DD ROLE DE LA GÉOGRAPHIE DANS L’HISTOIRE
dividualité dans l’espèce humaine. Je vous demande si Vous placerez cette époque dans un vaste continent, enceint d’un Océan immense qui, au lieu d’attirer l’homme, le décourage parce que derrière ces abîmes il n’aperçoit rien, n’espère rien, et qùe nul vestige d’homme ne se montre : placerez-vous cette époque sur un sol très-compacte, formant une masse où il y aura peu de fleuves, peu de lacs, aucune mer intérieure, où seront de vastes déserts, des chaînes de hautes montagnes qui sépareront les populations, et exigeront d’elles de longues années et de grands efforts avant qu elles puissent se donner la main? Enfin, mettrez-vous l’époque du monde qui doit représenter le rapport du fini à l'infini, la mettrez-vous dans une petite île, où tout devra être insulaire, étroit, borné, exclusif; où évidemment il n’y aura pas assez de jeu pour tous les extrêmes, et pour tous les rapports de tous les extrêmes?
Je demande si vous pouvez accepter ces hypothèses, si vous pouvez concevoir qu’une petite île soit à la fois une grande puissance territoriale et maritime? Je vous demande si c’est sur des pays de côtes que vous mettrez l’immobilité, et sur le plateau d'immenses montagnes le siège du mouvement? Tout cela est impossible; la raison y résiste absolument. Donc les lieux ont aussi leurs lois, et, quand un lieu a tel caractère, il amène tel développement humain, ou, pour parler plus exactement, il se rencontre avec tel développement humain. L’époque de l’infini aura donc pour théâtre un vaste continent dont toutes les parties seront compactes et en quelque sorte indivisibles comme l’unité; et ' 10.
comme il faudra bien qu’il aboutisse à quelque mer, il aboutira à l'Océan, et renfermera avec des déserts immenses des montagnes presque infranchissables. Tout au contraire l’époque du fini occupera des pays de côtes, les bords de quelque mer intérieure ; car les mers intérieures, représentant la crise et la fermentation de la nature, sont le rendez-vous des grands mouvements de la civilisation et de l’humanité. Enfin, soyez sûrs que l’époque qui devra représenter dans l'histoire le rapport du fini à l’infini sera un continent considérable, assez et pas trop compacte, d’une longueur et d’une largeur bien proportionnées, qui, tout en confinant l’Océan, aura aussi des mers intérieures, de grands fleuves qui le traversent en tous sens, de telle sorte que le fini et l'infini puissent y trouver leur place, que rien n’y demeure dans une unité glacée et que rien ne s’y dissolve, que tout dure et en même temps se développe, que tous les extrêmes y soient et avec leur harmonie.
Trois époques de civilisation, donc trois théâtres différents pour ces trois époques ; et si ces époques se succèdent, comme nous l’avons montré, il faudra que la civilisation aille aussi d’un pays à un autre et fasse le tour du monde, en suivant le mouvement physique des terrains et des climats, correspondant à celui des époques tel que nous l’avons déterminé. L’histoire s’ouvre par l’époque de l’infini et de l’unité; donc la civilisation a dû commencer sur des plateaux élevés pour se répandre à travers les plaines, et arriver au centre du mouvement et de la fermentation du monde, puis sor-
Dll ROLE DE LA GÉOGRAPHIE DANS L’HISTOIRE. 175
tir de ce tourbillon de l'histoire et du globe, si on peut s’exprimer ainsi, non pour retourner sur les hauteurs d’où elle est descendue, car l’humanité ne retourne jamais en arrière, mais pour marcher en avant, dans des régions inconnues, et, riche des trésors quelle a recueillis sur sa route, venir les déposer dans un autre continent qui, par sa configuration variée, par sa température exquise, par le mélange de mers et de terres, de montagnes et de plaines, soit propice au développement complet et harmonieux de l’humanité.
Avançons. Voilà le théâtre préparé; voilà ce globe merveilleusement arrangé et distribué pour recevoir celui cjui est appelé à y jouer un si grand rôle.
DES PEUPLES
Sujet de la leçon : De la philosophie de l’histoire appliquée h l’étude des peuples. — Écarter la question d'un peuple primitif. — Idée d’un peuple ; développement de cette idée à travers tous les éléments constitutifs de ce peuple, et d’abord dans l’industrie, les lois, l’art et la religion. — La philosophie, réfléchissant tous les éléments de la civilisation d’un peuple, en est l'expression dernière. — Des ressemblances et surtout des différences des divers peuples d'une même époque. — Idée de la guerre. — Motifs de la célébrité des grandes batailles. — Moralité de la victoire. — Importance historique de la guerre et de l’état militaire d’un peuple.
Dans la dernière leçon nous avons indiqué rapidement les rapports intimes qui lient la géographie physique à l’histoire; il s’agit aujourd’hui, sur cette scène du monde ainsi préparée, d’observer l'action des peuples, de déterminer les aspects généraux sous lesquels les peuples se présentent et se recommandent à la philosophie de l’histoire.
N’y a-t-il qu’un peuple primitif, c’est-à-dire une seule race, et par conséquent une seule langue, une seule religion, une seule philosophie, qui, sorties d’un seul
centre et d’un foyer unique, se répandent successivement sur toute la face du globe, de telle sorte que la la civilisation se fasse par voie de communication et que l’histoire entière ne soit qu’une tradition ? ou bien l'histoire n’a-t-elle d'autre fond que la nature humaine, la nature qui nous est commune à tous, et qui, toujours la même, mais placée en des circonstances différentes qui la modifient, se développe partout avec ses différences et avec ses harmonies? Telle est la première question que rencontre sur son chemin la philosophie de l’histoire. Mais cette question est plus embarrassante qu’importante. En effet, soit que d’un peuple unique partent des peuples qui peu à peu dif-, fèrent, soit que ces différents peuples se soient formés séparément sans autre lien que la nature humaine, commune à tous, toujours est-il que ce peuple primitif ou cette nature commune à tous aboutissent à des développements différents , et ces développements différents tombent seuls dans l’histoire. Or, comme nous avons établi qu’il y a trois époques différentes dans l’histoire, il s’ensuit que, pour ces trois époques différentes, il faut, en négligeant la question du fond commun de l’histoire et des peuples, il faut, dis-je,, nécessairement trois ordres différents de populations. Je dis trois ordres de populations, et non pas trois peuples, parce que si chaque époque est une en ce sens qu’il y a un élément de la nature humaine qui y prévaut sur les autres éléments, une idée qui, dominant sur toutes les autres idées, leur dorme à toutes son caractère propre, il n’en est pas moins vrai qu’il existe.
DES PEUPLES
à côté ou au-dessous, d’autres idées, d’autres éléments qui jouent dans cette môme époque des rôles secondaires. Il n’y a pas une idée seule dans une époque : encore une fois, tout ce qui est réel, tout ce qui vit est complexe, mélangé, divers, plein de différences. Si donc il y a nécessairement dans toute époque différentes idées sous la domination d’une seule, il faut bien qu’il y ait dans chaque époque plusieurs peuples pour représenter les diverses idées qui constituent la vie réelle de cette époque, ou les nuances importantes de l'idée prédominante; car toute idée ou toute grande nuance d’idée doit avoir sa représentation dans l’histoire.
La philosophie de l’histoire, pour bien comprendre une époque et les différents peuples qu’elle embrasse, les divise d’abord, prend chaque peuple à part et l’examine. Que lui demande-t-elle? sous combien d'aspects le considère-t-elle?
La philosophie de l’histoire, en présence d'un peuple quelconque, doit reconnaître avant tout pourquoi ce peuple est venu dans le monde, ce qu’il a à y faire, quel but il poursuit, quelle idée il représente. Remarquez que si ce peuple ne représente point une idée, son existence est tout simplement inintelligible; les événements par lesquels il se développe, n’ayant pas de but commun, n’ont pas de mesure commune et forment alors une diversité perpétuelle sans aucune unité. Pour comprendre les divers événements qui se passent dans un peuple, il faut les pouvoir rattacher à une idée commune; et cette idée est celle que ce peuple est appelé à représenter. Ainsi, demander à un peuple ce qu'il vient faire en ce monde,
quelle destinée il doit accomplir, quelle idée il représente, telle est la première règle de la philosophie de l’histoire. Voici la seconde.
Si tout peuple est appelé à représenter une idée, les événements dont se compose la vie de ce peuple aspirent et aboutissent à la représentation complète de cette idée; d’où il suit que l’ordre dans lequel ces événements se succèdent est un véritable ordre de progression ; c’est ce progrès qu’il faut reconnaître et suivre, sous peine de ne pas comprendre grand’chose à l’histoire de ce peuple. Je suppose, par exemple, que vous ne sachiez pas que le peuple romain était appelé à représenter sur la terre telle ou telle idée, à atteindre tel ou tel but, par conséquent à le poursuivre et à s’en rapprocher sans cesse; quand vous en êtes aux guerres de Sylla et de Marius, vous ne savez pas si vous êtes au commencement, ou au milieu, ou à la fin de l’histoire romaine ; vous ne pouvez vous orienter dans cette histoire autrement qu’en regardant le numéro du volume et le haut des pages. Un but donné, l’histoire d’un peuple est un progrès continuel. C'est là qu’est toute lumière ; j’ajoute, et tout intérêt; car l’intérêt véritable est dans l’enchaînement et le développement régulier des choses. Et il ne faut pas s'en tenir ici à l’idée vague de progrès et de perfectionnement; car, comme nous l’avons établi 1 , on ne peut mesurer le perfectionnement qu’adtant qu’on a déterminé le type de la perfection. Or, le type de la perfection relative d’un peuple, c’est
* Plus haut, leçon vi, p. 134, etc.
