PHILOSOPHIE DE KANT
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L’Angleterre, depuis quelque temps, depuis presque un quart de siècle, n’a plus payé sa part de recherches philosophiques à la civilisation européenne : il n’est sorti de l’Angleterre aucun ouvrage célèbre en métaphysique. Remarquez que je ne dis pas aucun ouvrage de quelque mérite ; je ne m’érige pas ici en juge; je crois la gloire un très-bon juge, je l’interroge, et elle ne me présente aucun ouvrage de philosophie anglaise qui ait excité à un certain degré l’attention de l'Europe. D’une autre part, l’école écossaise, cette noble protestation du sens commun contre les extravagances du sensualisme, vient de perdre son dernier interprète célèbre dans M. Dugald Stewart*.
Les deux grandes nations philosophiques de l’Europe sont aujourd’hui l’Allemagne et la France. Les nations du midi ou sont encore dans les liens de la philosophie du moyen âge ou se traînent à la suite de la France *. La France gouverne le midi de l’Europe ; c’est toujours
1 Mort le 11 juin 1828. — Le mal trop peu senti que fit & l’école écossaise l’enseignement superficiel, et au fond sceptique et sensualiste, de Thomas Brown, s’est réparé sous la solide et sa vante discipline de M. Hamilton, professeurde logique à l'université d’Édinburgh.SurM. Hamilton, voyez Pbilosopbie écossaise, leçon ix, note de la page 413, et dans les Fbaghekts de philosophie coxtehporaixe, la préface de la troisième édition.
* Aujourd’hui les choses sont bien changées, en Italie. Jamais, depuis le seizième siècle, cet ingénieux pays n'a cultivé avec autant d’ardeur et de succès la philosophie, et Naples depuis longtemps n’a produit un philosophe de la valeur de M. Galuppi. H est auteur de bien des ouvrages célèbres; le plus connu en France par l’excellente traduction de M. Peisse, est intitulé : Essais philosophiques sur les vicissitudes de la philosophie. Mais, selon nous, l'écrit le plus original du philosophe napolitain est sa Filosofla delta volunlà, Naples, 1832- 1840, 4 vol. Quoiqu'à une assez grande distance de ce véritable maître, et se laissant séduire à une méthode mal sûre empruntée à l’Allemagne, M. l'abbé Rosmini est encore un esprit et une âme d'élite.
un peu le passé de la France qui est le présent de l’élite des populations du Portugal, de l'Espagne et de l’Italie; et l'avenir de la France décidera de leur avenir. Comme le midi est représenté par la France, ainsi le nord est représenté par l’Allemagne. De fait la Suède, le Danemark, la Pologne, les parties les plus civilisées de l’Autriche et de la Russie, suivent le mouvement de l’Allemagne. Restent en face l’un de l’autre, sur la scène de l’Europe et dans le monde des idées, le peuple français et le peuple allemand. La question de l’état actuel de la philosophie européenne se traduit donc en celle-ci : Où en est la philosophie en Allemagne et où en est-elle en France? Elle avait abouti avec le dix-huitième siècle, en Allemagne, à l'idéalisme le plus exclusif, en France, au plus exclusif sensualisme. Où en est aujourd’hui l’idéalisme en Allemagne et le sensualisme en France?
Interrogeons les faits. Je demande si en France, depuis une quinzaine d’années, il n’est pas de notoriété publique que la philosophie de Locke, de Condillac, d’Helvétius, de Saint-Lambert, qui jusque-là régnait sans contradiction, a été attaquée avec plus ou moins de succès par des adversaires que l’on peut juger comme on voudra, mais dont le nombre a été sans cesse grossissant? Il ne faut pas oublier que c’est de la Faculté des lettres que sont parties les premières réclamations contre la philosophie du dix-huitième siècle.
