'application de ce point de vue à l'appréciation des systèmes devait donner et donne en effet une histoire de la philosophie de la plus grande précision.

Les défauts de Tiedemann tiennent à l'école à laquelle il appartient. D'abord Tiedemann, dans son indépendance, sépare la philosophie de la théologie, et il a raison, car ce sont des choses essentiellement distinctes ; mais la peur de la théologie le jette dans des scrupules exagérés. 11 est bien vrai, et c'est aussi notre opinion, que TOrient, en général, est beaucoup plus mythologique que philosophique, et que c'est par là surtout qu'il se distingue de l'Occident;

* Geist der specutativen Pliilosopliie, Marburg, 1791 1797, G vol. 11-12.

DOUZIÈME LEÇON

mais il ne faut pas prétendre que l'Orienl ne contient •aucune philosophie, aucune trace de réilexion ; cependant Tiedemann, sur l'aspect théologique que présente rOrient, le retranche de l'histoire de la philosophie, supprimant tout net une partie considérahle de l'histoire de l'esprit humain. Comme on le voit, c'est juste le défaut contraire h celui de Brucker; mais il y a un milieu entre l'un et l'autre*. Ensuite, Tiedemann est un excellent critique ; mais sa critique est quelquefois un peu trop sceptique; il fait très-bien de discuter certaines autorités avant lui trop légèrement admises; mais il y a beaucoup d'ouvrages que Tiedemann a déclarés apocryphes et qui aujourd'hui sont reconnus authentiques, ou qui du moins renferment dans leurs idées générales, sinon dans leur rédaction formelle, des traditions qu'on doit en effet rapporter trés-légitimemcut à ceux auxquels on attribue ces ouvrages. Mais le plus grand tort de Tiedemann, c'est l'esprit exclusif qu'il transporte dans l'histoire. Il est tout moderne, quoique fort érudil; et, malgré le titre même de son livre, il ne sait pas entrer dans l'esprit des systèmes antiques. Par exemple, les arguments célèbres qu'il a mis aux dialogues de Platon sont assez superficiels, et l'on ne peut s'empêcher de sourire en le voyant appliquer à de pareils monuments la petite mesure de la philosophie de Locke, paupertina philosophia, dit Leibnitz.

Un des mérites de Tiedemann que j avais oubliés et que

^ Voy<^x nofrc IIiSTonu r,K\Kn\LK m ia rim.os..iiiir, l.-çon v.

DES HISTORIENS DE LA PHILOSOPHIE

je m'empresse de vous rappeler, c'est qu'il est progressif. Brucker ne sait pas trop si la philosophie avance ou recule, si l'avenir perfectionnera le passé, ou si l'avenir ne fera pas mieux de s'en tenir au point où s'est arrêté le sage Brucker avec Wolf, son maître , tandis que Tiedemann croit à la perfectibilité de la raison humahie, et termine son ouvrage en invitant son lecteur à l'espérance et à la foi dans l'avenir. C'est là sans doute un mérite, mais qu'il faut surtout rapporter au temps où Tiedemann écrivait. D'ailleurs il n'a nulle part essayé de déterminer les lois du progrès général dont il parle; ce qui fait que, précis et clair dans chaque partie , il est obscur et vague dans l'ensemble.

Tel est le représentant de Técole de Locke dans l'histoire de la philosophie ; il me reste à vous faire connaître l'école contraire et à vous montrer comment, partie d'un principe opposé et l'ayant suivi avec la même conséquence, elle a dû aboutir à une histoire de la philosophie tout opposée.

Il est incontestable que, dans le sein de la conscience, il y a un ordre de phénomènes qui viennent du dehors, et dont la pensée n'est pas la cause : celte vérité a son expression dans la philosophie de Locke ; mais il est tout aussi vrai qu'il y a dans la conscience des phénomènes qui ne sont pas réductibles à ceux-là. C'est à la pensée, non à la sensation, qu'il faut rapporter l'idée de l'unité, l'idée de l'infini, du temps, de l'espace, de la cause, etc., toutes idées sans lesquelles il n'y a pas même une seule connaissance possible. Le monde extérieur lui-même nous ne le connaissons que

iS»

DOUZIÈME LEÇON

parce que nous avons la faculté de le connaître, et la faculté de connaître en général. C'est cette fiiculté avec ses lois qui constitue le fond de la perception extérieure elle-même. 11 en est ainsi de notre àme; il en est ainsi de Dieu, il en est ainsi de tout; nous ne pouvons rien connaître que par la faculté que nous avons de connaître et selon les lois de cette laculté. Telle est l'origine naturelle et nécessaire de l'idéalisme. L'idéalisme est cette philosophie, qui, frappée de la réalité, de la fécondité, de l'indépendance de la pensée, des lois attachées à son exercice et des idées qui en dérivenl, y concentre son attention, et y voit les principes de toutes choses. L'idéalisme est aussi vrai, et il était aussi nécessaire que l'empirisme. Sans l'empirisme, vous n'auriez jamais su tout ce qui était contenu dans le sein de la sensation ; sans l'idéalisme, vous n'auriez jamais connu la puissance propre de la pensée. Dans ce dix-huitiéme siècle, qui paraît tout occupé par le sensualisme, l'idéalisme a eu sa place, et sa place nécessaire, parce qu'il n'est pas au pouvoir de l'esprit humain de s'abdiquer lui-môme, et que, quand une école prend un des côtés de la conscience pour la conscience tout entière, il s'élève bien vile une autre école qui prend le côté opposé, afin, ne nous lassons pas de le répéter, que toutes les puissances de l'ame humaine soient connues et développées.

C'était en Angleterre que la philosophie de la sensation avait fait sa première apparition; c'est d'une province de l'Angleterre qu'est partie la première protestation contre cette philosophie. Je définis la philosophie

DES HISTORIENS DE LA PIllLOSOrHIE.

écossaise : une protestation honorable du sens commun contre les extravagances des dernières conséquences du sensuaUsme*. Que ce soit là son titre à l'estime des gens de bien. Mais elle n'est guère allée plus loin dans celte route nouvelle que Locke n'avait été dans la sienne. L'école écossaise a revendiqué les titres oubliés de la raison humaine; elle a remis en honneur quelques-unes des idées fondamentales que la raison tire de son propre fond; elle les a décrites avec les caractères qu'elles ont incontestablement aujourd'hui; elle a d'admirables commencements de psychologie; mais elle n'a point une métaphysique; elle a un peu de morale et de politique, mais pas de système à proprement parler, ou du moins pas de ces systèmes qui embrassent l'universalité des questions philosophiques et en donnent une solution régulière et approfondie. Le mérite des philosophes écossais, comme celui de Locke, est le bon sens et la clarté; leurs défauts, comme ceux de Locke encore, sont l'absence de force spéculative et d'étendue; ajoutez que le clief de l'école écossaise, Reid% fort instruit d'ailleurs, manque d'érudition. Une pareille école ne pouvait pas avoir une histoire de la philosophie. C'est par le sens commun que le genre humain atteint è la vérité et s'y repose sans s'en rendre compte; c'est par l'instinct d'un bon sens généreux que les amcs d'une certaine trempe échappent à la philosophie de la sensation; c'est là le point de départ de la science; mais ce n'est pas la science; et tout comme la philosophie de la

* Voyez Philcsopiiie écossaise, etc.

' ruiLosoPiiiE ÉCOSSAISE, It'çoii IX, avcc la note p. -tH.

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DOUZIÈME LEÇON

sensation n'avait pu, entre les mains de Locke, parvenir à son entier développement, de môme le spiritualisme un peu pâle de 1 école écossaise ne pouvait attirer l'attention de TEurope et lutter avec succès sur un grand théâtre contre les séductions et le génie de l'école opposée. Enfin, comme il avait fallu que la philosophie de Locke passât le détroit pour faire fortune, de môme il fallait au spiritualisme une autre terre que l'Ecosse pour y déployer la puissance et la fécondité de ses principes. En France il a eu pour interprètes deux hommes, dont l'un, M. Turgot*, enlevé de bonne heure à la philosophie par la politique, ne rendit contre la philo- Sophie de Condillac que des combats rares et sans éclat, et dont l'autre, J. J. Rousseau, plus littérateur que philosophe, tantôt le complice, tantôt l'adversaire de la philosophie régnante, épuisa son admirable éloquence en protestations, quelquefois sublimes, contre rathéismc et le matérialisme de son temps*.

n élait réservé à l'Allemagne, à ce pays méditatif qui avait déjà produit Lcibnitz, de donner à l'idéalisme son véritable représentant au dix-huitième siècle. Kant est un élève de Descartes comme Locke; il a le même caractère général, la même méthode que Locke: car ce caractère et cette mélhode, qui n'appartiennent ni à Locke ni à Kant, sont à jamais la méthode et le caiactère de la philosophie moderne.

* Voyez la leçon i>rccêilenle, p. 2i5 ol la note.

* Sur Rim;--. uti, voyez Philosophil- sin-iaii-t»:, leçon iv, et dans les Fraumexi» et !H)ivi;mbs LiTTtMAJKEs, VEssoi (h' pfiHosophie puputuire, suivi de la luofession de loi du vicuiie ïiavoyaid el dune élude &m' k stvle de J. J. Uou:»:>eau.

DES HISTORIENS DE LA PlIlLOSOl'HIE.

