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le spinozisme. Cetle philosophie, pour bien montrer ee qu’elle est, devait avoir tout son développement, mais elle ne l’a pas atteint tout entier dans le pays de son auteur *. En Angleterre tout est insulaire, tout s’arrête en certaines limites. L’Angleterre n’est assurément pas destituée d’invention ; mais il lui manque cette puissance de généralisation qui seule tire d’un principe tout ce qu’il renferme. Comparez la révolution de l’Angleterre avec la nôtre et voyez leur profonde différence : d’un côté, tout est local et part de motifs secondaires ; de l’autre, tout est général et idéal. Pour que la liberté civile et religieuse s’agrandît, elle a passé le détroit, elle a pris entre les mains du génie français ce caractère humain et universel qui la rend applicable à toutes les nations dont se compose l’humanité ; de môme il fallait que la philosophie de la sensation arrivât chez un peuple dont la langue est devenue celle de la civilisation ellemême, un peuple placé au centre de l’Europe, d’un caractère à la fois résolu et flexible, doué au plus haut degré de la faculté de généraliser ses idées, et par conséquent le plus propre à les propager; car évidemment une idée fait d’autant mieux sa route en ce monde qu’elle est de sa nature moins locale et moins étroite et qu elle est parvenue à une plus grande généralité. En un mot, il a fallu que la philosophie de Locke passât en France; c’est là seulement quelle a porté tous ses fruits, et c’est de là quelle s’est répandue en Europe.
La philosophie de la sensation est encore incertaine
* Cette assertion ne doit pas être prise trop à la rigueur; car la philosophie de Locke a produit directement en Angleterre harlley et Hume.
et chancelante dans Locke : le philosophe anglais se sépare de Descartes en ce qu’il attribue à la sensation une bien plus grande part dans la connaissance humaine; mais il tient encore à Descartes en ce qu’il conserve une place aussi à la réflexion. C’est un Français qui, a donné à la philosophie de Locke son vrai caractère et son unité systématique, en supprimant le rôle de la réflexion comme insignifiant et équivoque. Condillac* démontra qu’une pareille réflexion n’est guère autre chose que la sensation elle-même un peu modifiée ; il réduisit toutes les facultés humaines à des modes divers de la sensation, de sorte que la sensation est l’élément unique et môme l’unique instrument de la connaissance. En effet, dans Condillac, la sensation devient successivement, au moyen de certaines circonstances, attention, comparaison, raisonnement; elle devient l’intelligence et môme la volonté ; elle devient la conscience, l’âme tout entière. Qu’est-ce alors que l’âme? Une collection de sensations, plus ou moins généralisées, mais sans unité, sans substance, sans force causalrice. Je signale la marche de Condillac, je ne la critique pas; je prie au contraire de remarquer la force et l’audace qu’il a fallu à Condillac pour tout ramener à la sensation et pousser la philosophie de Locke à ses extrêmes et nécessaires conséquences. Sous ce rapport, le Traité des Sensations est un véritable monument historique. Condillac est le métaphysicien de l’école; Helvétius en est le moraliste \ Les sensations, outre
* Sur Condillac, voyez Phuosodbie sknsuauste, leçons n et ni, etc.
• Sur Helvétius, voyez ibtd.,, leçon iv.
leur propriété représentative, par laquelle elles correspondent à certains objets, ont aussi leur propriété affective : elles sont agréables ou désagréables. Éviter les sensations qui peuvent donner de la peine, rechercher celles qui peuvent donner du plaisir ; voilà la morale tout entière dans son principe le plus général. Saint- Lambert* s'est chargé de tirer de ce principe ses diverses applications et d’en composer un code, dont le plaisir est le fondement et l’intérêt la loi suprême. 11 fallait enco.e que cette morale eût sa politique; elle l’a eue, et il a été déclaré, décrété même, que comme l’individu n’avait pas d’autre loi que son intérêt bien ou mal entendu, une collection d’individus n’en pouvait avoir d'autre : qu’ainsi ces collections plus ou moins considérables d’individus qu’on appelle les peuples n’avaient pas d’autre loi que leur volonté, c’est-à-dire, dans le système régnant, leurs désirs, c'est-à-dire leur bon plaisir ; delà le droit divin du nombre et de la force, la souveraineté du peuple*. Ou a appliqué la même théorie à toutes les sciences, à la médecine, par exemple; et comme en métaphysique le moi ou l'âme n’était que la collection des sensations, ainsi la vie n’a plus été que la collection des fonctions, sans unité apparemment*; l’harmonie de ces fonctions, qui pourtant est un fait certain, devient alors inexplicable; mais on a sauté à pieds joints sur toutes ces difficultés, et la physiolo-
