‹ Introduction a l'histoire du 19. siecle G. G. GervinusChapitre 2 sur 8 · L'HISTOIRE DU XIX* SIÈCLE · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE DU XIX* SIÈCLE

Première Section.

Objet cl but de ce travail.

(’,el ouvrage sert d’inlroduclion à un récil délaillé qui embrassera la période liistorique écoulée depui.s répo(|ue de la chute de l’empire français et du renouvellement des relations entre les états européens au Congrès de V’ienne jusqu’au milieu decesiècle. Le but de l’histoire détaillée sera de découvrir rimporlance et la signification réelles des événements de celle période.

Ce court espace de temps, de la durée d’une seule génération, renferme des événements (|ui, dans leur principe, se trouvent intimement unis avec le passé, et tiiii à cette lieiire encore achèvent de se dévelopiter complétemcnl ; cependant considérés dans leur ensemble, iis n'ap|)araissent <|ue comme un épisode partiel, dont l’importance dans l'histoirct du Monde ne peut être constatée qu’en le rapportant à ce (|iii l’a |)iécédé.

Afin d'assigner exactement la vraie place de cet épisode historique , nous devions donc jeter un regard rélrospec-

— lo-

tir sur les événements des siècles passés de l’Europe; ces événcineiits, pris en eux-mêmes ou dans leur connexion avec des temps plus anciens , nous permettront de reconnaître les progrès de riiumanité, à travers les périodes historiques, de suivre le développement des divers états , de fixer le commencement de l’ère moderne et d'arriver ainsi à cette courte période qui doit former le sujet de notre récit détaillé. Si cet examen préliminaire nous ap|)ortait la conviction que l'histoire, durant trois ou quatre siècles consécutifs, malgré toutes les déviations des événements et tous les obstacles qui ont surgi, poursuit une marche invariable, ne serions-nous pas bien venus d'en conclure que les tiente ou quarante années que nous avons nous-mêmes parcourues, ont subi la même règle. Il ne sera pas déraisonnable alors de vouloir rechercher oùellesaboutiront dans cetteinvariabilitéde direction, et de révéler, par le rapprochement du |)résent avec le passé, le rôle important de notre siècle et l’esprit qui anime notre propre histoire : tel est, comme nous l’avons dit, le but de cet ouvrage.

Les événements historiques, considérés dans de courtes périodes de temps, se meuvent dans un seul cercle, et présentent le même caractère général d’uniformité avec d’autres courtes périodes de temps : ils sont la conséquence de certaines influences dominantes.

De plus longues périodes, com|)arées entre elles, offrent le phénomène d’oscillations incessantes entre des impulsions contraires; ce qui les distingue, c’est leur résistance à la prépondérance d’une idée, d’une action ou d’une autorité principales.

Dans l’étude des grandes évolutions des siècles, on aperçoit surtout les flux et les reflux alternatifs d’un même courant, entrainé cependant dans une direction fixe; on reconnaît, à travers la série des âges , les progrès d’un principe conducteur.

Dans notre exposé détaillé de l’histoire contemporaine ,

nous nous offoiriTons, — fomnie nous le commande notre rôle d'iiisloricn , — de rassembler ces trois mouvements dans un même examen ; dans celte introduction nous considérerons unii|uement la inarclic des idées prédominantes qui ont dirigé et marqué clia(|uc époque.

Deuxième Seelion.

La loi du dovcloppomcnt historique. — Le cours du développement des Étals dans la Grèce. — Le même cours de développement dans les ÉU)l.s modernes. — Tyrannie grecque. — Ab.solutisme dans les temps modernes. — Uévelopitcment iiolitique dans l'iiistoire moderne.

La loi du développement historique.

L'histoire des États de l'Europe, depuis le comnienccineiit de l’èrc chrêlienne, se présente coniine aussi liée et aussi générale que celle du groupe d’Étals de la péninsule grecque et de ses colonies dans l'antiquilé. Le même ordre, la même loi se révèle dans le cours de leur développement interne, à travers les deux époques, et l’iiistoire de la race hiimaineentière nous montre de nouveau cette loi dans ses plus grandes manifestations. Du despotisme oriental à l’aristocratie, du gouvernement des anciens temps et du moyen âge, fondé sur l’esclavage et sur le sei vage, à l’état politique des temps modernes, qui est encore dans le cours de son développement, on peut remarquer un progrès régulier de la liberté intellectuelle et civile^ d’un seul à celle d’un pelit nombre et à celle de la masse. ' .Mais quand les Étals ont atteint le terme de leur existence, nous pouvons au contraire observer que, du plus haut degré de celle échelle ascendante de développement, la civilisation, la libcrléel le pouvoir descendent de la masse au pelit nombre et du petit nombre à un seul. Cette loi traverse toute l’iiistoire et reçoit une démonstration dans chaque Etat séparé, comme dans le groupe d'Etats mentionné plus haut.

Le cours du développement des Ktats dans la Crére. .\ristote, avec une remarquable sagacité, a déjà exposé cette

loi dans ses éludes sur l’iiistoire de la nation grecque. Dans les lemps les plus reculés, tels qu’ils nous sont décrits par Homère, quand la terre n’élail encore que faiblemeni peuplée, la civilisation, les richesses, même le droit de porter des armes et leur possession, étaient l'apanage exclusif du petit nombre; des rois patriarches régnaient sur la Grèce, et seuls ils possédaient les chars, ils conduisaient les troupes, présidaient aux sacrifices et rendaient la justice. Lorsque, plus tard, le nombre des hommes instruits, riches, capables de porter les armes, se fut accru et que l’habileté du cavalier eut décidé la supériorité dans la guerre, l’ordre équestre, l’aristocratie devint le corps gouvernant dans l’Klat, et le pouvoir royal fut ou bien limité, comme à Sparte, ou aboli comme dans tous les autres pays. Comme la prospérité cioissante de la classe moyenne du pcu|)le grandissait avec la dégénérescence de l’aristocratie, causée par l’égoïsme et l’ambitiou intéressée de celle-ci, comme les progrès de l’art militaire donnaient une plus grande im|)orlance au fantassin et que lu marine réclamait le service des classes inférieures, la loi du peuple, la forme démocratique de gouveriiemenl commença à prendre la place du gouvernement aristocratique ; et, comme les Etals gagnaient en pouvoir et en étendue, et que leur politique et leur mode de guerre devenaient plus systématiques, plus scientifiques, on vil iiaitre des constitutions mixtes, dans lesquelles la noblesse, la classe moyenne et les classes inférieuies du peuple prirent position, l’une |)rès de l’autre et chacune en possession de privilèges spéciaux.

Le même cours de déreloppemenl dans les Etats modernes.

Le développement des Étals européens, dans les lemps modernes, a suivi le même cours, mais dans de plus larges proportions de nombre, d’espace et de temps. Au commencement, à l’époque de l’invasiou des races germaniques et de leur établissement en Europe, des rois patriarches furent ici , comme

Digilizoa by Goo^li

dans l’anliquité, les chefs pour la guerre et pour la justice. Dans ces temps barbares, comme dans ceux de la Grèce, ils fondèrent leur autorité sur leur descendance divine. Mais, dans 1ère chrétienne même, il y eut une époque où des princes, surnommésgrands, réunirent dans leur personne la supériorité intellectuelle au pouvoir suprême, et, comme tels, furent reconnus partons pour leurchef. Avccl’introduction d’uneéducationpius répandue, de possessions plus grandes, et grâce à rimportance accrue du cheval dans l’art militaire, l’ordre équestre et la noblesse féodale obtinrent le gouvernement. Le pouvoir royal fut limité, mais ne fut aboli que dans des cas exceptionnels, parce que la vaste extension des États modernes leur faisait de la monarchie un point d’union nécessaire, et aussi parce que les souvenirs de rAncicn Testament et les traditions de l’Empire romain, eousaeraient et affermissaient la dignité royale. Depuis que la propriété transmissible eut commencé à avoir de la valeur, que les cités se furent enrichies par l’échange et le commerce et que l’infanterie suisse eut acquis la prééminence dans la guerre, l’autorité de la nohlesse féodale fut ébranlée, à partir du xv” siècle. Ihic lutte ardente, qui n’est |>as encore entièrement finie de nos jours, s'engagea alors ; la classe moyenne s’efforça d’accaparer l’instruction, la pro|)riété, rinfluenec, tandis que les classes inférieures du peuple marebaient de près sur ses pas. Dans les pays, où cette lutte a été décidée, la forme purement démocratique de gouvernement, naturelle aux nations de l’antiquité, en a été rarement le résultat, mais plutôt des constitutions mixtes f Aristote leur a déjà donné ce nom), ducs à la circonférence plus vaste des États modernes.