M. Laromiguière, en séparant l'attentiop de la sensation, établit déjà une distinction féconde *. Le mâle bon
1 Voyez dans les Fraosiests de philo sopuie contem pou aise L'article con-
sens et la puissante dialectique de M. Royer-Collard portèrent à la doctrine de la sensation des coups bien plus rudes encore : mon illustre prédécesseur 1 a l’honneur d’avoir le premier introduit en France les sages doctrines de la philosophie écossaise. Un homme qui n’est plus, et qu’il est juste d’appeler le plus grand métaphysicien qui ait honoré la France depuis Malebranche, presque sans connaître les travaux contemporains de l’Allemagne, et conduit par l’instinct d’une sagacité supérieure, est arrivé peu à peu, de métamorphoses en métamorphoses, à un point de vue auquel il ne manque que plus de conséquence, d’ampleur et de hardiesse pour ressembler à celui de Fichte. C’est loin de la sensation, dans les profondeurs de l’activité volontaire et libre, que M. de Biran est allé chercher 1 origine des idées les plus élevées qui soient aujourd’hui dans la conscience *. Enfin, M. Degérando, dans sa seconde édition des Systèmes comparés de Philosophie, a commencé à accorder plus d'attention à des théories idéalistes jusqu’alors dédaignées et tout étonnées de trouver pour elles de l’intérêt et de 1 équité de la part d’un philosophe français *. Pourquoi ne dirais-je pas qu’il est sorti de
sacré aux leçons de M. Laromiguière et le discours prononcé A ses funérailles.
1 Un clioix desleçons de M. Royer-Collard se trouve dans les tomes III et IV des œuvres de Reid. publiées parM. Jouffroy.
* Voyez les Œuvres de M. de Biran, 4 vol. in-8, et A part, dans les
Fiugsents de ruiLosoniiK contemporaine, l'introduction que nous avons mise en têle de cette collection. ,
* Sur cette deuxième édition voyez l’article des Fragments de philosophie contemporaine et le discours prononcé aux lunérailles de M. Degérando.
l’École normale des élèves qui sont aujourd’hui des maîtres, et qui par leurs leçons et par leurs écrits ont accru et répandu le nouveau mouvement philosophique 1 ? En somme, c’est un fait incontestable qu’en face de la philosophie de Condillac s’élève aujourd'hui une nouvelle philosophie décidément spiritualiste.
Maintenant passez le Rhin, que rencontrez-vous en Allemagne? Est-ce toujours la domination absolue de l’idéalisme subjectif de Kant et de Fichte? Non; Fichte est mort en 1815, et déjà avant sa mort une pouvelle philosophie, ne pouvant s’arrêter au système delà subjectivité absolue et pour ainsi dire sur la pointe de la pyramide du moi, est redescendue sur la terre et revenue à des vues plus réelles. Vous n’attendez pas que je vous expose ici et que je juge cette philosophie : il suffît à l’objet de cette leçon que je vous dise qu’elle exerce en Allemagne une ayssi grande influence, une aussi grande autorité qu’en a jamais eu celle de Kant et de Fichte, et qu’elle-même s’est appelée la philosophie de la nature *. Ce titre seul vous indique assez un retour
1 Aujourd’hui je puis du moins nommer M. Jouflroy qu’une mort prémalurée a enlevé & tant d'espérances. Il possédait au plus haut degré l’esprit philosophique et l'art d’exposer ses idées avec une lucidité, une élégance, une méthode vraiment admirable. Ses écrits mérilent de servir de manuel à qui veut étudier la philosophie. Voyez dans les Fbachents de philosophie contemporaine les dernières paroles qu’il nous a fallu adresser à ce disciple, à cet ami si regretté.
* On comprend qu'il nous était impossible de nous expliquer en public sur la Philosophie de la nature, quand son auteur et son plus illustre disciple, M. Schelling et M. Hegel, deux amis, disons mieux, deux maîtres si chers, étaient encore là. M. Schelling a lui-même exposé ce qui nous rapproche et ce qui nous sépare dans l’Introduction qu’il a bien voulu mettre en tête de la traduction allemande d’un de nos écrits par M. li. lickkcrs. Et quant à notre opinion sur M. Hegel et sur
quelconque vers la réalité ; et comme aujourd'hui la France ne croit pas sa gloire compromise pour entrer en commerce avec la philosophie de l’Allemagne, de même ce n'est pas tout à fait une illusion patriotique qui me fait supposer que les plus illustres représentants de la philosophie de la nature s’intéressent aux progrès ù , la nouvelle philosophie française et que Munich et Berlin ne dédaignent plus Paris.