DES PEUPLES. 181
l’idée que ce peuple doit accomplir. Tout nous ramène donc à la recherche de l’idée de chaque peuple et au mouvement progressif de ce peuple vers l’accomplissement de cette idée.
Maintenant il en est d’un peuple comme d’un individu. Un individu n’est pas complet s'il n’a développé en lui, dans la mesure de ses forces, l’idée de l’utile, du juste, du beau, du saint, du vrai. Un peuple aussi n’est pas complet s’il n’a fait passer pour ainsi dire l’idée qu’il est appelé à représenter par l’industrie, l’État, l’art, la religion et la philosophie : le développement d’un peuple n’est achevé que quand il a épuisé toutes ces sphères. Donc la philosophie de l’histoire, si elle veut bien connaître un peuple, après avoir déterminé l’idée de ce peuple et s’être bien pénétrée du principe que ce peuple accomplit cette idée progressivement, doit rechercher et suivre ce progrès dans chacun des cinq éléments que nous venons de rappeler, et d'abord dans l’industrie, dans les lois, dans l’art et dans la religion.
Et il ne doit pas suffire à la philosophie de l’histoire d’examiner ces quatre éléments les uns après les autres, il faut qu’elle les compare entre eux pour en saisir les rapports, car ces rapports sont loin d’étre indifférents. Il faut qu’elle examine si tel ou tel élément précède les autres ou les suit, lequel domine, lesquels sont subordonnés ; il faut qu’elle recherche surtout le rapport de l’élément religieux et de l’élément politique, si la religion précède et domine les autres éléments , qui alors se groupent en quelque sorte autour d'elle, ou si au
i. il
contraire c’est l’élément politique qui domine d’abord ou qui finit par dominer tous les autres.
C’est en considérant un peuple sous ces points de vue divers, et qui pourtant se tiennent intimement, que la philosophie de l’histoire évitera les vues partielles et bornées qui l’ont si souvent égarée. Souvent l’historien, préoccupé d’un intérêt particulier, par exemple, de l’intérêt politique, considère dans un peuple l’élément politique presque exclusivement; ou, préoccupé de l’intérét delà religion, il considère surtout l’élément religieux ; et alors ou il néglige tous les autres et mutile l’histoire ; ou, sans les négliger, il leur impose à tous le caractère qu'il emprunte au seul élément qu’il considère, et s'il ne mutile pas l’histoire il la fausse. La philosophie de l’histoire doit tout embrasser, industrie, lois, arts, religion ; mais on conçoit qu’alors son dernier résultat, c'est-à-dire la formule dernière, sous laquelle elle résume un peuple, réfléchissant les caractères à la fois harmonieux et variés de plusieurs idées, ne peut avoir la simplicité qui accompagne aisément les formules exclusives. Ne considérez-vous un peuple que par le côté politique? ici la formule même la plus élevée n’est pas fort embarrassante. Il est plus difficile de comprendre et d’exprimer l’idée fondamentale de la religion d’un peuple, et nous entrons déjà dans des routes plus sombres. Nous ne sommes pas dans des routes moins obscures quand nous voulons pénétrer le sens intime et mystérieux des monuments des arts. Mais il est un autre ordre de recherches, plus obscur encore en apparence, quoique toute lumière
DES PEUPLES
véritable soit en lui : je veux parler de la métaphysique.
La pensée de l’homme se développe de différentes manières, mais elle n’arrive à se comprendre ellemême que quand sur tout ce qu’elle a conçu elle se demande : Tout cela est-il vrai en soi? Quel est le fond de tout cela? Quelles idées générales sont engagées dans toutes ces choses? et ces idées générales, est-il impossible de les élever à un plus haut degré de généralité encore? car il ne faut s’arrêter qu’aux bornes infranchissables de la pensée, à ce qu’il y a de plus général, c’est-à-dire à la plus haute abstraction. Là sans doute tout est obscur pour les sens et poui l’imagination, mais là aussi est toute lumière pour la réflexion. Sur chaque matière, tant qu’on n’est pas arrivé aux idées élémentaires de cette matière, à ses principes, à sa métaphysique, on n’est arrivé au fond de rien, on ignore le dernier mot de toute chose.
Mais de quoi s’occupe la métaphysique? Prenez les livres de métaphysique; et je ne vous dis pas : Prenez tel ou tel livre, mais prenez celui que vous voudrez; prenez, par exemple, Condillac; certainement il n'est pas incompréhensible de profondeur. Quels sont les problèmes qu’il agite? De quoi parle-t-il? que dit-il? Qu’il n’y a dans la pensée que des idées empruntées aux sens, que tout est contingent, variable, fini, que l’infini, la substance, l’absolu, sont des chimères, que l’âme se réduit à une simple collection de qualités et d’accidents 1 , etc. Je n’invente pas, je raconte. D'un
1 Sur Condillac, voyez Philosophie seksualiste, leçons u et ni.
autre côté, prenez un philosophe idéaliste : celui-là admet à grand’peine le contingent, le multiple, le fini, et s’enfonce dans les profondeurs de l’un, du nécessaire, de l’absolu, de l’infini. Voilà le terrain de la métaphysique, et voilà sa langue. Ce n’est pas moi qui ai créé ces problèmes ni ces dénominations, je les accepte de la main des siècles; et quand de beaux esprits, dans des scrupules d’élégance qu’ils prennent pour une sage circonspection, accusent ces formules, qu’ils accusent donc la philosophie ellemême ; car depuis quelle est née elle n’a pas d’autres matières, elle n’a pas un autre langage. Depuis Kapila* jusqu’à Aristote, depuis Aristote jusqu’à Kant, la matière et la langue de la métaphysique n’ont pas changé, car le but de la métaphysique est resté le même, à savoir, de rappeler la pensée à ses éléments essentiels; et ces éléments, toujours les mêmes, affectent tou jours à peu près les mêmes expressions.
Voyez : ou bien il vous faut prétendre que dans toute époque la philosophie est arbitraire et insignifiante, que les philosophes sont des oisifs qui tirent au hasard de leurs rêveries un certain nombre de systèmes, sans rapport avec l'esprit du temps, ni avec les autres éléments de la civilisation d’un peuple; ou, si vous n'osez pas le soutenir, si vous accordez que la philosophie est en rapport intime avec l’époque et le peuple qui la produisent, je vous demanderai si la philosophie ne réfléchit pas toute la civilisation contemporaine sous la forme la plus générale, la plus abstraite , et par
' Histoire générale de la philosophie, leçon ».
DES PEUPLES 185
conséquent la plus simple et la plus claire en réalité. Toutes nos leçons antérieures aboutissent à ce résultat. L’accordez-vous? Alors voici la conclusion que le raisonnement vous impose : c’est que quand on caractérise un peuple ou une époque par sa philosophie, on ne fait que tirer de leur sein ce qui y était contenu, ce qui, se développant d’abord instinctivement dans la forme extérieure de l’art, de la religion, de l’industrie et de la politique, revient sur soi-même, dans sa généralité et sa profondeur, sous la forme philosophique. Or, quelles sont les formules philosophiques? Nous l’avons vu, c’est le contingent et le nécessaire, c’est la substance et la cause, l’absolu et le relatif, l’intini et le fini. La philosophie de l’histoire est donc condamnée à parler aussi ce langage, à tenir compte de la métaphysique d’un peuple, ou à ignorer ce peuple dans son expression la plus élevée.
Quand on a étudié et reconnu l’industrie, les arts, le gouvernement, la religion, la philosophie d’un peuple, on le connaît en lui-même; il faut alors le comparer avec les autres peuples qui sont renfermés dans la même époque. Toute époque est une, comme tout peuple est un, dans son idée fondamentale, et en même temps elle est diverse par les diverses idées qui doivent aussi s’y rencontrer : elle doit contenir différents peuples pour représenter différentes idées; il faut donc examiner les rapports des différents peuples d'une même époque entre eux. Ils ont nécessairement des ressemblances plus grandes que leurs différences, puisque tous appartiennent à une seule et même
époque. La philosophie de l’histoire devra saisir ces ressemblances. Mais elle ne doit pas s’arrêter à des ressemblances vagues et générales; elle doit rechercher positivement quels sont dans ces divers peuples les caractères analogues de l’industrie, des lois, des arts, des religions, des systèmes philosophiques. Lorsque la philosophie de l’histoire aura étudié ainsi l’industrie, les lois, les arts, les religions, les systèmes philosophiques des différents peuples d’une époque, elle verra que tous ces éléments ont entre eux des ressemblances merveilleuses. Les résultats obtenus par l’examen approfondi d'un peuple particulier ne seront pas changés, ils seront agrandis. L’idée reste la même, seulement son horizon est plus étendu ; c’est-à-dire que si vous étiez arrivés pour un peuple particulier à une formule déjà fort générale, la formule dernière qui représentera tous les peuples d’une même époque dans leurs ressemblances, toute une époque du monde dans son unité, sera beaucoup plus générale encore et d’une abstraction plus relevée.
Mais si les peuples qui composent une môme époque doivent se ressembler, ils ne peuvent pas ne pas différer. La philosophie de l’histoire doit étudier ces différences, les embrasser dans leurs causes et dans leurs effets el les suivre dans toute l’étendue de leur action.
11 y a dans une époque différents peuples, parce que dans une époque il y a différentes idées. Chaque peuple représente une idée el non pas une autre. Cette idée, générale en elle-même, est particulière relativement à celles que représentent les autres peuples de la même
DES PEUPLES
époque; elle est particulière, elle est elle et non pas une autre, et à ce titre elle exclut toute autre qu’elle; elle l’exclut en ce que ou elle l'ignore ou elle la repousse. Toute idée qui domine dans un peuple y domine comme l’idée unique qui représente pour ce peuple la vérité tout entière ; et pourtant, loin qu’elle soit la vérité tout entière, elle ne l’exprime que par un côté et d’une manière imparfaite, comme ce qui est particulier et borné peut exprimer la vérité universelle et absolue.