Tyrannie grecque.

Ces ebangements intérieurs rendaient simple et facile la transition de la domination uni(|ue d’un roi au pouvoir oligarchique de l’aristocratie ; mais la transition de celui-ci à l’auto-

rite du peuple était compliquée et difficile. Dans le premier cas, elle exigeait seulement l’unanimité d’un petit nombre, et un individu seul ne pouvait pas offrir de résistance; mais l’unanimité du peuple était en elle-même une chose bien plus difficile à effectuer, parce que l’instruction et les intérêts n’étaient pas répartis aussi également dans la masse, dont les biens divisés ne pouvaient pas être employés avec la puissance que donnait la fortune, concentrée dans quelques familles. Aussi la résistance fut grande cette fois. L’aristocratie, en possession d’armes, de châteaux, de vastes domaines, du pouvoir exécutif et de la juridiction, en rapport avec le peuple par ses vassaux, se tenait par un intérêt commun étroitement unie entr’elle et avec la noblesse étrangère. La dégénérescence intérieure des nobles, leurs habitudes de brigandage, leur nonchalance, leur exploitation malfaisante du peuple, la destruction même du bien-être public à leur propre avantage, devinrent nécessaires dans les Etats de la Grèce pour ouvrir la voie au gouvernement du peuple. Mais en dé- ! pit de cette décadence intérieure des aristocrates, il fallait encore, comme Aristote l’a observé, un chef puissant et ! habile qui aidât le peuple à achever leur ruine, tout en ayant pour unique objet de s’emparer de l'autorité pour lui-même et pour sa famille. Ce fut-là l’occasion du gouvernement des tyrans, qui, pendant deux siècles (les 7‘ et 6"av. J.-C.),étendirent leur domination sur les États de la Grèce et frayèrent la voie à la démociatic; car, si la tyrannie dans la Grèce fut longtemps un obstacle au gouvernement du peuple, cependant elle le prépara et l'établit d’abord parses conquêtes surscs plus dangereux ennemis, les nobles.

Absolutisme dans les temps modernes.

L’histoire entière de la transition de l’aristocratie à la démocratie a son parallèle exact dans l’histoire de l'Europe moderne, avec cette différence seulement que tout se meut ici sur

une plus grande échelle, ce qui accroîl et grandit immensément les diflicullés et les obstacles dans le développement des États modernes. lei également la noblesse féodale a, dans chaque nation prise à part, été la première à travailler à sa propre ruine, — en Espagne, avant et pendant le gouvernement de la maison de Transtamare ; en Allemagne, depuis le temps des dissensions causées par le droit de guerre privé; en Angleterre, pendant les guerres des deux Roses; en France, pendant les guerres accablantes et la lutte dévastatrice des partis sous Charles VII. Mais si, dans de pareils temps, l’anarchie qui régnait parmi les nobles brisait leur pouvoir politique, celui de la royauté, qui continuait d’exister, augmentait en revanche bien plus que celui des classes inférieures. D’autres circonstances, particulières aux temps modernes, mirent plus d’entraves que dans l'antiquité dans la voie du gouvernement populaire. L’aristocratie de la chrétienté se partageait en deux camps séparés. Dans cette nouvelle forme de religion, qui est le christianisme, la culture intellectuelle et les progrès opérés dans la science militaire menaient à deux voies différentes. Non seulement les efforts tentés parlepeupleélaientréprimés, parce qu’il avait à disputer la possession du pouvoir à ces deux branches de l’aristocratie, non seulement il avait à es.say er la force des armes contre les armes d’une noblesse séculaire, mais il avait encore à lutter de culture intellectuelle avec la culture d’une noblesse intelligente. Il avait une double révolution à mener contre le pouvoir ecclésiastique et contre le pouvoir séculier. En outre, l’union et la force du peuple dans de vastes contrées peu peuplées, étaient d’une croissance plus lente que dans l’antiquité; et, avant que les classes inférieures fussent admises, sous la protection de la monarchie, à lutter avec l’aristocratie, nous rencontrons, du xiii' au xvi' siècle, entre les villes et les campagnes, plusieurs cas isolés d’insurrection, qui conduisaient inévitablement à leur propre destruction. Mais, à la fin du XV' siècle, l’alliance du peuple avec ses princes donna à ceux-ci

un pouvoir illimité, qui en lit les tyrans des temps modernes. I L’absolutisme moderne et la tyrannie antique sont un seul et j même ])hénumènc, et se ressemblent trait pour trait. La plu- I part de ces souverains, tels que Henri VH, Ferdinand le Catho- ' liquc, .Maximilien dWutriebe ete.^ qui donnèrent naissance à \ celte monarchie, deslruclive de la noblesse, avaient, comme les tyrans de l'antiquité, été éle\és récemment au tionc, ou appartenaient à des maisons devenues puissantes par de riches héritages ou par des alliances de lamille. Les armées penuanenles, dont ils s’enlourèrenl, rappelaient les gardesdu-corpsdes petits rois des cités grecques. Leurs liaisons politiques les unsavecles autres peuvent cire comparées aux liensde famille que les tyrans l'ormaienl entre eux et avec les despotes étrangers. L’amour de la splendeur, le patronage des arts et des sciences, roccupalion donnée au peuple, qu’on éblouissait par des entreprises magnifiques, étaient, chez les uns et chez les autres, les memes expédients politiques, dont iis étayaient leur propre pouvoir; mais c’étaient également les causes qui concouraient à miner leur autorité usurpée. Ce lait que l’absolutisme moderne, comme la tyrannie antique, l'orme seulement lu transition de l’aristocratie à la démocratie, sullil pour décider de la ressemblunee des deux phénomènes. Sa destinée était accomplie; il avait brisé le pouvoir de la noblesse, fatal au bienêtre commun, il avait éveillé à celte occasion, chez le peuple, la conscience de son unité,en imprimant à la politique une direction nationale. L’instruction devintégalemeulaccessibleà toutes les classes et une place fut accordée à l’industrie des classes inférieures, au détriment de la violence et des privilèges des nobles ; le patriotisme se réveilla avec le désir de la liberté et de l’égalité des droits, et, si la démocratie ne fut pas établie dans toutes ses formes, elle le fut du moins dans son essence. L’absolutisme avait rempli sa destinée, non seulement en résignant son pouvoir unique en faveur du peuple et de ses représeutants, mais encore quand, en possession du pouvoir, il travailla de toutes ses forces contre celle destinée.

Développe»ient politique dam l’histoire moderne.