Qu’est-ce à dire, Messieurs? L’Allemagne prend garde à la France; la France, qui s’était pour ainsi dire isolée du reste de l’Europe, tourne les yeux vers l’Allemagne. A l’idéalisme subjectif a succédé en Allemagne une philosophie qui tire sa gloire de s’appeler la philosophie de la nature; et en France, sinon sur les ruines, du moins en face du sensualisme, s’élève une philosophie à laquelle on ne peut refuser un caractère prononcé de spiritualisme. Que faut-il conclure de ces changements? Il en faut conclure que le règne des systèmes exclusifs du sensualisme en France et de l’idéalisme en Allemagne est passé ; que la philosophie française par le nouveau spiritualisme , la philosophie allemande par la doctrine de la nature, aspirent à se rencontrer et à se donner la main, et qu’il se forme en silence un véritable éclectisme dans la philosophie européenne. Or, s’il est vrai que le nouveau mouvement philosophique qui se fait sourdement en Europe soit un mouvement éclectique, il s'ensuit que l’éclectisme sera la
M. Schelling, on peut déjà la reconnaître dans les Frag»ssts du philosophie coxrtaroausK, préface de la deuxième et de la troisième édition, surtout dans les Fragrests et soüvemrs, Souvenirs d’Allemagne, une lierniêre nuit en Allemagne, p. 174-188 • #■
base de la nouvelle histoire de la philosophie, puisque c’est une loi que toute philosophie qui arrive à son tour à l’empire, après avoir accompli son développement théorique, porte ses regards vers le passé, l'interroge avec l’esprit qui est en elle et aspire a une histoire de la philosophie qui lui soit conforme. Il semble que ces considérations justifient déjà suffisamment notre entreprise. Mais elle a des racines plus profondes encore.
L’histoire de la philosophie est nécessairement relative, dans une époque donnée, à l’état de la philosophie spéculative dans cette même époque; c'est un point incontestable; et il est incontestable encore que dans toute époque l’état de la philosophie spéculative est relatif à l’état général de la société. Appliquons ce principe à la question qui nous occupe. Sa première conséquence est qu’il doit sortir une nouvelle histoire de la philosophie des travaux partiels auxquels on se livre aujourd’hui de toutes parts, et que cette histoire de la philosophie aura le même caractère que la philosophie spéculative appelée à exercer une légitime autorité au dix-neuvième siècle, au moins en France, et dont le caractère parait être l’éclectisme. Il reste ensuite à faire voir que cette philosophie, qui se manifeste déjà à plus d'un sigjie non équivoque, a son fondement nécessaire dans l’état actuel de la société parmi nous et en Europe.
La monarchie française, après avoir marché, de conquêtes en conquêtes, vers ses frontières naturelles, et dévoré successivement tous les pouvoirs ennemis qui avaient teijté de s’opposer à ses progrès, était enfin arri-
vée, grâce au génie d’Henri IV, de Richelieu, de Mazarin ' et de Louis XIV, presque aux dernières et justes limites du territoire et de l'unité nationale. IJ ne manquait plus à la France qu’une meilleure organisation intérieure ; mais cette nouvelle organisation ne pou\ait avoir lieu que parle renversement de l’ancienne ; et ce renversement était très-facile, car la vieille société tombait en ruines. Qu’était devenue la royauté au dix-huitième siècle? Une simple tradition d’éclat et de magnificence, sans prestige sur l’esprit des peuples et sur celui des monarques eux-mêmes. Cette royauté, qui avait été la providence de la France, qui l’avait créée, élevée, illustrée, ne se faisait plus sentir à elle. A l’extérieur, que faisait-elle pour le pays? Quelle guerre utile, quels combats glorieux a-t-elle à montrer? La guerre de sept ans et la bataille de Rosbach. Et que faisait-elle à l’intérieur? Elle menait la vie de Versailles. La noblesse française, qui jadis avait tant et si bien servi la patrie, et qui avait confondu son histoire avec celle de tous les glorieux faits d’armes de la France, la noblesse française avait perdu les mâles habitudes de ses ancêtres et s’était, comme la royauté, endormie dans les plaisirs. Le clergé français, après avoir produit l’Église de France au dix-septième siècle, était dégénéré en un clergé mondain, où l’impiété était presque en honneur, et qui a produit les adversaires les plus acharnés du christianisme. Enfin le peuple français luimême, délaissé par la royauté qui ne l'employait plus, par la noblesse qui ne lui donnait plus l’exemple, par le clergé qui lui enseignait languissamment des