Comment ces différences des différents peuples viventelles ensemble? Ne peuvent-elles pas subsister en paix? Non ; car à quelle condition une idée incomplète et exclusive peut-elle vivre en paix à côté d’une autre idée exclusive et incomplète? C'est à la condition d'être reconnue par la philosophie comme incomplète et exclusive, et en même temps absoute par la philosophie comme contenant une portion de vérité. Aux yeux de la philosophie toutes les idées exclusives sont fausses par un côté et vraies par un autre; elle les accepte toutes, les combine et les réconcilie dans le sein d’un vaste système où chacune trouve sa place. Ce que fait une sage philosophie, l’histoire le fait aussi, à l’aide des siècles, dans son mouvement universel et dans l’ample système qu’elle enfante et déroule successivement. Mais il n’en est pas ainsi pour un peuple ; un peuple n’est ni un philosophe éclectique ni l'humanité tout entière ; ce n’est qu'un peuple particulier ; il prend donc pour vrai • en soi ce qui n’est vrai que relativement ; il lient comme la vérité absolue ce qui, n’étant qu’une vérité relative avec la prétention d’être la vérité absolue, est une erreur.
Les idées particulières des différents peuples d’une même époque, ne se sachant pas comme des idées particulières, c’est-à-dire exclusives et fausses, mais se prenant pour vraies, c’est-à-dire pour complètes, aspirent à dominer, et se rencontrent dans cette prétention commune d’être seules vraies et seules dignes de la domination. Là est la racine indestructible de la guerre. Ce qui pour la philosophie n’est que distinct et différent, entre les mains du temps est opposé et ennemi, et les diversités et les différences deviennent dans l’histoire des contradictions et des luttes. Cela n’est pas moins vrai dans la vie intérieure d’un peuple que dans les relations extérieures des peuples entre eux. Nous avons distingué comme éléments de la vie d’un peuple l’industrie, l’État, l’art, la religion et la philosophie ; nous avons parlé de leurs rapports de coexistence , de leurs rapports de prédominance ou de subordination, et nous avons décrit ces rapports avec le calme de la philosophie. Mais ces divers éléments ne le prennent point ainsi ; nul ne veut se subordonner; il ne leur suffit pas même de coexister avec indépendance et avec harmonie : ils tendent à se surmonter et à s’absorber l’un l’autre. Ainsi l’industrie, tout occupée de l’utile, voudrait y réduire tout le reste ; l’État empiète sans cesse et attire tout dans sa sphère; la religion, fille du ciel, bien naturellement se croit le droit de donner des lois à l’industrie, à l’État et à l’art, qui de son côté sacrifie tout au sentiment de la beauté et à son but particulier. La philosophie est très-paisible, surtout dans Diogène de Laëi te et dans Brucker, mais
DES PEUPLES
en réalité elle est de ce monde ; elle participe à ses passions, elle a un juste besoin d’indépendance et aussi le goût de la, domination : lorsque l’État ou lorsque la religion veut la réduire à l’état de servante (ancilla theologiæ), elle résiste, quelquefois même elle attaque et prétend à l’empire ; de là des luttes qui peuvent être et qui souvent ont été sanglantes. Les combats des partis, dans les limites de la constitution politique d’un peuple, font la vie de ce peuple. Il en e'st de même à l’extérieur : les luttes des peuples d'une époque entre eux font la vie de cette époque; nulle ne s’est écoulée sans guerre, nulle ne le pouvait.
La guerre a sa racine dans la nature des idées des différents peuples, qui, étant nécessairement partielles, bornées, exclusives, sont nécessairement hostiles, agressives, conquérantes.
Si la guerre est la rencontre violente, le choc des idées exclusives des différents peuples, dans ce choc, l’idée qui sera plus faible sera détruite par la plus forte; or la plus forte idée dans une époque est celle qui est le plus en rapport avec l’esprit même de cette époque. Chaque peuple représente une idée, et les peuples différents représentent différentes idées; d’où il suit que le peuple qui représente l’idée le pltts en rapport avec l’esprit général de l’époque est le peuple appelé à la domination. Quand l’idée d’un peuple a fait son temps, ce peuple est condamné à disparaître ; mais il ne cède pas facilement la place, il faut qu’un autre pepple la lui dispute et la lui arrache.
La guerre est l’instrument terrible , mais néces-
saire de la civilisation L’hypothèse d’un état de paix perpétuel dans l'espèce humaine est l’hypothèse de l’immobilité absolue. Otez toute guerre, et au lieu de trois époques il n’y en aura qu'une ; car il est clair que l’une ne cédera point volontiers la place à l’autre, et il n’y aura jamais qu’une seule et même époque. Nonseulement il n’y aura qu'une seule époque, mais dans celle-là il n'y aura aucun progrès; car les différences ne se fondront pas, et chaque peuple restera éternellement dans l’abrutissement de l’idée particulière et exclusive qui le subjugue et qui, bonne pour un temps, si elle ne se modifiait jamais, serait la condamnation de ce peuple à une erreur éternelle. La guerre n’est pas autre chose qu'un échange sanglant d'idées; une bataille n’est autre chose que le combat de l’erreur et de la vérité ; je dis de la vérité, parce que dans une époque une moindre erreur est une vérité relativement à une erreur plus grande ou à une erreur qui a fait son temps ; la victoire n’est pas autre chose que la victoire de la vérité du jour sur la vérité de la veille, devenue l’erreur du lendemain.
Aussi, quand deux armées sont en présence, il se passe un bien plus grand spectacle que celui dont la philanthropie détourne les yeux. Elle ne voit là que des milliers d’hommes qui vont s’égorger, ce qui est assu-
* On peut juger si cette définition de la guerre sembla paradoxale en 1828. On jouissait alors d’une paix profonde; on croyait la guerre et les révolutions à jamais terminées, on ne rêvait que les conquêtes pacifiques de la liberté légale, de la philosophie, de la littérature et des arts. L’illusion n’a pas été de longue durée, et aujourd'hui la guerre est comme à l’ordre du jour.
DES PEUPLES. 191
rément un grand malheur. Mais d’abord la mort est un phénomène de la vie universelle qui n’a pas lieu seulement sur les champs de bataille ; et après tout, la guerre change assez peu les tables de mortalité; elle les change moins que telle mesure, en apparence fort légère, d’économie politique. Et puis, ce n’est pas tant la mort qui est mauvaise en soi, c’est la mort injuste, injustement donnée ou reçue. Que mille cœurs qui battaient tout à l’heure cessent de battre, c’est un fait bien triste; mais qu'une goutte de sang innocent soit versée, c’est plus qu’un fait pénible, c’est un mal et un mal horrible. Un innocent qui périt doit mille fois plus exciter la douleur amère de l’humanité, que des armées de héros qui savent qu’ils vont à la mort et qui y vont librement pour une cause juste à leurs yeux et qui leur est chère. Dans les grandes batailles, ce ne sont pas les hommes qui sont aux prises, ce sont les causes^ ce sont les esprits opposés d’une époque, ce sont les différentes idées qui dans un siècle animent et agitent l'humanité. Voilà ce qui a donné tant d’importance, tant d’intérêt, tant de célébrité aux batailles. Connaissez-vous quelque chose qui ait plus de réputation que Salamine et Platée’.’ Pourquoi ? L'humanité a bien vu que c'était elle qui était en cause à Platée et à Salamine : de là la haute renommée de ces deux journées. En effet, pensez-y bien, ce n’était pas seulement la liberté de quelques petites peuplades de la Grèce qui était engagée à Platée, c’étaient le passé et l’avenir du monde, c’étaient l'esprit ancien et l’esprit nouveau qui se rencontraient d'une manière sanglante. La victoire est restée à l’esprit nouveau : voilà
" nTV W
pourquoi ce nom de Platée est si solennel. Il en est de même d’Arbelles : il ne s'agissait point de la famille de Darius et de la dynastie macédonienne, car l’humanité se serait fort peu intéressée à l’une et à l’autre ; mais à Arbelles (et c’est là peut-être la plus grande journée de l’antiquité) il a été déclaré que non-seulement le nouvel esprit pouvait résister à l’ancien, comme il avait été vu à Salamine et à Platée, mais il a été démontré que l’esprit nouveau était plus fort que l’ancien, qu’il était en état de lui rendre ses visites et de les lui faire un peu plus longues. En effet, les suites de la victoire d’Arbelles ont duré deux siècles. Deux cenls ans après Arbelles, les traces d’Alexandre, une civilisation grecque, un empire tout grec, étaient encore dans la Bactriane et la Sogdiane et sur les bords de l’Indus. Le même motif attache le même intérêt au nom de Pharsale. J’aime et j’honore assurément le dernier des Brutus, mais il représentait l’esprit ancien, et l’esprit nouveau était du côté de César; cette longue lutte des patriciens et des plébéiens, qui remplit l’histoire romaine, cette lutte de plusieurs siècles finit à Pharsale. César était Cornélien par sa famille, non par son esprit; il succédait, non à Sylla, mais à Marius, lequel succédait aux Gracques. L’esprit nouveau demandait une plus grande place ; il la conquit à Pharsale. Ce ne fut pas le jour de la liberté romaine, mais celui de la démocratie, car démocratie et liberté ne sont pas synonymes. Toute démocratie, pour durer, veut un maître qui la gouverne; ce jour-là elle en prit un, le plus magnanime et le plus sage, dans la personne de César. 11 en est de même de
/ Go-
DES PEUPLES
toutes les grandes batailles. Je ne peux pas vous faire ici un cours de batailles : prenez les plus illustres; prenez Lépante, Lulzen, Rocroy, Arcole; à ces noms vos cœurs battent, parce que ces noms-là sont pour vous les triomphants symboles des plus nobles idées; l’humanité entière y applaudit, parce qu’elle comprend à merveille que c’est elle qui était engagée et qui a été victorieuse sur tous ces champs de bataille.
