DES GRANDES ÉPOQUES DE LIUSTOIUE
conviction sérieuse couvre une foi secrète à la pensée, à la raison, à Dieu. Toute parole est un acte de foi; voilà pourquoi dans le berceau des sociétés la parole primitive est un hymne. Cherchez dans l'histoire des langues, des sociétés, et dans toute époque reculée, et vous n'y trouverez rien qui soit antérieur à la poésie lyrique, aux hymnes, anx litanies : tant il est vrai que toute conception primitive est une aperception spontanée, empreinte de foi, une inspiration accompagnée d'enthousiasme, c'est-à-dire un mouvement religieux de l'àme. Là, je le répète, est l'identité du genre humain. Partout, sous sa forme instinctive, la raison est égale à elle-même dans toutes les générations de l'humanité, et dans tous les individus dont ces diverses générations se composent. Quiconque n'a pas été déshérité de la pensée, n'a pas été déshérité non plus des idées que renferme toute pensée, et que la science plus tard présente avec l'appareil et sous le titre effrayant de principes, de lois, de catégories. Sous leur forme naïve et primitive, ces idées sont partout les mêmes. C'est en quelque sorte l'état d'innocence, l'âge d'or de la pensée. Respectez donc l'humanité dans tous ses membres, car dans tous ses membres est le rayon divin de l'intelligence, et il y a entre nous tous une confraternité essentielle dans l'unité des idées fondamentales que produit rexercice le plus simple de la raison.
Cependant, sous cette unité sont des différences ; il y a dans le genre humain, de siècle à siècle, de peuple à peuple, d'individu à individu, des différences manifestes. Il ne faut pas les nier, il faut les comprendre et re-
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cliCTcltcr d'où elles \icnnent. Elles viennent d une seule cause. La raison se développe de deux manières. Spontanéité ou réflexion, aperception et affirmation pure de la vérité avec une sécurité entière, non-seulement sans aucun mélange de doute, mais sans mémo la supposition de la possibilité d'une négation, ou conception nécessaire de la vérité après l'essai d'une négation convaincue d'nbsurdilé et rejelée, synthèse primitive et obscure, ou analyse claire et plus ou moins fidèle, il n'y a pas d'autre forme de la pensée. Nous avons vu que la spontanéité n'admet guère de difiercnccs essentielles. Reste donc que les différences frappantes qui se voient dans l'espèce humaine naissent de la réflexion. Une analyse sérieuse de la réflexion change celte induction en un fait certain.
A quelle condition réfléchissez-vous? à la condition de la mémoire. A quelle condition y a-t-il mémoire? à la condition du temps. La réflexion ne considère les éléments de la pensée que successivement et non pas tous à la fois. Si elle les considère successivement, elle les considère, pour un moment au moins, isolément; et comme chacun de ces éléments est important en luimême, l'effet qu'il produit sur la réflexion peut être tel qu'elle prenne cet élément particulier du phénomène complexe de la pensée pour la pensée entière et le phénomène total. C'est là le péril de la réflexion; c'est là qu'est la racine de l'erreur, cl celle aussi de la différence. Il n'y a guère de dinérence dans lapeiceplion de la vérité, ou bien les différences sont peu importantes ; c*csl sur Terreur essentiellement mobile et diverse que
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loi.ibc la différence, et l'erreur naît d'une vue incomplète et pnrlielle des choses. L'erreur vient donc de la reflexion. D'autre paît sans la réflexion il n'y aurait jamais cette clarté suprême qui résulte de l'examen successif des différents points de vue d'un fait, d'un problème de toute chose. Sans la réflexion, l'homme ne jouerait qu un faible rôle dans l'aperception de la vérité ; il n'en prend bien possession, il ne se l'approprie que par la reflexion. Elle est donc un haut et excellent développement de la raison humaine; et il est bon que ce développement ait lieu, même au prix de toutes les chances d erreur.
Jen lire cette conclusion que Terreur n'est et ne peut jamais être une extravagance complète, un délire total, car un délire total (hors le cas de folie réelle) est impossible. En effet, la pensée, la conscience exi^rc qu il y ait toujours dans la conscience quelqu'un des éléments nécessaires de la conscience. Ne perdez pas cela de vue. Pour qu'il y ait conscience, même avec aberration, il faut au moins la présence de quelqu'un des éléments de la conscience; il faut qu'il y ait aperception de quelque vérité. Par conséquent Terreur Il est pas une erreur totale et absolue ; car dans Terreur totale et absolue périrait toute conscience. Il n'y a donc de possible qu'une erreur particulière, plus ou moins considérable. S'il n'y a de possible qu'une erreur particuhère, il suit qu'à coté de Terreur il y a toujours aperception quelconque de la vérité. Ainsi la réflexion, s'appliquant à la conscience et essayant le doute et Ja négation, réussit à ne pas admettre un des termes de
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cette conscienœ, l'infini, je suppose, et elle s'arrête au fini. Voilà l'infini nié, rejeté. Soit; mais la conscience n'est pas détruite, et tous les autres éléments subsistent : à coté de cette erreur il y aura la croyance au monde extérieur, et la croyance à soi-même. L'erreur tombe sur un point, l'aperception de la vérité tombe sur un autre : mais il y a encore, il y a toujours de la vérité dans la conscience. On m'objectera le sceptique absolu, celui qui nie tout. Je répondrai : Nie t-il qu'il nie? doute-l il qu'il doute? Je ne lui demande que cela. S'il croît qu'il doute, il affirme qu'il doute; s'il affirme qu'il doute, il affirme qu'il existe en tant que doutant; il croit donc à lui-même: c'est déjà quelque chose : et je me chargerai ainsi, avec Descartes, de rétablir successivemenl tons les éléments de la croyance universelle. La réflexion, dans ses aberrations les plus bizarres, peut toujours êlre ramenée au vrai, parce que ses aberrations ne sont jamais que partielles : il y a toujours de la ressource là où il reste quelque élément de vérité; et il reste nécessairement quelque élément de vérité dans la pensée, même pour le scepticisme le plus absolu en apparence. Dans des jours de crise et d'agitation, le doute et le scepticisme entrent avec la réflexion dans beaucoup d'excellenls esprits qui en démissent eux-mêmes, et s'effrayent de leur propre incrédulité. Je prendrai leur défense contre eux-mêmes ; ie leur veux rendre le service de leur montrer qu ils