Il sépare d'une main ferme la philosophie de la théologie; il part de l'analyse de la conscience : mais il s'attache à l'élément opposé à celui que Locke a particulièrement considéré. La grande entreprise de Kant est une Critique de la raison et de ses lois ^ ; sa gloire est d'avoir donné une statistique complète de ces lois. 11 ne se contente pas de les indiquer, il les poursuit dans toutes les sphères de la pensée, les énumère, les décrit, les classe.

Apparat domus intus.

Kant est, avec Reid, un des fondateurs de la psvchologie rationnelle; mais il ne s'est pas arrêté là. Les lois de la raison énumérées, décrites et classées, Kant se demande comment de ces lois on peut arriver légitimement au monde extérieur, à Dieu, à tout ce qui n'est pas le sujet pensant ; et, dans sa sévérité logique, il lui semble que ces lois étant propres au sujet de la pensée, c'est-à-dire étant purement subjectives, il répu^^ne de tirer de ces lois aucune conséquence objective. Sans doute c'est un fait, un fait de conscience, que nous croyons au monde extérieur, à Dieu, à des existences autres que la nôtre ; mais nous n'y croyons que sur la foi de nos propre lois : en sorte que ces crojances, reposant sur une base toute subjective, renferment, quand on veut leur faire franchir les limites de la conscience, un paralogisme, un cercle vicieux. Kant a presque retranché l'ontologie de la philosophie; à force

* Voyez une criticiue dctuillOe de celte Critique de la raison duub la

PlIILUSUl'UlE OK IvANT.

f7« DOUZIÈME LEÇON.

(lavoir habité dans les profondeurs de la pensée, il l'a prise pour le seul monde réel; il a agrandi la psychologie; mais il en a presque fait la philosophie tout entière. De là, la moiale concentrée dans l'intention : en esthétique, le beau et le sublime considérés presque exclusivement dans leurs rapports avec l'Iiomuie, centre et mesure de toutes choses; enfin une philosophie de la nature qui consiste à transporter les lois subjectives de la pensée dans le monde extérieur et à faire en quelque sorte une physique idéaliste.

Fichle est allé plus loin encore en suivant la môme voie. Dans Kani, le point de vue sous lequel le sujet pensant considère les objets dépend de sa nature propre. Dans Ficlite, l'objet lui-même n'étant pour le sujet que ce que le sujet le fait être, n'est qu'une induction de ce sujet. Dieu pour Kanl était une conception nécessaire de la pensée, son idéal suprême. Pour Fichte, Dieu est le sujet même de la pensée conçu en soi et en tant qu'absolu; c'est donc le moi encore; seulement Fichle distingue deux moi, l'un phénoménal, le moi dont chacun de nous a conscience; l'autre , le fond même et la substance du moi, qui est Dieu lui même : Dieu est le moi absolu*. Quand on en est là, on est arrivé au dernier terme de l'idéalisme subjectif, comme la philosophie de la sensation en était arrivée à son dernier terme, quand elle osa prétendre que l'àme n'est que la collection de nos sensations. La philosophie de Rant et de Fichte

• VOVO/.SIU" FiclltC, KitAGMKNTS DE rniLOv(>l'llIL tUSIEHrORAlSL, IlUrodUC-'

lion aux auiia de .)/. ik Uiran, i». 5'i4, etc.

DES HISïORIENS DE lA PHILOSOPHIE.

absorbe la conscience, et par elle toutes choses, dans la pensée, comme la philosophie de Locke et de Condillac absorbe la conscience, et par elle aussi toutes choses, dans la sensation; et de même que, parvenu à sa dernière conséquence et à l'extravagance de la bassesse, le sensualisme se détruit de lui-môme; ainsi l'idéalisme a sa sublime extravagance dans laquelle il trouve sa ruine.

Mais avant de se perdre dans la doctrine extrême de Fichte, la philosophie de Kant jeta de toutes parts en Allemagne les plus vives lumières, et quelque temps elle gouverna toutes les parties des connaissances humaines; elle se serait en quelque sorte manqué à ellemême, si, après avoir eu sa physique, sa théologie, sa jurisprudence, elle n'avait eu aussi son histoire de la philosophie; elle trouva donc aisément parmi les nombreux érudits du temps un habile et savant homme qui composa, au point de vue de la philosophie critique, une histoire de la philosophie, aussi opposée à celle de Tiedemann que l'idéalisme subjectif de Kant est opposé à l'empirisme et au sensualisme de Condillac et de Locke : cet homme est le célèbre Tennemann.

L'ouvrage de Tennemann est à la lettre la philosophie de Kant appliquée à l'histoire de la philosophie^ Le disciple professe, comme le maître, une indépendance sans limites. Tennemann sépare donc tout aussi fortement que l'avait fait Tiedemann la philosophie de la théologie dans l'histoire, et là-dessus il pousse le scrupule aussi loin que son devancier.

• Gescliichtc der Philosophie, Leipzig, i798-i8i9, onze volumes.

DOUZIÈME LEÇON

Ajoutons que la doctrine de Kant étant infiniment plus large que celle de Locke, rendait Tennemann bien plus capable de comprendre et d'apprécier les grands monuments de la philosophie. D'autre part, il est tout aussi érudit et tout aussi bon critique que Tiedemann, et il est moins sceptique. L'exposition des systèmes est chez lui plus étendue à la fois et aussi fidèle; l'esprit de chaque système n'y est pas saisi avec moins de sagacité; en môme temps l'histoire de la philosophie est plus fortement rattachée à l'histoire générale; la clarté et la précision brillent partout, autant et plus encore que dans Tiedemann; et déjà un ordre meilleur, moins extérieur et moins arbitraire, donne à l'ouvrage entier un caractère plus philosophique. En indiquant les idées qui ont dominé aux diverses époques, et en exprimant ces idées sous les formes propres à la science dont il fait l'histoire, à savoir la métaphysique, Tennemann a frayé la route à ce point de vue supérieur qui dans l'histoire des faits aperçoit les idées, leur succession, leur lutte, leur développement si régulier à travers leur désordre apparent, c'est-à-dire un système véritable, une philosophie tout entière. Sans doute Tennemann a entrevu trop vaguement ce mouvement philosophique de l'histoire; mais enfin il l'a entrevu, et c'est là peut-être son plus grand mérite.que ses contemporains et ses compatriotes n'ont point assez recoimu. Son tort est d'avoir emprunté son cadre et sa mesure à un système trop peu étendu pour embrasser tous les systèmes. La philosophie de Kant est bien

DES HISTORIENS DE LA PHILOSOPHIE

vaste assurément, comparée à celle de Locke; mais l'esprit humain est plus vaste encore, et les innombrables systèmes qu'il a semés à travers les siècles sont un peu à l'étroit et mal à leur aise dans le cercle de la philosophie kantienne. Tennemann, ne voyant que par les yeux de Kant, n'aperçoit pas tout; faute de comprendre, il critique, ce qui est bien plus facile; il est exclusif dans un sens opposé à celui de Tiedemann; mais il est exclusif aussi, et partant condamné à être injuste. 11 y a plus : non-seulement il est exclusif, mais il l'est assez pédantesquement. Il ne faut pas oublier que Kant comme Wolf était professeur; il avait dans sa jeunesse passé par la philosophie de Wolf, où il avait pris, avec le goût de la géométrie et des sciences exactes, celui d'un formalisme inflexible, Teffioi du mysticisme, le besoin (l'une précision poussée jusqu'à la sécheresse, l'habitude de l'ordre didactique, et d'une langue fixe et profondément déterminée, dont l'abus le conduit souvent à une terminologie plus précise qu'élégante, très-commode dans l'enseignement, mais dépourvue de tout agrément, et plus faite pour l'école que pour le monde. Les idées de Kant sont d'une netteté admirable; mais les formes qu'il leur donne, les éliquettes qu'il y met sont effrayantes pour les profanes et même un peu pour les hommes du métier. Encore tout cela peut aller, jusqu'à un certain point, dans un livre où l'auteur expose ses propres idées ; il est libre de les présenter comme il lui plait; mais imaginez des formules plus étranges

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DOUZIÈME LEÇON

les unes que les au(res imposées à Thistoire entière de la philosophie durement et sans goût! La philosophie de Kant est pour Tennemann comme le lit de Procusle ; il y étend tous les systèmes, et malheur à qui le dépasse. Ainsi les stoïciens sont traités de main de maître: mais Platon Test beaucoup moins bien, et les néoplatoniciens, qui échappent de tous côtés à la philosophie critique, déconcertent totalement le savant historien,qui a grand'peine à ne pas les écarter, comme des extravagants, par la question préalable. Cependant la conscience de Vérudit l'emporte, et les néoplatoniciens ont tout un gros volume; mais le philosophe prend sa revanche en les maltraitant outre mesure. Tennemann est pour ainsi dire en quête du criticisme et de la psychologie; il voudrait les trouver partout. L'ombre seule du mysticisme l'épouvante, comme aussi celle du catholicisme, et aussitôt qu'il aperçoit quelque système qui a la plus légère apparence de l'un ou de l'autre, on est sûr de voir s'élever une grêle d'arguments et de formules kantiennes contre ce pauvre système. Cette manie rationaliste et protestante gâte un peu le grand et estimable ouvrage de Tenneman, et le rend moins agréable à la lecture que celui de Tiedemann, auquel il est d'ailleurs bien préférable : dernier contraste entre les deux historiens, qui rappelle celui qui sépare leurs maîtres, dont l'un, infiniment plus précis et plus positif que l'autre, est d'une clarté bien moins populaire*.