On parle sans cesse des hasards de la guerre et de la fortune incertaine des combats ; en détail, rien de plus vrai; en grand, rien de plus faux, car je défie qu’on me cite une seule partie perdue par l’humanité. En fait, il n’y a pas une grande bataille qui ait tourné contre la civilisation. La civilisation peut bien recevoir quelque échec, les armes sont journalières ; mais définitivement le gain et l’honneur de la campagne lui demeurent. Toutes les fois que l’esprit du passé et l’esprit de l’avenir se trouveront aux prises, assurez-vous que l’avantage restera à l’esprit nouveau. Nous avons vu que l’histoire a ses lois : si l’histoire a ses lois, la guerre, qui tient une si grande place dans l’histoire, qui en représente tous les grands mouvements et pour ainsi dire les crises, la guerre doit avoir aussi ses lois et ses lois nécessaires : et si, comme nous l’avons établi, l’histoire avec scs grands événements n’est pas moins que le jugement de Dieu sur l’humanité , on peut dire que la guerre est le prononcé de ce jugement, que les batailles en sont la promulgation éclatante, et que les défaites et la fin d’un peuple sont les arrêts de la civilisation et de Dieu même déclarant ce peuple au-
dessous du temps présent, en opposition avec le progrès du monde, et par conséquent retranché du livre de vie.
J’ai fait voir que la guerre et les batailles sont inévitables, et qu’elles sont bienfaisantes. J'ai absous la victoire comme nécessaire et utile; j’entreprends maintenant de l’absoudre comme juste *, dans le sens le plus étroit du mot. On ne voit ordinairement dans le succès que le triomphe de la force, et une sympathie honorable nous entraîne vers le vaincu : j’espère avoir montré qu’accuser le vainqueur et prendre parti contre la victoire, c’est prendre parti contre l’humanité, contre le progrès de la civilisation; il faut aller plus loin, il faut prouver que le vaincu a mérité de l’être, que le vainqueur est meilleur, plus moral que le vaincu, el que c’est pour cela qu’il est vainqueur. S’il n’en était pas ainsi, il y aurait contradiction entre la moralité et la civilisation, ce qui est impossible, l’une et l’autre n’étant que deux faces diverses de la môme idée.
En général tout est juste en ce monde; le bonheur et le malheur y sont répartis comme ils doivent l’être. Je parle en grand, sauf les exceptions. La vertu et le bonheur, le malheur et le vice sont dans une intime harmonie s , non-seulement aux yeux de la conscience, dans les vœux et dans la croyance du genre humain,
* Est— il besoin d'avertir que celte philosophie du succès doit être bien entendue, et que nous sommes ici sur les hauteurs de la philosophie de l'histoire qui n’aperçoit et ne juge que les résultats généraux?
* Sur cette harmonie de la vertu et du bonheur et scs exceptions en ce monde, voyez Du vrai, do beau ht du mes, leçons xiv et xvi.
DES PEUPLES
mais sur la scène de la vie et de l’histoire. Sans faire ici une classification des vertus, je me contente de vous rappeler que la prudence et le courage sont deux vertus qui dominent à peu près toutes les autres. La prudence est une’ vertu , et voilà pourquoi, entre autres raisons, elle est un principe de succès; l’imprudence est un vice, et voilà pourquoi elle ne réussit guère ; le courage est une vertu qui a droit à la récompense de la victoire; la lâcheté est un vice, aussi elle est toujours punie et battue. Il n’y a pas une action, pas même une pensée, un désir, un sentiment vicieux qui ne soit puni tôt ou tard en sa juste mesure; au contraire, toute action, toute pensée, toute résolution, tout sentiment vertueux, tout sacrifice emporte sa récompense. Telle est la loi ; elle est de fer et d’airain', elle est nécessaire et universelle , elle s’applique aux peuples comme aux individus. On peut plaindre les peuples, mais il ne faut pas accuser leur destinée, car ce sont eux qui la font. Supposez un peuple généreux qui prenne au sérieux ses idées, et qui, au lieu d’attendre le jour du combat dans une sécurité imprudente et coupable, prévoyant l’attaque, s’y prépare de longue main, en entretenant en lui l’esprit guerrier, en fondant de grandes institutions militaires, en se formant à une discipline sévère, en préférant à des jouissances frivoles les soins mâles et virils dans lesquels se trempe le caractère des individus et des peuples ; ce peuple-là, lorsqu’il paraîtra sur le champ de bataille, n’aura
* C’est le langage de Socrate dans le Gorgias ; voyez l’argument de ce dialogue, traduction de Platon, t. IU.
commis aucune faute : toutes les chances seront pour lui. Supposez à ce peuple un ennemi imprudent ou lâche, ayant des idées sans doute, mais ne les ayant pas assez à cœur pour leur faire les sacrifices qu’exigerait leur défense ou leur propagation, brave, mais sans un état militaire bien entretenu et sans habitudes guerrières, ou avec une organisation militaire en apparence assez forte, mais sans résolution et sans énergie. Mettez en présence ces deux peuples : n’cst-il pas évident que l’un étant meilleur que l'autre, plus prévoyant, plus sage, plus courageux, méritera de l’emporter et l’emportera en effet? Voyez, par exemple, Constantinople au quatorzième siècle : c’était un empire en possession d’une civilisation assez avancée, un peuple qui avait des idées, et les premières de toutes, des idées religieuses, qui s'en occupait vivement, qui se passionnait pour elles au point d’êlre constamment sur les places publiques, de disputer sans cesse, et d’en venir à de véritables mêlées sur des questions de théologie. Ce peuple était instruit, savant, ingénieux, ardent; mais en même temps il n’avait d’énergie qtte pour la dispute et les tracasseries intérieures; il n’avait aucun soin de l’avenir, pas d’esprit militaire, nulle mâle habitude, nulle force morale, nulle vertu. Donc il passera, et il méritait de passer sous les fourches caudines de la conquête. En face, étaient des adversaires que les lettrés de Byzance appelaient des barbares, mais qui ne l’étaient pas du tout; car ils avaient aussi leurs idées, ils les chérissaient, et ils étaient prêts à mourir pour elles ; ils cherchaient à faire des conquêtes à leurs
DES PEUPLES
idées au prix de leur sang, et ils en ont fait parce qu’ils méritaient d’en faire. Aussi Constantinople a été emportée : l’Europe a poussé un cri de douleur, honorable pour l’Europe, accablant pour Constantinople; car, héritière d’une puissance immense, si Constantinople avait eu quelque vertu, non-seulement elle aurait conservé cette puissance, mais elle l’aurait agrandie. Au lieu de cela, Constantinople a disputé, ergoté, subtilisé, et elle a succombé; elle a eu le sort qu’elle méritait ; elle n’était plus digne de l’empire, et l’empire lui a été enlevé. Et il ne faut pas dire que, dans mon admiration pour les conquérants, j’oublie l’intérêt dû aux victimes; je n'entends point ce langage: il faut choisir entre un peuple corrompu, vicieux, dégradé, indigne d’exister puisqu’il ne sait pas défendre son existence, et l’humanité qui n’avance et ne peut avancer que par le retranchement de ses éléments corrompus. Puisqu’on parle de victimes, qu’on sache donc qu’ici le sacrificateur qu’on devrait accuser, ce n’est pas le vainqueur, mais la Providence qui lui a donné la victoire. Il est temps que la philosophie de l’histoire mette à ses pieds les déclamations de la philanthropie. La guerre est l’action en grand, et l’action est l’épreuve décisive de la valeur des individus et des peuples. L’âme tout entière passe dans l’action avec ses puissances les plus diverses. Voulez- vous savoir ce que vaut tel homme? voyez-le agir; de même toute la vertu d’un peuple comparait sur les champs de bataille.
Donnez-moi l’histoire militaire d’une nation, je me fais fort de retrouver tous les autres éléments de son
histoire; car tout tient à tout, et tout se résout dans la pensée comme principe et dans l’action comme effet, en d'autres termes dans la métaphysique et dans la guerre. Il n'y a pas jusqu’à la constitution des armées, jusqu’à la tactique et à la stratégie, qui n’importent à l’histoire. Lisez Thucydide; voyez-y la marière de combattre des Athéniens et des Lacédémoniens : Athènes et Lacédémone sont là tout entières. Vous rappelez-vous quelle était cette petite armée grecque de trente mille soldats, qui, sous la conduite d’un jeune homme, car les jeunes hommes sont presque toujours les héros de l’histoire, s'avança en Orient jusqu’au delà de l’Indus? C’était cette redoutable phalange macédonienne, dont la figure seule, rappelant le fer de la lance, est le symbole de l’expansion rapide et puissante de la civilisation grecque, et représente tout ce qu’il y avait d’impétuosité, de célérité et d’ardeur indomptable dans l’esprit grec et dans celui d’Alexandre. La phalange macédonienne était un admirable instrument de conquête. Elle est faite pour une pointe, pour l’attaque rapide bien plus que pour une longue défense; elle a un élan, un mouvement irrésistible; peu de force interne, de poids et de duçéc. Mais regardez la légion romaine : c’est une masse énorme qui , en s’ébranlant, écrase tout sur son passage, sans menacer de se dissoudre, tant elle est compacte, vaste, et pleine de ressources en elle-même. A l’aspect d’une légion, on sent que l’on est devant une puissance, non-seulement capable de balayer l’ennemi devant elle, mais d’occuper le sol, de s’y établir, d'y prendre racine. La légion romaine, c’est
DES PEUPLES. 1W
une cité, c’est un petit monde qui se suffit à lui • même ; car elle avait de la cavalerie aussi bien que de l’infanterie, et de l’infanterie de toute espèce d’armes En un mot, la légion était une armée organisée pour soumettre le monde et pour le garder; son caractère est l’ensemble, le poids, la durée, la fixité, c’est-à-dire l’idée même de Rome.
