V-TH
lussi Démosthène a-t-il échoué; j’ajoute, avec l’histoire, qu’il a échoué sans gloire, et cela était inévitable ; car quand on met son courage, alors même qu’on en a beaucoup, aux prises avec l’impossible, le sentiment de l’absurdité de l’entreprise, dont on ne peut pas toujours se défendre, trouble, déconcerte, abat; et après avoir fait des prodiges à la tribune, on finit par fuir à Chéronée. Mais hâtons-nous de dire que l’obstiné et aveugle ennemi de Philippe est admirablement mort*, comme en général savent mourir les héros du passé. Il en est un peu de l’éloquence de Démosthène comme de sa vie : il est incomparable dans l’argumentation, il y déploie une vigueur sans égale; c'est l’orateur véhément par excellence. Mais prenez les discours de Périclès, un peu arrangés par Thucydide; comparezles avec ceux de Démosthène, et vous verrez quelle différence il y a entre l’éloquence du chef d’un grand peuple et celle d’un chef de parti.
La lutte des héros, à la guerre et en politique, n'est donc pas si pénible à la réllexion qu’au premier aspect. Il en est de même en philosophie. La lutte des grands génies philosophiques, bien comprise, n’a rien d'affligeant; car elle tourne au profit de la raison humaine. Le temps me manque pour vous exposer ici, comme je l’avais résolu, cette lutte féconde ; j’aurais voulu vous faire voir que là aussi c’est le vaincu qui a tort, puisque là aussi la bataille est entre le passé et l’avenir. Les philosophes aux prises entre eux nous montrent
1 Voyez la mort de Démosthène dans Plutarque.
DES GRANDS HOMMES. *25
un certain nombre d’idées, vraies en elles-mêmes, mais fausses prises exclusivement, qui ont besoin d’une domination momentanée pour développer tout ce qui est en elles, et en même temps pour faire voir ce qui n’y est pas et ce qui leur manque : chacune fait son temps; après avoir été utile, elle doit faire place à un autre dont le tour est venu. Le combat entre deux idées représentées par deux grands philosophes, loin d’affliger les amis de l’humanité et de la philosophie, doit au contraire les remplir d’espérance, puisqu’elle les avertit que l’humanité et la philosophie se préparent à faire un nouveau pas. Il faut bien concevoir que la création et la destruction successive des systèmes est la vie, le mouvement, le progrès, l’histoire même de la philosophie. Ce spectacle, au lieu d’engendrer le scepticisme, doit inspirer une grande foi dans cette excellente raison humaine, dans cette admirable humanité, pour laquelle travaillent tous les hommes de génie, qui profile de leurs erreurs, de leurs luttes, de leurs défaites et de leurs victoires, qui n’avance que sur des ruines, mais qui avance incessamment.
rv
Sujet de la leçon : Examen des grands historiens de l’humanité. — Difficultés de l’histoire upiverselle. Ses lois : I’ N'omettre aucun élément de l’humanité; 2" n’omettre aucun siècle. — Que l’histoire universelle devait commencer par être exclusive. — Que le premier point de vue exclusif devait être le point de vue religieux. — Discours sur l'histoire universelle de Bossuet. Ses mérites, ses défauts. — Nécessité d'un point de vue politique exclusif. Science nouvelle de Vico. Ses mérites, ses défauts. — Nécessité d'un point de vue plus large, d’une histoire universelle plus complète, mais plus superficielle en chaque partie, llerder, Idées pour une Philosophie de l’Hisloire. Scs mérites, ses défauts. — lin mot sur Voltaire, Turgot, Condorcet. — État présent de l’histoire universelle. Richesse des travaux particuliers. Nécessité d’une nouvelle histoire universelle.
Je vous ai signalé rapidement les faces principales sous lesquelles on peut envisager l’histoire, de l’humanité, et celle de la philosophie qui en est le couronnement ; il me reste à vous faire connaître la manière dont ce grand sujet a été traité jusqu'ic . Quand on entre dans une carrière, c’est un devoir de rechercher les traces de ceux qui nous vont devancés, et de reconnaître soigneusement les voies qu’ils ont suivies, qui les ont bien conduits ou qui les ont égarés, afin de choisir les unes et d’éviter les autres. Celui qui dans une science néglige soa histoire, se prive de l’expérience des
siècles, se place dans la situation du premier inventeur, et met gratuitement contre soi les mômes chances d'erreur, avec cette différence que les premières erreurs étaient inévitables, qu’elles ont été utiles, et par conséquent sont excusables, tandis que la répétition des mômes erreurs est stérile pour les autres et honteuse pour soi-même. La science de l’humanité doit être progressive comme l’humanité; et il n’y a progrès qu’à deux conditions, d'abord de représenter tous ses devanciers, ensuite d’ètre soi-même, de résumer tous les travaux antérieurs et d’y ajouter. Qui est assez sur de remplir la deuxième condition pour se dispenser de la première?
L’idée d’une histoire universelle est récente et elle devait l’èlre. Il n’y a pas d’histoire universelle sans un plan quelconque; et il devait s’écouler bien du temps avant qu’on put soupçonner un plan dans la mobilité des événements de ce monde *. Il fallait qu’on eût vu paraître et disparaître bien des empires, bien des religions, bien des systèmes, pour songer à les comparer, et pour s’élever aux lois générales qui président à leur formation et à leur ruine. Il fallait avoir survécu à bien des révolutions et à bien des désordres, pour comprendre que tous ces désordres ne sont qu’apparents, et qu'au-dessus est un ordre invariable et. bienfaisant. L’histoire universelle devait appartenir aux dernières générations ; et, de fait, c’est le dix-septième siècle qui en a conçu la première idée,
' Sur l’idée d'une histoire universelle, voyez Pheuiers essais, le fragment intitulé : De la Philosophie de l'Histoire
c’est le dix-huiticmc siècle qui l’a répandue, et il est réservé peut-être au dix-neuvième de l’élever à la hauteur d’une science positive.
Ses premiers essais ont été très-faibles, et il n'en pouvait être autrement. Songez, eh effet, à toutes les difficultés d’une histoire universelle. D’abord, tous les éléments de l’humanité doivent y entrer, et ces éléments sont divers et nombreux ; ce sont l’industrie, les sciences, les arts, l’État, la religion, la philosophie. Ce n’est pas tout : non-seulement une histoire de l’humanité ne doit exclure aucun de ces éléments; mais elle doit suivre chacun d’eux et tous ensemble dans tous leurs développements, c’est-à-dire dans tous les temps. 11 ne faut pas qu’elle retranche un seul de ces éléments, car alors ce n’est plus l’histoire complète de l'humanité ; et il ne faut pas qu’elle oublie un seul siècle, car alors elle méconnaît le développement particulier de quelque élément, un côté peut-être important de l'humanité.