• On peul s« faire une idée des mérites et des défauts du grand ouvrage de Tennemann. par sc»ii Manuel de fhittmreêela Philmophie que

DES IIISTORIKNS DE LA PHILOSOPHIE. 277

Voilà les deux histoires delà philosophie que devaient produire les deux grands systèmes dont la lutte remplit la lin du dix-huiiièine siècle. Ticdemaiin et Tennemann représentent cette lutte dans l'histoire de la philosophic. Tel est l'état présent des choses, tel est l'héritage que le dix-hiiitième siècle a légué au dix-neuvième. Telle a ètè, telle devait être l'œuvre du siècle qui n'est plus. Quelle sera celle du siècle qui s'avance? quels sont à nous-même nos projets et nos espérances? Ce sera le sujet de la prochaine et dernière leçon.

nous avons traduit ; 2 vol. in-8, 2» édition, 1859. Vovez aussi dans les tRAGHEMs ET .oivEMBg LiirtKAu.Es, Soumûrs d' Allemagne, Marbun, ei Teniu'iiiantL p. 86-lH). ''

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TREIZIÈME LEÇON

DE Là PHILOSOPHIE DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

Élat actuel de l'histoire de la philosophie : travaux de détail. — Néces- ^ !>ité d'une nouvelle histoire générale de la philosophie. Que sa condition est un nouveau mouvement piiilosophique. — Détermination du caractère de ce nouveau mouvement : l'éclectisme. — Symptômes de Téclectisme dans la philosophie européenne. — Racines de l'éclectisme dans l'état de la société en Europe, et particulièrement en France. Analyse de la Charte. — Conséquences nécessaires du règne (le la Charte, même sur le caractère de la philosophie. — Caractère correspondant que doit prendre l'histoire de la philosophie. — Conclusion.

Ticdemann et Tennemann ferment le dix-huitième siècle. L'ouvrage de Tiedemann a paru de 1791 à 1797; celui de Tennemann, de 1 798 à 1820. Depuis il n'a paru en Allemagne aucun ouvrage considérable sur l'histoire de la pliilosophie qui présente un caractère original et fasse époque : nul grand historien n'est venu relever Ticdemann et Tennemann *. Et comme après Herder, aux histoires universelles de l'humanité avaient succédé des histoires particulières de certains peuples, de certaines é[)oques, de certaines branches de la civilisalion, de môme, après les deux grands ouvrages opposés

* Nous parlions ainsi en 4828, avant la belle et courageuse entreprise do }]. Ililter, commencée en 1829, et dont le douzième et dernier volume a paru en 1855,

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dans lesquels s'était en quelque sorte résolue la piiilosophie du dix-liuitième siècle, aux histoires universelles de la pliilosoptîie ont succédé des reclierclies approfondies sur certaines écoles, sur certains systèmes. Il est dans la nature des choses que ces recherches, en s'accumulant, ramènent le besoin d'une nouvelle histoire universelle. Ainsi va la science ; elle marche de travaux partiels en résumés, et de résumés en travaux partiels : décomposition, recomposition, tel est son mouvement perpétuel. Elle est aujourd'liui, en Allemagne et dans le monde entier, dans un moment de décomposition. Ce moment a sa nécessité dans l'économie du travail d'un siècle, et déjà son utilité incontestable se démontre par ses résultats. Jamais quart de siècle n'a produit autant d'écrits ingénieux et solides, ni préparé d'aussi riches matériaux aux généralisations du génie. On peut dire que c'est de nos jours seulement que la philosophie de l'Inde commence à sortir des voiles mythologiques qui jusqu'ici l'enveloppaient. C'est le 21 juin 1823 que Colebrooke a lu à la Société asiatique de Londres le premier de ces admirables mémoires qui ont fourni à la critique européenne les seules lumières qu'elle possède encore sur les systèmes philosopliiques des hidiens *. Le spirituel auteur du mémoire sur Lao-Tseu continue ses belles recherches sur la philosophie chinoise *. Si notre siècle a pour ainsi dire découvert la philosophie orientale, il a presque renouvelé la connaissance de l'antiquité philosophique, en y intro-

* Voyez notre IIisTouiE générale de la piiilosupuik, leçon t,

• M. Abcl Uûmusat, iùid.

duisant la critique. Parmi tant de noms qui se présentent en foule, je ne rappellerai que ceux de mes trois savants amis, MM. Schleiermachcr, Brandis et Creuzer, auxquels la philosophie de Platon, celle d'Aristole et celle d'Alexandrie sont déjà si redevables \ L'Allemagne n'a pas seule servi la philosophie ancienne. La Hollande aussi, depuis Wyttenbach, n'a pas cessé de lui payer d'année en année un abondant tribut de savantes monographies ^ Le vrai champ de bataille de l'érudition et de la critique est en effet et sera toujours l'antiquité classique. C'est là qu'une civilisation entièrement étrangère, des cultes, des arts, des gouvernements tout différents des nôtres, la perte d'une foule de monuments importants, la dégradation du petit nombre qui subsistent, la difficulté de l'idiome, la profonde différence des idées et des formes, tout oppose à l'iiistorien des obstacles qu'il ne peut surmonter qu'à l'aide d'une patience infatigable, de l'érudition la plus minutieuse, de la critique la plus circonspecte et de l'intelligence à la fois la plus pénétrante et la plus flexible.

« Depuis 1828, lous les trois ont acquis une telle renommée qu'il est superflu d ajouter aucun élnoc à leurs noms. Le dernier grand travail de Ircdcnc Creuzer est la belle édition de IMotin imprimée à Oxford, 5 vol m-i'. Isri5. La traduction de Plalcn de Sclileiermacher est une œuvre uicomparable de haute critique, mallieureusement inaclievée. M. Hiandis ii'esl pas seulement lliabile et laborieux éditeur des scholies anciennes sjir Aristofe; il vient de se montrer lintci piVti- et le juge le plus profond <ine le singyrile ait rencontré dans noiie >\vc\v. Voyez le dernier volume de rillSTOlKE DE LA I>HU,0SuMilE CRECQL'E ET ROMAISE, 1844-1857

M»arnii l.s plus liabilcs disciples de Wytlenbacli, qu'il nous "soit permis de cilei- le nom dun compagnon et d'un ami bien cher, celui de M. \a,.-kH^dr, la.iirmdc lexcellent ouvrage : Inilia philosophie Platonicx, Lugd. iJulaNoium, 1827-1850.

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C'est aussi sous celte rude discipline que se sont formés les trois grands historiens de la philosophie, Brucker, Tiedemann et Tennemann. Quiconque n'aura pas fait son apprentissage et n'aura pas longtemps vécu dans l'antiquité, dans les manuscrits et les textes, et même au milieu des discussions philologiques, n'aura jamais le sentiment delà critique, et sera toujours incapable d'écrire une histoire sérieuse de la philosophie. Voilà pourquoi nous n'hésitons point à exhorter ceux de nos jeunes auditeurs qui se sentiraient attirés vers cette partie si importante de l'histoire, à concentrer pendant quelque temps leurs études sur l'antiquité. S'il nous est permis de nous citer nous-méme, nous n'avons pas cessé depuis douze ans, et nous ne cesserons jamais de nous occuper assidûment, non-seulement des principales époques de la philosophie ancienne, mais des systèmes particuliers dont se compose chaque époque et chaque école ; car c'est notre intime conviction que là surtout il faut sans cesse mêler l'étude approfondie des détails à la généralité des vues, et que des recherches partielles sagement et fortement combinées peuvent seules conduire à des résultats aussi solides qu'étendus *. Tel est l'état actuel de l'histoire de la philosophie; cet

• Nous avons donné l'rxomplc et nous avons été suivi. Gr5ce à Dieu, noire œuvre est accomplie : l'iiisloire de la philosophie est fondt^e en France. Il n'y a pas une é()0(jiie, une école philosophique qui n'ait élô sérieusement étudiée; en particulier la philosophie ancienne compte parmi nous de nombreux et intellig-ents interprètes, qui ne le cèdent jioint aux sa\imts h s plus dislin^Miés de la Hollande et de lAllemapnc. Il nous est doux dr voir nos pro|>res tr;iv;iux déjà surpassés par ceux d'anciens disciples, devenus dos niailrcs ù leur tour.

état est nécessaire et bon, mais il ne peut être éternel; et comme toute généralisation excessive amène la nécessité d'une décomposition, de même il est impossible qu'une vaste décomposition -n'amène bientôt une recomposition nouvelle, et que tant d'habiles et profondes recherches n'engendrent une nouvelle histoire générale de la philosophie.

Mais à quelle condition pourra s'élever cette histoire nouvelle? Si les travaux de détail sont les matériaux nécessaires d'une histoire de la philosophie, ce n'est pas l'érudition, c'est la philosophie seule qui peut construire l'édifice. C'est la philosophie cartésienne qui a produit Brucker, c'est la philosophie de Locke qui a produit Tiedemann, c'est la philosophie de Kant qui a produit Tennemann ; de même aujourd'hui c'est le souffle d'un nouvel esprit philosophique qui, en passant sur tous les résultats certains, mais bornés et stériles en apparence, de l'érudition contemporaine, peut seul les féconder et en tirer une histoire universelle. Or, quel est, quel peut être cet esprit nouveau, cette philosophie nouvelle qui seule peut renouveler l'histoire de la philosophie? Telle est la question : pour la résoudre, il faut considérer où en est aujourd'hui la philosophie.