1 Sur Saint-Lambert, Philosophie sensualiste, leçon v.
* Sur la souveraineté du peuple, sur ce qu'elle a de vrai et ce qu’elle a de faux, voyez ibid., leçon vu.
* Voyez la première phrase du traité de Dicbat, de la Vie el de la iiort, édition de U. Magendie.
gie,où éclate plus que partout peut-être la présence d’une intelligence bienfaisante, a eu sa philosophie matérialiste.
* Une telle école, si complète et d’un caractère si net et si prononcé, devait avoir son histoire de la philosophie qui lui fut conforme. Mais rappelez-vous la condition nécessaire pour qu’il s’élève quelque part une histoire de la philosophie : les habitudes laborieuses de l’érudition et même de la philologie y sont absolument nécessaires. Jugez en effet tout ce qu’il faut de savoir, de courage et de patience pour s’enfoncer dans l’élude d’ouvrages écrits dans des langues savantes, souvent à moitié dégradés par le temps et si difficiles à comprendre qu’aujourd'hui môme, après un siècle entier d’efforts habilement dirigés, il est plus d’un monument important qu’on n’a pu encore bien déchiffrer et interpréter. Or, quand on est arrivé à un système qui fait mépriser tous les autres, on n’esl pas fort tenté d’entreprendre avec des peines infinies l'histoire d’un passé qui ne contient guère que des chimères. Aussi la philosophie de la sensation, qui appartient à l'Angleterre et à la France, n’a-t-elle eu ni dans l’un ni dans l’autre de ces deux pays son histoire de la philosophie ; car on ne peut appeler histoire de la philosophie les critiques sévères que Condillac a laissées tomber çà et là sur certains systèmes, ni les extraits qu'il a plu à Diderot de tirer de l’excellent ouvrage de Drucker, en y ajoutant des déclamations ou des épigrammes; c’est là se moquer des travaux de ses semblables, ce n’est pas en faire l’histoire. 11 fallait donc que la doctrine nouvelle arrivât
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dans un pays où l’habitude et le goût de l’érudition lui permissent de produire une histoire de la philosophie; il fallait qu’elle arrivât dans le pays de Brucker.
Sans doute l’esprit de l’Allemagne résiste à la philosophie de la sensation. Toutefois cette philosophie ne pouvait pas régner en France sans passer le Rhin; elle eut donc aussi un moment de succès en Allemagne; mais, comme l’esprit germanique y répugne, elle n'y a pas eu, elle ne pouvait pas y avoir de grands représentants. Elle soumit les esprits ordinaires, parmi lesquels il s’en trouva un qui mit son érudition au service de cette philosophie. Mais une doctrine trop étroite en philosophie est fort incommode eq histoire. Si pénétré qu’on soit d’une idée, le commerce des grands maîtres qui n’ont pas pensé comme nous est une rude épreuve et souvent un remède utile à l’entêtement systématique. Platon et même Aristote, quand on les lit dans leur langue et qu’on est forcé de les étudier sérieusement, troublent un peu le point de vue exclusif de la sensation. C’est ce qui est arrivé à Tiedemann. Son ouvrage peut bien être considéré comme celui qui représente le mieux la philosophie du temps appliquée à l’histoire; mais cette philosophie s’est fort adoucie et tempérée en traversant l’érudition allemande, et Tiedemann rappelle bien plus Locke que Condillac.
Le premier mérite de Tiedemann, c’est sa parfaite indépendance. La philosophie empirique, fille aussi de la philosophie cartésienne, sépare et souvent môme beaucoup trop durement, la philosophie de la théologie.