Les deux lois d’une histoire universelle sont donc de n'omettre aucun des éléments fondamentaux de l’humanité et de n’omettre aucun siècle. Or, à moins qu’ici l’esprit humain n’ait été plus heureux ou plus sage qu’en tout le reste, il est à peu près impossible qu’il ne soit pas tombé dans le défaut que nous avons tant de fois signalé, qui consiste à prendre la partie pour le tout, et le côté qui nous frappe dans les choses pour leur caractère universel ; de sorte que, si la loi d’une histoire universelle est d'être complète, le sort de toutes les histoires universelles était d’être incomplètes. Toutes
s’intituleront histoire universelle, et chacune ne sera qu’une histoire partielle; toutes auront la prétention d’embrasser l’humanité tout entière, et elles porteront sur quelques-uns de ses éléments, dont elles suivront le développement dans certains siècles. Il n’y a point là d’erreur, à proprement parler; il n’y a que de l’incomplet. Un homme doué de sens commun, en faisant l’histoire de son espèce, peut bien omettre quelques côtés importants; mais celui auquel il s’attache ne peut manquer de réalité. En présence des hommes, quand on est soi-même un homme, il faudrait être absurde pour s’attacher à une pure chimère. On prend donc un élément réel; mais cet élément, tout réel qu’il est, n’est qu’un élément particulier; il rend compte d'une multitude de phénomènes de l’histoire, il ne les comprend pas tous. Ainsi, tout incomplètes que seront toutes les histoires, elles ne seront pas fausses pour cela; seulement elles ne contiendront qu’une partie de la vérité.
Il y a plus. S'il est bon qu’un siècle, qu’un peuple exprime une seule idée, afin de mettre en lumière tout ce qui est en celte idée et ce qui lui manque,, il est bon aussi qu’un esprit supérieur se préoccupe d'un élément particulier de l'humanité et lui sacrifie tous les autres, pour que celui-là du moins soit bien connu. Une histoire pareille, en effet, vous met en possession de l’entier développement d’un élément réel et particulier. Si chaque histoire prétendue universelle vous rend le même service pour les autres éléments, chacune est utile; et ainsi, au lieu de proscrire toutes
DES flISTORIENS DE L’HUMAWTÊ. 231
ces histoires qui se disent universelles et qui sont incomplètes, il suffit d’emprunter à chacune d’elles ce qu’elle contient et de les compléter en les réunissant. Ne rien dédaigner, tout mettre à profit, fuir l’exclusif pour soi-môme, mais le comprendre et l’amnistier dans les autres; tendreà l’universel et au complet, et y tendre par les points de vue incomplets de nos devanciers et de nos maîtres, réconciliés et réunis ; vous le savez, tel est notre but, telle est notre méthode en histoire, comme en philosophie, comme en toutes choses.
Il est donc convenu que toutes les histoires universelles commenceront par être incomplètes et donneront d’abord l’histoire d’un seul élément réel de l'humanité. Reconnaissons maintenant quel est l'élément qui doit frapper davantage et préoccuper l’attention, c’est-à-dire quelle est la première erreur et la première vérité qui devait se présenter à la science de l’histoire.
La philosophie est le rappel de tout ce qui est à sa loi suprême, à la formule la plus haute de l’abstraction et de la réflexion. La philosophie est le dernier développement de l'humanité, le plus clair en soi, mais le plus obscur en apparence. U est donc impossible que l’historien, au premier regard qu’il jette sur l’humanité, n’y aperçoive que la philosophie. Voilà une erreur que nous n’avons pas à craindre. Et comme on ne peut pas débuter par l’histoire de ce qu’il y a de plus relevé, on ne peut pas davantage débuter par l'histoire de ce qu’il y a de plus vulgaire, à savoir l'industrie, le commerce et tout ce qui en dépend. Il est trop
manifeste qu’il y a des choses plus importantes que celles-là . Voilà donc encore une erreur que nous n’avons pas à redouter pour le début de l'histoire. Les arts, sans doute, font le charme de la vie ; mais évidemment ils n’en sont pas la substance ; évidemment dans l’histoire ils se montrent toujours à la suite de l’Etat ou de la religion.
La religion occupe la place la plus considérable dans le monde. Elle nous prend à notre naissance , nous marque de son sceau, surveille et gouverne notre enfance et notre jeunesse, intervient dans tous les grands moments de la vie et entoure notre dernière heure de consolations et d’espérances. On ne peut naître, on ne peut vivre, on ne peut mourir sans elle. On la retrouve partout; la terre est couverte de ses monuments ; on ne peut se soustraire à ses spectacles et à son influence. Et il en a toujours été ainsi, plus ou moins, à toutes les époques des sociétés humaines. Les historiens ne pouvaient donc pas ne pas accorder à la religion une très-grande place. Or, comme il est dans la nature de tout élément qui mérite une grande place de s’en faire une beaucoup plus grande, nous pouvons être certains que le point de vue religieux, déjà si vaste et si important par luimême, aura commencé par absorber tous les autres et par être le centre de l’histoire de l'humanité. Noubliez pas encore que l’idée de l’histoire de l’humanité date du dix-septième siècle, et que le dix-septième siècle est essentiellement religieux. Ainsi, un historien venu à la lin de ce siècle devait naturellement voir
DES HISTORIENS DE l HUMANITÉ. 253
partout la religion et la transporter partout. Le premier historien de l'humanité a dü la considérer alors du haut du christianisme, lui donner le christianisme pour centre, pour mesure et pour but. Il s’ensuit qu’il a dû sacrifier tous les autres éléments ou les subordonner au moins à celui-là ; il s’ensuit encore que parmi les siècles l’historien a dû s’arrêter particulièrement à ceux que le christianisme remplit ou avoisine. Enfin, comme les choses se suscitent des représentants qui leur sont conformes, le point de vue théologique, dans l’histoire de l’humanité, devait avoir pour représentant et pour organe un théologien et un prêtre. De là la nécessité de Bossueti
Considérez combien le christianisme est favorable à une histoire générale de l’humanité. Le christianisme est presque le complément de toutes les religions qui ont paru sur la terre. Il est de tous les lieux et de tous les temps. Il occupe le moyen âge. Ses luttes et ses victoires, remplissent les derniers siècles de l’antiquité classique. Son berceau est sur la limite de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe. Le mosaïsme se mêle à l’histoire de l’Égypte, de l’Assyrie, de la Perse, de la Grèce et de Rome, en même temps qu’il s’enfonce jusque dans les racines du genre humain. Quand donc on ne veut considérer qu’une seule chose dans l’histoire du monde, on ne peut en trouver une plus vaste et plus compréhensive, plus ancienne et plus nouvelle, que celle dont le premier monument est la Genèse, et dont le dernier ouvrage est la société moderne. Et ce n’est pas là seulement la vertu ca-
2 '>4 ONZIÈME I.EÇON
cliée de la religion chrétienne, c'est son enseignement positif. L’Eglise enseigne que ce monde a été fait pour l’homme; que l’homme est tout entier dans son rap-, port à Dieu, dans la religion ; que la vraie religion est le christianisme; que par conséquent l’histoire de l’humanité n’est et ne peut-être que l’histoire du christianisme, de ses origines, de ses préparations, de ses progrès, de son triomphe, de son développement. L’Église ne'considère les individus qu’autant qu’ils l’ont ou servie ou contrariée. Elle enseigne encore que les empires comme les individus n’ont d’importance que par leur rapport au service de Dieu , c’est-à-dire au christianisme. En un mot , l’Église a son histoire de l’humanité que le dogme même lui impose, histoire aussi inflexible que le christianisme lui-môme, et qui est la seule histoire universelle qu’au dix-septième siècle un évêque pût proposer à des fidèles. De là encore la nécessité du plan de Bossuet.