La philosophie du moyen âge était la théologie ou une préparation à la théologie. La philosophie de Descaries est la séparation de la philosophie et de la théologie; c'est, pour ainsi parler, l'introduction de la philosophie sur la scène du monde, sous son nom propre. La philosophie cartésienne se développe au dix-huitième siècle en deux systèmes opposés, le spiritualisme de

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Técole écossaise et de l'école allemande et le sensualisme anglais et français. En fait de sensualisme, nul ne peut se flatter d'aller au delà du dix-huitième siècle, en Angleterre et en France. Prenez-le à son point de départ, dans Locke ; suivez-le jusqu a nos jours dans ses derniers représentants, et vous verrez que rien ne manque à ce système, psychologie, métaphysique, morale, politique, histoire de l'humanité, histoire de la philosophie; tout ce que peut produire un grand mouvement philosophique, le sensualisme l'a produit ; il ne reste qu à l'adopter sans l'espérance même d'y rien ajouter de fort considérable, c'est-à-dire qu'il faut supposer que la philosophie est achevée, qu'elle n'a plus d'autre avenir qu'une répétition monotone du passé et que l'esprit humain doit s'arrêter au commencement du ' dix-neuvième siècle. C'est un parti un peu fort à prendre; et cependant il n'en reste pas d'autre; car il n'y a pas une seule grande conséquence nouvelle à tirer de la philosophie de la sensation. D'un autre côté, qui se flaltera,en fait d'idéalisme, d'aller au delà du système de Fichle? L'idéalisme, faible encore dans les sages mais timides philosophes de l'Ecosse, déjà manifeste dans la i)hilosophie trop subjective de Kant, est arrivé à son dernier terme dans la subjectivité absolue de la doctrine de Fichte.Et comme cette doctrine a reçu tout son développement possible, qu'elle a eu sa psychologie, sa métaphysique, sa morale, sa politique, son histoire de l'humanité et de la philosophie, il ne reste à faire, pour l'école de Kant, que ce qu'il reste à faire pour Fécole de Locke, c'est-à-dire qu'il faut s'y arrêter, s'y

endormir en quelque sorte comme sur la borne même de la pensée; comme si, dans ce point du temps et de l'espace où nous sommes, toutes les vérités avaient été révélées enfin à l'esprit humain et qu'il n'eût plus rien à chercher au delà !

Voyez, vous contentez-vous de l'une ou de l'autre de ces deux écoles exclusives ? vous condamnez à l'immobilité votre propre pensée ; ou bien il faut laisser là le système de Kant tomme celui de Locke, passer outre et faire comme l'humanité et le monde, qui, je pense, n'ont nulle envie de s'arrêter à la fm du dix-liuitième siècle. Vous voilà donc cherchant un nouveau système. Mais cherchez autant qu'il vous plaira ; éludiez, approfondissez, comparez tous les systèmes qui ont paru depuis trois mille ans, et vous verrez qu'en dernière analyse ils peuvent tous se réduire à ceux-là mêmes que vous venez de rejeter, à l'idéalisme et au sensualisme , de sorte que ni vous ne pouvez vous y arrêter ni vous ne pouvez en sortir. 11 vous est démontré que ni l'un ni l'autre ne sont le dernier mot du genre humain, et il vous est démontré aussi qu'il n'y a pas un système qui ne soit réductible à l'un ou à l'autre de ces deux-là.

Comment donc faire ? Étant écartées ces deux solutions vicieuses du problème, à savoir, adopter l'un ou l'autre de ces deux systèmes, ou se tourmenter pour en chercher un nouveau qui ne serait encore que l'un ou l'autre plus ou moins modifié, on arrive à la seule solution qui soit laissée, l'abandon de tous les cùlés exclusifs par lesquels les deux systèmes se repoussent, l'adoption de toutes les vérités qu'ils renferment et par lesquelles

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ils se sont établis et se soutiennent, et la conciliation de toutes ces vérités dans un point de vue plus élevé et plus étendu que l'un et l'autre système, capable de les contenir, de les expbquer et de les achever tous les deux.

Vous voyez où j'en veux venir. Après l'idéalisme subjectif de l'école de Kant, après Tempirisme et le sensualisme de l'école de Locke, développés et épuisés dans leurs derniers résultats possibles, il n'y a plus d'autre combinaison nouvelle, selon moi, que l'union des contraires, j'entends des contraires apparents, dans le centre d'un vaste et puissant éclectisme.

L'éclectisme! ce nom bien ou mal choisi, et qui depuis quelque temps commence à se répandre cl à letenlir un peu en France et ailleurs, ce nom reporte involontairement ma pensée à l'époque déjà bien éloignée où, pour la première fois, il fut prononcé sans éclat et sans écho à cette chaire, dans l'obscurité de mon premier enseignement.

C'est vers 1810 et 1817^ que, tourmentant en tout sens la conscience pour l'embrasser dans toute son étendue, j'arrivai à ce résultat, qu'il y a dans la conscience bien plus de phénomènes qu'on ne l'avait pensé jusque-là; qu'à la vérité tous ces phénomènes étaient opposées les uns aux autres, mais qu'en ayant l'air de s'exclure ils avaient tous cependant leiu^ place dans la conscience. Tout occupé de méthode et de psychologie, enfoncé dans les études les plus minutieuses, je ne

* Voyez pBFMiEns essais, Discours prononcé à l'ouverture du Cours le 5 déceniLic 181G, p. î2l4, etc.

sortais guère des limites de l'observation et d'une induction très-circonspecte; mais peu à peu la scène s'agrandit; et de la psychologie, qui est le vestibule et, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'antichambre de la science, le temps me conduisit dans le sanctuaire, c'est-à-dire à la métaphysique. Plus j'ai marché dans la \ie et dans la science, plus je me suis confirmé dans la pensée qui préside encore aujourd'hui à ces leçons.

Qu'est-ce en effet que la philosophie que j'enseigne, sinon le respect de tous les éléments de l'humanité? Notre philosophie n'est point une philosophie mélancolique et fanatique, qui, préoccupée de quelques idées exclusives, entreprend de tout réformer sur elles : non, c'est une philosophie essentiellement optimiste, dont l'effort est de tout comprendre; son unité n'est pas une unité systématique et artificielle, c'est une harmonie, l'harmonie vivante de toutes les vérités, même lorsqu'elles paraissent opposées.

Ainsi, pour la méthode, nous retenons, comme la conquête du siècle, le goût des recherches expérimentales, l'observation et l'induction jointe à l'observation, en un mot, l'analyse : mais nous ne rejetons pas la vieille synthèse; nous donnons pour support à l'analyse une synthèse primitive, qui lui fournit une matière sur laquelle elle peut s'exercer. Vous avez vu que nous en appelons sans cesse à l'autorité des croyances générales qui constituent le sens commun du genre humain ; et sans doute il faut partir du sens commun et il faut revenir au sens commun, sous peine d'extravagance; mais si le sens commun est le point de départ et la fin

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nécessaire de toute saine philosophie, la science est loin d'être achevée quand les croyances communes ont été recueillies; il faut encore en pénétrer le secret, l'origine et la portée. Là se place le procédé propre de la philosophie, à savoir l'emploi illimité de la réflexion, la spéculation libre mais réglée, qui n'abandonne jamais le point d'où elle est partie et qui a les yeux toujours fixés sur son terme légitime, le sens commun éclairci et confirmé par la science.

En psychologie, nous avons reconnu dans la conscience le moi ou l'activité volontaire et libre, avec le cortège des faits qui en dépendent, et en même temps le phénomène de la sensation que le moi n'a point faite, qu'il ne peut se rapporter à lui-même, et qu'il est contraint de rapporter à quelque chose d'extérieur et d'étranger qu'on nomme le non-moi; eniin au-dessus du non-moi et du moi, causes relatives et bornées, substances relies mais finies, la raison, qui est la lumière de la conscience, révèle à l'homme la substance et la cause absolue, nécessaire, infinie, etc., Dieu en un mot. Dieu, le moi, le non-moi sont les trois objets permanents de la conscience; non-seulement on les trouve dans la conscience, telle qu'elle est développée actuellement, mais on les trouve dans le premier fait de conscience comme dans le dernier. Ainsi l'écleclisme est déjà dans les limites de la conscience, comme la condition et le fondement d'une vraie théorie psychologique. La métaphysique exige encore le même éclectisme. Elle roule, nous l'avons vu^ sur l'idée du fini et

* Plus Uaul, lecofi iv. %

de l'infini, du contingent et du nécessaire, du relatif et de l'absolu, etc.; en dernière analyse, sur l'idée de cause et sur l'idée de substance. Il faut réunir ces deux idées sans les confondre; il faut concevoir que toute cause suppose un sujet d'inhérence, une substance, un| substralinriy une base d'action, comme toute substance contient nécessairement un principe de développement, une énergie propre, une cause. La substance est le fond de la cause, comme la cause est l'attribut essentiel de la substance^ : la première idée n'est pas la seconde; mais l'une et l'autre sont inséparables. De là, les plus graves conséquences. Dieu est-il considéré comme un pur être en soi, une substance qui n'est pas une cause, ainsi que le veut Spinoza, ou tout au plus comme une cause de lui-même, ce qui n'est pas une cause effective et véritable? On détruit sa puissance, on détruit la possibilité de l'humanité et celle de la nature; on a, comme les Eléates, l'être pur sans mouvement, l'infini en soi sans aucun rapport au fini, l'absolu sans aucun rapport au relatif, l'unité sans diversité. D'une autre part s'enfonce- t-on dans l'idée exclusive de la cause, de la cause en acte, c'est-à-dire dans le relatif, le contingent, le multiple, et refuset-on d'en sortir, on s'arrête à la forme actuelle des choses, et on manque leur essence et leur principe. On ne peut aboutir ainsi qu'à un déisme impuissant ou à un panthéisme extravagant. Le vrai théisme est également éloigné de l'un et de l'autre. Son Dieu

* Plus haut, leçon iv, et Premiers essais, Du fait de conscience et De la spontanéité et de la réflexion, elc

IW TBEIZIÊME LEÇON.

n'est pas le Dieu de rabstraction, renfermé dans l'absolue unité de son essence, dépourvu d'allributs et du premier de lous, la puissance créatrice. El ce n'est pas non plus le Dieu-Univers du panthéisme, avec ses magnificences mêlées de tant d'ombres, simulant l'infinité et l'éternité sans les posséder réellement, ne se suffisant point à lui-même, et incapable de rendre raison d'un seul de ses mouvements, d'une seule de ses lois. Il reste donc que le Dieu véritable soit tout ensemble l'auteur de l'univei^ qui en offre une admirable bien qu'imparfaite image, et différent en soi de l'univers, comme le principe diffère essentiellement des effets mêmes par lesquels il se manifeste et sans lesquels il serait inaccessible et incompréhensible *.