Je pourrais prendre ainsi les institutions militaires de chaque grand peuple, et je vous montrerais l’esprit de ce peuple dans celui de ces institutions. Tout se rapporte à la civilisation; tout la mesure, tout l’exprime à sa manière. La philosophie de l’histoire doit considérer dans un peuple tous ses éléments intérieurs, l’agriculture, le commerce, l’industrie, l’art, la religion, l’État, la philosophie : il faut qu’elle saisisse l’idée que tous ces éléments renferment et développent; ensuite il faut qu’elle suive cette idée dans ses relations avec les autres idées contemporaines qui lui sont opposées, qu’elle combat ou qui la combattent, en un mot dans son action militaire. Un peuple vraiment historique a une idée à réaliser; et quand il l'a suffisamment réalisée chez lui, il l’exporte en quelque sorte par la guerre, il s’efforce de lui faire faire le tour du monde. Tout peuple historique est donc pendant quelque temps conquérant; puis, après avoir été conquérant, après s’être déployé tout entier, après avoir montré et donné tout ce qu’il avait en lui, après avoir rempli sa destinée, il s'épuise, il a fait son temps, il est conquis lui-même ; ce jour-là il quitte la scène, et la philosophie de l’histoire l’abandonne, parce qu'alors il est devenu inutile à l’humanité.
LES GRANDS HOMMES
Récapitulation de la dernière leçon. Sujet de celle-ci : les grands hommes. Leur nécessité et leur caraclèrc propre. — Ils résument les peuples, les époques, toute l'humanité, l’ordre universel. — Histoire du grand homme. Naît et meurt à propos. Son signe est le succès. — Théorie de la puissance. — Théorie de la gloire. — Les grands hommes considérés comme de simples individus dans leurs intentions et leurs qualités personnelles : petitesse des plus grands hommes. — Quelles sont les époques et quels sont les genres les plus favorables au développement des grands hommes? De la guerre et de la philosophie. — Lutte des grands hommes. Apologie du vainqueur.
Après être allé des grandes époques de l’hisfoire aux lieux qui en sont le théâtre, et des lieux aux peuples qui les habitent, nous irons aujourd'hui des peuples à ces individus éminents qui les représentent dans l’histoire et qu'on appelle les grands hommes.
J’espère que la dernière leçon a dû vous laisser la conviction qu'un peuple n'est pas seulement une collection plus ou moins considérable d'individus réunis accidentellement entre eux par le lien d’une force exté-
îtts DIXIÈME LEÇOX
rieure prépondérante : il doit vous être évident qu’un peuple n’est un véritable peuple qu’à la condition d’exprimer une idée qui, passant dans tous les éléments dont se compose la vie intérieure de ce peuple, dans sa langue, dans sa religion, dans ses mœurs, dans ses arts, dans ses lois, dans sa philosophie, lui donne une physionomie particulière. Que de millions d’hommes ont vécu, senti, souffert, dans le centre de l’Asie et de l’Afrique, dont l’histoire ne fait pas mention, parce que, n’exprimant aucune idée, ils n’avaient et ne pouvaient avoir aucun sens, et par conséquent aucun intérêt pour l'histoire 1 L’existence historique d’un peuple est tout entière dans son rapport avec l’idée qu’il représente. Otez à chacun des individus dans lesquels se divise un peuple, l’identité de langue, de mœurs, de religion, d’art, de littérature, d’idées, vous leur enlevez, avec le lien qui les unit, le fonds même sur lequel ils vivent et qui les fait être ce qu’ils sont. L’esprit d’un peuple, l’esprit commun à tous les citoyens, voilà ce qui constitue la patrie. La patrie n’est pas le sol en lui-même, c’est l’idée, c’est le sentiment qu’expriment pour tous et le sol qu’ils habitent, les institutions, les lois, la religion, les mœurs, les préjugés même dont ils sont imbus dès l’enfance. Le patriotisme est la sympathie puissante de tous avec tous dans un même esprit, dans un même ordre d’idées et de sentiments. Otez cette unité d’esprit, d’idées, de sentiments, c’en est fait de la patrie et du patriotisme.
Si tout peuple, je dis tout peuple véritable, tout peuple historique, est nécessairement un dans l’unité
LES GRANDS HOMMES. 205
de l’esprit qui le fait être et agir, tout individu qui fait partie de ce peuple participe aussi de son esprit. Un individu qui dans son temps et dans son pays ne serait qu’un individu, serait un monstre. Mais il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de pur individu : quand on habite un môme territoire, quand on est du même temps, et qu’on parle la même langue, il faut bien avoir le même esprit.
Ainsi tous les individus dont se compose un peuple sont remplis de son esprit et le représentent en eux, mais ils le représentent plus ou moins. Voilà déjà une assez forte ligne de démarcation entre les différents individus d’un même peuple. Mais ceux qui sont sur le premier plan et représentent davantage l'esprit de leur peuple sont encore un assez grand nombre, une foule, dans laquelle se détache une nouvelle élite d’individus qui représentent leurs semblables avec plus de fidélité et d’éclat; et il est impossible qu’il en soit autrement. De là deux choses: 1° la nécessité des grands hommes ; 2° leur caractère propre. Le grand homme n’est point une créature arbitraire qui puisse être ou n’être pas : c’est le représentant plus ou moins accompli que tout grand peuple se suscite. Il n’est pas seulement un individu; mais il se rapporte à une idée générale qui lui communique une puissance supérieure, en même temps qu’il lui donne la forme déterminée de l’individualité. Trop et trop peu d’individualité tue également le grand homme. D’un côté l’individualité toute seule est un élément de misère et de petitesse; car la particularité, le contingent, le fini, tendent
K)* DIXIEME LEÇO».
sans cesse à la division, à la dissolution, au néant; d'autre part, toute généralité a de la grandeur, mais elle risque de se perdre dans une abstraction chimérique. Le grand homme n’est donc tel qu’à la double condition d’être pénétré de l’esprit général de son peuple, et en même temps de représenter cet esprit général sous une forme profondément individuelle; tout cela dans cette juste mesure, qui est la marque de la vraie grandeur humaine.
Cette mesure, qui fait la vraie grandeur, fait aussi la vraie beauté. Les objets de la nature qui ont un aspect d’immensité et d’infinité, comme les montagnes, les mers, les abimes du ciel, tous ces objets ont ce genre de beauté qu’on appelle le sublime. Le sublime excède les limites de l’imagination et de toute représentation déterminée. Il y a en quelque sorte contradiction entre la force limitée de l’imagination humaine et le sublime. Quand l’art représente le sublime seul, il s’élance hors du fini et engendre des productions gigantesques, comme les pyramides de l’Egypte, les monuments de l’Inde, les monuments primitifs de presque tous les peuples. A l’autre extrémité de la civilisation et de l’imagination, considère-t-on des objets qui ont un caractère très-déterminé et des formes trèsarrêtées ; l’art entre-t-il dans les détails et dans le fini des choses, il tombe dans le mesquin. Soit en pratique, soit en théorie, les deux extrémités de la beauté, qui la manquent également, sont le joli et le démesuré. L’école sensualiste, ne pouvant en rien dépasser le contingent, le particulier, le déterminé, le fini, ne va guère au
LES GRANDS HOMMES
delà du joli. L’idéalisme, au contraire, tend sans cesse au général, à l’universel, à l’infini, au sublime. La vraie beauté est dans le mélange du fini et de l’infini, de l’idéal et du réel : son trait distinctif est l’harmonie et la mesure *.
Il en est de même en morale pour les caractères. II y a des individus qui n’ont, pour ainsi dire, qu’un caractère général, celui de leur siècle et de leur pays, purs échos de la voix de leur temps; ce sont les êtres pour ainsi dire anonymes dans l’espèce humaine. Ne riez pas ; ce n’en est pas la plus petite ni la plus mauvaise partie. A l’extrémité opposée sont les amis de l’individualité, ces gens qui, pour s’être avisés de réfléchir une ou deux fois dans leur vie, pour s’être saisis un moment dans leur pauvre individualité, s’y attachent, s’y cramponnent pour ainsi dire, sans pouvoir et sans vouloir en sortir, ramenant tout à leur sens individuel, et fièrement insurgés contre toute autorité. L’autorité n’est pas toujours la raison ; cependant, toute autorité ayant toujours quelque chose d’universel, est par cela seul condamnée à un peu de raison et de sens commun. La manie de l'individualité est de trancher le nœud qui unit l’individu au sens commun par l’autorité. Ce sont là les originaux dans l’espèce humaine : ils forment une classe à part ; ils se donnent pour des héros d’indépendance { et ce sont en général des hommes sans énergie et sans caractère ;
* Voyez sur te sublime et le beau, et sur ce caractère de la vraie beauté d’exprimer l’infini dans le fini, les leçons vm et ix Do viui, ou beau lt
ra nsa.
ils s’agitent sans rien faire, et passent sans laisser de trace durable. Les premiers, pour les appeler par leur nom, sont les hommes ordinaires, classe nombreuse, honnête, utile. Ce sont d’excellents soldats de l’esprit ' d'un peuple ; ils forment l’armée de toute grande cause qui trouve asspz de capitaines ; c’est avec eux qu’on peut faire, c’est avec eux seulement qu'on fait de grandes choses : ils savent obéir. Mais les autres, indisciplinables, indignes de commander, incapables de servir, leur grand but, sur cette immense scène du monde où ils paraissent quelques minutes, est de ' représenter, quoi? eux-mômes, et rien de plus. Aussi personne ne fait attention à eux; car l’humanité n’a pas le temps et ne se donne pas la peine de s’occuper des individus qui ne sont que des individus. Un grand homme est également éloigné de l’original et de l’homme ordinaire. 11 est peuple et il est lui tout ensemble; l’esprit de sa nation et de son temps, voilà l’étoffe dont il est fait, c’est là son piédestal ; c’est du haut de l’esprit commun à tous qu’il est grand et commande à tous.
