‹ Introduction a l'histoire de la philosophieChapitre 2 sur 17 · AVRIL · texte numérisé non relu

AVRIL

Sujet de cette première leçon : Que la philosophie est un besoin spécial et un produit nécessaire de l’esprit humain. — Énumération des besoins fondamentaux de l’esprit humain, des idées qui président à l’exercice de son activité : 1° Idée de l’utile, sciences mathématiques et physiques, industrie, économie politique; 2° Idée du juste, société civile, l'État; 3“ Idée du beau, l’Art; 4» Idée de Dieu, religion, culte; 5* De la réflexion, comme fondement de la philosophie. — La philosophie, dernier développement de la pensée. — Son vrai caractère au dix-neuvième siècle.

Messieubs,

Je ne puis me défendre d’une émotion profonde en me retrouvant à cette chaire à laquelle m’appela, en 1815,1e choix de mon illustre rifcître et ami, M. Royer-

S PREMIÈRE LEÇON

Collard. Les premiers coups d'un pouvoir qui n’est plus m’en écartèrent; je suis heureux et fier d’y reparaître aujourd'hui, au retour des espérances corstilutionnelles de la France ; et, dans ma loyale reconnaissance, j’éprouve le besoin d’en remercier publiquement mon pays, le Roi et l’administration nouvelle.

Séparé du public depuis huit années, j’ai perdu l’habitude de porter la parole devant de pareilles assemblées. Accoutumé, dans ma retraite, à ces formes de la pensée qui peuvent bien nous servir à nous entendre avec nous-mêmes, mais non pas toujours à nous faire entendre des autres, j’ai bien peur de ne savoir plus trouver les paroles qui conviendraient à un nombreux auditoire, et de transporter à cette chaire les monologues d’un solitaire. Il y a quelques semaines, j’ignorais encore que je dusse paraître devant vous; nulle préparation ne m’accompagne et ne me soutient. La prudence me conseillait de différer la reprise de ces leçons, et de travailler à les rendre, pour l'année prochaine, moins indignes de votre intérêt. Mais ce n’étaient là que des considérations personnelles, cl j’ai cru bien faire de les mettre à mes pieds pour ne songer qu’à faire mon devoir; et j’ai regardé comme un devoir, aussitôt que la parole m’était rendue, d’en faire usage, de renouer la chaîne interrompue des traditions de l’École normale, de reparaître sur le théâtre de mes premiers travaux*, d’y rallier ceux qui se souviennent encore de

• Les travaux ici rappelés sont maintenant sous les yeux du public, nos leçons de 1815 à 18M, en cinq volumes, sous ces titres : l'ae-

moi, et de venir ici, aux dépens de ma vanité et de ma personne, servir la cause de la philosophie. Au lieu de consulter mes forces, je me suis fié à mes intentions connues et à une ancienne indulgence. Je vous rapporte le même professeur, le même enseignement, les mêmes principes, le même zèle : puissé-je retrouver chez vous la même confiance !

Je me propose, l’année prochaine, de vous conduire en Grèce, et de vous faire connaître cette philosophie admirable à laquelle Platon a donné son nom, et qui rappelle à la fois tout ce qu'il y a de plus profond dans la pensée et de plus gracieux dans l’imagination. Mais un système philosophique, quel qu'il soit, peut-il être compris isolément? Le connaît-on quand on ignore les conséquences, inconnues à l’auteur lui-même, qu’il portait dans son sein? D’un autre côté, est-ce le connaître que de ne pas savoir d’où il vient? Platon, par exemple, ne peut guère être compris sans ses successeurs, les néo-platoniciens ; et il ne peut l’être davantage sans ses devanciers, sans Socrate et sans Anaxagore. Si donc je veux vous faire comprendre un peu profondément la philosophie platonicienne, il faut que je la mette en rapport avec l’époque de l’histoire de la philosophie à laquelle elle appartient. Or ce qui est vrai d’un système l’est également des différentes époques de l’histoire de la philosophie. Pour en bien comprendre une seule, il faudrait les connaître à peu près toutes. Je regarde donc

MERS ESSAIS DE PHILOSOPHIE ; Du VRAI, DD BEAO ET DD BIEN J PHILOSOPHIE

sensualiste; Philosophie écossaise; Philosophie de Kart, avec une Esquisse d'un système de philosophie morale et^olitique.

comme indispensable de vous présenter, pendant le court espace qui nous reste à parcourir d’ici aux vacances prochaines, pour servir d’introduction à l’exposition complète de la philosophie platdnicienne avec ses antécédents et ses conséquents, une vue générale de l’histoire de la philosophie. Sans doute j’efileurerai tout, mais je toucherai à tout. Il faut d’abord tracer le cadre, sauf à achever plus tard le v tableau. J’aurai d’ailleurs, dans ce plan, l’avantage de m'y déployer plus à mon aise. Tous les problèmes que peut se proposer la pensée humaine ayant été successivement soulevés par les différents siècles et par les différentes écoles, seront ainsi amenés à cette chaire. Là, sur les hauteurs de la science et de l’histoire, le public qui ne me connaît plus, et qui veut savoir avant tout où je compte le mener, verra plus à découvert mon but, mes desseins, et pour ainsi dire cette étoile philosophique qui doit nous servir de lumière et de guide dans la vaste carrière que nous avons à parcourir ensemble. Ainsi, pour l’an prochain, Platon et la Grèce; pour cette année, l’humanité tout entière et l’histoire générale de la philosophie.