On a fait honneur à Bossuet de l’idée d’une histoire universelle 1 : il serait juste d’en faire honneur avant tout à l’Église. L’idée du livre de Bossuet est dans le premier catéchisme, toute son originalité est dans l’exécution. Voyez comme tout se tient et se lie dans le monde. Le moment est-il venu où le point de vue théologique est le point de vue nécessaire de l’histoire , il naît un grand théologien pour le représenter ; et il se trouve encore que la nature du talent de l’interprète est
* Le Discours sur l'Histoire universelle est de 1681.
en parfaite harmonie avec celle du point de vue qu’il s’agit de représenter. Ne semble-t-il pas en effet que la pensée d’une histoire universelle où les hommes, les peuples, les empires, n’ont d’importance que comme instruments du plan immuable de Dieu, était faite tout exprès pour le génie de Bossuet, de ce grave et éloquent personnage accoutumé à regarder les grandeurs de la terre comme si peu de chose, à porter la parole sur le tombeau de la puissance, de la beauté, de la gloire, à célébrer toutes les grandes morts, et à ne voir partout que misère, excepté dans les desseins de la divine providence? Aussi l’exécution répond elle admirablement à la conception : cette manière hautaine de traiter les héros et les empires, cette marche inflexible vers le but marqué, à travers tout ce qui détourne et distrait les historiens ordinaires; ce style aussi altier et aussi simple que la pensée qu’il exprime, voilà ce qu’il faut admirer dans Bossuet et non le plan général, qui, à vrai dire, ne lui appartient pas.
Quant aux défauts de V Histoire universelle, ils sont évidents aujourd'hui et nous n’y insisterons point. Bossuet ne voit guère partout qu’un seul élément, la religion, et par conséquent sur le premier plan de l’histoire un seul peuple, le peuple juif. La race arabe, dont le peuple juif fait partie, est une grande race assurément; elle a beaucoup remué sur la terre; elle a produit Moïse, qui est bien vieux et qui pourtant dure encore, et plus tard Mahomet et la forte civilisation musulmane. Ce ne sont pas là de médiocres présents. Mais quelque belle, quelque grande, quelque énergique
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que soit cette race, elle n’est pas seule en ce monde, et le peuple juif n’est pas toute l’humanité. Avant le temps où le peuple de Moïse prend un caractère historique, il y avait des contrées dix fois plus vastes que la Judée et qui ont eu leur développement indépendant. Les racines du mosaïsme sont très-profondes; mais elles ne pénètrent pas la terre entière. Non-seulement l’Orient manque dans le grand livre de Bossuet, ainsi que l’histoire des arts, de l'industrie et de la philosophie ; mais les religions elles-mêmes et les institutions politiques des différents peuples y sont traitées quelquefois d'une manière un peu superficielle, bien que de loin en loin, et par exemple dans l’histoire romaine, il y ait des éclairs d’une sagacité supérieure et des pages qui rappellent Machiavel et devancent Montesquieu.
La France peut s’honorer d’avoir donné à l’Europe l ’ Histoire Universelle , c’était là le premier pas du génie de l’histoire, ce ne pouvait en être le dernier. La religion joue dans notre vie et dans la société un rôle imnjense; maisil y a autre chose encore. Une très-grande place appartient à la loi, à l’État. Les actes les plus vulgaires comme les plus élevés s'accomplissent sous le regard et sous l’empire de la loi. Vous ne contractez point, vous ne commercez point, voifs ne pouvez faire la plus petite transaction, sans l’intervention de la loi. Votre activité morale, pour peu qu’elle sorte des limites de la conscience et produise des actes extérieurs, rencontre l’État qui la juge et la cite à son tribunal. Vous pouvez cultiver le sentiment du beau et les arts pour
vous-mêmes; mais le moindre ouvrage d’art et de littérature, en arrivant à la publicité, se lie d’une manière ou d’une autre à la vie sociale, et tombe sous quelque loi. La religion elle-même se résout en actes qui ont besoin de la protection de la loi. La vie publique et légale est le théâtre sur lequel se donnent en quelque sorte rendez-vous tous les développements de l’humanité, quels que soient leurs principes et leur fin. Il suit de là que, comme il était impossible de n’être pas frappé de la place de la religion dans la vie et dans l’histoire, il était également impossible de n’être pas frappé du rôle qu’y jouent les lois, les institutions politiques, les gouvernements. Ajoutez que tout élément important tendant à devenir exclusif, le point de vue politique devait devenir exclusif à son tour ; et chaque point de vue se suscitant un représentant qui lui est conforme, comme le point de vue théologique avait eu pour représentant un évêque, ainsi le point de vue politique devait avoir pour représentant un grand jurisconsulte. De là la nécessité de Vico.
La Science nouvelle' est le modèle et peut-être la source de Y Esprit des Lois. Elle rappelle les institutions particulières à leurs principes les plus généraux, elle rattache le mouvement des sociétés humaines à un plan supérieur et invariable qui domine l’avenir comme le passé, et elle convertit les conjectures et les probabilités de l’érudition et de la politique en une vraie science dont la base est la nature commune des nations. Le trait dis-
* Prtncipi dt scienza nuova d intorno alla commune natura delle na~ zioui. I" édit., Naples, 1725; 2' édition, bien plus considérable, 1730.