Comme un peuple est tout entier dans ses grands hommes, c’est aussi en eux que l'histoire le considère. Ouvrez des livres d’histoire, vous n’y voyez que des noms propres; et cela ne peut pas ne pas être; car si les masses ne font rien que pour elles-mêmes, elles ne font rien par elles-mêmes; elles agissent parleurs chefs, qui seuls remplissent l’avant- scène, et tombent seuls sous le regard du spectateur et de l’historien. Les historiens ont fort raison de ne s’occuper que des grands
LES G 11 AN DJ HOMMES
hommes; seulement, il faut qu'ils aient bien soin de ne les donner que pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire non pas pour les maîtres, mais pour les représentants de ceux qui ne paraissent pas dans l’histoire; autrement, un grand homme serait une insulte à l’humanité. Sous cette réserve, il est certain que tout peuple se résolvant nécessairement en quelques personnages d’élite, l’histoire d’un peuple doit être faite, comme elle l’est, par celle de ses grands hommes.
Or, ce qui est vrai d’un peuple est vrai de tous les autres, d’une époque et de toutes les époques : donc l’histoire entière est représentée par les grands hommes. Donnez-moi la série des grands hommes, tous les grands hommes connus, et je vous ferai l’histoire du genre humain.
Et qu’est-ce que l’humanité elle-même? Le dernier mot de l’ordre universel. L’humanité résume la nature entière, et les grands hommes, à leur tour, résument l’humanité. Le mouvement perpétuel des choses n’est ainsi, dans tous scs moments et à tous ses degrés, que l’enfantement des grands hommes.
Tout dans l’univers travaille à former la merveille du grand homme. Le voilà formé, il arrive sur la scène : qu’y fait-il? quel rôle y joue-t-il, et sous quel aspect la philosophie de l’histoire doit -elle le considérer?
Un grand homme, dans quelque genre que ce soit, à quelque époque du monde, chez quelque peuple qu’il paraisse, vient pour représenter une idée, telle idée et non pas telle autre, tant que celte idée a de la force et
vaut la peine d’être représentée, pas avant, pas après il parait quand il doit paraître, il disparaît quand il n'a plus rien à faire, il naît et il meurt à propos. Quand il n’y a rien de grand à faire, le grand homme est impossible. Le grand homme est l'instrument d’une puissance qui n'est pas la sienne; car toute puissance purement individuelle est misérable, et nul homme ne se rend à un autre homme. Quand donc la vraie puissance, celle de l’idée, n’est pas ou n’est plus, quand elle manque ou décline, quelle force aura son représentant? Aussi vous ne pouvez pas faire naître le grand homme avant son heure, et vous ne le ferez pas mourir avant son heure; vous ne pouvez pas le déplacer, ni l’avancer, ni le reculer; vous ne pouvez pas le continuer et le remplacer; car il n'était que parce qu'il avait son œuvre à faire, il n’est plus dés qu’il n’a plus rien à faire, et le continuer est continuer un rôle usé. On disait à un soldai illustre qui s’était assis sur un trône : « Sire, il faut surveiller attentivement l'éducation de votre fds ; il faut qu’on l’élève avec le plus grand soin, pour qu’il vous remplace. — Me remplacer! répondait-il, je ne me remplacerais pas moi-méme; je suis l’enfant des circonstances. » Le même homme sentait bien que la puissance qui l'animait ne lui appartenait point, et qu’elle lui avait été prêtée pour un temps marqué. On dit qu’il était un peu fataliste. Remarquez que tous les grands hommes l’ont été plus ou moins : l’erreur est dans la forme, non dans le fond de la pensée. Ils sentent qu’ils ne sont pas là pour leur compte; ils ont la conscience d'une force immense, et
LES GRANDS HOMMES
ne pouvant s’en faire honneur à eux-mcmes,irs la rap- . portent à une volonté supérieure qui se sert d'eux selon ses tins. Et non-seulement les grands hommes sont un peu fatalistes; mais ils ont aussi leurs superstitions. Rappelez-vous Wallenstein et son astrologue. De là vient encore que les grands hommes, qui dans l’action ont une décision et une ardeur admirables, avant l'action hésitent et tâtonnent ; il faut que le sentiment de la nécessité, c'est-à-dire l’évidence de leur mission, les frappe; ils semblent comprendre confusément que sans cela ils agiraient comme de simples individus, et qu’ils n’auraient pas toute la puissance qui leur est nécessaire.
Sans entrer dans des détails superflus, reconnaissons qu’on a toujours pris les grands hommes et qu’euxmêmes se sont pris pour quelque chose de fatal et d’irrésistible ; aussi le signe du grand homme, c’est qu’il réussit ; et il faut bien en effet qu’il réussisse, dans quelque genre que ce soit, pour faire son œuvre. Une activité, une fécondité inépuisable, des succès éclatants et prolongés, tels sont ses caractères incontestables. Mais les grands hommes ne sont pas seulement des artistes, ou des philosophes, ou des législateurs, ou des pontifes; ils sont aussi, comme nous l’avons vu la dernière fois, des guerriers. Le grand guerrier n’est tel qu’à la condition d'obtenir de grands succès, c’est à-dire encore, il faut bien l’avouer, de faire d’épouvantables ravages sur la terre. Mais ou nul guerrier ne doit être appelé un grand homme; ou, s’il est grand , il faut accepter le marchepied de sa grandeur, en se rap-
pelant la lin dernière et bienfaisante des révolutions et des guerres en apparence les plus désastreuses.
Le résultat des grands succès, c’est la puissance et une grande puissance. Mais quand on est arrivé là, quand on est monté si haut, on peut perdre la tête, on peut se croire et paraître bien au-dessus du reste des hommes ; on a une cour, on a des flatteurs. Eh bien, cet homme qui a l’air du maître du monde, devant lequel le monde est à genoux, cet homme n’est qu’un instrument, et de qui, je vous prie? de la divine providence ? Oui, sans doute en dernière analyse, mais d’abord et immédiatement des idées qui dominent dans son temps et dans son pays, des idées de son peuple, et par conséquent de tous les individus de ce peuple, des plus petits comme des plus grands: car tous sont uns dans l’unité de leur pays et de leur temps ; de sorte que le grand homme n’est, au bout du compte, que le serviteur de ceux-là mêmes auxquels il commande. Voilà le secret de sa puissance, et de l’obéissance facile qu’il rencontre. Ne vous hâtez jamais d’attribuer rien de vil à l’humanité. L’humanité ne se soumet pas à une force étrangère, mais à celle-là seulement avec laquelle elle sympathise et qui la sert.
La fortune d’un grand homme est de représenter mieux qu’aucun autre homme de son temps les idées de . ce temps, ses intérêts, ses besoins. Tous les individus d’un peuple ont bien aussi les mêmes idées générales, les mêmes intérêts, les mêmes besoins, mais sans le génie nécessaire pour les réaliser et les satisfaire; ils représentent leur temps et leur peuple, mais d’une
LES GRANDS HOMMES
manière impuissante, infidèle, obscure. Mais aussitôt que le vrai représentant se montre, tous aperçoivent distinctement en lui ce qu’ils n'avaient saisi que confusément en eux-mêmes ; ils reconnaissent l’esprit même qui est en eux ; ils considèrent le grand homme comme leur image véritable, comme leur idéal; c’est à ce titre qu’ils l’adorent et qu’ils le suivent, qu’il est leur idole et leur chef. Comme au fond le grand homme n’est pas autre chose que le peuple qui s’est fait homme, à celte condition-là le peuple a confiance en lui, il a pour lui de l’amour et de l’enthousiasme, il se donne à lui. Voilà tout le dévouement que vous pouvez, que vous devez attendre de l’humanité ; elle n’est pas capable et il ne serait pas bon qu’elle fût capable d’aucun autre ; elle sert qui la sert. La racine de la puissance d’un grand homme est bien mieux que le consentement exprès de l’humanité, lequel est fort souvent douteux et infidèle ; c’est la croyance intime, spontanée, irrésistible que cet homme c’est le peuple, c’est le pays, c’est l’époque.
Dans la dernière leçon, j’ai défendu la victoire : je viens de défendre la puissance; il me reste à défendre la gloire, pour avoir entièrement absous l’humanité. On ne fait jamais attention que tout ce qui est humain, c’est l'humanité qui le fait, ne fût-ce qu’en le permettant; que maudire la puissance, j’entends une puissance vraie, longue et durable, c’est blasphémer l'humanité, et qu’accuser la gloire, ce n’est pus moins qu'accuser l’humanité qui la décerne.