croyances qu’il ne soutenait plus de l’autorité de ses mœurs, le peuple français était arrivé à un état déplo-* rable de corruption, que trahit assez le succès de ces ouvrages qui circulaient alors dans toutes les classes et y portaient le poison d’une immoralité systématique. Dans cet état de choses, par mille raisons, une révolution était inévitable, et elle eut lieu. Je ne viens ni la défendre ni l’attaquer; je l’explique. Elle eut lieu, et le trône, la noblesse, le clergé, tout l’ordre ancien y succomba. L’ordre ancien était la domination exclusive du principe monarchique, d’une noblesse privilégiée et d’une religion d'État. Or, comment sort-on d’un système exclusif? Nous l’avons vu : par un système exclusif en sens contraire. Ainsi, à l'exclusive domination du principe monarchique, d'une religion d’État et d'une noblesse privilégiée, succéda l’abolition de tout culte public, la souveraineté du peuple, une démocratie effrénée. Mais cette démocratie, semant l’effroi autour d’elle, eut bientôt des luttes formidables à soutenir contre le reste de l’Europe. De là la nécessité d’un pur gouvernement révolutionnaire, d’une sorte de conseil de guerre sous le nom d’une assemblée, qui pour se défendre se concentra chaque jour davantage, et devait, pour se mieux défendre encore et pour agir avec plus ■d’énergie, se résoudre en un grand individu qui se chargeât de le représenter. La révolution se fit donc général, consul, empereur : de là nos guerres, nos conquêtes, nos victoires, nos désastres.
Osons le dire : ces bouleversements inévitables ont été bienfaisants pour l’humanité; ils ont secoué le
midi de l’Europe: ils sont allés chercher dans le fond des deux péninsules des populations engourdies et languissantes et leur ont appris que le moment du réveil était arrivé. D’une autre part, nous n’avons pas comparu stérilement sur les champs de bataille de l’Allemagne ; là aussi nous avons laissé des germes puissants, nous avons imprimé un mouvement qui a été utile et qui dure. D'ailleurs le système révolutionnaire substitué en France au système de l'ancien régime, exclusif comme celui qu'il renversait, et de plus ardent et violent, avait pour mission de détruire ce qu’il a détruit, et non de s'établir lui-même. Il ne devait paraître que pour faire son œuvre et disparaître. Il a paru un moment avec la Convention ; il a disparu à amais avec l’Empire.
Maintenant portons nos regards vers le nord, en face duquel est toujours la France; car la France traîne à sa suite le midi, sans compter avec lui ; mais elle est forcée de compter avec le nord, qui a son génie propre et sa destinée. 11 y avait derrière le Rhin des trônes absolus, mais paternels; une noblesse belliqueuse, qui venait de se couvrir de gloire dans la guerre de sept ans ; un clergé instruit, jouissant d’une autorité méritée; des peuples honnêtes, industrieux, guerriers, obéissant à leurs princes par le libre mouvement de la sympathie et de l’amour. A côté de la vieille Autriche s'élevaient dans le nord deux empires nouveaux, nés à la voix du génie, jeunes, et par conséquent pleins d’avenir, pénétrés de l’esprit nouveau, et en même temps absolus dans leur forme et militaires dans leurs mœurs. Voilà le beau
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côté de la Prusse et de la Russie. Mais il ne faut pas oublier que les nations y étaient totalement dans la main de leurs chefs, que ces chefs en disposaient à volonté, et quelquefois en disposaient mal. Le peuple n’intervenait en rien dans scs propres affaires ; nulle représentation nationale, nulle libre expression de la pensée. Un pareil ordre de choses n’était certainement pas le dernier mot de la civilisation allemande, il fallait donc qu’il eut sa fin. La lutte formidable du midi et du nord de l'Europe dans la longue guerre de la France et de l’Allemagne n’est pas autre chose au fond que la lutte des monarchies absolues et de la démocratie. Lé résultat de cette lutte a été la destruction de la démocratie en France et l’affaiblissement considérable des monarchies absolues en Allemagne. Vous le savez, ce ne sont pas les populations qui comparaissent sur les champs de bataille, ce sont les idées, ce sont les causes. Ainsi à Leipzig et à Waterloo ce sont deux causes qui se sont rencontrées, celle de la monarchie paternelle et celle de la démocratie militaire. Qui l’a emporté? Ni l’une ni l’autre. Qui a été le vainqueur, qui a été le vaincu à Waterloo? Messieurs, il n’y a pas eu de vaincus. Non, je proteste qu’il n’y en a pas eu : les seuls vainqueurs ont été la civilisation européenne et la Charte.