Le point de vue, d'où iiou!; examinons maintenant les temps que nous appelons modernes, de la cliute de l’empire de Byzance à nos jours, est le passage du gouvernement du petit nomlire à celui de la masse, (our à tour favorisé ou entravé par rabsolutisme. Ce phénomène remplit seul cette ère, sur tout le continent. Des développements de même nature prirent deux siècles dans le petit pays de Grèce; ils se prolongèrent pendant plus de quatre siècles sur le champ bien plus vaste de l’Europe. Toute la période qui s’écoule depuis la lin du moyen-àge jusqu’à nos temps, est remplie des efforts constants des idées démocratiques, qui ont été répandues dans toutes les races par la Réforme et qui luttent contre les institutions aristocratiques du moyen-àge et contre rabsolutisme, jeté entre CCS éléments en lutte. Cet absolutisme penche tour à tour vers l’ancien ordre féodal ou vers l'ordre nouveau de la classe moyenne; tantôt, soutenu par la classe moyenne cl pourvoyant à ses besoins, il l’aide à humilier l'arislocrafie; tantôt, protégé par les nobles, il résiste au pouvoir des classes inférieures. Encore au temps de la Révolution française, au mo-* ment où commence la période qui doit être le sujet de notre t récit historique, toutes ces puissances antagonistes luttaient, \ comme dans la première chaleur de l’action, en un elfort suprême en apparence. Aussi l'Iiistoire de toutes les ères, t même de la présente, n’olfre rien qu’un renouvellement de cette lutte, encore indécise, sur un champ d’action qui s’élargit sans cesse, et la même guerre passera à une génération à venir pour aboutir à une solution ultérieure.

Un examen plus attentif des grands traits les plus importants du dernier siècle, nous ramènera constamment à ce point de vue, parce qu’il nous présentera de toutes parts la relation du passé au présent.

Troisième Section.

Opposition (les (leux races latine et germanique au moyen flge.— Tendances vers rUnivcrsalité. — Tendances oppos("'es vers l'individualisme. — Le système féodal. — Conquête de Byzance. — Commencement d'une ère nouvelle. — Absolutisme des princes. — Effets de l'absolutisme des princes manifestés par la fondation de la monarchie espagnole. — Les états de l'église. — Tyrannie des papes. — La papauté. — Domination spirituelle universelle. — Empire universel (le Charles V. — Réaction do la Ri'iforme contre la Papauté et l'Empire. — Opposition des races latine et germanique renouvelée. — Découverte de l'Amérique. — La Ki'forme. — Esprit d'individualismeprotcslantico-germanique. — Anticipation des résultats démocrati(|ues de l'organisation protestinticogermanique de l'Égli.seet de l’Etat, simple ébauche au temps de Luther. — Esprit conscnatcur de Luther. — Cours historique des vicissitudes de l'Eglise et de l’État chez les nations protestantes. — Caractère monarchique des réformes amenées dans l’église par Luther et par Cranmer, en Allemagne et en Angleterre. — Caractère monarchique des réformes politiques en Allemagne au temps de Luther. — Caractère aristocratique de l’état politique de la Suisse et des Pays-bas au temps de Calvin. — Caractère aristocratique de la réfonne calviniste de l’église. — Élcmentdémocratique du calvinisme. — R('aciion générale du catholicisme. — Victoire de la réaction sur le protestantisme en France. — La réaction contre le protestantisme en Allemagne enrayée. — Défaite de la réaction contre le protestantisme en Angleterre. — Organisation démocratique de l’État et de l'Eglise en Angleterre. — Restauration de la monarchie en Angleterre. — Constitution de l’Angleterre. — Les colonies de l'Amérique du nord. — Constitution de l'Amérique.

Opposition des deux races latine et ÿermanique au moyen âge.

Pendant tout le moyen âge, les nations européennes flottèrent entre deux pliénomènes opposés, qui rendaient difliciles et même inipos.sibles, rexislence régulière des états, leur division naturelle en nations, ainsi que leur marclie et leur dé-

veloppenicnt normal. Dans les haules classes de la société régnait d'ordinaire la tendance à t'rancliir les limites des frontières nationales des états et à établir une domination universelle. Elle rencontre un obstacle dans la tendance des classes inférieures à l'individualisme, à la subdivision de chaque état séparé en petits fiefs et en municipalités. Les i-aces germaniques avaient répandu eu Europe cet esprit de division, celte haine de toute centralisation. La tendance à l universalilé nous ramène aux rapports de la Home antique avec la Rome moderne.

Tendances vers l’universalité.

Au commencement du moyen âge, l'empire romain présentait aux races nouvelles l’exemple unique et brillant de la constitution d'un étal. L'idée de son rétablissement fut l'ambition des premiers conquérants même de l’Italie. Cbaricinagne la réalisa dans son empire prodigieux, qui loucbail presque aux bornes de la chrétienté. A partir de celle époque, cette idée passa aux siècles suivants comme une donnée politique, au nôtre comme une fiction politique. A celte idée d’un empire romain, d’un royaume séculier universel, Rome chrétienne ajouta celled’un empire spirituel; depuis la propagation de l’islamisme, la nécessité d’une unité chrétienne avait fait de Rome le centre spirituel delà chrétienté. S’il eût été possible à l’empire et à la papauté de s’uniren paix, si ce quis’élaildéjà présenté dans le royaume byzantin de l’Orient eût pu se présenter également dans le royaume gcrmanique-latin de l’Occident, et que les pouvoirs séculier et spirituel eussent pu reposer sur une seule lélc, les maitres doublement puissants de la chrétienté auraient, dans de pareilles conditions, été capables de réunir des forces bien plusgrandes et bien plus homogènes que les croisades n’en assemblèrent jamais pour livrer la bataille du monde. L’idée de l’unité chrétienne l’eût alors emporté sur celle des développements nationaux, et, dans le centre de cette

])arlie. du monde , en Allemagne et en Italie, se fût élevé un pouvoir monarchique, une forme de gouvernement unitaire , qui eût mis les plus grandes entraves dans la voie du développement national et humanitaire de l’Ëurope entière.

Tendances opposées vers l’individualisme. — Le système féodal.

(.'ne pareille comhinaison échoua, grâce à la Jalousie des deux puissances, qui se disputèrent la suprématie sur toutes les couronnes et sur tous les royaumes chrétiens , grâce aussi aux haines nationales qui animèrent les Italiens et les Allemands les uns contre les autres. Mais ce qui dès l’origine rendit sa réalisation impossible, ce fut cette particularité du caractère germanique, qui, en opposition complète avec ces projets de fusion de tous les États en un seul, essayait de subdiviser même les États déjà existants. Les races germaniques apportèrent de tout temps d’insurmontables diflicultés à cette idée latine de l’unité dans l’État, dans la loi et dans la religion, â cause de leurs droits d’hérédité et de sulfiage, à (sausc de leur système féodal et du vasselagc, ainsi que de leur propension à fonder la liberté sur des fédérations d’associés, et plus tard à cause de la naissance du schisme protestant. La querelle religieuse appartient à l’histoire moderne; la querelle politique est l’âme de l’histoire du dernier siècle du moyen âge. Depuis le temps des Croisades, quand la grande confédération de la chrétienté fut dissoute , les traces d’universalité dans l’histoire disparaissent, la langue latine universelle doit céder devant les différentes langues populaires, le développement national de chaque État séparé commence, l’action des aristocraties spirituelle et séculière sert de fil conducteur au milieu des événements compliqués du moyen âge. Au XIV* siècle, les princes sont opposés à l’empereur, les conciles au pape, et par suite l’aristocratie, obtenant l’ascendant dans tous les États constitués eu corps de nation , menaça les deux