Qu’est-ce que la gloire? Le jugement de l’humanité sur un de ses membres. Et 1 humanité a toujours rai-
DIXIÈME LEÇOÎI.
son. Citez-moi une gloire imméritée. Comment en effet l’erreur ici serait-elle possible? On n’a de la gloire qu'à la condition d'avoir beaucoup fait, d’avoir laissé, après soi de grands résultats. Les grands résultats, les grands résultats! tout le reste n’est rieft. Distinguez bien la gloire de la réputation. Pour la réputation, qui en veut en a. Voulez-vous de la réputation? priez vos amis de en vous faire ; associez-vous à tel ou tel parti ; donnezvous à une coterie; servez-la, elle vous louera. Il y a cent manières d’acquérir de la réputation : c'est une entreprise tout comme une autre ; elle ne suppose pas même une grande ambition. Ce qui distingue la réputation de la gloire, c’est que la réputation est le jugement de quelques-uns, et que la gloire est le jugement du grand nombre. Pour plaire au pelft nombre, il suffit de petites choses : pour plaire aux masses, il en faut de grandes. Auprès des masses, les faits sont tout, le reste n’est rien. Les intentions, la bonne volonté, les plus beaux desseins,* qu’on n’aurait certainemement pas manqué de conduire à bien, n’eût été ceci, n’eût été cela, tcfut ce qui ne se résout pas en fait, est compté pour rien par l'humanité ; elle veut de grands résultats; car il n’y a que les grands résultats qui viennent jusqu’à elle : or, en fait de grands résultats, il n’y a pas de tricherie possible. Les mensonges des partis et des coteries, les illusions de l’amitié n’y peuvent rien ; il n’y a pas même lieu à discussion. Les grands résultats ne se contestent pas : la gloire, qui en est l’expression, ne se conteste pas davantage. Fille de faits grands et évidents, elle est ellemême un fait aussi clair que le jour. Pas une gloire
LES GRANDS HOMMES
n’a été infirmée et ne peut l’être ; on peut en appeler des coteries et des partis à l’humanité ; mais de l’humanité, à qui en appeler en ce monde ? La gloire est le cri de la sympathie et de la reconnaissance; c’est la dette de l’humanité envers le génie; c’est le prix des services qu’elle reconnaît en avoir reçus et qu’elle lui paye avec ce qu’elle a de plus précieux, son estime. Il faut donc aimer la gloire, parce que c’est aimer les grandes choses, les longs travaux, les services effectifs rendus à la patrie et à l’humanité en tout genre ; et il faut dédaigner la réputation, les succès d’un jour et les petits moyens qui y conduisent ; il faut songer à faire, à beaucoup faire, à bien faire, à être et non à paraître ; car, règle infaillible, tout ce qui paraît sans être, bientôt disparaît ; mais tout ce qui est, par la vertu de sa nature, paraît tôt ou tard. La gloire est presque toujours contemporaine; mais il n’y a jamais une longue distance du tombeau d'un grand homme à la gloire.
Un grand homme est grand et il est homme ; ce qui le fait grand, c’est son rapport à l’esprit de son temps et de son peuple ; ce qui le fait homme, c’est son individualité ; mais séparez ces deux éléments, considérez l’homme dans le grand homme, et le plus grand des hommes paraît assez petit. Toute individualité, quand elle est détachée de l'esprit général qu’elle exprime, est pleine de misères. Quand on lit les mémoires secrets que nous avons sur quelques grands hommes, et qu’on les suit dans le détail de leur vie et de leur conduite, on est confondu de les trouver en bien des points fort sem-
blables au commun des hommes. Qu’accomplit le grand homme? les desseins de la Providence qui agit en lui et par lui ; voilà ce qu’il fait; mais en môme temps il a ses desseins particuliers qu'il n’accomplit pas et qui souvent sont ou chimôriques ou bien mesquins. A une dizaine d’années de distance, on a honte pour de si grands génies qu’ils aient poursuivi des buts aussi vulgaires. Parmi les grands et sérieux motifs qui portaient Henri IV à.faire la guerre à l’Autriche et à marcher sur Bruxelles, il y en avait un très-peu héroïque, l’impatient désir de revoir Charlotte de Montmorenci ‘.Je ne suis pas sûr que Gustave-Adolphe, à côté de la résolution magnanime d’aller sauver la liberté de conscience en péril, n’ait pas eu la fort petite idée de se faire un établissement en Allemagne aux dépens de ses ennemis ou de ses amis. Et, par exemple, je vous demande s’il y a quelque chose, à l’heure qu’il est, de plus ridicule que le motif apparent qui a remué pendant huit ou dix ans notre Europe et soulevé les guerres colossales dont nous avons été les témoins? Vous l’avez peut-être déjà oublié ; c’est le blocus continental. C’est ici qu’il faut se donner le spectacle des misères de l’individualité. Mais ce n’était là que l’enveloppe extérieure de desseins tout autrement grands. Ceux-là ont ôté accomplis et ne pouvaient pas ne pas l’être; car. encore une fois, c’étaient les desseins de la Providence : les autres, non-seulement ne sont pas accomplis, mais, après avoir fait beaucoup
1 Rien de mieux avéré. Voyez L* jeunesse me madame de Longueville, ctiap. i", p. 63, etc.
IES GRANDS HOMMES
de bruit, ils tombent dans un profond oubli et dégénèrent en anecdotes incertaines que l’histoire ordinaire peut recueillir, mais que la philosophie de l’histoire 1 néglige comme indifférentes à l’humanité. Il en est de même des qualités particulières des grands hommes. Comme ils représentent les beaux côtés de leur temps, ils en représentent aussi les mauvais. Alexandre avait d’assez vilains défauts ; César aussi ; cependant il n’y a pas de plus grands hommes; ce sont les deux plus grandes figures de l’antiquité qu’il faut sans cesse étudier ; et, sur eux, je vous le dis en passant, n’écoutez que Montesquieu : lui seul a bien compris César, et il a comme découvert le génie politique d'Alexandre. On ne m’accusera pas de les admirer trop peu ; mais à côté de tant de grandeurs, que de choses déplorables j’aperçois ! Tous les grands hommes vus d’un peu près rappellent le mot : Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas. Jeunes gens, passionnés pour la littérature, et qui prenez une si vive part aux nobles luttes qu elle vous offre en ce moment’, permet lez -moi une comparaison. Le drame romantique embrasse l’homme tout entier : il ne montre pas seulement dans ses personnages leurs grands côtés, mais leurs côtés subalternes; de là ce mélange de l’héroïque et du comique, du noble et du bas, des scènes burlesques succédant aux scènes les plus relevées et en redoublant l'effet. Ainsi procède Schakspeare. Notre Cor-
* Sur la différence de l’hisloire proprement dite et de la philosophie de l’hisloire, voyez Pbehieks essais, p. 513, etc.
* On était alors au plus fort de la querelle des classiques et des ronuntiquqp.
216 v DIXIÈME LEÇON.
neille procède autrement *, parce qu’il se propose un but différent et ne veut peindre la nature humaine que dans sa grandeur, aux prises avec la passion et en triomphant. La philosophie de l’histoire est une muse classique ; elle ne recherche dans le grand homme que ce qui le fait grand, et elle renvoie tout le reste aux mémoires et à la biographie, par cette raison suprême que ce n’est pas là ce que l’humanité a vu en lui, qu'elle ne l’a ni adoré ni suivi pour cela, mais malgré cela. La règle fondamentale est de faire comme l’humanité, de considérer les grands hommes par ce qu’ils ont fait, non parce qu’ils ont voulu faire, ce qui n’a pas le moindre intérêt, puisqu’ils ne l’ont pas fait, de négliger la peinture de faiblesses inhérentes à leur individualité et qui ont péri avec elle, pour s’attacher aux grandes choses qui ont servi l’humanité et qui durent encore dans la mémoire des hommes ; enfin d’établir et de mettre en lumière ce qui les constitue des personnages hisloririques, ce qui leur a donné de la puissance et de la gloire, à savoir l’idée qu'ils représentent, leur rapport intime avec l’esprit de leur temps et de leur peuple.
On peut encore agiter deux questions relativement aux grands hommes ; voici la première : Les diverses époques- de l’histoire sont-elles également favorables au développement des grands hommes ?