Oui, c’est la Charte, présent volontaire de Louis XVUI, la Charte, maintenue par Charles X, la Charte, appelée à la domination en France et destinée à soumettre, je ne dis pas ses ennemis, elle n’en a plus, je l’espère, mais tous les retardataires de la civilisation française; c’est la Charte qui est sortie de la lutte sanglante de
deux systèmes qui aujourd’hui ont également fait leur temps, la monarchie absolue et la démocratie. Aussi d’un bout de l'Europe à l’autre cette Charte fixe tous les regards, fait battre tous les cœurs, rallie tous les vœux et toutes les espérances Des imitations malheureuses ont assez manifesté l'ardente sympathie du midi de l’Europe pour ce dernier et glorieux résultat du long travail de notre nation. Nos anciens adversaires eux-mémes se sont empressés de réclamer l’œuvre de la monarchie nouvelle. Les bords du Rhin appartiennent à des imitations excellentes quoique imparfaite^ de notre belle constitution : la Bavière, le Wurtemberg, le pays de Bade, ont aujourd’hui des gouvernements représentatifs. Certes, depuis 1815, la civilisation européenne est loin d’avoir reculé : loin de là, elle s’est de toutes parts développée; et, je le répété, cette Charte, qui sortit des ruines de Waterloo, couvre aujourd’hui la plus grande et la meilleure partie de l’Europe, et elle est attendue et invoquée par le reste *. Or, si c’est un fait incontestable que l'avenir de l’Eur ope lui appartient ; si c’est un fait plus incontestable encore que le présent et l’avenir de la France lui appartiennent, examinons rapidement ce que c’est que cette Charte appelée à de telles destinées.
1 Que de progrès encore depuis 1828! La monarchie constitutionelie est aujourd hui répandue dans toute l'Allemagne, et la Prusse a son parlement. L’Autriche, sévèrement avertie, semble vouloir sortir de son immobilité. Après des tâtonnements inévitables, le gouvernement représentatif s’assoit en Espagne. L’Italie, par nous éveillée, aspire i une vie nouvelle, et les crises qu’elle traverse sont la voie nécessaire et douloureuse qui mène les nations à des destinées meilleures. La base de la philosophie s’étend donc partout et s’affermit.