puissances. .Mais les nobles, au lieu tle tirer parti de ectte influence pour jouer, eoinnie corps, un rôle politique durable, au lieu de tendre à établir l’ordre dans l’État, au dedans des frontières nationales, ce que les eirconslanees , à une époque antérieure avaient rendu si dillicile, firent plutôt, par un abus de pouvoir, tout ce qu’ils purentpour troubler l’existcnecinéine de riîtat. Il faut attribuer cet abus et ses conséquences à la séparation de l’aristoeratie en deux corps, séculicret spirituel, à la rudesse guerrière de l’un, à rineapacité politique de tous les deux. L’aristocratie spirituelle, dépendant d’une tète étrangère, faisait obstacle à la consolidation de l’État, dont l’aristocratie séculière empêchait l’unité, en se maintenant, autant que possible, indépendante de son chef indigène. Tout vassal, grand ou petit, tout suzerain avait son intérêt privé seul en vue, à peine même celui de sa propre suzeraineté. Où tous étaient maîtres , il ne pouvait y avoir de domination ; où il n’y avait que division, il ne pouvait y avoir d’unité; où il n’y avait t|ue des États dans l’État, il n’y avait pas d’Elat possible. Cette croissance parasite au sein d’un peuple ôtait toute vigueur au tronc principal. Comme Machiavel le rapporte des seigneurs féodaux du royaume de Naples, qui vivaient insouciants et oisifs dans leurs terres, exemptes de toute imposition, les nobles perdirent toute énergie, même l’êneigie guerrière de leurs ancêtres, et devinrent inaccessibles à toute idée d’unité de l’Etat. Ainsi Ilutten dépeint la vie des petits seigneurs châtelains d’Allemagne, habitués uniquement à une vie passée à la chasse, dans le pillage, dans le brigandage, troublant le commerce des bourgeois et rendant impossible toute sécurité, tout ordre dans l’État, tout développement de .ses ressources. En Espagne également, Isal)clle put s’apercevoir que les grands de Castille, en possession de terres et de revenus considérables, de toutes les hautes places et dignités, pouvaient lever de grandes armées, écrire dans le style de la majesté royale, et narguer tout pouvoir supérieur, toute direction unitaire dans l’Etat. La noblesse féodale en tout pays rendait donc impossL

blés l’union nalioiialc et politique de toutes les classes, ainsi que le développement patriotique de 1a force entière du peuple. Partout au xiv' et au xv' siècle, elle déchira les États par de terribles guerres privées, et à la lin elle se détruisit par là ellc-inéme ainsi que sa puissance.

Conquête de liqzance. — Commencement d'une ère nouvelle. — Absolutisme des princes,

L’ère moderne commence avec la première secousse générale donnée à l’existence du système féodal du moyen âge, déjà miné, du reste, dans le cours du \v“ siècle, par des découvertes, dont les conséquences furent de la dernière importance, et qui, par un décret de la Providence, se répandirent du dehors, juste à l’heure de sa décadeirce interne. Un .seul événement décida de sa dissolution et peut être considéré comme la ligne de démarcation entre le moyen âge et les temps modernes; c’est l’invention des armes à feu, qui transforma l’art de la guerre et enleva au service féodal de la chevalerie toute sa valeur. L’imprimerie et la propagation de l’instruction dépouillèrent les nobles et le clergé du privilège spécial de la culture intellectuelle; la^boussole et d’autres perfectionnements dans l’art de la navigation , permirent à la classe moyenne d’élever son importance politique, grâce à ses richesses et à son influence, à la hauteur de celle de la nohlesse. L’effet que ces changements produisirent dans l’état social sur ledéclin de la puissance de l’aristocratie fut, (pioifiue lent, décisif; quoique graduel, universel. La première seeou.sse brusque qu’elle reçut fut le résultat d’un événement important, la conquête de Constantinople (1453) et, avec elle, la destruction de l’Empire hyzaiitin. Cette catastrophe alarmante parut ouvrir tout à coup les yeux à l’Europe entière sur la faiblesse de son organisation politique et éveiller son attention sur les défectuosités que présentait l’existence actuelle des Etats. Quand l’Empire grec, décrépit depuis longtemps, tomba, il était, par

le fait lie sa séparation de l'église, sans alliance politique, sans appui au dehors, et à l'intérieur il était divisé en petites düininalions, ce (pii peut-être rendit seul possible sa conquête par les Turcs. Les conquérants, en opposition complète avec les naliuns et les races européennes , formaient un seul peuple, mis en mouvement par une seule impulsion. Ils possédaient une infanterie, une armée, auxquelles aucun État de l’Occident ne pouvait opposer de rivales. L’expérience, en apprenant combien les désavantages des divisions intérieures, communes à tous les États chrétiens, et les avantages possédés sur ceux-ci par l’ennemi mortel de la chrétienté,, avaient contribué à élever sa puissance etsa splendeur, opéra, comme par enchantement , un changement soudain et fondamental dans tous les grands États européens. Des allianecs se formèrent entre les princes et les Etats, un système politique reconnu commença pour la première fois à se constituer. La ruse et la force furent employées pour mettre fin aux dissensions et aux actes arbitraires des seigneurs féodaux. L’absolutisme des princes vainqueurs de la puissance des nobles, surgit à la fois et partout, comme du néant. Il rall’crmit l’État, lui donna l’unité, la centralisation qui lui manquaient et tendit, par un nouveau système de guerre et par la création d’une armée, à consolider son influence à l’intérieur, et à étendre son pouvoir au dehors. Presque au même moment apparurent en .Vngleterrc, en France, en Portugal , en Castille et en Aragon, des souverains qui, doués d’une énergie et de vues nouvelles, prirent avantage du changement des circonstances à cette époque, pour soustraire le pouvoir royal à la dépeudance des nobles et préserver l’unité de l'État d’un morcellement. Le moyen commun que les prinees de ce temps adoptèrent pour atteindre leur but, avec un dessein prémédité, et comme d’un accord concerté, fut copié sur l'absolutisme de l’Égli.se. Ils s’attachèrent, à leur gloire, à honorer le mérite plul(it que le rang ou la naissance; ils développèrent l'instruction; ils invitèrent à leur cour tous les hommes de talent, de

quelque condition qu'ils fussent ; ils relevèrent la justice et les tribunaux; ils accordèrent les plus hautes places, jusqu’ici réservées à la noblesse guerrière, aux honiines dejoi et aux ecclésiastiques. Les princes qui jouèrent ce rôle àvec f le plus d'adresse furent Henri Vil d'Angleterre, Louis XI | de France et Fcrdinand-le-Catholique.

E/fets de l’absolutisme des princes manifestés par la fondation de la monarchie espagnole.

De ces trois mages, comme Bacon les appelle, Ferdinand ■ fut le maitre en habileté; il parait à Machiavel le type vivant • d'un de ces princes de la nouvelle école, que sa perspicacité l'amenait à reconnaître comme le remède nécessaire de ces ' temps. La puissance des nobles n'avait jainaisatteint un si haut degré d'élévation qu’en Aragon, par des moyens légaux, en Castille, par le favoritisme, les abus et la violence; nulle part non plus elle ne tomba plus rapidement que sous les coups habilement portés par Ferdinand et Isal)elle, souverains d'une égale sagesse et dont les grandes qualités se suppléaient. La sincère Isabelle déclara ouvertement son intention de n’étre pas davantage le jouet des nobles. Leur politique intérieure, leurs mesures judicieuses rendirent la paix à l'État et le garantirent par la force des violences de la noblesse ; ils protégèrent les droits, ils favorisèrent la prospérité des communes. En ne convoquant pas fréquemment les nobles aux (Portés, en les habituant à obéir aux commandements royaux, ils leur enlevèrent peu à peu leur induence politique. Forts de leur incontestable attachement à la foi catholique, ils purent entreprendre de réprimer avec autorité les usurpations du clergé et du pape lui-méme; ils osèrent confisquer au profit de la couronne les biens des grandes maitrises de trois ordres de chevalerie, qui possédaient un pouvoir presque royal; ils furent en état d’organ'ser un service militaire pour les guerres saintes, cequi.sansfaire une nécessité d'une armée permanente,