Ck>mptez et concluez : de tous côtés, diverses méthodes, divers systèmes en psychologie, en métaphysique, en théodicée; de tous côtés, lutte et contradiction, erreur et vérité mêlées ensemble. L'unique solution possible de ces oppositions est d'en saisir l'harmonie, l'unique moyen d'échapper à l'erreur est de découvrir et d'embrasser toutes les vérités à travers les formes systématiques et défectueuses dont elles sont revêtues.

Nous voilà donc en possession d'un point de vue nouveau et général en philosophie : alors, mais seulement alors, nous pouvons songer à l'histoire delà philosophie.

•Supposez en effet qu'au lieu d'être arrivé à un principe de cette portée, nous nous soyons arrêté à des

* Voyez plus haut la leçon v avec les éclaircissements de l'Appendice.

vues trop circonscrites, et que nous nous soyons renfermé dans l'étude d'une seule partie si considérable qu'elle soit de la science philosophique, la psychologie, par exemple, serions-nous en état d'aborder l'histoire de la philosophie? L'esprit humain porte en luimême certains problèmes que les grands interprètes de l'esprit humain ont essayé de résoudre. Si vous avez retranché ou éludé ces problèmes, comment pourrez-vous comprendre les solutions qu'en ^ ont données les maîtres de la science? comment jugerezvous Platon, Aristote, Descartes, Leibnitz? Vous ne le pouvez pas. Il ne vous reste donc qu'à dire adieu à l'histoire de la philosophie, ou, ce qui serait pis encore, à la traiter légèrement : l'un et l'autre est également indigne du dix-neuvième siècle. Il fallait donc, après avoir été jusqu'au bout de la psychologie, entrer dans la métaphysique, et nous faire un système qui puisse rendre compte de tous les besoins de la pensée, afin de pouvoir aussi rendre compte des autres systèmes, les interroger et les juger.

Voilà pourquoi, bien que la chaire confiée à nos soins fût une chaire de l'histoire de la philosophie, ceux qui ont suivi notre premier enseignement ont pu remarquer que, sans négliger l'histoire de la philosophie, nous avons été d'abord * plus occupé d'asseoir nos propres idées que de juger celles des autres. C'est seulement en 1810 que l'éclectisme, né vers 1816, ayant parcouru et embrassé toutes les parties de la philosophie

* Voyez les Phemirr? essais et surtout nos leçons Do- vnAi. do beau e? hv BIEN, et là le Discours d'ouverture, p. 15 et IG.

lu

TREIZIÈME LEÇON

et pris enfin un caractère général, nous l'appliquâmes régulièrement à l'histoire de la philosophie, en commençant par les systèmes les plus connus et les plus modernes '. Depuis, nos travaux n'ont jamais abandonné, et ils n'abandonneront point cette direction. Elle est la seule qui nous paraisse pouvoir conduire à des résultats nouveaux et satisfaisants dans la philosophie spéculative et dans l'histoire. Quand on ne rejette ni dans la conscience ni dans les choses, ni en nous-mêmes ni dans la nature ni dans Dieu, aucun des éléments réels qui s'y rencontrent, on n'a dans l'histoire à proscrire aucun des grands systèmes qui la partagent, et qui, quelque exclusifs et défectueux qu'ils soient, sont nécessairement empruntés à quelque élément réel ; car il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de système entièrement chimérique. Ainsi l'éclectisme peut être utilement transporté de la philosophie à l'histoire de la philosophie ; il les renouvelle l'une et l'autre. Telle est la double réforme que nous avons entreprise et qui constitue le caractère de notre enseignement, le dernier but de tous nos travaux.

Mais n'est-ce pas une chimère que je poursuis? L'éclectisme n'est-il pas un rêve honnête, né dans mon esprit, condamné à y mourir et qui doit y accomplir toute sa destinée?Ou ce rêve a-t-il quelque chance de se réaliser, et déjà dans le présent y a-t-il quelque symptôme qui nous permette d'y voir le germe de l'avenir? En d'autres termes, quel est aujourd'hui le caractère de la pliilosophie en Europe?

* Philosophie sensuali3T£ ad dix-ruitième siècle, philosopbie icossAiSK,

reiLOSUPillE DE KANT.

DE LA PniLOSOPIIIE DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 293

L'Angleterre, depuis quelque temps, depuis presque un quart de siècle, n'a plus payé sa part de recherches philosophi^ques à la civilisation européenne : il n'est sorti de l'Angleterre aucun ouvrage célèbre en métaphysique. Remarquez que je ne dis pas aucun ouvrage de quelque mérite; je ne m'érige pas ici en juge; je crois la gloire un très-bon juge, je l'interroge, et elle ne me présente aucun ouvrage de philosophie anglaise qui ait excité à un certain degré l'attention de l'Europe. D'une autre part, l'école écossaise, cette noble protestation du sens commun contre les extravagances du sensualisme, vient de perdre son dernier interprèle célèbre dans M. Dugald Stewart*.

Les deux grandes nations philosophiques de l'Europe sont aujourd'hui l'Allemagne et la France. Les nations du midi ou sont encore dans les liens de la philosophie du moyen âge ou se traînent à la suite de la France *. La France gouverne le midi de l'Europe ; c'est toujours

* Mort le 11 juin 1828. - Le mal trop peu senti que fit à l'école écossaise l'enseignement superficiel, et au fond sceptique et sensualisle, de Thomas Brown, s'est réparé sous la solide et savante discipline de M Ilainilton, professcurde logique à l'université d'Édinburgli. Sur M. Harailton voyez Philosophie écossaise, leçon ix, note de la page 413, et dans les h RAGiiEsis DE PHILOSOPHIE coMEMPORAiNE, la préface de la troisième édition. Aujom-d hui les choses sont bien changées, en Italie. Jamais, depuis le seizième siècle, cet ingénieux pays n'a cultivé avec autant d'ardeur et de succès la philosophie, et Naples depuis longtemps n'a produit un philosophe de la valeur de M. Galuppi. Il est auteur de bien des ouvrages célèbres ; le plus connu en France par l'excellente traduction de M. Peisse, est intiluK! : Essais philosophiques sur les vicissitudes de la philosophie. Mais, selon nous, lécrit le plus original du^ philosophe napolitain est sa Filosofia délia voluntà, Naples, 1852- 1840, 4 vol. Quoiqu'à mie assez grande distance de ce véritable maître et se laissant séduire à une méthode mal sûre empruntée à l'W magne, M. l abbé Rosmini est encore un esprit et une âme d'élite.

TREIZIEME LEÇON

un peu le passé de la France qui est le présent de Télite des populations du Porlu«,^al, de l'Espagne et delltalie; et l'avenir de la France décidera de leur avenir. Comme le midi est représenté par la France, ainsi le nord est représenté par l'Allemagne. De fait la Suède, le Danemark, la Pologne, les parties les plus civilisées de FAutriche et de la Russie, suivent le mouvement de l'Allemagne. Restent en face Fun de l'autre, sur la scène de l'Europe et dans le monde des idées, le peuple français et le peuple allemand. La question de l'état actuel de la philosophie européenne se traduit donc en celle-ci : Où en est la philosophie en Allemagne et où en est-elle en France? Elle avait abouti avecledix-huiliéme siècle, en Allemagne, à l'idéalisme le plus exclusif, en France, au plus exclusif sensualisme. Où en est aujourd'hui l'idéalisme en Allemagne et le sensualisme en France?

Interrogeons les faits. Je demande si en France, depuis une quinzaine d'années, il n'est pas de notoriété publique que la philosophie de Locke, de Condillac, d'Iîelvétius, de Saint-Lambert, qui jusque-là régnait sans contradiction, a été attaquée avec plus ou moins de succès par des adversaires que l'on peut juger comme on voudra, mais dont le nombre a été sans cesse grossissant? l\ ne faut pas oul)lier que c'est de la Faculté des lettres que sont parties les premières réclamations contre la philosophie du dix-huitième siècle.