Mais, vous apercevez-vous que je raisonne dans une hypothèse que bien des personnes peut-être seront tentées de ne pas admettre? La philosophie est-elle la tille légitime de l’humanité, ou n'est-elle qu’une suite de chimères écloses un jour dans les rêves de quelques hommes de génie, propagées et maintenues dans le monde par l'autorité de leur exemple? Appartient-elle seulement à Platon et à ‘Aristote, ou à l’esprit humain

lui-même? N’est-elle qu’un caprice et un luxe de la pensée, ou a-t-elle son fondement dans la nature qui nous est commune à tous, et par conséquent a-t-elle un rang dans l’ensemble des connaissances humaines, et son histoire est-elle une chose sérieuse? C’est sur quoi il faut s’entendre avant tout. L’examen de cette question préliminaire fera donc le sujet spécial de cette leçon. Il faut d’abord que nous sachions si nous sommes amenés ici, vous par une curiosité vaine, moi par une simple habitude, ou si nous mettons nos efforts en commun, non pour tourmenter plus ou moins ingénieusement des chimères, mais pour satisfaire un besoin plus élevé mais aussi réel que tous les autres, un besoin inhérent à la constitution même de l'humanité.

Aussitôt que l’homme a la conscience de lui-même, il se trouve dans un monde étranger, ennemi, dont les lois et les phénomènes semblent menacer sa propre existence. Pour se défendre, l'homme a l’intelligence et la liberté. 11 ne se soutient, il ne vit, il ne respire deux minutes de suite qu’à la condition de prévoir, c’està-dire à la condition d’avoir connu ces lois et ces phénomènes qui briseraient sa frêle existence, s’il n’apprenait peu à peu à les observer, à mesurer leur portée et à calculer leur retour. Avec son intelligence, il prend connaissance de ce monde ; avec sa liberté, il le modifie, le change, le refait à son usage : il arrête les déserts, détourne les fleuves, aplanit les montagnes; en un mot, dans la succession des siècles, il opère cette suite de prodiges dont nous sommes aujourd’hui peu frappés, dans la longue habitude de notre puissance et de ses

effets. Le premier qui mesura l’espace qui l’environnait, compta les objets qui se présentaient à lui, observa leurs propriétés et leur action, celui-là a créé les sciences mathématiques et physiques. Celui qui dans le moindre degré sut mettre à profit et faire servir à son utilité, en les modifiant plus ou moins, les objets naturels qui auraient pu lui faire obstacle ou lui nuire, celui-là a créé l’industrie. Multipliez les siècles, fécondez ce faible germe par les travaux accumulés des générations, et vous aurez tout ce qui est aujourd’hui. Les sciences mathématiques et physiques sont une conquête de l’intelligence humaine sur les secrets de la nature : l’industrie est une conquête de la liberté sur les forces de cette même nature. Le monde, tel que l'homme le trouva, lui était étranger; le monde, tel que l’ont fait les sciences mathématiques et physiques et à leur suite l'induslçie, est un monde semblable à l’homme, refait par lui à son image. En effet, regardez autour de vous, vous apercevrez partout l’empreinte de l’intelligence et de la liberté humaine. La nature n’avait fait que des choses, c'està dire des êtres sans valeur: l'homme, en leur imprimant la forme de sa personne, les a élevées à des simulacres de liberté et d'intelligence,’ et par là leur a communiqué une partie de la valeur qui réside en lui \ Le monde primitif n’est qu’une matière au travail de l'homme : c’est le travail qui donne à cette matière sa forme et son prix. La destinée de l’homme (j'entends dans ses rapports avec le monde) est de s’assimiler le

1 Sur le vrai fondement de l’idée de valeur, voyez Pbilosopuie écossaise, v* leçon, Siiulh, p. 216.

plus possible la nature, d’y déposer et d’y faire briller sans cesse davantage la liberté et l’intelligence dont il est doué. L’industrie, je me plais à le répéter, est le triomphe de l'homme sur la nature qui tendait à l’envahir et à le détruire, et qui elle-même recule devant lui et se métamorphose entre ses mains; ce n’est pas moins que la création d’un nouveau monde par l'homme. L’économie politique explique ces merveilles ; elle suit les progrès de l’industrie qui sont eux-mêmes attachés à ceux des sciences physiques.