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tinctif de la Science nouvelle est l’introduction d’un point de vue humain dans l’histoire de l'humanité. En effet, la jurisprudence a beau s’appeler scientia rerum . humanarum et divin arum, la science des choses humaines et divines, elle est surtout la sciènce des choses humaines, dans lesquelles elle contemple les choses divines. Aussi la religion, dans Vico, fait partie de l'État tandis que dans Bossuet c'est l’État qui fait partie de la religion. La religion, dans Vico, se rapporte à l'humanité, tandis . que dans Bossuet c’est l’humanité qui est au service de la religion : le point de vue est tout changé, et ç’a été un pas immense dans la science de l’histoire, dont le but dernier est de tout faire rentrer dans l'humanité, de tout rapporter à l’humanité en ce inonde, sauf ensuite à rapporter les destinées de l’humanité et ce monde lui-méme à quelque chose de plus élevé. De plus, dans Bossuet, le plan général de l’histoire est puissamment marqué; mais chaque partie est, comme nous l’avons dit, un peu superficiellement traitée; au contraire, dans Vico, les différents peuples ont leur histoire approfondie. Selon Vico, l’existence d’un peuple forme un cercle dont il a déterminé avec précision tous les points. Dans chaque peuple il y a toujours, il y a nécessairement trois degrés, trois époques. La première est l’époque d’enveloppement improprement appelée barbarie, où la religion domine, où les acteurs et les législateurs sont des dieux et des prêtres; c’est l’âge divin de chaque peuple. La seconde est la substitution du principe héroïque au principe théologique; là il y a du divin encore, mais il y a déjà
de l'humain, et le héros est pour ainsi dire dans l’histoire, comme, dans la mythologie grecque, l’intermédiaire entre le ciel et la terre. Enfin, dans le troisième âge, l’homme sort du héros comme le héros est sorti du dieu, et la société civile arrive à sa forme indépendante. Cela fait, l’homme, après s’étre développé complètement, se dissipe; le peuple finit; un nouveau peuple recommence avec la môme nature, et parcourt le môme cercle. Ce sont les nécessaires retours de ces trois degrés que Vico a consacrés sous le nom remarquable de retours de l'histoire, ricorsi. 11 ne faut pas oublier non plus que Vico est le premier qui ait ôté à plusieurs noms illustres leur grandeur personnelle pour la rendre à l’humanité. Vico, le premier, a démpntré qu’il fallait considérer Orphée et Homère, non pas seulement comme de simples individus, mais comme des représentants de leur époque, comme des symboles de leur siècle, et que, s’ils avaient existé réellement, on avait mis sur leur compte ou on avait ajouté à leurs propres ouvrages bien des ouvrages du siècle et du peuple qu’ils représentent. Le premier encore il a discuté les temps primitifs et les lois fondamentales de Rome, et il a indiqué à la critique moderne quelques-uns de ses plus beaux points de vue. Tels sont les mérites de Vico ; ils justifient sa renommée.
Le vice de la Science nouvelle est la prépondérance de l’élément politique, et l’omission presque entière de l’art et de la philosophie. Il était naturel aussi que celui • qui parmi les éléments de l’histoire avait vu surtout l’élément politique, considérât surtout les époques où
cel élément joue un rôle important, et négligeât celle que domine la religion, à savoir, l’époque orientale. La Science nouvelle a un autre défaut. Sans doute chaque peuple a son plan, et parcourt un cercle, le cercle qu’a décrit Vico; chaque peuple a son point de départ, son milieu, sa fin, c’est-à-dire son histoire; mais l’humanité n’a-t-elle pas son histoire aussi? Enfoncé dans les ricorsi, dans les retours des mômes époques chez les différents peuples, Vico oublie de rechercher ce qu’il advient de l’humanité elle-même de retours en retours. Ce n’est pas assez de répéter que l’humanité avance; il faut dire en quel ordre elle avance. Parler d’un progrès sans déterminer son mode et sa loi, c’est ne rien dire *. En général, profond dans l’histoire de chaque peuple, dans la nature commune des nations, pour parler son langage, Vico est assez faible dans le développement progressif de l’humanité, et dans la détermination des lois qui président à ce développement.
Voilà les deux grands ouvrages par lesquels s’ouvre la science de l’histoire. Ils sont également vrais et égale- ' ment incomplets. Après avoir servi l’esprit humain, ils ne pouvaient donc lui suffire, et ils appelaient un point de vue plus élevé encore et plus vaste qui comprit les deux points de vue de la religion et de l’État, avec les autres éléments que Bossuet et Vico avaient un peu sacrifiés. De là la nécessité de Herder*.
L’idée fondamentale de Herder est précisément de rendre compte de tous les éléments de l’humanité,
* Voyez plus haut vi* leçon, p. 154, etc.
• Ideen zur Philosophie der Geschichle der Menscheit, 1784-1787
ainsi que de lous les temps. C’est là ce qui donne à son livre une incontestable supériorité sur ceux de ses deux illustres devanciers. Les races, les langues, les religions, les arts, les gouvernements, les systèmes de philosophie, tout a sa place dans l’histoire de l'humanité telle que l’a conçue Herder. Et non-seulement il présente l’histoire de ces différents éléments aux époques les plus célèbres de la civilisation, en Grèce, à Rome, au moyen âge; mais il la poursuit jusque dans le monde de l’Orient, dans ce monde alors si peu connu, et où il a fait faire à la philosophie de l’histoire les premiers pas. Mais son principal honneur est d’avoir établi que tous les éléments de l’humanité se développent harmonieusement et progressivement. L’ouvrage de Herder est le premier grand monument élevé à l’idée du progrès perpétuel de l’humanité dans toutes les directions. J’ajoute que parmi les différentes parties dont se compose cet ouvrage, celles qui dans chaque peuple se rapportent aux arts et à la littérature sont traitées de main de maître. Le Discours sur l'Histoire universelle est d’un théologien; la Science nouvelle est d’un jurisconsulte; la Pltilosophie de l'histoire (le ïlmmanité est d'un grand critique et d’un lettré éminent. C’est là que pour la première fois ont été bien expliquées les poésies primitives, surtout les poésies hébraïques et celles du moyen âge; c’est là que pour la première fois il a été établi, avec une érudition ingénieuse, que les chants populaires sont des monuments aussi fidèles que touchants. Je ne veux pas oublier parmi les mérites de Herder celui d’avoir
'in ONZIÈME LEÇON.
accordé la plus haute importance au théâtre de l’histoire. Ilerder, après Montesquieu, a reconnu que l’homme ne pouvait se soustraire à l’influence des climats et des lieux, et la géographie physique a commencé, grâce à lui, à jouer un grand rôle dans l’histoire des peuples. Ce sont là des titres éclatants, que des défauts même graves ne peuvent obscurcir.
Le plus grand défaut de Ilerder est d’avoir abordé l’histoire avec un système philosophique trop peu favorable à la puissance et à la liberté de l’homme. Ilerder est l’élève de la philosophie qui régnait de son temps, la philosophie de Locke; il a mis les couleurs brillantes de son génie sur cette philosophie un peu terne en elle-même; il a prêté son enthousiasme à des idées qui n’en paraissent guère susceptibles. Il a très-bien vu les rapports intimes qui rattachent l’homme à la nature, mais il a trop regardé l’homme comme l’enfant et l’écolier passif de la nature. Il n’a pas fait une assez grande part à sa libre activité ; et lorsque les suggestions delà sensibilité et de l’imagination ne lui semblent pas expliquer aisément certains développements de la civilisation, au lieu de les rapporter à l’énergie de l’esprit humain, Herder a recours à des' théories mystiques en contradiction avec la théorie générale et l’esprit de son ouvrage. Ainsi, pour avoir fait l’homme trop passif et presque exclusivement sensitif, il ne sait plus comment résoudre le problème du langage; et comme Rousseau, et depuis M. de Bonald, il le résout par le deiis machina. L’institution du langage, selon Ilerder, est d'institution divine : contre sens manifeste
dans un ouvrage où tout ce qui est de l’homme est expliqué humainement. Si Dieu intervient ici spécialement, il faut aussi le faire intervenir ailleurs, par exemple dans le problème difficile de l’origine dessociélés; et c’en est fait alors de l’idée fondamentale du livre 1 .