Supposez une époque du monde où l’idée dominante tut celle de l'infini, de l’absolu, de funilé; car toutes ces catégories de la pensée doivent avoir leur repré-
* Sur Shakspeare et sur Corneille, voyez Du vrai, dd beau et du bien, leçon ]». 210, etc. *
LES GRANDS HOMMES
sentation dans l’histoire : il fallait donc, sous peine d’une lacune essentielle, que celle-là eût aussi sa réalisation et son époque; et, en effet, elle l’a eue. Qu’estil arrivé? Ce qui devait arriver. Là où l’idée de l’infini et de l’unité a régné toute seule, l’individualité n'a pas eu ses droits, la liberté a manqué; par conséquent l'homme a été rien ou peu de chose; les siècles se sont écoulés en silence sans laisser de traces, les masses y sont restées à l’état de masses, tantôt engourdies, tantôt stérilement agitées, s’ignorant elles mêmes et ignorées des autres; car n’oubliez pas ce principe, les peuples ne reconnaissent les puissances cachées qui dorment en eux que dans leurs grands représentants, et ils ne paraissent dans l’histoire que par l’intermédiaire de leurs grands hommes. Or, je demande quel grand homme a paru dans les vastes contrées comprises entre le pays des Samoïèdes et le golfe du Gange, entre les montagnes de la Perse et le littoral de la mer de la Chine? Certes, la place est vaste en longueur et en largeur. Des populations immenses y sont, des populations plus ou moins civilisées, qui ont fait sinon de grandes, au moins d’énormes choses, si l’on peut s’exprimer ainsi; il y a eu des guerres devant lesquelles les nôtres ne sont que des bagatelles; les monuments d’art y sont gigantesques. Incontestablement la plus haute antiquité est là. Eh bien! très-peu de noms propres, très-peu de grands personnages historiques y paraissent. On répond que nous ne connaissons pas les grands hommes qui ont paru dans l’Asie centrale et dans l’Inde, parce que l’Inde n’a pas d’histoiré;
mais je demanderai pourquoi elle n’a pas d’histoire. C’est que, comme je vous l’ai déjà montré, quand l’homme ne se prend pas au sérieux et n’a pas d’importance à ses yeux, il ne prend pas note de ce qu’il fait, parce que ce qu’il fait lui appartient à peine et se fait presque tout seul, sans que personne s’en puisse rapporter la honte ou la gloire. L’homme, ne se croyant pas digne de mémoire, abandonne le monde à l’action des forces de la nature, et l'histoire aux dieux, qui la remplissent seuls. De là la chronologie toute mythologique de ces antiques contrées. La raison pour laquelle il n’y a pas d’histoire dans l’Inde est précisément celle pour laquelle il n’y a pas de grands hommes. Mais descendez de ces hautes régions où l’infini et l’absolu régnent seuls dans leur toute-puissance accablante; rapprochez-vous de l’Occident; traversez le désert et l'indus; arrivez dans la Perse : laies dieux cèdent la place à l’homme, le temps succède à l’éternité, l’individu commence, et avec lui l’hisloire, une histoire obscure encore, mais une histoire enfin, des grands hommes, des héros, un Cyrus. Passez la mer d’Otman, arrivez en Arabie, vers la mer Rouge et les côtes de l’Égypte, là vous trouverez aussi, avec un peu d'histoire, de grands noms, des grands hommes, un Sésostris, des Pharaons, parce que l'humanité y a joué un rôle plus ou moins considérable, tandis que dans l’Asie centrale on peut dire à la lettre que l’humanité est restée anonyme, indifférente à elle-même, ne se doutant pas de sa liberté, ne laissant et ne gardant aucune trace de son passage sur la terre. Mais l’époque qui doit repré-
LES GRANDS HOMMES
Bcnter dans le monde l'idée du fini, du mouvement, de la liberté, de l'activité individuelle, voilà l'époque marquée pour le développement des grands hommes. Aussi, quand vous cherchez des grands hommes, vous recourez à l’antiquité grecque et romaine; c’est là l’époque de l'histoire que l’on peut appeler l’âge héroïque de l'humanité. La troisième époque, qui représente le rapport du fini et de l’infini, n’est pas moins fertile en grands hommes; mais elle les montre moins brillants que ceux de la Grèce et de Rome, c’est-à-dire moins individuels, mais plus substantiels en quelque sorte et plus identifiés avec les choses. Charlemagne, c’est le moyen âge s’asseyant enfin sur les bases qui lui sont propres et se constituant pour des siècles; Grégoire VII, c’est l’idée môme de la papauté; saint Louis, c’est le saint couronné, le héros chrétien'; Henri IV, le type du roi français; Richelieu, le génie de l’ordre; Louis XIV, la monarchie absolue sur son déclin, dans sa majesté et dans sa faiblesse ; Gustave-Adolphe, le protestantisme conquérant; Pierre le Grand, la crise de la barbarie passant violemment à la civilisation ; Napoléon, la démocratie organisée '.
Je n’insiste pas, et je passe de suite à la seconde question : Quels sont les genres les plus favorables au développement des grands hommes? Sans rabaisser l’industrie, il faut reconnaître que ses conquêtes et celles du commerce se font petit à petit; chaque siècle, chaque individu v met la main; mais les Watt et les Fulton
1 Rappelons-nous bien ce qui a été dit plus Haut : « Démocratie et liberté ne sont point synonymes. »
sont rares. L’industrie marche et avance à l’aide du temps plus qu’à l’aide des hommes. C’est dans les arts, c’est dans le gouvernement des États, que se révèle toute la puissance de quelques individus privilégiés. Voyez les noms qu’ont laissés dans l’histoire les grands artistes, les grands législateurs, les grands politiques ; ils ont su si bien satisfaire et réaliser dans leurs œuvres les idées de leur peuple et de leur temps, qu’ils ont souvent donné leur nom à leur siècle, preuve assurée de l’harmonie de leur siècle avec eux et de leur puissance sur leur siècle. Cependant je ne crains pas d’affirmer que les deux genres qui se prêtent le plus au développement des grandes individualités, ce sont la guerre et la philosophie.
La guerre n’est autre chose que l’action extérieure de l’esprit d’un peuple. Quand l’esprit d’un peuple a pénétré les différents éléments dont la vie de ce peuple se compose, qu’il les a formés et constitués, il passe outre, et marche à la conquête. C'est sur les champs de bataille qu’il lui faut des représentants énergiques et fidèles, et ils ne lui manquent jamais. La gloire est un témoin irrécusable de l’importance et de la vraie grandeur des hommes. Or, quelles sont les plus grandes gloires? En fait, ce sont celles des guerriers. Quels sont ceux qui ont laissé les plus grands noms parmi les hommes? Ceux qui leur ont fait le plus de bien et leur ont rendu les plus grands services, c’est-àdire ceux qui ont fait faire les conquêtes les plus vastes aux idées qui, dans leur siècle, étaient appelées à l’empire et représentaient alors les destinées de la civi-
LES GRANDS HOMMES
lisation. D’ailleurs la guerre exige, à un haut degré, une forte individualité ; car si la foule et les soldats n'oni besoin que d’enthousiasme et de discipline, le chef, qui préside aux mouvements de cette foule, doit joindre à l'enthousiasme qui le fait sympathiser avec son armée, celte réflexion toujours présente, qui, à chaque minute, délibère et se résout, calcule et décide. Nulle part les masses ne s’identifient plus visiblement avec le grand homme que sur un champ de bataille; mais si cette identification est plus éclatante dans le grand capitaine, elle est plus intime et plus profonde dans le grand philosophe.
D’abord j’en appelle aussi à la gloire. Quiconque connaît les noms d’Alexandre et de César, connaît ceux de Platon et d’Aristote. Le genre humain ne se rend pas compte, il est vrai, de ce que représentent ces deux noms, mais il ne se rend pas compte davantage de ce que représentent les noms de César et d’Alexandre. Le genre humain emploie les uns comme les symboles du génie politique et militaire, et les autres^ comme les symboles du génie philosophique. N’écoutez pas plus les écoles que les partis; écoutez le genre humain : pour le genre humain, la philosophie est et sera toujours Platon et Aristote. Et il importe de remarquer que nulle part il n’y a plus matière à la grandeur qu’en philosophie. Le plus haut degré de l’individualité est la réflexion, qui nous sépare de tout ce qui n’est pas nous et nous met face à face avec nous-mêmes; en même temps l’objet de la réflexion philosophique est ce qu’il y a de plus général dans la pensée, en sorte que la réflexion a
pour fond la généralité et pour forme l’individualité; or, nous l’avons vu, c’est précisément l’alliance de ces deux éléments qui constitue le grand homme. Enfin rappelez-vous que la philosophie a été démontrée le dernier degré et le résumé nécessaire du développement d’un peuple; donc le grand philosophe est lui-méme, dans son temps et dans son pays, le dernier mot de tous les autres grands hommes, et, avec le grand capitaine, le représentant le plus complet du peuple auquel il appartient. Les deux plus grandes choses en effet qui soient dans le monde, c’est agir ou penser, le champ de bataille ou la solitude du cabinet. Les deux plus grandes manières de servir l’humanité, c’est de lui faire faire un pas dans la route de la vérité en élevant les idées d’un temps à leur expression la plus haute, eu les poussant à leurs dernières extrémités métaphysiques, ou d’imprimer ces idées avec son épée sur la face du monde et de leur faire faire de vastes conquêtes. On peut hésiter entre la destinée de Platon et d’Aristote et celle d’Alexandre et de César, entre saint Louis et saint Thomas, entre Colomb et Descartes, entre Leibnitz et Napoléon.
Vous avez vu que si la lutte des peuples est triste, si le vaincu excite à bon droit une pitié généreuse, il faut réserver pourtant notre plus grande sympathie pour le vainqueur, puisque toute victoire entraine à sa suite un progrès. La lutte des héros, au premier coup d’œil, n’est pas moins mélancolique que celle des peuples; il est douloureux de voir aux prises les hommes qui font la gloire de l’humanité : on a peine
LES GRANDS HOMMES
à sc décider entre d’aussi nobles adversaires ; les héros malheureux excitent môme en nous un intérêt plus profond que les peuples; car l’individualité ajoute à la sympathie. Mais là encore il faut être du parti du vainqueur; car c'est toujours le parti de la civilisation, celui du présent et de l’avenir, tandis que le parti du vaincu est presque toujours celui du passé. Le grand homme vaincu est un grand homme déplacé dans son temps ; et il faut applaudir à sa défaite, puisqu’elle a été juste et utile, puisque avec ses grandes qualités, ses vertus et son génie, il marchait à rebours de l’humanité. On trouve môme, à la réflexion, que le vaincu à dû l’ôlre, et que le génie n’était pas égal des deux côtés; la seule défaite suppose déjà que le vaincu s’est trompé sur l’état du monde, qu’i' a manqué de sagacité et de lumières, qu’il a eu la vue un peu courte. Un examen attentif et impartial est très-peu favorable aux vaincus. Je n’ai pas le courage dé dévoiler ici tous les torts et toutes les fautes du dernier des Brutus. Je les connais, mais une tendresse invincible est pour cet homme au fond de mon cœur. J’aurai plus de fermeté vis à-vis de Démosthène; car, après tout, ce n’est qu’un grand orateur.
1 Démosthène, dans son temps, représente le passé de la Grèce, l’esprit des petites villes et des petites républiques, une démocratie usée et corrompue, un passé qui ne pôuvait plus être et qui déjà n'était plus. Pour ranimer ce passé détruit sans retour, il fallait un déploiement de force et d’énergie dont les autres étaient incapables, et lui comme les autres; car enfin on est toujours un peu comme les autres, on est de son temps.