J’espère qu’on ne m’accusera pas d’injustice envers les sciences physiques, envers l’industrie et l’économie politique. Je demande seulement s’il n’y a pas d’autres sciences que la physique, s’il n’y a pas d’autre pouvoir que celui de l’industrie et si l’économie politique épuise toute notre capacité intellectuelle. La physique, l’industrie et l’économie politique ont un seul et même objet : l’utile. La question se change donc en celle-ci : l’utile est-il le seul besoin de notre nature, la seule idée à laquelle puissent se ramener toutes les idées qui sont dans l’intelligence, le seul côté par lequel l’homme considère toutes choses, le seul caractère qu’il y reconnaisse? Non ; c’est im fait que, parmi toutes les actions humaines, il en est qui, outre leur caractère d’utiles ou de nuisibles, en présentent encore un autre, celui d’être justes ou injustes : nouveau caractère aussi réel, aussi certain que le premier, et bien autrement digne d’admiration.

L’idée du juste est une des gloires de la nature humaine. L’homme l’aperçoit d’abord; mais il ne l’aperçoit

B PREMIÈRE LEÇON

que comme un éclair dans la nuit profonde des passions primitives ; il la voit sans cesse violée et à tout moment effacée par le désordre des passions et des intérêts contraires. Ce qu'il a plu d’appeler l’état de nature n’est qu’un état de guerre, où règne le droit du plus fort, et où l’idée de la justice n’intervient guère que pour être foulée aux pieds par la passion. Mais enfin cette idée frappe aussi l’esprit de l’homme, et elle répond si bien à ce qu’il y a de plus intime en lui, que peu à peu ce lui devient un besoin impérieux de la réaliser ; et tout comme auparavant il avait formé une nature nouvelle sur l’idée de l'utile, de même ici, à la place de la société primitive, où tout était confondu, il crée une société nouvelle sur une seule idée, celle de la justice. La justice constituée, c’est l’État. La mission de l’État est de faire respecter la justice par la force, d’après cette idée, inhérente à celle de la justice, que l’injustice doit être non-seulement réprimée, mais punie*. L’État ne tient pas compte de l’infinie variété des éléments humains qui étaient aux prises dans la confusion et le chaos de la société naturelle; il n’embrasse pas l’homme tout entier ; il ne le considère que par son rapport à l’idée du juste et de l'injuste, c’est-à-dire comme capable de commettre ou de recevoir une injustice, c’est-à-dire encore comme pouvant être entravé ou entraver les autres, soit par la fraude soit par la violence, dans l’exercice de l’activité volontaire et libre. De là, tous les

* Sur l’idec de la justice et sur celle de la peine, voyez Dr vbai, an beau et du bien, leçon xv, Philosophie se\«daliste, les leçons sur Hobbes, et Philosophie de Kant, Esquisse d'un système de philosophie morale et politique.

IDÉE DE LA PHILOSOMIE

devoirs et tous les droits légaux. Le seul droit légal est d’être respecté dans l’exercice paisible de la liberté ; le seul devoir légal, ou du 'moins le premier de tous, est de respecter la liberté des autres. La justice n’est que cela ; la justice, c’est le maintien de la liberté réciproque. L’État ne limite donc pas la liberté comme on le dit; il la développe et l’assure. De plus, dans la société primitive, tous les hommes sont nécessairement inégaux, par leurs besoins, leurs sentiments, leurs facultés physiques, intellectuelles et morales ; mais devant l’État, qui ne considère les hommes que comme des personnes, comme des êtres libres, tous les hommes sont égaux, la liberté étant égale à elle-même, et formant le type unique, la seule mesure de l’égalité, qui hors de là n’est qu’une ressemblance, c’est-à-dire une diversité 1 . L’égalité est donc, avec la liberté, la base de l’ordre légal et de ce monde politique, création du génie de l’homme, plus merveilleuse encore que le monde actuel de l’industrie relativement au monde primitif de la nature.

L’intelligence humaine va encore au delà. C’est un fait incontestable que, dans l’infinie variété des objets extérieurs et des actes humains, il en est qui ne nous apparaissent pas seulement comme utiles ou nuisibles, comme justes ou injustes, mais comme beaux ou laids. L’idée du beau * est aussi inhérente à l’esprit humain que celle de l’utile et celle du juste. Interrogez-vous

* Sur l’idée de la vraie égalité, voyez les trois ouvrages précités.

* Voyez toute la seconde partie Do vrai, do beau et du bien, en j joignant, dans la Philosophie écossaise, la leçon n sur l'esthétique d’IIutcheson, et la leçon x sur l’esthétique de Reid.

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