nicttail à leur disposition, en cas de besoin, toute la population mâle du pays. Cette population fut élevée dans deux excellentes écoles militaires. L’aneicnne tactique espagnole atteignit son plus haut degré de perfection pendant la longue guerre de Grenade, et le mérite de son infanterie pesante fut prouvé à l’aide des lansquenets allemands et suisses. Les deux systèmes furent combinés par le grand capitaine, Gonsalve de Cordoue, dans la guerre de Naples contre les Français. (;’est lui qui perfectionna l’artillerie et l’art des fortifications et qui forma ces soldats, avec lesquels Charles V eut plus tard la pensée de soumettre le monde. Grâce à l’excellent usage que les rois catholiques firent de cette puissante armée à l’extérieur, de leur autorité nouvellement acquise à l’intérieur, Isabelle décupla trois fois les revenus de la Castille, pendant son règne, sans recourir à aucune exaction, et Ferdinand, pour employer les paroles de Machiavel , d’un des princes les plus faibles de l’Europe s’éleva au rang des plus célèbres et des plus distingués. Après un pareil succès, qui, en dépit de la tendance particulière du peuple espagnol à la séparation et au démembrement , unit un pays divisé et , dans le court espace d’un seul règne, de quatre royaumes, sans y comprendre celui deNaples,cnfitunseul,mémeun homme d’État , républicain, comme Machiavel, ne pouvait nier les avantages extraordinaires que le peuple et l’État naissant retiraient de l’absolutisme du prince. Il passa au-dessus des moyens à cause du but qu’ils atteignirent; au-dessus des maux particuliers, à cause du bien-être général, et il devina l’esprit de l’histoire moderne, quand, prophétisant sur son berceau, il revêtit l’expérience historique des siècles passés des termes d’une théorie formelle : — « pour fonder un nouvel état de choses sur les ruines des formes de gouvernement mortes du moyen âge, l’autorité illimitée d’un seul homme était devenue une nécessité,et même un bienfait, en supposant toutefois son existence purement temporaire; elle était ainsi une préparation à l’empire de la loi, une école de la liberté » . Il ne pouvait pré-

voir, en vérité, quand il faisait l’éloge particulier de la nouvelle autorité de Ferdinand que, dans l’Kspagne elle-même d’abord et bientôt partout, la longue durée et l’accablant despotisme de la monarchie feraient naître des maux plus grands qu’il n’eu était jamais sorti de 1a domination des nobles.

Les états de l’Eglise. — Tgrannie des papes.

Au nombre des États , pour qui l’impulsion générale donnée par l’Orient marqua tout-à-coup la date du rétablissement de leur ancienne puissance, de leur transformation, se rangent les États de l’Église. La papauté sortait de ces temps d’abattement si profond, signalés par la résidence à Avignon et par le grand schisme d’Occident; elle profita des événements nouveaux pour s’élever rapidement à une nouvelle considération; le règne de Nicolas V, coïncidant avec la chute de Constantinople, ouvre cette période. L’expérience du passé avait fait admettre à Rome, comme un axiome fondamental, que le pouvoir spirituel du pape, après toutes les atteintes qu’il avait subies au xiv” siècle, avait besoin d’etre étayé sur une puissance temporelle. Alexandre V'I et Jules II travaillèrent donc à réaliser leurs désirs d’agrandissement en Italie, de la même façon que le roi d’Aragon dans ses contrées. Ils assujettirent à Rome les petites seigneuries, les villes importantes, les états voisins, objet de leur convoitise. Et de la sorte les possessions de Jules II comprirent à peu près la totalité de cette partie de l’Italie qui forma dans la suite les États de l’Église, tout comme Ferdinand d’Aragon, do son coté, avait jeté les bases du royaume d’Espagne. A la suite de cet affermissement de pouvoir, arrivèrent, comme en Espagne, la rigueur de l’autorité princière, la suppression des libertés municipales et du despotisme privé des grandes familles nobles. Nulle part la ressemblance de cette nouvelle forme d’absolutisme avec la tyrannie de l’antiquité, n’est si frappante que sur ce vieux sol romain ; à cette époque singulière où les papes et

leur entourage rivalisent en cruauté, en ambition, en dérèglements, avec les despotes les plus éhontés de l'antiquité; où ils appellent à briller auprès d’eux l’éclat des lettres et des arts anciens; où l’incrédulité païenne s’insinue même parmi les prêtres; où la politiquedu Saint Siège et de l’Eglise devient plus mondaine par la vente de toutes les hautes charges à prix d’argent; où toute la chrétienté est mise à contribution pour édifier les splendides monuments de Home, et où, comme conséquence de tant de corruption et d’oppression, apparaît le mouvement de réaction de la Réforme qui, grâce aux excès de la tyrannie romaine, trouve le terrain préparé pour recevoir les semences de la liberté nouvelle et les jette parmi les peuples.

La papauté; — domination npirituelle universelle.

Ce contre-coup n^ fut pas restreint à un seul pays, il devint rapidement universel; ce ne fut pas un mouvement politique éclatant uniquement dans les États de l’Église, ce fut un mouvement religieux s’étendant au dehors; et les changements qui s’adcctuèrcnt à Rome, après la prise de Constantinople, SC produisirent presque partout dans les États de la chrétienté. La chute de Bysance avait d’abord donné aux I grands Etats de l’Europe une plus grande stabilité, mais ' d’autre part en même temps elle avait ressuscité l’ancien rêve ' de la Rome du moyen âge, l’empire romain universel et chré- ' tien. — C’est ainsi que chaque danger qui avait menacé la . chrétienté en général avait favorisé les prétentions de la hiérarchie romaine. De même que la papauté s’était élevée, à la première apparition de l'islamisme, de même qu’elle avait at- ' teint l’apogée de sa puissance spirituelle et temporelle durant les Croisades, de même ici, grâce aux succès des Turcs en Europe, elle reprit généralement son autorité et son crédit au-dchors. Rome avait à la vérité été forcée par les circonstances de faire diverses concessions à quelques Etats qui

avaient résisté à scs prétentions, mais en compensation elle avait gagné du terrain dans d’autres pays. La paix s’était rétablie dans l’empire germanique, et le pape en avait dicté les conditions. Pie II était parvenu à démontrer à l'Empereurque c’était leur intérêt commun de s’unir ensemble pour résister aux princes allemands et à leurs désirs de réforme religieuse et politique , et de conclure une ligue entre l’empire et la papauté, pour servir désormais de phare conducteur à la politique impériale; dés ce moment, l’influence de la papauté dans l’empire devint intolérable.

L’empereur partagea son autorité à la Dicte avec les légats de Rome; Maximilien put calculer que le revenu que le pape tirait de l’Allemagne était cent fois plus considérable que celui qu’il percevait lui-méme; aucune branche de la puissance impériale ne put se soustraire aux usurpations de l’Église; l’oppression des tribunaux ecclésiastiques et leurs taxes étaient devenues insupportables; l’extension des biens de l’Église, biens inaliénables, avait atteint un degré elTrayant. Si cette union avec l’empire allemand agrandit l’influence de la papauté, l’alliance qu’elle avait en outre conclue avec le royaume d’Espagne, dont l’élévation prodigieuse avait été si rapide, cette alliance fut encore d’une plus grande importance pour elle. Là l’esprit des croisades revivait dans la guerre de Grenade, revanche de la prise de Constantinople, par la destruction d’un royaume mahométan; cette guerre excitait au plus haut point l’esprit aventureux du peuple espagnol, elle entretenait son zèle pour la foi catholique, et échaulTait la ferveur religieuse des nobles, fiers d’étre issus de pur sang chrétien. Les rois catholiques étaient, dans le même esprit, soumis aveuglément à l’Église ; ils étaient tour à tour les serviteurs et les chefs du plus redoutable des fanatismes, le fanatisme religieux. La hiérarchie nourrissait partout ce nouvel esprit d’intolérance, et entre Rome et l’Espagne se noua un lien, qui sembla d’autant plus inébranlable que les futures relations de Rome et de l’Allemagne furent pleines de dissensions et de rivalité.