M. Laromiguière, en séparant l'attention de la sensation, établit déjà une distinction féconde *. Le mâle bon

* Voyez dans les FRAOuotâ m i>uilo6opbie cuntemporadie rurlicic cou-

sens et la puissante dialectique de M. Royer-Collard portèrent à la doctrine de la sensation des coups bien plus rudes encore : mon illustre prédécesseur ^ a l'honneur d'avoir le premier introduit en France Ips sages doctrines de la philosophie écossaise. Un homme qui n'est plus, et qu'il est juste d'appeler le plus grand métaphysicien qui ait honoré la France depuis Malebranche, presque sans connaître les travaux contemporains de l'Allemagne, et conduit par l'instinct d'une sagacité supérieure, est arrivé peu à peu, de métamorphoses en métamorphoses, à un point de vue auquel il ne manque que plus de conséquence, d'ampleur et de hardiesse pour ressembler à celui de Fichte. C'est loin de la sensation,. dans les profondeurs de l'activité volontaire et libre, que M. de Riran est allé chercher l'origine des idées les plus élevées qui soient aujourd'hui dans la conscience *. Enfin, M. Degérando, dans sa seconde édition des Systèmes comparés de Philosophie, a commencé à accorder plus d'attention à des théories idéahstes jusqu'alors dédaignées et tout étonnées de trouver pour elles de l'inléièt et de l'équité de la part d'un philosophe français '. Pourquoi ne dirais-je pas qu'il est sorti de

sacré aux leçons do M. Laromiguière et le discoure prononcé à ses funérailles.

* Un choix des leçons de M. Royer-Collard se trouve dans les tomes III et IV des œuvres de Reid, puîjliécs par M. Joufl'roy.

* Voyez ks Œuvres de M. de Diian, 4 vol. in-8. et à part, dans les Fragmexts de puiLosorHiE coNTEMPORAixE, Pintroduction que nous avons mise en tôle de cette collection.

'^ Sur cette deuxième édilioi; voyez rartiele des Fragmem>' nE vm- LosopHiE CONTEMPORAINE et Ic discours prononcé aux iunérailles de H. De^jérandu.

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l'École normale des élèves qui sont aujourd'hui des mattres, et qui par leurs leçons et par leurs écrils ont accru et répandu le nouveau mouvement philosophique ' ? En somme, c'est un fait incontestable qu'en face de la philosophie de Condillac s'élève aujourd'hui une nouvelle philosophie décidément spiritualiste.

Maintenant passez le Rhin, que rencontrez-vous en Allemagne? Est-ce toujours la domination absolue de l'idéalisme subjectif de Kanl et de Fichte? Non; Fichte est mort en 1815, et déjà avant sa mort une nouvelle philosophie, ne pouvant s'arrêter au système de la subjectivité absolue et pour ainsi dire sur la pointe de la pyramide du moi, est redescendue sur la terre et revenue à des vues plus réelles. Vous n'attendez pas que je vous expose ici et que je juge cette philosophie : il suffit à l'objet de cette leçon que je vous dise qu'elle exerce en Allemagne une aussi grande influence, une aussi grande autorité qu'en a jamais eu celle de Kant et de Fichte, et qu'elle-même s'est appelée la philosophie de la nature •. Ce titre seul vous indique assez un retour

* Aujourd'hui je puis du moins nommer M. Jouflroy qu'une mort prématurée a enlevé à tant d'espérances. Il possédait au plus haut degré l'esprit philosophique et l'art d'exposer ses idées avec une lucidité, une élégance, une méthode vraiment admirable. Ses écrits méritent de servir de manuel à qui veut étudier la philosophie. Voyez dans les FflAGMENTs DE PHILOSOPHIE coMTEMPORAi!fE Ics demières paroles qu'il nous a fallu adresser à ce disciple, à cet ami si regretté.

• On comprend qu'il nous était impossible de nous expliquer en public sur la Philosophie de la nature, quand son auteur et son plus illustre disciple, M. Schellin^' cl M. llcirtl, deux amis, disons mieux, deux maîtres si chers, étaient encore là. M. Schelling a lui-même exposé ce qui nous rapproche et ce qui nous sépare dans l'Introduction qu'il a bien vouhi mettre en télé de la traduction allemande d'un de nos écrit» par M. H. Bekkers. Et quant à notre opinion sur M. Hegel et sur

quelconque vers la réalité ; et comme aujourd'hui la France ne croit pas sa gloire compromise pour entrer en commerce avec la philosophie de l'Allemagne, de même ce n'est pas tout à fait une illusion patriotique qui me fait supposer que les plus illustres représentants de la philosophie de la nature s'intéressent aux progrès dj la nouvelle philosophie française et que Munich et Berlin ne dédaignent plus Paris.

Qu'est-ce à dire, Messieurs ? L'Allemagne prendgarde à la France; la France, qui s'était pour ainsi dire isolée du reste de l'Europe, tourne les yeux vers l'Allemagne. A ridéalisme subjectif a succédé en Allemagne une philosophie qui tire sa gloire de s'appeler la philosophie delà nature; et en France, sinon sur les ruines, du moins en face du sensualisme, s'élève une philosophie à laquelle on ne peut refuser un caractère prononcé de spiritualisme. Que faut-il conclure de ces changements? Il en faut conclure que le règne des systèmes exclusifs du sensualisme en France et de l'idéalisme en Allemagne est passé ; que la philosophie française par le nouveau spiritualisme, la philosophie allemande par la doctrine de la nature, aspirent à se rencontrer et à se donner la main, et qu'il se forme en silence un véritable éclectisme dans la philosophie européenne. Or, s'il est vrai que le nouveau mouvement philosophique qui se fait sourdement en Europe soit un mouvement éclectique, il s'ensuit que l'éclectisme sera la

M. Schelling, on peut déjà la reconnaître dans les Fragments de philosophie coNTEMPonARE, préfaco de la deuxième et de la troisième édition, surtout dans les Fragments et souvenirs, Souvenirs d'Allemagne, une dernière nuit en Allemagne, p. 174-488

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base de la nouvelle histoire de la philosophie, puisque c'est une loi que toute philosophie qui arrive à son tour à l'empire, après avoir accompli son développement théorique, porte ses regards vers le passé, l'interroge avec Fesprit qui est en elle et aspire à une histoire de la philosophie qui lui soit conforme. Il semble que ces considérations justifient déjà suffisamment notre entreprise. Mais elle a des racines plus profondes encore.

L'histoire de la philosophie est nécessairement relative, dans une époque donnée, à l'état de la philosophie spéculative dans cette même époque; c'est un poiht incontestable ; et il est incontestable encore que dans toute époque l'état de la philosophie spéculative est relatif à l'état général de la société. Appliquons ce principe à la question qui nous occupe. Sa première conséquence est qu'il doit sortir une nouvelle histoire de la philosophie des travaux partiels auxquels on se livre aujourd'hui de toutes parts, et que cette histoire de la philosophie aura le même caractère que la philosophie spéculative appelée à exercer une légitime autorité au dix-neuvième siècle, au moins en France, et dont le caractère paraît être Fécleclisme. Il reste ensuite à faire voir que cette philosophie, qui se manifeste dc\jà à plus d'un sig/ie non équivoque, a son fondement nécessaire dans l'état actuel de la société parmi nous et en Europe. La monarchie française, après avoir marché, de conquêtes en conquêtes, vers ses frontières naturelles, et dévoré successivement tous les pouvoirs ennemis qui avaient tenté de s'opposer à ses progrès, était enfin arri-

vée, grâce au génie d'Henri IV, de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV, presque aux dernières et justes limites du territoire et de l'unité nationale. Il ne manquait plus à la France qu'une meilleure organisation intérieure ; mais cette nouvelle organisation ne pouvait avoir lieu que par le renversement de l'ancienne ; et ce renversement était très-facile, car la vieille société tombait en ruines. Qu'était devenue la royauté au dix-huitième siècle ? Une simple tradition d'éclat et de magnificence, sans prestige sur l'esprit des peuples et sur celui des monarques eux-mêmes. Cette royauté, qui avait été la providence de la France, qui l'avait créée, élevée, illustrée, ne se faisait plus sentir à elle. A l'extérieur, que faisait-elle pour le pays? Quelle guerre utile, quels combats glorieux a-t-elle à montrer? La guerre de sept ans et la bataille de Rosbach. Et que faisait-elle à Fintérieur? Elle menait la vie de Versailles. La noblesse française, qui jadis avait tant et si bien servi la patrie, et qui avait confondu son histoire avec celle de tous les glorieux faits d'armes de la France, la noblesse française avait perdu les mâles habitudes de ses ancêtres et s'était, comme la royauté, endormie dans les plaisirs. Le clergé français, après avoir produit l'Église de France au dix-septième siècle, était dégénéré en un clergé mondain, où l'impiété était presque en honneur, et qui a produit les adversaires les plus acharnés du christianisme. Enfin le peuple français luimême, délaissé par la royauté qui ne l'employait plus, par la noblesse qui ne lui donnait plus l'exemple, par le clergé qui lui enseignait languissamment des

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croyances qu'il ne soutenait plus de Taulorilé de ses rnœurs, le peuple français était arrivé à un état déplorable de corruption, que trahit assez le succès de ces ouvrages qui circulaient alors dans toutes les classes et y portaient le poison d'une immoralité systématique. Dans cet état de choses, par mille raisons, une révolulion était inévitable, et elle eut lieu. Je ne viens ni la défendre ni Taltaquer ; je l'explique. Elle eut lieu, et le Irône, la noblesse, le clergé, tout l'ordre ancien v succomba. L'ordre ancien était la domination exclusive du principe monarchique, d'une noblesse privilégiée et d'une religion d'État. Or, comment sort-on d'un système exclusif? Nous Favons mi : par uii système exclusif en sens contraire. Ainsi, à l'exclusive domination du principe monarchique, d'une religion d'État et d'une no- Messe privilégiée, succéda l'abolition de tout culte public, la souveraineté du peuple, une démocratie effrénée. Mais cette démocratie, semant l'effroi autour d'elle, eut bientôt des luttes formidables à soutenir contre le reste de l'Europe. De là la nécessité d'un pur gouvernement révolutionnaire, d'une sorte de conseil de guerre sous le nom d'une assemblée, qui pour se défendre se concentra chaque jour davantage, et devait, pour se mieux défendre encore et pour agir avec plus d'énergie, se résoudre en un grand individu qui se chargeât de le représenter. La révolution se fit donc général, consul, empereur : de là nos guerres, nos conquêtes, nos victoires, nos désastres.