Cette sévérité île méthode se retrouve dans Tiedemann. En second lieu, Tiedemann, sans être aussi savant que Brucker, est plus critique. 11 ne lui suffît pas de citer ses autorités, il les discute ; il ne se contente pas de donner des extraits plus ou moins étendus des systèmes philosophiques, il pénètre leur esprit, et c’est à faire connaître cet esprit qu’il s'attache ; d’où le titre de son histoire : Esprit de la Philosophie spéculative *. Troisièmement, Tiedemann suit l’ordre chronologique comme Brucker ; et de plus il y joint un regard plus ou moins profond à l’histoire générale. Enfin, l’ouvrage de Brucker, comme le woliianisme, se recommandait par une clarté apparente couvrant souvent une confusion réelle ; au contraire, le point de vue théorique de Tiedemann étant, il est vrai, borné, mais bien déterminé, l’application de ce point de vue à l’appréciation des systèmes devait donner et donne en effet une histoire de la philosophie de la plus grande précision.
Les défauts de Tiedemann tiennent à l’école à laquelle il appartient. D’abord Tiedemann, dans son indépendance, sépare la philosophie de la théologie, et il a raison, car ce sont des choses essentiellement distinctes ; mais la peur de la théologie le jélte dans des scrupules exagérés. 11 est bien vrai, et c’est aussi notre opinion, que l’Orient, en général, est beaucoup plus mythologique que philosophique, et que c’est par là surtout qu’il fee distingue de l’Occident;
1 Geist der tpeculativen Philosophie, Marburg, 1791 1797, 6 vol. u-12.
mais il ne faut pas prétendre que l’Orient ne contient aucune philosophie, aucune trace de réflexion ; cependant Tiedemann, sur l’aspect théologique que présente l’Orient, le retranche de l’histoire de la philosophie, supprimant tout net une partie considérable de l’histoire de l’esprit humain. Comme on le voit, c’est juste le défaut contraire à celui de Brucker; mais il y a un milieu entre l'un et l’autre 1 . Ensuite, Tiedemann est un excellent critique ; mais sa critique est quelquefois un peu trop sceptique; il fait très-bien de discuter certaines autorités avant lui trop légèrement admises; mais il y a beaucoup d’ouvrages, que Tiedemann a déclarés apocryphes et qui aujourd’hui sont reconnus authentiques, ou qui du moins renferment dans leurs idées générales, sinon dans leur rédaction * formelle, des traditions qu’on doit en effet rapporter très-légitimement à ceux auxquels on attribue ces ouvrages. Mais le plus grand tort de Tiedemann, c’est l’esprit exclusif qu’il transporte dans l’histoire. Il est tout moderne, quoique fort érudit; et, malgré le titre même de son livre, il ne sait pas entrer dans l’esprit des systèmes antiques. Par exemple , les arguments célèbres qu’il a mis aux dialogues de^laton sontassez superficiels, et j’on ne peut s’empêcher de sourire en le voyant appliquer à de pareils monuments la petite mesure de la philosophie de Locke, paupertim philosophia, dit Leibnitz.
Un des mérites deTiedemann que j'avais oubliés etque
* Voyez noire Histoire générale re la Philosophie, leçon v.
je m’empresse de vous rappeler, c’esl qu’il est progressif. Brucker ne sait pas trop si la philosophie avance ou recule, si l'avenir perfectionnera le passé, ou si l’avenir ne fera pas mieux de s’en tenir au point où s’est arrêté le sage Brucker avec Wolf, son maître , tandis que Tiedemann croit à la perfectibilité de la raison humaine, et termine son ouvrage en invitant son lecteur à l’espérance et à la foi dans l’avenir. C’est là sans doute un mérite, mais qu’il faut surtout rapporter au temps où Tiedemann écrivait. D’ailleurs il n’a nulle part essayé de déterminer les lois du progrès général dont il pàrlc; ce qui fait que, précis et clair dans chaque partie , il est obscur et vague dans l’ensemble.
Tel est le représentant de l’école de Locke dans l’histoire de la philosophie ; il me reste à vous faire connaître l’école contraire et à vous montrer comment, partie d’un principe opposé et l’ayant suivi avec la même conséquence, elle a dû aboutir à une histoire de la philosophie tout opposée.