Il serait aisé d’y signaler bien des lacunes, bien des erreurs ; elles étaient inévitables dans un aussi vaste travail, et il y aurait une sorte d'injustice à s’y arrêter; mais il nous est impossible de nevpas relever presque partout une absence générale de précision, je ne sais quoi d’indécis et de vague qui gâte un peu l’effet de l’ouvrage entier. Ilerder admet un progrès continu dans l’humanité; mais il en détermine mal les lois générales, et nullement les lois particulières. Il en résulte que ce beau .livre a plus d’éclat que de lumière. Il est assez naturel que, littérateur plus encore que philosophe, au milieu de l’élégante société de Weimar, Herder ait un peu travaillé pour les gens du monde; il a donc pris soin d’éviter les abstractions et les termes pédantesques. À la bonne heure; mais il ne s’agit pas de plaire en semblable matière, il s’agit d’instruire et d’éclairer. Or les formules philosophiques, bien entendu quand elles ne sont pas arbitraires et empruntées à une vaine scolastique, contiennent, comme nous l’avons montré*, l’expression la plus lucide de l’bFstoire comme de toutes choses,
1 Voyez sur cette question de l’institution du langage, Pbzhifbs essai», p. 258, Philosophie écossais*?, lcç. vu, etc.
* Voyez plus liaut la ni* leçon.
Nous devons dire un mot de quelques autres ouvrages moins importants, mais très-remarquables encore, qui ont paru en France au dix-huitième siècle, à côté de celui de Herder, un peu auparavant, ou un peu après. Voltaire a le mérite d’avoir appelé l'attention sur les mœurs des nations *. Voltaire, c'est là sa gloire, a le sentiment de l'humanité * ; mais ce sentiment, égaré par une critique systématique et sans profondeur, et par une haine insensée contre le christianisme, dégénère souvent en déclamations qui ne valent pas grand’chose dans des tragédies, mais qui ne valent absolument rien dans l’histoire, où la passion doit faire place à l’intelligence. D’ailleurs, quand on s’emporte si violemment contre ce qui gouverne l’espèce humaine, au fond c’est l'humanité qu'on accuse; car enfin, à ne parler qu’humainement, et en nous mettant au point de vue de Voltaire, une religion ne s’établit pas, ne se soutient pas toute seule; il faut qu’elle trouve quelque consentement parmi les hommes. Et qui ne sait que la religion chrétienne n’a conquis d’abord et ne garde sa bienfaisante influence qu’en s’appuyant sur la sympathie des peuples?
Nous plaçons au premier rang des écrits de cette époque sur ce grand sujet, celui d’un jeune homme qui
* L'ingénieux ouvrage qui, dans sa dernière forme, fut appelé par son auteur Essai sur les mœurs e( l'esprit des nations, parut pa fragments et sou: des titres tort différents de 1 153 à 1169. Voyez la préface de M. Beuchot au tome XV de son excellente édition des œuvres de Voltaire.
* Sur Voltaire, voyez particulièrement Philosophie skssiulu— , leç. u,
étudiait alors en Sorbonne et y composa deux discours en latin sur l’histoire de l’humanité dans ses rapports avec celle de l’Église et sur les immenses services que le christianisme a rendus au genre humain. Il y a plus d’idées philosophiques dans ces deux discours que dans tous les ouvrages de Voltaire qu’ils ont précédés; et, s’il n’avait pas été enlevé par les affaires à l’histoire et à la philosophie, nous ne doutons pas que le jeune sorbonniête ne se fût assis à côté de Montesquieu. On voit que nous voulons parler de Turgot *. Condorcet, ami et disciple de Voltaire et de Turgot tout ensemble, a déposé quelque chose du caractère de ses deux maîtres dans l’écrit intéressant qu’à la veille de périr il légua à la postérité *. Cet écrit respire un sentiment d’humanité qui anime et colore chaque page, et demande un peu grâce pour les déclamations, qui étaient alors à la mode. Cependant on ne peut s’empêcher de déplorer qu’on mette de trop bonne heure l 'Esquisse de Condorcet entre les mains de la jeunesse. Ce qu’il faut aux jeunes gens, ce sont des livres savants et profonds, même un peu difficiles à entendre, afin qu’ils fassent ainsi l’apprentissage du travail et de la vie ; mais en vérité c’est pitié de leur distribuer, sous la forme la plus réduite et la plus lé-
1 Sur Turgot, voyez Prexiers essais, p. 140, et dans >a PniLosorm» sEssüALisTE, la fi ri de la leçon it sur Helvétius. Les deux beaux discours ici rappelés sont de juillet 1750. L’auteur avait vingt-trois ans. On trouvera ces deux discours traduits en français dans le tome I"' de l’édition des œuvres de Turgot donnée par son ami Dupont de Nemours.
* Esquisse d'un tableau historique des progrès de l’esprit humain, publiée par les amis de l’auteur en l’an 111.
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gère, quelques idées sans étoffe, qui leur persuadent qu’ils savent quelque chose de l’humanité et du monde. Les hommes forts se fabriquent dans les fortes étiides ; les jeunes gens qui parmi vous se sentent de l’avenir doivent laisser aux enfants et aux femmes les petits livres et les bagatelles élégantes : ce n'est que par l’exercice viril de la pensée que la jeunesse française peut s’élever à la hauteur des destinées du dix-neuvième siècle. D’ailleurs tout ce qu’il y a de bon, tout ce qu’on a le plus vanté dans Condorcet se trouve dans Herder, et le sentiment de l’humanité, et l’idée d'un progrès continu, et cet ardent amour de la . civilisation qu’Herder porte jusqu’à l’enthousiasme ; dans Yico, l’enthousiasme n’est pas dans la forme, mais il est dans le fond. Voilà de ces ouvrages que nous recommandons à nos jeunes auditeurs ; ils ne les étudieront pas sans y contracter un goût plus éclairé de tout ce qui est beau et de tout ce qui est bien; et nous nous félicitons d'avoir encouragé nos deux jeunes amis, MM. Michelet et Quinet, à donner à la France Vico et Herder l .
