DES GRANDES ÉPOQUES DE L'HISTOIRE
ration, l'enthousiasme, les rapporte à Dieu, avec les vérités qu'ils lui découvrent. Se trompe-t-il en cela? Non certes; car qu'est-ce que Dieu? Je vous l'ai dit bien souvent *, c'est la raison éternelle, la substance première et la première cause des vérités que l'homme aperçoit. Quand donc l'homme fait hommage à Dieu des vérités qu'il ne peut attribuer ni aux impressions que ce monde envoie à ses sens ni à sa propre personne, il les rapporte à leur vraie source. L'intuition de la vérité sans réflexion, l'inspiration est une sorte de révélation véritable, cette révélation naturelle qui a été faite à tous les hommes en attendant celle qui est venue confirmer et agrandir la première. Aussi dans le berceau de la civilisation celui qui possède à un plus haut degré que ses semblables le don de l'inspiration, passe pour le confident et l'interprète de Dieu. Il l'est pour les autres parce qu'il l'est à ses propres yeux, et il l'est en effet dans un sens profondément philosophique.
Remarquez aussi cet effet particulier de l'inspiration. Quand l'homme, pressé par l'aperception vive et rapide de la vérité, tente de produire au dehors ce qui se passe en lui et de l'exprimer par des mots , quelquefois il ne peut l'exprimer que par des mots aussi merveilleux que le phénomène qu'ils essayent de rendre. La forme première, la langue naturelle de l'inspiration est la poésie, ^ous ne débutons pas par la prose,
• Do VRAI, OC BEAc ET DD B1EX, leçon IV, d'ieu, prificipe des principeSf leçon XVI, Dieu, principe de l'idée du bien. Voyez aussi plus haut dans le présent ouvrage, leçon v, p. 90, etc.
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mais par la poésie, parce que nous no débutons pas par la réflexion , mais par l'intuition et l'aflirmalion absolue.
De là encore il suit que nous nu débutons pas par la science, mais par la foi. Dans le sens le plus strict, la foi est une croyance sans liomes, que nous n'avons pas faite, mais qui nous domine, dont le principe est hors de nous et au-dessus de nous, et nous est une autorité sacrée que nous invoquons à la fois contre les autres et contre nous-mêmes. Or ce caractère de la foi, que plus tard, dans les déplorables luttes de la religion et de la philosophie, on opposera à la raison, ce caractère est précisément celui de la raison ; car il est certain que la raison ne nous appartient pas en propre , qu'elle nous parle en souveraine, et que c'est elle qui nous révèle d'abord toutes les vérités nécessaires au genre humain : en sorte que la raison et la foi se confondent dans l'inspiration, dans l'intuition primitive de la vérité.
Pour abréger et pour nous entendre en peu de mots par la suite, j'appelle spontanéité de la raison ' ce développement de la raison antérieur à la rétlexion, ce pouvoir que la raison a de saisir la vérité, de la comprendre et de l'admettre, sans s'en demander et s'en rendre compte.
La pensée spontanée entre en exercice par sa seule vertu, et nous donne d'abord nous, le monde et Dieu, nous et le monde avec des bornes confusément aper-
• Sur la spontanéité et la réflexion, toïci pauim tous nos ouvrages.
DES GRANDES ÉMOOl'ES DE LHISTOIRE. tSl
çnes et Dieu sans bornes ; le tout dans une syntlièse où e clair et l'obscur sont mêlés ensemble. Peu à peu la réflevioM et l'analy.o sa,.pliqueal à œ phénomène ^ complexe ; alors tout s'éclaircit, se prononce et se détermme ; le moi se sépare du non-moi, le moi et le non-mo. dans leur opposition et dans leur rapport nous donnent l'idée claire du fini ; et comme le fini ne peut pas se suffire à lui-même, il suppose et appelle i m mi, et voilà les catégories du moi et du non-moi, du fmi et de l'infini, elc. Mais quelle est la source de ces catégories? l'apcrceplion sponlanôe ; et comme il n'y a pas plus dans la réflexion que dans la spontanéité, dans 1 ana yse que dans la synthèse primitive, les catégories sous leurforme développée et scientifique ne contiennent rien de plus que l'inspiration. Et comment avez-vous obtenu ces catégories? Encore une fois, vous les avez obtenues par l'analyse, c'est-à-dire par la réflexion. Or, la réflexion a pour élément nécessaire la volonté, et là volonté c'est la personne, c'est vous-mêmes. Les catégories obtenues par la réflexion ont donc l'air, par leur rapport à la réflexion, à la volonté, à la personne, d'être personnelles ; elles ont si bien l'air d'être personnelles qu on en a fait des lois de notre nature, sans trop s'expliquer sur ce que c'est que notre nature ; et le plus grand analyste moderne, après avoir séparé les café-^ories d avec la sensation et tout élément empirique, après les avoir énumérées et classées, et leur avoir attribué une force irrésistible , Kanf, les trouvant dans le fond de la conscience où gjt ,oute personnalité, en conclut qu elles ne sont que des lois de notre personne • et
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comme c'est nous qui formons le sujet de la conscience, Kant, dans son dictionnaire, les appelle des lois subjectives; quand donc nous les transportons à la nature extérieure, selon lui, nous ne taisons pas autre chose que transporter le sujet dans l'objet, et, pour parler allemand, qu'objectiver les lois subjectives de la pensée. Kant, après avoir arraché au sensualisme les catégories, leur a laissé le caractère de subjectivité qu'elles ont dans la réflexion. Mais , si elles sont purement subjectives, vous n'avez pas le droit de les transporter hors de vous, hors du sujet pour lequel elles sont faites; ainsi le monde extérieur, que leur application vous donne, peut bien être pour vous une croyance invincible, mais non pas quelque chose qui existe en lui-même; ainsi Dieu peut bien être pour vous une hypothèse nécessaire, un idéal de votre pensée, mais non pas un objet réel de connaissance. Le problème contre lequel Kant a fait naufrage, est le problème que la philosophie moderne trouve encore devant elle. J'en ai donné autrefois une solution que le temps n'a point ébranlée \ Cette solution est la distinction de la raison spontanée et delà raison réfléchie. Si Kant, sous sa profonde analyse, avait discerné la source de toute analyse ; si, sous la réflexion, il avait vu le fait primitif et certain de l'aftirmation pure, il aurait vu que rien n'est moins personnel que la raison, surtout dans le phénomène de rallirmalion pure ; que par conséquent rien n'est moins subjectif, et que les vérités qui nous sont ainsi données sont des vérités
» PiiiLOsopiiiE DE Kant, leçon vi et leçon viii, et Do vrai, du ueau et DU î5iE>, leçons III cl iv, etc.