Il est incontestable que, dans le sein de la conscience, il y a un ordre de phénomènes qui viennent du dehors, et dont la pensée n’est pas la cause : cette vérité a son expression dans la philosophie' de Locke; mais il est tout aussi vrai qu’il y a dans la conscience des phénomènes qui ne sont pas réductibles à ceux-là. C’esl à la pensée, non à la sensation, qu’il faut rapporter l’idée de l’unité, l’idée de l’infini, du temps, de l’espace, de la causp, etc., toutes idées sans lesquelles il n’v a pas même une seule connaissance possible. Le monde extérieur lui-même nous ne le connaissons que
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parce que nous avons la faculté de le connaître, et la faculté de connaître en général. C'est cette faculté avec ses lois qui constitue le fond de la perception extérieure elle-même. 11 en est ainsi de notre âme; il en est ainsi de Dieu, il en est ainsi de tout; nous ne pouvons rien connaître que par la faculté quenous avons de connaître et selon les lois de cette faculté. Telle est l'origine naturelle et nécessaire de l'idéalisme. L’idéalisme est celte philosophie, qui, frappée de la réalité, de la fécondité, de l’indépendance de la pensée, des lois attachées à son exercice et des idées qui, en dérivent, y concentre son attention, et y voit les principes de toutes choses. L’idéalisme est aussi vrai, et il était aussi nécessaire que l’empirisme. Sans l’empirisme, vous n’auriez jamais su tout ce qui était contenu dans le sein de la sensation; sans l’idéalisme, vous n’auriez jamais connu la puissance propre de la pensée. Dans ce dix-huitième siècle, qui paraît tout occupé par le sensualisme, l’idéalisme a eu sa place, et sa place nécessaire, parce qu’il n’est pas au pouvoir de l’esprit humain de s’abdiquer lui-même, et que, quand une école prend un des côtés de la conscience pour la conscience tout entière, il s’élève bien vite une autre école qui prend le côté opposé, afin, ne nous lassons pas de le répéter, que toutes les puissances de l’âme humaine soient connues et développées.
C’était en Angleterre que la philosophie de la sensation avait fait sa première apparition ;-c’ est d’une province de l’Angleterre qu’est partie la première protestation contre celle philosophie. Je définis la philosophie
écossaise : une protestation honorable du sens commun contre les extravagances des dernières conséquences du sensualisme*. Que ce soit là son titre à l’estime des gens de bien. Mais elle n’est guère allée plus loin dans cette route nouvelle que Locke n’avait été dans la sienne. L’école écossaise a revendiqué les titres oubliés de la raison humaine; elle a remis en honneur quelques-unes des idées fondamentales que la raison tire de son propre fond ; elle les a décrites avec les caractères qu’elles ont incontestablement aujourd’hui; elle a d’admirables commencements de psychologie; mais elle n’a point une métaphysique; elle a un peu de morale et de politique, mais pas de système à proprement parler, ou du moins pas de ces systèmes qui embrassent l’universalité des questions philosophiques et en donnent une solution régulière et approfondie. Le mérite des philosophes écossais, comme celui de Locke, est le bon sens et la clarté ; leurs défauts, comme ceux de Locke encore, sont l’absence de force spéculative et d’étendue; ajoutez que le chef de l’école écossaise, Reid’, fort instruit d’ailleurs, manque d’érudition. Une pareille école ne pouvait pas avoir une histoire de la philosophie. C’est par le sens commun que le genre humain atteint à la vérité et s’y repose sans s’en rendre compte ; c’est par l’instinct d’un bon sens généreux que les âmes d’une certaine trempe échappent à la philosophie de la sensation; c’est là le point de départ de la science; mais ce n’est pas la science ; et tout comme la philosophie de la
1 Voyez Philosophie écossaise, etc.
* Pmlcsophie écossaise, leçon ix, avec la note p. 415.
sensation n’avait pu, entre les mains de Locke, parvenir à son entier développement, de même le spiritualisme un peu pâle de l’école écossaise ne pouvait attirer l’attention de l’Europe et lutter avec succès sur un grand théâtre contre les séductions et le génie de l’école opposée. Enfin, comme il avait fallu que la philosophie de Locke passât le détroit pour faire fortune, de même il fallait au spiritualisme une autre terre que l’Écossepour y déployer la puissance et la fécondité de ses principes.