Ce sera la tâche de l’avenir d’élever un monument nouveau qui soit supérieur à ceux des temps passés de toute la supériorité d'un nouveau siècle sur les siècles qui ne sont plus. Les voies sont préparées à une nouvelle philosophie de l’histoire, qui, évitant les points de vue exclusifs de Bossuet et de Vico, et fidèle à l’esprit d’universalité de Herder, approfondisse davan-
• Nous n'effaçons point ce sincère témoignage d’affectueuse estime autrefois adressé à deux écrivains qui depuis sont restés si peu fidèles à leurs sages débuts
tage ce que Hertjer n’a pu qu’eflleurer, et substitue à des aperçus un peu vagues et indéterminés une précision et une rigueur véritablement scientifiques. Mais en attendant que les efforts accumulés de l'Europe savante produisent un pareil ouvrage, après celui de Iïerder on a fait la seule chose qu’il y eût ô faire : on l’a décomposé pour le mieux recomposer un jour. Son succès avait été immense : dès son apparition on avait été frappé des idées générales qu’il renfermait et de la manière dont quelques parties étaient traitées; on entreprit d’aller plus loin dans la route qu’il avait tracée ; on se livra à l’étude approfondie de chacun des éléments de l’humanité et de chacune de ses grandes époques ; voilà pourquoi aujourd'hui , lorsque la critique, éclairée par les travaux des quarante dernières années, se remet en présence de l’écrit qui les inspira, elle ne retrouve plus son premier enthousiasme, ce qui est impossible, à moins que la science n’ait point avancé. Depuis Herder, tout a marché, grâce à Dieu, tandis qu’Iïerder est resté à la même place. Pour l’histoire des religions, par exemple, la Symbolique de M. Creuzer, qu'un digne élève de l’Ecole normale 1 fait passer en notre langue refondue et améliorée, a laissé fort en arrière, malgré tous ses défauts, en ce qui regarde l’antiquité, les aperçus un peu légers de l’élégant philosophe de Weimar. Winckelman etM.Quatremère de Quincy l’ont aisément surpassé dans l’intelligence des arts de la Grèce. MM. de Schlegel, que
1 M Guigniaut, aujourd’hui membre de l'Institut.
Herder a produits peut-être, ont pénétré bien plus avant dans la littérature ancienne et moderne. Enfin depuis un demi-siècle la connaissance des systèmes philosophiques a été comme renouvelée.
Tel est l'état de la philosophie de l’histoire. De solides travaux ont été entrepris et accomplis sur chaque sujet, sur chaque époque; il s'agit aujourd'hui de les réunir et d’en former un grand tout qui joigne l’exactitude des détails à l’étendue des idées générales; un ouvrage savant et spéculatif tout ensemble qui, après avoir été, comme celui de Ilerder, le résumé et la mesure des connaissances humaines au moment de son apparition, devienne à son tour un point de départ pour une décomposition nouvelle et pour de nouvelles recherches particulières, plus exactes encore, plus approfondies que les précédentes et qui prépareront un résumé nouveau, une nouvelle histoire universelle, et toujours ainsi, au profit de la science. Pour nous, sans jamais perdre de vue l’histoire générale, nous nous efforcerons surtout de traiter avec soin et en détail la branche spéciale de l’histoire de l’humanité qui nous est confiée, l'histoire de la philosophie; et pour achever cette introduction, nous consacrerons la prochaine leçon à vous rendre compte des plus importants travaux dont l’histoire de la philosophie a été la matière depuis un siècle.
Sujet de la leçon : Des prands historiens de la philosophie. — Conditions d’un grand développement de l'histoire delà philosophie : 1° un grand développement de la philosophie elle-même; 2° un grand développement de l’érudition. — Le premier mouvement de la philosophie moderne a été le cartésianisme; le cartésianisme devait produire et il a produit une histoire de la philosophie qui le représente. — Brucker. Son caractère général; ses mérites et ses défauts. — Le second mouvement de la philosophie moderne est la lutte du sensualisme et de l’idéalisme à la fin du dix-huitième siècle. De là deux histoires de la philosophie dans des vues différentes : Tiedemann et Tennemann. Leur caractère général. Leurs mérites et leurs défauts.
Si, dans l'individu, la réflexion est la faculté qui entre la dernière en exercice, et si, dans un peuple et dans une époque, la philosophie, qui représente la réflexion, se développe après fous les autres éléments de ce peuple et de cette époque, il faut en tirer celte conséquence que l’histoire de la philosophie, qui marche à la suite de l’histoire des autres branches de la civilisation, ne devait avoir sa place qu'aprés tout le reste, c’est-à-dire au dix-huitième siècle. Mais, outre ce motif général, des causes spéciales, plus actives et plus puissantes, devraient donner, dans le dix-huitième siècle, une vive impulsion à l’histoire de la philosophie.
Recherchez, je vous prie, à quelle condition on peut s’occuper de l’histoire d’une science quelconque : c’est d’abord sans aucun doute à la condition qu’on s’intéresse très-sérieusement à cette science. Faites la supposition d’une science décriée et presque totalement négligée; il faudrait avoir un bien grand luxe de curiosité pour se livrer à l’étude de son histoire. Remarquez que l’histoire n’est pas chose facile, qu’elle exige des travaux longs et pénibles, dans lesquels on ne s’engage pas sans un grave motif; et ce motif est par dessus tout le vif intérêt que cette science nous inspire. Il faut aussi l’avoir beaucoup étudiée et la bien connaître, sans quoi on n’entendrait rien aux vicissitudes qu’elle a traversées. Mettez un homme qui n’ait pas cultivé les mathématiques en présence des ouvrages d’Euclide et de Diophante, d’abord il ne s’y intéressera pas; ensuite il n’y pourra rien comprendre. Cela est évident pour les mathématiques; cela n’est guère moins vrai pour les sciences morales, pour la jurisprudence, la législation, l’histoire politique en général. Comment celui qui n’est pas familier avec les idées sur lesquelles roulent les sciences morales, qui n’a pas médité sur les problèmes qu’elles embrassent, pourra-t-il se rendre compte des solutions qui en ont été données dans les différents siècles? lien est de même, et à plus forte raison, de la philosophie. Il serait étrange qu’on pût comprendre les livres des philosophes sans être versé dans les questions philosophiques. Ici surtout l'intelligence historique est en raison directe de l’intelligence scientifique. Il suit de là que, dans toute époque où la philoso-
phie elle-même n'aura pas excilé un haut intérêt cl
n’aura pas été cultivée avec le plus grand soin, on ne se sera guère occupé de son histoire. Au contraire, un grand mouvement philosophique est la condition indispensable et en même temps le principe certain d’un mouvement égal dans l’histoire de la philosophie. Il contient en soi et tôt ou tard il produit son histoire de la philosophie, et même une histoire qui lui est conforme ; car ce n’est jamais que sous le point de vue de nos propres idées que nous nous représentons les idées des autres. Appliquons ceci au sujet de cette leçon.