Osons le dire : ces bouleversements inévitables ont été bienfaisants pour l'humanité; ils ont secoué le

DE LA PHILOSOPHIE DU DIX-NELVIÉME SIÈCLE 50i

midi de l'Europe: ils sont allés chercher dans le fond des deux péninsules des populations engourdies et languissantes et leur ont appris que le moment du réveil était arrivé. D'une autre part, nous n'avons pas comparu stérilement sur les champs de bataille de l'Allemagne ; là aussi nous avons laissé des germes puissants, nous avons imprimé un mouvement qui a été utile et qui dure. D'ailleurs le système révolutionnaire substitué en France au système de Tancien régime, exclusif comme celui qu'il renversait, et de plus ardent et violent, avait pour mission de détruire ce qu'il a détruit, et non de s'établir lui-même. Il ne devait paraître que pour faire son œuvre et disparaître. Il a paru un moment avec la Convention ; il a disparu à amais avec TEiiipire.

Maintenant portons nos regards vers le nord, en face duquel est toujours la France; car la France traîne à sa suite le midi, sans compter avec lui ; mais elle est forcée de compter avec le nord, qui a son génie propre et sa destinée. Il y avait derrière le Rhin des trônes absolus, mais paternels; une noblesse belliqueuse, qui venait de se couvrir de gloire dans la guerre de sept ans ; un clergé instruit, jouissant d'une autorité méritée; des peuples honnêtes, industrieux, guerriers, obéissant à leurs princes par le libre mouvement de la sympathie et de l'amour. A côté de la vieille Autriche s'élevaient dans le nord deux empires nouveaux, nés à la voix du génie, jeunes, et par conséquent pleins d'avenir, pénétrés de l'esprit nouveau, et en même temps absolus dans leur forme et militaires dans leurs mœurs. Voilà le beau

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Côté de la Prusse et de la Russie. Mais il ne faut pas oublier que les nationsy étaient totalement dans la main' de leurs clieTs, que ces chefs en disposaient à volonté, et quelquefois en disposaient mal. Le peuple n'intervenait en rien dans ses propres affaires ; nulle représentation nationale, nulle libre expression de la pensée. Un pareil ordre de choses n'était certainement pas le dernier mot de la civilisation allemande, il fallait donc qu'il eût sa fin. La lutte formidable du midi et du nord de l'Europe dans la longue guerre de la France et de FAlIcmagne n'est pas autre chose au fond que la lutte des monarchies absolues et de la démocratie. Le résultat de cette lutte a été la destruction de la démocratie en France et l'affaiblissement considérable des monarchies absolues en Allemagne. Vous le savez, ce ne sont pas les populations qui comparaissent sur les champs de bataille, ce sont les idées, ce sont les causes. Ainsi à Leipzig et à Waterloo ce sont deux causes qui se sont rencontrées, celle de la monarchie paternelle et celle de la démocratie militaire. Qui l'a emporté? Ni l'une ni l'autre. Qui a été le vainqueur, qui a été le vaincu à Waterloo ? Messieurs, il n'y a pas eu de vaincus. Non, je proteste qu'il n'y en a pas eu : les seuls vainqueurs ont été la civilisation européenne et la Charte.

Oui, c'est la Charte, présent volontaire de Louis XYIII, la Charte, maintenue par Charles X. la Charte, appelée à la domination en France et destinée ù soumettre, je ne dis pas ses ennemis, elle n'en a plus, je l'espère, mais tous les retardataires de la civilisation française; c'est la Charte qui Cbt sortie de la lutte sanglante de

DE I. V PHILOSOPHIE D[î DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 303

deux systèmes qui aujourd'hui ont également fait leur temps, la monarchie absolue et la démocratie. Aussi d'un bout de l'Europe à l'autre cette Charte fixe tous les regards, fait battre tous les cœurs, rallie tous les vœux et toutes les espérances. Des imitations malheureuses ont assez manifesté l'ardente sympathie du midi de l'Europe pour ce dernier et glorieux résultat du long travail de notre nation. Nos anciens adversaires eux-mêmes se sont empressés de réclamer l'œuvre de la monarchie nouvelle. Les bords du Rhin appartiennent à des imitations excellentes quoique imparfaites de notre belle constitution : la Bavière, ' le Wurtemberg,- le pays de Bade, ont aujourd'hui des gouvernements représentatifs. Certes, depuis 1815, la civilisation européenne est loin d'avoir reculé : loin de là. elle s'est de toutes parts développée; et, je le répète, cette Charte, qui sortit des ruines de Waterloo, couvre aujourd'hui la plus grande et la meilleure partie de l'Europe, et elle est attendue et invoquée par le reste*. Or, si c'est un fait incontestable que l'avenir de l'Europe lui appartient ; si c'est un fait plus incontestable encore que le présent et l'avenir de la France lui appartiennent, examinons rapidement ce que c'est que cette Charte appelée à de telles destinées.

• Que de progrès encore depuis 1828! La monarchie constitutioneUe pt nMjr.ur, l.u. n-i-arMu. dons toute l'AIlenia?ne. et la Prusse a son par' ciiieut L Autncl.o, ..hèrcnient avertie, semble vouloir sortir de son Snt 'h" '"V" f «""^"71^ '"^vi'^'i^le.. le gouvernement reprtsent.îu ^ :...„, en Lspagne. LItalie, par nous éveillée, a«nire k une vie ..ouvelie. et les crises qu'elle traverse sont la voie nécessaire et uom.Muvn... qui mène les nations à des destinées raeilleures. La DUiC de la pliilusophic s étend dune partout et s'affermit.

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côté de la Prusse et de la Russie. Mais il ne faut pas oublier que les nalionsyétaicnltotalement dans la main' de leurs clieTs, que ces chefs en disposaient à volonté, et quelquefois en disposaient mal. Le peuple n'intervenait en rien dans ses propres affaires ; nulle représentation nationale, nulle libre expression de la pensée. Un pareil ordre de choses n'était certainement pas le dernier mot de la civilisation allemande, il fallait donc qu'il eût sa fin. La lutte formidable du midi et du nord de l'Europe dans la longue guerre de la France et de FAllemagne n'est pas autre chose au fond que la lutte des monarchies absolues et de la démocratie. Le résultat de cette lutte a été la destruction de la démocratie en France et l'affaiblissement considérable des monarchies absolues en Allemagne. Vous le savez, ce ne sont pas les populations qui comparaissent sur les champs de bataille, ce sont les idées, ce sont les causes. Ainsi à Leipzig et à Waterloo ce sont deux causes qui se sont rencontrées, celle de la monarchie paternelle et celle de la démocratie militaire. Qui l'a emporté? Ni Tune ni l'autre. Qui a été le vainqueur, qui a été le vaincu à Waterloo? Messieurs, il n'y a pas eu de vaincus. Non, je proteste qu'il n'y en a pas eu : les seuls vainqueurs ont été la civilisation européenne et la Charte.

Oui, c'est la Charte, présent volontaire de Louis XYllî, la Charte, maintenue par Charles X, la Charte, appelée à la domination en France et destinée à soumettre, je ne dis pas ses ennemis, elle n'en a plus, je l'cspére, mais tous les retardataires de la civilisation française; c'est la Charte qui est sortie de la lutte sanglante de

deux systèmes qui aujourd'hui ont également fait leur temps, la monarchie absolue et la démocratie. Aussi d'un bout de l'Europe à l'autre cette Charte fixe tous les regards, fait battre tous les cœurs, rallie tous les vœux et toutes les espérances. Des imitations malheureuses ont assez manifesté l'ardente sympathie du midi de l'Europe pour ce dernier et glorieux résultat du long travail de notre nation. Nos anciens adversaires eux-mêmes se sont empressés de réclamer l'œuvre de la monarchie nouvelle. Les bords du Rhin appartiennent à des imitations excellentes quoique imparfaites de notre belle constitution : la Bavière, ' le Wurtemberg,- le pays de Bade, ont aujourd'hui des gouvernements représentatifs. Certes, depuis 1815, la civilisation européenne est loin d'avoir reculé : loin de là, elle s^est de toutes parts développée; et, je le répète, cette Charte, qui sortit des ruines de Waterloo, couvre aujourd'hui la plus grande et la meilleure partie de l'Europe , et elle est attendue et invoquée par le reste \ Or, si c'est un fait incontestable que l'avenir de l'Eniopelui appartient; si c'est un fait plus incontestable encore que le présent et l'avenir de la France lui appartiennent, examinons rapidement ce que c'est que cette Charte appelée à de telles destinées.

