‹ Introduction à l'histoire de la philosophie [microform]Chapitre 6 sur 18 · DES GRANDES ÉPOQUES DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

DES GRANDES ÉPOQUES DE L'HISTOIRE

Retour sur le fait fondamental de conscience. — Distinction de la forme réfléchie et de la forme spontanée. Caractère de la spontanéité. — C'est dans la spontanéité de la raison que se déclare l'indépendance absolue et l'impersonnalité des vérités rationnelles. — Réfutation de Kant. — Identité de la raison humaine dans l'aperccption spontanée de la vérité. — Réflexion, élément de différence. — Nécessité et utilité de la réflexion. — Histoire. Conditions de tout développement : temps, succession, particularité, division, contradiction. — But de l'histoire. — De la vraie perfectibilité. —Qu'il y a trois grandes époques historiques et qu'il ne peut y en avoh' davantage.

Nous avons fait bien du chemin, trop de chemin peutêtre, dans la dernière leçon. Partis de la raison humaine, nous nous sommes élevés jusqu'à Dieu pour descendre à la nature, et de là remonter à l'humanité. C'est le cercle des choses : c'est celui delà philosophie.

Il fallait bien partir de la raison humaine; c'était là le seul point de départ légitime, puisque c'était là le seul point de départ possible. C'est avec la raison humahie que nous faisons tout, que nous comprenons,

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rejetons ou admeltons toutes choses ; ainsi c'était d'elle qu'il fallait partir. Dans la raison humaine nous avons trouve trois idées, qu'elle ne constitue pas, mais qui la gouvernent dans toutes ses applications. De ces idées à Dieu le passage n'était pas difficile. Pour aller de la raison à Dieu, il n'est pas besoin d'un long circuit et d'intermédiaires élrangers; l'unique intermédiaire est la vérité, la vérité, qui, ne venant pas de l'homme, se rapporte d'elle-même à une source plus élevée. Mais il était impossible de s'arrêter là. Dieu, étant une cause et une force en même temps qu'une substance, ne peut pas ne pas se manifester. La manifestation de Dieu est impliquée dans l'idée même de Dieu et de ses attributs essentiels. Tout naturellement la manifestalion, l'effet, le monde a fait paraître les caractères de la cause et de la substance divine. Puis le mouvement intérieur des forces du monde a successivement produit de régne en régne cet être merveilleux, cet être unique dans l'univers, qui résume et exprime en abrégé tout le reste, et de plus seul pense, seul est libre, seul est doué de conscience. La conscience contient trois termes : le moi et le non-moi, bornés, limités, Unis; de plus, ridée de l'infini ; et de plus encore, l'idée du rapport du moi et du non- moi, c'est-à-dire du fini à l'infini ; ce sont là les trois éléments du fait de conscience. Ce flut, transporté de l'individu dans l'espèce et dans l'histoire, est la clef de tous les développements de l'humanité, il importe donc de l'examiner attentivement et de recueillir ses divers caractères.

Lorsque aujourd'hui chacun de vous se replie sur

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lui-même et rentre dans sa conscience, il y trouve les trois éléments que nous avons signalés. D'abord, vous vous trouvez vous-même un être évidemment borné, Innité, fini. Cette notion claire et déterminée de fini ne vous suffit pas, et elle vous suggère celle de l'infini. Dans l'intelligence développée, dans les langues, qui sont ce que l'intelligence les a faites, le fini suppose . l'infini, comme l'infini le fini : le contraire appelle le contraire ; et il en est du rapport du fini et de l'infini comme des deux termes qui lui servent de base : il est tout aussi évident et tout aussi nécessaire. 11 vous est même impossible de prononcer un de ces noms sans que l'autre ne vienne immédiatement sur vos lèvres ; et il ne vient sur vos lèvres que parce que l'idée qu'il représente domine irrésistiblement votre pensée. Voilà comme aujourd'hui se passent les choses; mais se sontelles toujours passées de même? Remarquez quel est le caractère éminent du fait intellectuel que je viens de vous rappeler : quand vous avez un de ces trois termes, vous avez les deux autres, vous les concevez, vous les affirmez ; et si vous essayez de les nier, vous n'y réussissez pas. Mais je vous demande si l'intelligence commence par une négation. Non certes, car une négation suppose une affirmation à nier, comme la réflexion suppose quelque chose d'antérieur à quoi elle s'applique. Vous ne commencez ni par la réflexion, ni par la négation; vous commencez par une opération qu'il s'agit'de déterminer, et qui est le fondement nécessaire de la négation et de la réflexion. Mais la réflexion peut-elle ajouter quelques termes à ceux qui sont contenus dans

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l'opération qui la précède? Réfléchir, c'est revenir sur ce qui fut; c'est, à l'aide de la mémoire, rendre le passé présent aux yeux de la conscience, et s'en rendre compte en le considérant successivement sous divers côtés. La réflexion distingue ce qui était confus, éclaircit ce qui était obscur, mais elle ne crée rien. Or si la réflexion ne crée rien, et si elle suppose une opération antérieure, il faudra bien que dans celte opération antérieure il y ait autant de termes qu'aujourd'hui la réflexion en découvre dans la conscience. Une négation vaincue, essayée et reconnue impuissante, ne peut renfermer autie cliose que ce que renfermait l'aflirmalion première. Voilà ce que dit la logique la plus vulgaire; mais si vous avez la force de revenir plus profondément sur vous-même, de traverser la réflexion et de remonter au point de départ de toute réflexion, vous convertirez en un fait évident de conscience le résultat que vous impose la logique.