La jalousie de Rome jiarul se laire coinplétemcnt devant des princes si dévoués# Us avaienl laissé aux papes la liberté d’agir à leur guise dans rétablissement des États de l’Église; les papes, en retour, les laissèrent faire, quand la Castille conquit le royaume de Grenade et les côtes du Nord de l’Afrique, et prit possession de l’iiérétique Navarre , grâce à une perfidie honteuse ; il en fut de même, quand l’Aragon (avec la Sicile), allié d’aboixl à la France, résolut de partager le fief j)apal de Naples, à la façon du partage de la Pologne, et trahit la France, lorsqu’il s'agit de lui donner sa |)art de la conquête. L’Espagne était déjà alors la monarchie unitaire la plus puissante de l’Europe; elle offrait un redoutable rempart à la terrible puissance des iMahomélans dans la Méditerranée; l’Italie, comprenant qu’elle avait besoin d’un énergique protecteur contre les Turcs, regarda cet agrandissement de l’Espagne à l’extérieur avec moins de défiance qu’elle ne l’avait toujours fait pour les succès des Allemands et des Français ; l’Espagne, du reste, était aussi fervente dans la foi catholique que l’Italie! La puissance de l’Espagne, la consolidation de cette puissance était d’une importance beaucoup plus grande pour protéger la chrétienté et pour garantir le sort de l’Italie et des États de l’Église, que si les papes avaient réussi de nouveau à entraîner momentanément les peuples dans des croisades contre les Turcs, comme au xi' siècle. Survinrent les grandes découvertes de Colomb qui ouvrirent de nouvelles et larges voies à l’ambition de l'Elspagne et de Rome, et qui resserrèrent encore l’union intéressée des deux états. Ces découvertes compensaient admirablement la perle de l’Orient; il y avait là tout un nouveau terrain où Rome pourrait asseoir son autorité spirituelle, tandis que les princes espagnols y trouveraient un accroissement de territoire. En vertu de la plénitude de son pouvoir apostolique, le pape leur fil don de ces nouveaux états de l’Ouest, et leur accorda (avec une précipitation dont il se repentit plus lard) le droit de lever les dîmes et de conférer les bénéfices ecclésiastiques.

L’expédition de Colomb fut entreprise immédiatement après la guerre de Grenade, dans le njéme esjîrit d'aventure, avec la meme ardeur fiévreuse de prosélytisme; elle aiguillonna les passions de convoitise, le fanatisme de l’Espagne, et poussa le caractère espagnol dans l’outré, à tel point que ce caractère se laissa entraîner aveuglément aux illusions de l'ambition la plus illimitée, de la crédulité la plus étonnante; cet événement amena même l’Espagnei en dépit de ses anciennes libertés, à s’accommoder bumblernenl des plus barbares institutions de l’Eglise catholique. La résurrection du sombre esprit des Visigoths au sein de l’état le plus puissant de eelte fière maison, qui devait bientôt dominer et en Autriche, et en Bourgogne, et en Espagne, releva l’importance de l’autorité ancienne et consacrée de la hiérarchie cléricale. Cette autorité spirituelle servitd’abord à fonder le pouvoir séculierdes papes, et ce pouvoir en échange prêta de la force à l’autorité spirituelle. En exerçant à la fois sa domination sur les trois glandes institutions sociales, la famille, l’église, et l’état, elle établit le despotisme le plus redoutable et le plus absolu que le monde ait jamais subi. Dans la famille, elle assujettit l’esprit et la conscience de riiomme à .ses volontés arbitraires; elle le prit au berceau, le façonna à l’école pour qu’il accomplit toutes les exigences de l’Egli-se, raHianchit à son entrée dans la vie active pour le soumettre à une surveillance nouvelle dans le mariage, dans le confessionnal et à l’heure de la mort. Dans l’Église, elle le contraignit à abdiquer sa liberté de pensée et d'investigation, afin que l’unité de foi put s’implanter dans le monde. Elle ravala l’état dans l’estime des hommes, en étoufl’ant le sentiment national pour y substituer celui de l’unité chrétienne; en déniant le droit d’investiture spirituelle à l’autorité laïque, en s’arrogeant même la suprématie sur les gouvernements temporels; en dépouillant l’état de toute destination élevée, et en aflichant pour l’église seule des prétentions à tous les honneurs et à toutes les dignités. Ce pouvoir monstrueux était exercé par un clergé, séparé au de-

hors des autres classes de la société, et au dedans préservé de tout danger’ de cliaijgement, de progrès, de réfornialion , par l'ordination qui taisait de lui une aristocratie se recrutant soi-niéine. Ce clergé formait ainsi une caste à part, ayant son

f droit si)écial, se servant d’une langue spéciale dans l’exercice de ses fonctions religieuses; par son éducation, par son célibat I et par la nature toute particulière de ses intérêts communs, il I se plaçait au-dessus de tous les liens de famille, de commu- I nauté, d’étiit et de pairie. En opposition avec lé principe des autres institutions de l’état, à travers des siècles où l’inégalité des conditions était universelle, il avait maintenu le principe de l’égalité des hommes , et pratiqué le système d’honorer le mérite plus que la naissance et de laisser les plus hautes places ouvertes au paysan comme au personnage de race princière. Qu’on se représente cet universel clergé catholique dans la dépendance absolue du vicaire du Christ, revêtu lui-méme du pouvoir arbitraire et de l’infaillibilité de Dieu, et l’on verra clairement comment eellc puissance fut sur le point de réussir, même si tard, à confiner toute vie politique et spirituelle dans l’étroite ornière d’une poli tique théocratique. Et si l’on considère (|ue cette puissance ecclésiastique revivifiée croissait en même temps que le pouvoir despotique des princes, et dans la plus étroite intelligence avec la plus grande des nouvelles familles royales, et tendait à devenir seigneur et maitre dans l’empire romain de la nation germanique, on comprend que jamais, plus qu’au commencement du seizième siècle, la question n'était arrivée à un point aussi critique ; il s'agissait en effet de savoir si l’Europe tomberait sous la loi oppressive de la théocratie pu de l’absolutisme royal, ou meme sous le fardeau de ces deux oppressions unies et combinées, ou bien si un développement libre, national, lui permettrait au contraire d'approcher de sa maturité.

Monarchie universelle de Charles-Quint.

Si grand que fût le danger dont Rome menaçait le monde,

un plus grand encore devait le dépasser. Les mêmes événements, qui, survenus en Orient, avaient imprime une nouvelle impulsion à l'autorité papale et qui avaient poussé l'Espagne dans la voie de sa grandeur, devaient servir nécessairement et d'une manière analogue à consolider plus fermement, à l’extérieur et à l’intérieur, l’Allemagne et les États continentaux conlinant à la Turquie. Tandis que le roi d’Espagne édifiait, avec des éléments nationaux solides et homogènes, un grand Etat dans l'Europe occidentale, la maison d’Autriche, alors en possession de l’empire comme par héritage, jetait, au moyen d'alliances de famille, les fondements de la réunion des plus vastes territoires. Dans l’Europe orientale, où cette réunion était devenue une affaire d’urgente nécessité, il était déjà convenu que la Bohême et la Hongrie seraient incorporées à l’Autriche. A l’Ouest, Maximilien avait acquis les Pays-bas par un mariage, et son fils avait à son tour épousé l’héritière du grand royaume d’Espagne. 11 était à présumer que l’Empire germanique , aux mains de l’Autriche, avec un tel agrandissement de territoire et sous de pareils auspices pour la puissante maison de llapsbourg , reprendrait de son côté le plan d'une domination universelle, qu’elle pouvait en ce moment étendre sur des états bien plus vastes qu’au moyen âge, et soutenir à l’intérieur par le nouveau pouvoir monarchique, tel que les derniers temps l’avaient partout développé. La prépondérance de l'aristocratie avait rendu impuissante la dignité impériale au moyen âge, mais alors l’aristocratie semblait partout arrivée au même déclin. L’idée latine du pouvoir des princes, puisée dans le droit romain, était admise sur tous les ti'ùnes et avait prévalu aussi en .Allemagne. Sous Maximilien, la Diète germanique entendit, pour la première fois, un langage qu’elle était peu habituée à entendre chez ses princes, quand il prit, comme empereur, occasion de rappeler ses obligations envers l’Autriche, pour éluder scs serments à l’Empire. Les memlvres de la Diète durent se réveiller à la pensée des effets de l’agrandissement de l’.Autriche, de l’annexion conti-

nuclle de lerriloire à celte monardiie, sur les lien«: relâcliés de la coni'édéraliun germanique dans laquelle elle s'était implantée. Maximilien , qui n'avait surtout en vue que l'union avec la Bohême et la Hongrie, et la succession de l'Espagne, et qui était toujours engagé dans des emharras de guerre cl d'argent, ne pouvait à la vérité passer lui-méme pour dangereux.