Il semble au premier abord que la Charte restaure et consacre l’ordre social antérieur au dix-huitième siècle et que le dix-huitième siècle avait renversé. En effet, j’y vois un roi, une monarchie puissante, un trône fort et respecté ; j’y vois une chambre des pairs investie de privilèges, entourée de la vénération universelle; j'y vois une religion qui, prenant nos enfants dès le berceau, enseigne à chacun de bonne heure ses devoirs en ce monde et la fin de cette vie. Voilà dans la Charte un élément qui ne sort pas de la révolution française. Il y est pourtant et il faut qu’il y soit, il faut qu’il s’établisse de jour en jour davantage, et qu'il regagne sans cesse et du respect et delà puissance. Mais n’y a-t-il que cet élément dans la Charte? Non. Je vois à côté du trône une chambre des députés nommée directement par le peuple et intervenant dans la confection de toutes les lois qui fondent et autorisenl tontes les mesures particulières, de telle sorte que rien ne se fait dans le dernier village de France où la chambre des députés n’ait la main. Voilà un élément tout nouveau. J’en entrevois auparavant l’image dans nos anciens Étals généraux; mais c’en était une image imparfaite et oubliée, et il ne vivait guère que dans les vœux du dix-huitième siècle et dans les essais malheureux de la révolution française. Nous avons donc ici, d'une part un élément de l’ancien régime, et de l’autre un élément de la démocratie révolutionnaire. Comment ces éléments sont-ils dans la Charte? De fait ils y sont, et leur union est si intime que le plus habile publiciste est très-embarrassé de définir et de délimiter en théorie l’action propre de chacune de ces deux branches du
DE U l'UlLO SOPHIE DI) DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 505
pouvoir souverain et qu’il y a une heureuse obscurité sur le droit de l'une et de l’autre à la suprématie. Notre glorieuse constitution n’est pas la fiction mathématique de l’équilibre artificiel du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, vaines abstractions qu’il faut laisser à l’enfance du gouvernement représentatif ; notre constitution, c’est la fusion réelle du roi et du peuple, cherchant' ensemble la meilleure manière de gouverner et d’ôtreutileà la commune patrie. Ce n’est pas tout : dans la Charte encore, à côté des privilèges de la chambre des pairs, je trouve l’accessibilité de tous les Français à toutes les places, en vertu de laquelle le dernier des soldats, comme l’a dit l’auteur même de la Charte, porte son bâton de maréchal de France dans sa giberne, et le dernier des Français peut, dans toutes les carrières, arriver jusqu’au pied du trône. A côté d’une religion d’État *, je vois en caractères tout aussi manifestes la liberté des cultes et la liberté de la presse ; c’est-à-dire que l’instruction religieuse ne manque à personne, qu’ensuite la liberté des cultes permet de choisir dans les différentes communions de la môme Église, et qu’enfin, grâce à la liberté de la presse, nulle vérité n’étant étouffée, on peut se déterminer, dans la sincérité de sa pensée, en faveur des opinions qui semblent les plus vraies. Ainsi je vois dans la Charte tous les contraires; c’est là ce que déplorent certaines gens : il en est qui n’admirent dans notre constitution que sa partie
1 La charte de 1830 a aboli toute religion d’État et sur la proposition de II. le duc de Brogiie ife culte israélite a été mis au budget à côté des différents cultes chrétiens.
SOfi TREIZIÈME LEÇON.
démocratique, et qui voudraient se servir de celle-là pour affaiblir tout le reste; il en est d’autres qui gémissent de l’introduction des éléments démocratiques et tournent contre eux la partie monarchique de la constitution. Des deux côtés égale erreur, égale préoccupation du passé, égale ignorance du temps présent. Des deux côtés sont des personnes dont l'âge est infiniment respectable, et qui n’étant pas les enfants de cette époque sont parfaitement reçues à ne pas comprendre le dix-, neuvième siècle et sa mission. Mais, grâce à Dieu, tout annonce que le temps, dans sa marche irrésistible, réunira peu à peu tous les esprits et tous les cœurs dans l’intelligence et l’amour de cette Charte qui contient à la fois le trône et le pays, la monarchie et la démocratie, l’ordre et la liberté, l’aristocratie et l’égalité, tous les éléments de l’histoire, de la pensée et des choses *.
De tout ceci je tire cette conséquence, que si la charte françàise contient tous les éléments opposés fondus dans une harmonie plus ou moins parfaite, l’esprit de la charte est, passez-moi l’expression, un véritable éclectisme. Cet esprit, en se développant, s’applique à toutes choses. Déjà il pénètre jusque dans notre littérature, qui contient elle-même deux éléments qui peuvent et qui doivent aller ensemble, la légitimité classique et l'innovation romantique. Je demande si, quand de toutes parts tout est mixte, complexe, mélangé, quand tous les contraires vivent et vivent très-bien
1 Sur la constitution qui convient aux grandes nations civilisées du dix-neuvième siècle, voyez Philosophie senrihlistk. la leçon vm, avec Y Appendice II * sur l’excellence el la nécessité de la monarchie constitutionnelle '
ensemble, il est possible à la philosophie d’échapper à l'esprit général ; je demande si la philosophie peut n’être pas éclectique quand tout l est autour d’elle, cl si par conséquent la réforme philosophique entreprise en 1816 , et que je poursuivrai avec fermeté en dépit de tous les obstacles, ne sort pas nécessairement du mouvement général de la société dans toute l’Europe et particulièrement en France? L’éclectisme n’est si vivement attaqué par le double passé philosophique qui se débat encore au milieu de nous, que précisément parce qu’il est un pressentiment et un avant-coureur de l’avenir. L’éclectisme est la modération dans l’ordre philosophique ; et la modération qui ne peut rien dans les jours de crise est une nécessité après. L’éclectisme est la philosophie nécessaire du siècle; car elle est la seule qui soit conforme à ses besoins et à son esprit, et tout siècle aboutit à une philosophie qui le représente. C’est là ma plus intime conviction. Elle n’est pas d’hier; mais je sais bien que ce n’est pas en un jour qu’on la communique.