Je veux penser, et je pense. Mais ne m'arrive-t-il pas quelquefois de penser sans avoir voulu penser ? Transportez-vous au premier fait de l'inteUigence, car l'intelligence a dû avoir son premier fait, avant lequel vous ignoriez que vous fussiez une intefligence, l'intelligence ne prenant connaissance d'elle-même que par ses actes, par un acte au moins ; avant cet acte qui la dôclare il n'était pas en votre pouvoir de la soupc;onner, et vous Fignoriez absolument. Eh bien, quand pour la première fois liulclligence s'est manifeslée, il esl clair qu'elle ne s'est pas volontairement manifestée. Elle sest manifestée pourtant, et vous eu avez eu la conscience plus ou moins

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vive. Tachez de vous surpi*endre pensant sans l'avoir voulu, vous vous retrouverez ainsi au point de départ de rinlelligencc, et vous pourrez obsciver avec plus ou moins de précision ce qui se passa et dut se passer dans le premier fait de votre intelligence, en ce temps qui n'est plus et ne peut plus revenir. Penser, c'est aflir-. mer; la première affirmation n'est ni volontaire ni réfléchie; elle ne peut pas être non plus une affirmation mêlée de négation, c'est donc une affirmation sans négation, une affirmation pure, une aperccption instinctive de la vérité. Or, qu'y a-l-il dans cette affirmation primitive? Tout ce qui sera plus tard dans la réflexion. Mais si tout y est, tout y est sous une autre forme. Nous ne commençons pas par nous chercher, car ce serait supposer que nous savons déjà que nous sommes; mais il arrive un jour , une heure, un instant, instant solennel dans l'existence, où sans nous être cherchés nous nous trouvons ; nous affirmons alors notre existence avec une sécurité qui n'est mêlée d'aucun doute parce qu'elle est pure de toute réflexion; nous nous apercevons avec certitude, mais aussi sans discerner avec la netteté de la réflexion nolixî caractère propre, qui est d'être limités et bornés; nous ne discernons pas non plus très-précisément le caractère de ce monde: nous nous trouvons et nous trouvons le monde, nous en sentons les bornes et les imperfections , et nous apercevons vaguement aussi quelque autre chose de meilleur à quoi nous rapportons et nous-mêmes et le monde. L'intelligence aperçoit naturellement tout celamais elle ne peut l'apercevoir d'abord d'une manière

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réfléchie et distincte ; elle l'aperçoit avec une parfaite certitude, mais avec un peu de confusion \

Tel est le fait de raffirmalion primitive, antérieure à toute réllexion et pure de toute négation; cette aflirmation est déjà un jugement, mais un jugement évident par lui-même, de cette évidence qu'on nomme intuitive pour la distinguer de celle qui s'obtient par les procédés laborieux de l'induction ou de la déduction*. L'intuition de la vérité est une suggestion bienfaisante de la nature, une véritable inspiration. L'inspiration, dans toutes les langues, est distincte de la réflexion; c'est l'aperception des vérités essentielles et fondamentales, sans l'intervention de la volonté et sans mélange de pei'sonnalité. L'inspiration ne nous appartient pas. Elle souffle à son heure, et nous ne pouvons ni la chasser ni la retenir. C'est déjà de l'activité sans doute , une activité haute et pure ; mais ce n'est pas l'activité réfléchie, volontaire et personnelle. L'inspiration, dans certains cas, a pour caractère l'enthousiasme; elle est accompagnée de cette énïotion puissante qui arrache l'âme à son état ordinaire et subalterne, et dégage en elle la partie sublime et divine de sa nature :

Est Dcus in nobis, agitante calescinius iliu ' :

L'homme ne pouvant rapporter à soi-même l'inspi-

* Premiers Essais, du fait de comdeme, p. 242; Du vrai, dc deac et do UEN, leçon 11, etc.

" Sur les jugements instinctifs et primitifs, voyez Philosophie écossaise, leçon IX, et Philosopuiî: de Locke, leçons xi et xu.

^ Sur 1 admiration et l'enthousiasme, voyez Dc vrai, du beau et dv iiEîi, leçon vi, p. lU.

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