Mais il en fut tout autrement, quand, en 1519, la puissance impériale tomba aux mains de Charles V, à peine entré par héritage en possession de l'Espagne cl de la Bourgogne. Jamais le monde n'avait encore vu un pouvoir aussi elTrajant dans une seule main, et dans la main d’un prince aussi ambitieux. Borne, dans ses ménagements pour l'Espagne, lais.sa passer la couronne impériale à Charles, sans faiie aucune remontrance, quoique, par suite d'arrangements antérieurs, les Étals de Naples ne dussent pas y être attachés. Maître des forces unies de l'Espagne, de la Bourgogne et de Naples, Charles suivit dès lors la politique de Charles-le-Téméraire, qui était d'affaiblir systématiquement la France. Il la chassa de l'Italie, s'empara de Milan comme il avait pris possession de Naples, cl cela d'accord avec le Pape, <pii avait besoin de la bonne volonté de l'Empereur et de son aide pour réprimer les doctrines naissantes de Luther. La vieille Jalousie inhérente à la papauté contre l'empire reparut .seulement quand Charles traita l'Italie en province espagnole, en détachant Milan de son alliance avec r.AIlcmagne, comme il avait déjà renfermé Utrechldans ses possessions héréditaires et soustrait les Paysbas à la juridiction de l'Empire. Mais il était trop lard pour que Rome réussit à réfréner la domination et la puissance de cet homme, qui s'était élevé à la faveur des circonstances et qui disposait de ressources inépuisables. A la tète des meilleures troupes, soutenu par l'ardeur guerrière d'une nation que son amour de la renommée et sou obéissance aveugle rendaient pre.sque aussi prèle que les Musulmans à toute entreprise, Charles V, malgré les dangers dont il menaçait les

libertés dos peuples, se fit livrer les anciens et les nouveaux trésors de l'Espagne, aussi bien que les ressources et les richesses des Pays-bas, flattés de voir le Hrabant commander lu monde. On pouvait justement parler de l’empire du monde, quand Charles régnait sur presque tout l’ouest de l’Europccontineutale,la France exceptée, et dirigeait, à sa guise, la politique et disposait des ressources de sou lièrc, qui régnait dans l'Europe orientale sur les vastes territoires Me la Doliéme, de la Hongrie et de l’Autriche. A l’Ouest, ses soldats conquéraient au loin des continents sans fin , et il semblait que, chef de la Chrétienté, dignité qui lui donnait dans l’Europe centrale une position cajtahle d’assurer rétablissement d’un empire universel, il projetât de ranimer l'esprit des Croisades contre les Musulmans. Le seul pouvoir qui, dans l'empire romain , lui oll'rit quelque résistance, était celui des grands feudataires allemands, (|ui, loin de partager le déclin général de la noblesse féodale, tendaient à s’élever à l'indépendance de petits souverains. Mais ceux-ci mêmes parurent abattus, lorsque Charles eut réussi à soumettre les princes protestants, affaiblis par leur manque d'union et que leur honnêteté ne pouvait défendre de l’habileté consommée avec laquelle l'Espagnol fomentait la dissension parmi ses ennemis, pour les détruire. Depuis celte époque, l'empereur conserva ses troupes espagnoles dans l’enipire,les solda avec l'argent de l’empire, confia le sceau de l’empire à des mains étrangères, fil taire toute opposition dans la Diète et confisqua la liberté des cités germaniques; aussi ses courtisans , au temps de l’intérim, ne croyant rien d’impossible dans ce |)ays, jurèrent à haute voix qu’il obéirait à l’Espagne. Et ce n’était pas encore là le plus extrême danger dont cet homme menaçait le libre développement du monde. Lorsqu’à la fin il trouva dans Jules III une créature à lui, soumise volontairement à son inlluence, assise sur le siège pontifical, et, dans le concile de Trente, une assemblée dirigée par sa volonté, il nourrit l’inlentiou hardie d’opérer dans l’Eglise, par sa seule

puissance despotique, une réforme à laquelle deux siècles avaient en vain travaillé. Il se proposa d'assujettir la hiérarchie sacerdotale aux vues de son ambition mondaine, d'enrôler à son service les forces spirituelles, aussi bien que les forces civiles et militaires qui lui étaient toutes dévouées. Qu’cst-cc qui aurait paru impossible alors à cet homme, si l'empire avait été de nouveau raffermi sur ses deux bases solides, sur la cpmbinaison*'de ces deux vieilles idées romaines, la suprématie dans la Chrétienté et l'autorité illimitée des Césars! S'il eût pu réaliser cette puissance jusqu'au bout, s'il eût pu introduire en Allemagne l'hérédité espagnole, ou s'il eût été capable de réussir dans cet autre projet qui, par le mariage de son fils Philippe avec Marie d'Angleterre, devait livrer le monde aux maisons d'Espagne, d'Autriche et de Bourgogne réunies et partagées en trois branches, la superstition romaine < et la servitude espagnole auraient accablé l'Europe; les mêmes ' conditions, qui ont rejeté l'Espagne et ritalie dans l'état du * moyen âge, et qui, en dépit de toutes les révolutions, y ont î persisté jusqu'à nos jours, seraient devenues universelles.

Contre-coup de la réforme contre la papauté et l’empire.

Mais avant que Charles V eût put achever ce plan assuré, avant même qu'il eut pu le dresser en partie, un seul coup détruisit, non pas seulement son œuvre, mais la fière construction de la domination romaine en Allemagne. Alors, comme ’ au moyen âge, la jalousie des deux potentats contribua puis- !i samincnt à précipiter leur pouvoir excessif dans une crise , I dont l'origine était, comme précédemment, l'incompatibilité \ intrinsèque du caractère des races germanique et latine. Science; habitudes de la vie, raffinement et rudesse, coutumes et passions, liberté de conscience et fanatisme, sentiment national et anarchie, toutes les diverses qualités des hommes, les intérêts de toutes les classes, depuis la plus basse jusqu'à la plus haute, ceux de l'Église et ceux de l'État, les intérêts

du roi aussi bien que ceux du paysan, le génie entier du peuple allemand se révoltait contre celte double oppression du midi. L’histoire de ces jours, où le courage et la profonde science de Luther éveillèrent en Allemagne un esprit d’opposition à la domination de l’Église , où la vie extérieure que menaient les papes et leur autorité ne furent pas seulement attaquées , mais, ce qui exaltait davantage l’orgueil du réformateur, leur doctriùe; cette histoire renferme les archives des faits les plus glorieux, couchés dans les formes les plus humbles. En même temps que la doctrine catholique, Luther renversa les plus forts piliers de la puissance papale, l’erreur et la superstition, jusqu’à ce que Maurice de Saxe, poursuivant ses vues mondaines, blessât l’empereur avec ses propres armes et en peu de jours anéantît le travail et les efforts de dix ans. L’histoire, dans ces mouvements, fit un pas de plus qu’elle n’avait fait depuis cent ans, et elle le fit dans une voie qui présentait une perspective si étendue, qu’il fallut plusieurs siècles avant que le genre humain fût entièrement habitué au changement et qu’il commençât à reconnaître et à aimer le bien qu’une lutte aussi rude lui avait gagné dans ce temps- là.