La philosophie moderne naît au dix-septième siècle. Elle s’y forme, s'accroît, se développe en tout sens; et quand elle est solidement constituée, elle engendre au dix-huitième siècle l'histoire de la philosophie qu elle portait dans son sein.
Et maintenant quel est le caractère de la philosophie du dix-septième siècle? Il faut s'en rendre compte pour apprécier 1 histoire de la philosophie à laquelle elle a donné naissance. Nous n’avons ici qu’à rappeler ce que nous avons dit bien des fois *.
La philosophie moderne est à la fois la fille et l’adversaire de la philosophie du moyen âge. Le caractère de la philosophie du moyen âge est la soumission quelquefois éclairée, quelquefois aveugle à l'autorité de l’Église. La philosophie moderne , en respectant l’Église, ne reconnaît que l’autorité de la raison, ("est le cartésianisme qui a opéré cette grande révolution.
1 Voyez plus haut, leçons ujet ni.
Dans la philosophie cartésienne, comme dans toute philosophie, il faut rechercher trois choses : 1° l’esprit général de cette philosophie; 2° sa méthode positive; 3° ses résultats, ou le système auquel aboutit l'application de cette méthode. L’esprit de la philosophie de Descartes, c'est l'indépendance; sa méthode, c’est la psychologie, le compte que l’on se rend à soi-même de ce qui sc passe dans l’âme, c’est-à-dire dans la cdhscience, qui est la scène visible de l'àme. Je ne peux rien savoir, pas même que je suis, que parce que je pense; donc l’étude de la pensée est le seul point de départ légitime dans l’étude de la connaissance humaine. Nous sommes tous des enfants de Descartes, à ce double titre que l’autoritc philosophique que nous acceptons tous est la raison, et que le point de départ de toute étude philosophique est pour nous l’analyse de la conscience, de cette conscience que chacun de nous porte avec luimême, qui est le livre constamment ouvert sous nos yeux, et dont une saine philosophie ne doit être qu'un développement et un commentaire. La méthode psychologique a été mise au monde par Descartes, et elle n’abandonnera jamais la philosophie moderne, à moins que lg philosophie moderne ne consente à s’abdiquer elle-même. Mais n’oubliez pas que toute méthode naissante est faible; n’oubliez pas qu'une révolution n’atteint pas d’abord toutes ses conséquences. Il en a été ainsi de la révolution cartésienne; elle a eu ses commencements, ses incertitudes, ses défaillances. Certes on ne m’accusera pas d'être trop peu cartésien; mais je ne fais pas difficulté d’avouer que sur plusieurs
points la méthode de Descartes, cette méthode si ferme, chancelle et quelquefois trébuche. En physique surtout, voulant tout expliquer, Descartes tombe en des explications fort arbitraires, en contradiction manifeste avec la méthode qu’il recommande. A son exemple, ses successeurs ont eu recours plus d’une fois à des hypothèses. Il suffit de rappeler la vision en Dieu de Malebranche et l’harmonie préétablie de Leibnitz. Ce sont là les premiers fruits du cartésianisme. Songez encore que Descartes, après avoir proclamé l'analyse de la pensée comme le véritable point de départ de la philosophie, à peine le premier pas achevé, a trop souvent emprunté les procédés de la géométrie. Le grand penseur est parti de la pensée; le grand géomètre a jeté sur la pensée la forme de la géométrie. 11 en a été ainsi de ses successeurs : tous sont des géomètres qui ont recherché et poussé jusqu’à l’abus la rigueur apparente- de la démonstration géométrique l .
Au dix-septième siècle la philosophie cartésienne avait pour elle l'élite des penseurs. Il restait à la faire descendre, avec tout ce qu’elle avait de bon et d’imparfait, dan- les régions inférieures; il restait à pénétrer les générations nouvelles de son esprit en l’introduisant dans l’enseignement. Mais en France l’école était occupée par la philosophie qui régnait avant Descartes, et ceux qui persécutaient Port- Koyal interdisaient avec un soin jaloux et des rigueurs impitoyables à la philoso-
1 Voyez THistoire générale de la philosophie, leçons in et xi, et surtout les Fragments de puilosopuib moderne, pa saint.
pliie nouvelle l'accès des universités et des congrégations enseignantes 1 . C’est plus lard en Allemagne, et sous une forme étrangère, qu’elle put enfin se faire entendre dans une chaire publique. Le dernier et le plus illustre des cartésiens, Leibnitz, avait parmi ses disciples un homme plus fait pour exposer que pour inventer, et qui devait donner à la philosophie du dixseptième siècle un grand professeur : telle est la place et la destinée de Wolf. La philosophie cartésienne, agrandie à la fois et altérée par Leibnitz, reçut des mains de Wolf l'appareil sévère et régulier, mais un peu pédantesque que la philosophie recevra presque toujours des mains d’un professeur, nous sommes forcé de le reconnaître. Déjà Descartes et ses successeurs inclinaient à la forme géométrique; cette forme prit un caractère exclusif dans les écrits et dans l’enseignement de Wolf. Tout y procède par principes, par * axiomes, par définitions et par corollaires. Après être sortie de la scholastique, la philosophie y est presque rentrée. Ainsi vont les révolutions ; elles s’élancent d’abord par delà leur but; puis elles viennent se rasseoir tout près de leur point de départ. Elles 11e reculent jamais; mais, après bien des mouvements, il leur suffit d’avoir fait un pas, et de pas en pas l’humanité se 1 trouve un jour avoir fait bien du chemin. Mais elle ne fait qu’un pas à la fois. Le premier mouvement cartésien finit à Wolf; là, son cercle est accompli; il est
* Voyez dans les Fraoxexts de philosophie moderne le mémoire intitulé : l'enécution du cartésianisme.
arrivé à son dernier terme ; sa forme, sa méthode, sa doctrine en mal comme en bien ont trouvé leur dernier développement.
Le cartésianisme après Wolf n’avait plus qu’une chose à faire, une histoire de la philosophie. Toutes les conditions y étaient : immense intérêt répandu sur les matières philosophiques par une génération de grands hommes, méthode nouvelle, système complet, psychologique, logique, ontologique, cosmologique, en sorte que de tous les systèmes que le passé pouvait présenter, il n'en était pas un seul que ne pût aborder, embrasser et mesurer la philosophie nouvelle.
Une seule condition à remplir restait encore. Pour écrire l’histoire de la philosophie, il ne suffit pas qu’on s’intéresse au passé et qu'on soit capable de le comprendre, il faut encore qu’on le connaisse, et qu’on ait le goût des études variées et profondes nécessaires pour acquérir celte difficile connaissance; en un mot, l’érudition est une condition pour ainsi dire extérieure qui doit se joindre aux conditions intrinsèques que je vous ai rappelées, afin qu’une histoire de la philosophie soit possible. Or, cette condition était admirablement remplie en Allemagne au temps de Wolf : tout le monde sait qu’alors môme l’Allemagne était déjà»Ie pays classique de l’érudition.