Les leçons si générales et si peu approfondies que j’ai improvisées devant vous pendant ce trimestre et dès que la parole m’a été rendue, sont une introduction rapide à tout l’enseignement qui doit suivre. Cet enseignement sera l’histoire de la philosophie. Maintenant que nos principes théoriques et nos principes historiques sont bien déterminés et fixés, nous pourrons nous orienter à notre aise dans l’immense carrière qui est devant nous: nous pourrons à volonté nous arrêter tantôt à une époque et tantôt à une
autre, nous transporter au bord du Gange et aux pieds de l’Himàlaya, ou descendre sur les rivages de la Grèce, ou nous enfoncer dans les cloîtres du moyen âge, ou suivre les traces lumineuses de la philosophie moderne et de Descartes en Angleterre, ou en France, ou en Allemagne. Séparé de cet auditoire pendant huit années, j’ai voulu établir d’abord mon point de départ et mon but définitif, afin que la jeunesse française, qui autrefois avait en moi quelque confiance, sût bien quel est aujourd'hui, sur tous les points cl en toutes choses, celui qui, après un assez long exil, revient consacrer le reste de sa vie à lui être utile. Oui, celui qui porte ici la parole veut que vous sachiez qu’il n’appartient à aucun parti, à aucune coterie : en politique, il n’appartient qu’à son pays ; en philosophie il n’appartient à aucun système en particulier, mais à l’esprit commun qui les anime tous et qui ne se développe complètement que par la lutte môme de tous les principes incomplets, exclusifs et ennemis. Il avoue qu’il est satisfait de son siècle, de son pays et de l’ordre actuel des choses. Il veut fortement l’ordre constitutionnel, avec toutes ses parties telles qu’elles sont, sans retranchement, sans réserve, sans arrière-pensée ; ici, le trône et les libertés publiques ; là, la religion et le droit sacré d’examen, le christianisme et la philosophie ; je révère sincèrement l’un, et je suis ici l’interprète de l’autre.
Vous devez maintenant me connaître. Je suis encore celui qui, il y a douze ans, à celte chaire, alors bien peu entourée, bégaya le premier le nom d’éclectisme; c’est là le système dont le lent et laborieux enfantement
DE I,A PHILOSOPHIE DD DIX-NEUVIÊME SIÈCLE. r-OT
remplit toute la première partie de mon enseignement ; c est le même système étendu et agrandi qui présidera à tout le reste de ma carrière. Ce que j'ai voulu en 1815, je le veux encore aujourd'hui : l’éclectisme dans la conscience, dans toutes les parties de la philosophie, dans la spéculation et dans l’histoire, dans l’histoire générale de l’humanité, et dans l’histoire de la philosophie qui en est le couronnement, tel est mon but d’autrefois et d'aujourd’hui, tel est le drapeau qui me trouvera toujours fidèle.
Je ne veux pas me séparer de l’auditoire sans le prier de recevoir mes remerciments les plus vrais de la patiente attention qu’il a bien voulu prêter à l’exposition de vues générales, nécessairement abstraites, et présentées dans le langage austère de la métaphysique. L'an prochain, j essayerai de les mieux établir en les appliquant; et je serais heureux de retrouver parmi vous le même zèle pour la philosophie, la même indulgence pour le professeur.
APPENDICE