En France il a eu pour interprètes deux hommes, dont l’un, M. Turgot*, enlevé de bonne heure à la philosophie par la politique, ne rendit contre la philosophie de Condillac que des combats rares et sans éclat, et dont l’autre, J. J. Rousseau, plus littérateur que philosophe, tantôt le complice, tantôt l’adversaire de la philosophie régnante, épuisa son admirable éloquence en protestations, quelquefois sublimes, contre l’athéisme et le matérialisme de son temps*.
Il était réservé à l'Allemagne, à ce pays méditatif qui avait déjà produit Leibnitz, de donner à l’idéalisme son véritable représentant au dix-huitiéme siècle. Kant est un élève de Descartes comme Locke ; il a le même caractère général, la même méthode que Locke; car ce caractère et cette, méthode, qui n’appartiennent ni à Locke ni à Kant, sont à jamais la méthode et le caractère de la philosophie moderne.
' Voyez la leçon précédente, p. 245 et la note.
* Sur Rousseau, voyez Philosophie sensüauste, leçon iv, et dans les Fiiaghehts et souvenirs littéraires, l 'Estai de philosophie populaire , suivi de la profession de foi du vicaire savoyard et d’une étude sur le style de J. J. Rousseau.
Il sépare d’une main ferme la philosophie de la théologie ; il part de l’analyse de la conscience : mais il s’attache à l’élément opposé à celui que Locke a particulièrement considéré. La grande entreprise de Kant est une Critique de la raison et de ses lois 1 ; sa gloire est d'avoir donné une statistique complète de ces lois. Il ne se contente pas de les indiquer, il les poursuit dans toutes les sphères de la pensée, les énumère, les décrit, les classe.
Apparet domus intus
Kant est, avec Reid, un des fondateurs de la psychologie rationnelle; mais il ne s’est pas arrêté là. Les lois de la raison énumérées, décrites et classées, Kant se demande comment de ces lois on peut arriver légitimement au monde extérieur, à Dieu, à tout ce qui n’est pas le sujet pensant ; et, dans sa sévérité logique, il lui semble que ces lois étant propres au sujet de la pensée, c’est-à-dire étant purement subjectives, il répugne de tirer de ces lois aucune conséquence objective. Sans doute c’est un fait, un fait de conscience, que nous croyons au monde extérieur, à Dieu, à des existences autres que la nôtre ; mais nous n’y croyons que sur la foi de nos propre lois : en sorte que ces croyances, reposant sur une base toute subjective, renferment, quand on veut leur faire franchir les limites de la conscience, un paralogisme, un cercle vicieux. Kant a presque retranché l’ontologie de la philosophie; à force
* Voyez une critique détaillée de cette Critique de lu raison dans U Phiu Sophie dr Kart.
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d’avoir habité dans les profondeurs de la pensée, il l’a prise pour le seul monde réel ; il a agrandi la psychologie; mais il en a presque fait la philosophie tout entière. De Là, la morale concentrée dans l’intention : en esthétique, le beau et le sublime considérés presque exclusivement dans leurs rapports avec l’homme, centre et mesure de toutes choses ; enfin une philosophie de la nature qui consiste à transporter les lois subjectives de la pensée dans le monde extérieur et à faire en quelque sorte une physique idéaliste.
Fichte est allé plus loin encore en suivant la môme voie. Dans Kant, le point de vue sous lequel le sujet pensant considère les objets dépend de sa nature propre. Dans Fichte ? l’objet lui-même n’étant pour le sujet que ce que le sujet le fait être, n’est qu’une induction de ce sujet. Dieu pour Kant était une conception nécessaire de la pensée, son idéal suprême. Pour Fichte, *Dieu est le sujet même de la pensée conçu en soi et en tant qu’absolu; c’est donc le moi encore; seulement Fichte distingue deux moi, l’un phénoménal, le moi dont chacun de nous a conscience; l’autre, le fond même et la substance du moi, qui est Dieu lui même : Dieu est le moi absolu*. Quand on en est là, on est arrivé au dernier terme de l’idéalisme subjectif, comme la philosophie de la sensation en était arrivée à son dernier terme, quand elle osa prétendre que l'âme n’est que la collection de nos sensations. La philosophie de Kant et de Fichte
1 Voyez sur Fichte, Frashests de Philosophie cohtehporaise, Introduction aux oeuvres de H. de Biran, p. 32*, etc.