Ces divers motifs réunis expliquent la nécessité d’une histoire de la philosophie, et la nécessité de Brucker. Brucker est le représentant du premier mouvement de la philosophie moderne dans l'histoire de la philosophie. Là est aussi la racine de ses mérites et de ses défauts.
Le mérite éminent que présente dès le premier aspect le grand ouvrage de Brucker, c’est d’être complet. h’Historia critica Philosophiæ 1 commence presque avec le monde et le genre humain, et ne se termine qu’aux derniers jours de la vie de l’historien. C’est merveille avec quel soin Brucker a recherché les premières traces de la philosophie : il commence au déluge, il a même essayé de remonter au delà et à une philosophia anledïluviam. La jeune Amérique n’a pas échappé non plus à ses regards; il a fouillé scs parties les plus barbares pour y découvrir des vestiges philosophiques. On ne saurait avoir plus de respect pour la raison, pour la philosophie, pour l’humanité; et à ce titre Brucker mérite à son tour au plus haut degré le respect de tout ami de l'humanité et de la philosophie. Il a embrassé tous les systèmes et tous les siècles. Et il ne s’agit pas ici de quelques aperçus superficiels; l’érudition consciencieuse de Brucker a tout approfondi. Brucker a lu tous les ouvrages dont il parle; ou quand il n’a pu s’en procurer quelques-uns, ce qui était inévitable, il n’en parle que sur des renseignements précis, avec des autorités qu’il a soin d’énumérer, afin de ne pas induire en erreur. Brucker est certainement un des hommes les plus savants de son temps. Son impartialité n'est pas moindre que son érudition. Il donne de longs et fidèles extraits de chaque doctrine, qu’il divise et subdivise en un certain nombre d’articles classés et
1 Hl'TOKU CRITICA PHILOSOPHIÆ A XCUDI INCOIUNTUS AD KOSTRAX CSOUE
aitatlk prrdüct», Lipsiæ, 1142-1744, 5 vol. in-4”. — Édit, secunda, 0 vol. in-4», 1760-1701.
numérotés avec un soin qui semble ne rien laisser à désirer. En générai, l’ordre est un des grands mérites de Brucker. Il suit l’ordre chronologique, celui-là môme qu’a suivi l’humanité; il expose scrupuleusement tous les systèmes dans leur succession réelle, avec des classifications claires et précises, dont la rigueur apparente rappelle Wolf et nous avertit que Brucker est dans l’histoire le représentant d’une école de géomètres.
Les défauts de Brucker tiennent à l’exagération de ses meilleures qualités. Comme nous l'avons dit, il remonte avant le déluge, et il se perd dans les recherches les plus minutieuses sur ce qu’il appelle philosophia barbarica et philosophia exotica. De là il arrive que, quoiqu’il ait fort nettement séparé la philosophie de la théologie, la peur d’être incomplet lui fait oublier quelquefois la sévérité de cette division 1 . En effet, s’il y a un peu de philosophie dans l’humanité naissante, il y a beaucoup plus de religion et de mythologie. Brucker, qui ne môle jamais ces deux choses dans le cours de l’histoire, les confond à son origine : il raconte les mythes de la Perse, de la Chaldée, de la Syrie, qu’il donne pour des systèmes philosophiques. On peut dire aussi que la critique de Brucker n’égale pas son érudition; il cite avec le plus grand soin toutes ses autorités, mais il ne les discute pas toujours, et s’appuie souvent sur des monuments d’une
1 Sur ce grave défaut de Drucker, voyez dans les Pneweas essais le fragment intitulé : Du vrai commencement de /’ Histoire de la Philosophie, p. 327.
25S DOUZIÈME LEÇOM.
authenticité suspecte. Enfin, si nous avons rendu justice à l’ordre qui règne dans l'histoire de Brucker, nous devons ajouter que cet ordre est plus apparent que réel. Le savant historien suit l’ordre chronologique, mais matériellement en quelque sorte et sans en corn* prendre toute la profondeur; il ne sait pas que l’ordre extérieur de succession contient un véritable ordre de génération; il n’a pas l’air de soupçonner que dans toute époque l’ensemble des systèmes est une suite de causes et d’effets qui agissent réciproquement les uns sur les autres et sont unis entre eux par des rapports intimes et nécessaires, lesquels sont les lois mêmes de l’histoire. Aussi l’ordre qui partout se montre dans l’ouvrage de Brucker laisse trop souvent subsister une confusion véritable masquée par l’appareil géométrique, du wolfianisme, par des classifications, des divisions et des subdivisions qui simulent un plan, mais qui ne contiennent pas le plan véritable.
En résumé, Brucker représente dans l’histoire de la philosophie la révolution qui a arraché l’esprit humain au moyen âge, cette révolution qui a engendré la philosophie moderne, mais qui ne l’a point achevée. De même 1 ’Historia critica Philosophiæ est un monument admirable d’étendue, d’érudition et de clarté; mais ce n’est et ce ne pouvait pas être le dernier mot de l’histoire de la philosophie. Élève du dix-septième siècle, Brucker florissait au commencement et au milieu du dix-huitième. Il est le père de l’histoire de la philosophie, comme Descartes est celui de la philosophie moderne. Son ouvrage a été la base de tous
les travaux contemporains du même genre; Ces travaux manquant de caractère propre ne nous occuperont point ici. Pour rencontrer de nouvelles histoires de la philosophie qui aient un caractère différent et déeidé, il faut arriver à de nouvelles écoles philosophiques.
L’esprit humain devait faire un nouveau pas; la civilisation moderne devait avancer, et la philosophie avec elle. Le résultat de la révolution cartésienne avait été d’éclaircir le chaos de la scolastique; mais les ténèbres d'un si long passé étaient trop épaisses pour se dissiper en une fois et en un jour. Du sein du cartésianisme sortirent deux philosophies imbues du môme esprit d’indépendance qui constitue toute vraie philosophie, parlant à peu près de la même méthode, mais bientôt divisées en deux mouvements contraires dont la lutte puissante et féconde remplit la fin du dix-huitième siècle.
Locke 1 est aussi un enfant de Descartes ; il est pénétré de son esprit et de sa méthode ; il rejette toute autre autorité que celle de la raison, et il part de l’analyse de la conscience; mais au lieu de voir dans la conscience tous les éléments qu'elle comprend, sans rejeter entièrement l'élément intérieur, la liberté et l’intelligence, il considère plus particulièrement l’élément extérieur; il est surtout frappé de ce qui nous vient des sens : la philosophie de Locke est une branche du cartésianisme; mais c’en est une branche égarée, comme
1 Voyez Philosophie sessdaliste, leçon i, et surtout l'ouvrage spécial que nous avons consacré & la Philosophie de Loleï.
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