• Quede pro-rès encore depuis 1828! La monarchie constitutioneUe est aujourd Jiui répandue dans toute rAllemagne, et la Prusse a son parlement I/Autricho, sévèrement avertie, semble vouloir sortir de son nTmiol.d.te. Aprc's des trdonnements inévilablcs, le gouvernement representnfit s assoit en Espagr.ie. LItalie, par nous éveillée, a«pire à inie vie nouvelle, et les crises qu'elle traverse sont la voie nécessaire et .louiourense qui mène les nations à des destinées meilleures. La base du la pUilosoplue s'étend donc partout et s'affermit.

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Il semble au premier abord que la Charte restaure et consacre l'ordre social antérieur au dix-huitième siècle et que le dix-huitième siècle avait renversé. En elTel, j'y vois un roi, une monarchie puissante, un trône fort et respecté; j'y vois une chambre des pairs investie de privilèges, entourée de la vénération universelle; j'y vois une religion qui, prenant nos enfants dès le berceau, enseigne à chacun de bonne heure ses devoirs en ce monde et la fin de cette vie. Voilà dans la Charte un élément qui ne sort pas de la révolution française. Il y est pourtant et il faut qu'il y soit, il faut qu'il s'établisse de jour en jour davantage, et qu'il regagne sans cesse et du respect et de la puissance. Mais n'y a-t-il que cet élément dans la Charte? Non. Je vois à côté du trône une chambre des députés nommée directement par le peuple et intervenant dans la confection de toutes les lois qui fondent et autorisent toutes les mesures particulières, de telle sorte que rien ne se fait dans le dernier village de France où la chambre des députés n'ait la main. Voilà un élément tout nouveau. J'en entrevois auparavant l'image dans nos anciens États généraux; mais c'en était une image imparfaite et oubliée, et il ne vivait guère que dans les vœux du dix-huitième siècle et dans les essais malheureux delà révolution française. Nous avons donc ici, d'une part un élément de l'ancien régime, et de l'autre un élément de la démocratie révolutionnaire. Comment ces éléments sont-ils dans la Charte? De fait ils y sont, et leur union est si intime que le plus habile publiciste est très-embarrassé de définir et de délimiter en théorie Faction propre de chacune de ces deux branches du

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pouvoir souverain et qu'il y a une heureuse obscurité sur le droit de l'une et de l'autre à la suprématie. Notre glorieuse constitution n'est pas la fiction mathématique de l'équilibre artificiel du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, vaines abstractions qu'il faut laisser à l'enfance du gouvernement représentatif ; notre constitution, c'est la fusion réelle du roi et du peuple, cherchant ensemble la meilleure manière de gouverner et d'être utile à la commune patrie. Ce n'est pas tout : ddns la Charte encore, à côté des privilèges de la chambre des pairs, je trouve l'accessibilité de tous les Français à toutes les places, en vertu de laquelle le dernier des soldats, comme l'a dit l'auteur même de la Charte, porte son bâton de maréchal de France dans sa giberne, et le dernier des Français peut, dans toutes les carrières, arriver jusqu'au pied du trône. A côté d'une religion d'Etat \ je vois en caractères tout aussi manifestes la liberté des cultes et la liberté de la presse ; c'est-à-dire que l'instruction religieuse ne manque à personne, qu'ensuite la liberté des cultes permet de choisir dans les différentes communions de la même Église, et qu'enfin, grâce à la liberté de la presse, nulle vérité n'étant étouffée, on peut se déterminer, dans la sincérité de sa pensée, en faveur des opinions qui semblent les plus vraies. Ainsi je vois dans la Charte tous les contraires; c'est là ce que déplorent certaines gens : il en est qui n'admirent dans notre constitution que sa partie

* La charte de 4830 a aboli toute religion d'État et sur la proposition de M. le duc de Broglie le cuite Israélite a été mis au budget à côté des différents cultes clu'étiens.

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démocratique, et qui voudraient se servir de celle-là pour affaiblir tout le reste; il en est d'autres qui gémissent de l'introduction des éléments démocratiques et tournent contre eux la partie monarchique de la constitution. Des deux côtés égale erreur, égale préoccupation du passé, égale ignorance du temps présent. Des deux côtés sont des personnes dont Tâge est infiniment respectable, et qui n'étant pas les enfants de cette époque sont parfaitement reçues à ne pas comprendre le dixneuvième siècle et sa mission. Mais, grâce à Dieu, tout annonce que le temps, dans sa marche irrésistible, réunira peu à peu tous les esprits et tous les cœurs dans l'intelligence et l'amour de cette Charte qui contient à la fois le trône et le pays, la monarchie et la démocratie, Tordre et la liberté, l'aristocratie et l'égalité, tous les éléments de l'histoire, de la pensée et des choses *.

De tout ceci je tire cette conséquence, que si la charle française contient tous les éléments opposés fondus dans une harmonie plus ou moins parfaite, l'esprit de la charle est, passez-moi l'expression, un véritable éclectisme. Cet esprit, en se développant, s'applique à toutes choses. Déjà il pénètre jusque dans notre littérature, qui contient elle-même deux éléments qui peuvent et qui doivent aller ensemble, la légitimité classique et l'innovation romantique. Je demande si, quand de toutes parts tout est mixte, complexe, mélangé, quand tous les contraires vivent et vivent très-bien

dix nrmtr'"f /'"'' '^"' '""'''"' ""^ ^'^''^'' "»li*^"S civilisées du

ensemble, il est possible à la philosophie d'échapper à l'esprit général; je demande si la philosophie peut n'être pas éclectique quand tout l'est autour d'elle, et si par conséquent la réforme philosophique entreprise en 1816, et que je poursuivrai avec fermeté en dépit de tous les obstacles, ne sort pas nécessairement du mouvement général de la société dans toute l'Europe et particulièrement en France ? L'éclectisme n'est si vivement attaqué par le double passé philosophique qui se débat encore au milieu de nous, que précisément parce qu'il est un pressentiment et un avant-coureur de l'avenir. L'éclectisme est la modération dans l'ordre philosophique ; et la modération qui ne peut rien dans les jours de crise est une nécessité après. L'éclectisme est la philosophie nécessaire du siècle; car elle est la seule qui soit conforme à ses besoins et à son esprit, et tout siècle aboutit à une philosophie qui le représente. C'est là ma plus intime conviction. Elle n'est pas d'hier; mais je sais bien que ce n'est pas en un jour qu'on la communique.

Les leçons si générales et si peu approfondies que j'ai improvisées devant vous pendant ce trimestre et dès que la parole m'a été rendue, sont une introduction rapide à tout renseignement qui doit suivre Cet enseignement sera l'histoire de la philosophie. Maintenant que nos principes théoriques et nos principes historiques sont bien déterminés et fixés, nous pourrons nous orienter à notre aise dans l'immense carrière qui est devant nous: nous pourrons à volonté nous arrêter tantôt à une époque et tantôt à une

TREiZlÈMB LEÇON.

autre, nous transporter au bord du Gange et aux pieds de rHimàlaya, ou descendre sur les rivages de la Grèce, ou nous enfoncer dans les cloîtres du moven â^^e, ou suivre les traces lumineuses de la philosophie moderne et de Descaries en Angleterre, ou en France, ou en Allemagne. Séparé de cet auditoire pendant huit années, j'ai voulu établir d'abord mon point de départ et mon but définitif, afin que la jeunesse française, qui autrefois avait en moi quelque confiance, sût bien quel est aujourd'hui, sur tous les points et en toutes choses, celui qui, après un assez long exil, revient consacrer le reste de sa vie à lui être utile. Oui, celui qui porte ici la parole veut que vous sachiez qu'il n'appartient à aucun parti, à aucune coterie : eu politique , il n'appartient qu'à son pays ; en philosophie il n'appartient à aucun système en particulier, mais à l'esprit commun qui les anime tous et qui ne se développe complètement que par la lutte même de tous les principes incomplets, exclusifs et ennemis. H avoue qu'il est satisfait de son siècle, de son pays et de Tordre actuel des choses. Il veut fortement l'ordre constitutionnel, avec toutes ses parties telles qu elles sont, sans retranchement, sans réserve, sans arrière-pensée ; ici, le trùne et les libertés publiques ; là, la religion et le droit sacré d'examen, le christianisme et la philosophie ; je révère sincèrement l'un, et je suis ici l'interprète de l'autre.

Vous devez maintenant me connaître. Je suis encore celui qui, il y a douze ans, à cette chaire, aloi^ bien peu entourée, bégaya le premier le nom d'éclectisme; c'est là le système dont le lent et laborieux enfantement

remplit toute la première partie de mon enseignement ; c'est le môme système étendu et agrandi qui présidera à tout le reste de ma carrière. Ce que j'ai voulu en 1815, je le veux encore aujourd'hui : l'écleclisme dans la conscience, dans toutes les parties de la philosophie, dans la spéculation et dans l'histoire, dans l'histoire générale de Thumanilé, et dans l'histoire de la philoso{)hie qui en est le couronnement, tel est mon -but d'autrefois et d'aujourd'hui, tel est le drapeau qui me trouvera toujours fidèle.

Je ne veux pas me séparer de l'auditoire sans le prier de recevoir mes remercîments les plus vrais de la patiente attention qu'il a bien voulu prêter à l'exposition de vues générales, nécessairement abstraites, et présentées dans le langage austère de la métaphysique. L'an prochain, j'essayerai de les mieux établir en les appliquant; et je serais heureux de retrouver parmi vous le môme zèle pour la philosophie, la même indulgence pour le professeur.

APPENDICE

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