Renouvellement de l’&pjmition des races latines et germaniques.

L’opposition, que présentait la nature des peuples latins et germaniques et qui s’était manifestée dans tous les événements historiques importants, même pendant tout le moyen âge et depuis le premier mélange des races, fournit alors un fondement solide et une énergie permanente à la réforme allemande; elle forma la base de l’histoire de l’époque suivante et elle imprima la principale impulsion à la succession des événements, qui non-seulement entraînèrent le monde de plus en plus au delà des bornes spirituelles et laïques du moyen âge, mais qui étouffèrent également le despotisme nouveau des princes. Cette opposition de races déborda alors pour la pre-

inièlc lois cl avec le commencement d’une nouvelle époque, à l’appel de dissensions religieuses, qui la tirent sortir de ses prolondeurs les plus reculées.

Découverte de V Amérique. — La réforme.

Si la chute de Byzance marqua le commencement d’une nou- \elle ère, ce grand événement ouvrit aussitôt la voie à deuxautres plus grands encore, qui caractérisèrent plus complètement cette épo(|ue de l'iiisloire. La barrière que l’Orient présentait au commerce rendit nécessaire la recherche d’une autre roule, et mena à la découverte du. nouveau Monde; la chute de la Grèce avait forcé les gens de lettres à chercher un refuge dans l’Ouest : ce fut l’occasion d’une réforme dans les écoles, introduite par la renaissance de l’étude de la littérature classique; une nouvelle impulsion fut donnée à la vie inlellecluelle et la roule fut aplanie devant la Réforme. Ces deux grands événements et leurs résultats forment le fond de l’histoire générale du siècle suivant; ils expliquent le changement de phjsionomie de la civilisation. A leur occasion les nations latines et germaniques semhlenl avoir voulu faire scission complète. La colonisation du nouveau Monde fut d’abord considérée comme le droit exclusif de l’Espagne et du Portugal, qui pendant près d’un siècle, l’entreprirent avec le |)lus d’extension; tandis que la Réforme jusqu'aujourd’hui peut passer pour la propriété particulière des nations purement germaniques. Celte division fatale des deux races qui dominaient eu Europe, au sujet des deux événements capitaux de cette époque, fut une cause suflisante pour susciter entre elles des rapports très tendus, pour provo(juer l’explosion de leurs différences intrinsèques et pour faire aboutir leur o|>position à une inimitié acharnée. L’heureuse fortune des rois d’Espagne dans les guerres des Mores et dans la découverte de rAinérique produisit deux effets; elle imprima à la politique étrangère de ces souverains une tendance dmsive vers un

agrandissement extérieur cl en même temps les eneliaiiia le plus étroitement à l'église romaine. Le fanatisme à partir des guerres moresques avait de nouveau rivé rinfluenee et l’aulorilc de la hiérarchie romaine sur le peuple espagnol, tandis qu’elles s’affermissaient chez les Italiens par la splendeur nouvelle de la papauté, par la chute des républiques, ainsi que par la domination de l’Espagne. Aussi tous les princes latins qui tendaient à la monarchie univcrscIleéUticnt inévitahlement obligés d’adhérer strictement à la foi catholique. « Ils étaient attachés au siège pontifical, » disait déjà au xvii' siècle frère Thomas Campanella, « plus par intérêt que par conviction ; car quiconque, en Espagne, en Italie ou en France, se fût proposé, comme protestant, de poursuivre des plans politiques aussi hardis que les leurs, celui-là aurait toujours rencontré des ennemis invincibles dans les hantes classes de deux de ces pays et dans le peuple de tous les trois. * La polilitiue intérieure des monarques espagnols était dirigée vers le même but. La résistance de l’Allemagne ])rotestanic eût bientôt appris à leur despotisme à se rattacher fermement à la foi catholique, si même l’étroite liaison des autocraties séculière et spirituelle, celle des tendances politiques et religieuses vers la domination universelle, n’eussent produit entre elles une solidarité naturelle.

L’union entre Rome et l’Espagne sous Charles V, union' qui peu après sa mort .s’était relâchée et avait presque été rompue, se rétablit ensuite sur le pied le plus intime, pour le danger du monde entier, pendant le long règne de Philippe II. Avec ce double plan d'un agrandissement territorial et de runilé de la foi catholique, les nations latines et leurs chefs rencontrèrent leurs ennemis les plus acharnés dans les peuples gcrmanico-protestants. .V partir de la lutte entre la papauté et la réforme, l'Espagne fnlsuccessivcmenlen guerre pendant tout le xvi' siècle avec r.Vllemagne, les Pays-bas et l’Angleterre, et pendant le xvii' siècle la France vint à son tour occuper le champ de bataille. Celle opposition de ra-

CCS dura, dans toute sa violence, aussi longtemps que les dissensions religieuses formèrent rintcrét dominant de la société européenne. Elle s'affaiblit et s’évanouit graduellement, à mesure que la ligne tranchée de démarcation entre les races latines et germaniques s’effaça, grâce à deux grands faits qui régirent les événements du monde. Ces deux grands faitssont la colonisation geimanico-protestante de l’Amérique et plus tard, la littérature française, qui offrit à la France une sorte de compensation pour son manque de liberté en matière de religion; ils introduisirent dans le monde de nouveaux intérêts intellectuels et politiques. A partir de cette époque, les races latines commencèrentde nouveau à lutter avec les races germaniques pour leur contester la possession exclusive de la liberté intellectuelle et politique. Mais avant que ce fait se produisît, et jusqu’au moment où il se réalisa, c’est aux dernières de ces races qu’appartint la haute mission, après avoir réveillé les cœurs et les intelligences à l’endroit de la religion,de jeter les fondements des premières institutions libres dans l’Église comme dans l’État. Car de même qu’elle s’était manifestée par l’apparition et les progrès de la réforme, par l’attitude de Luther vis-à-vis du pape,et des princes allemands vis-à-vis de Charles \ , de même elle continua à se montrer pendant les temps qui suivirent ceux-là. Tous les efforts qui tendirent à la formation de grands états, d’une seule domination commune, (jui cherchèrent en même temps à assujettir les esprits des hommes à une seule forme de religion, à établir le principe d’universalité et d’absolutisme dans l’État et dans l’i^lise, et à maintenir l’état de choses du moyen-âge, furent de préférence le lot des nations latines. Les races germaniques au contraire défendirent les principes d’indépendance nationale et de liberté religieuse et politique et marchèrent vers cette culture intellectuelle et cette activité industrielle, qui ont imprimé aux temps modernes un cachet spécial, un cachet de grandeur.

Individualisme yermanico-protestant.

Il est évident que dans cette opposition d'inléréls se lit sentir la même différence de caractère des deux races, qui, au moyen âge, avait fourni un contre-poids à la soif de Rome pour la domination universelle, dans la race germanique, grâce à son organisation sociale en corporations distinctes et aux divisions résultant du système féodal. Si pendant le moyen âge l'esprit ' d’association servit au maintien du principe d’une liberté aris- j tocratique, ainsi, dans un âge postérieur, la meme tendance caractéristique se transforma en un esprit d’individualité, qui j jeta les semences de la liberté démocratique. Ce trait essentiel, ce sentiment de la personnalité porta le peuple allemand â favoriser le plus possible l’éducation des masses et par conséquent l’indépendance qui en est le résultat. Il leur inspira la liberté d’action dans la foi comme dans la science, dans les droits politiques eomme dans l’exploitation de la propriété et de l’industrie commerciale. Or toute organisation démocratique et toute possibilité de sa durée, reposent sur cette éducation, sur cette liberté d’action et sur ces efforts individuels. Les races germaniques ont donné par là une grande leçon aux races latines de cette époque, comme elles le font encore maintenant au monde slave actuel. Ce sentiment de l'individualisme a préparé le mouvement réactionnaire de la réforme contre Tuniformité d’une religion universelle, et la réforme de son côté lui a fourni un nouvel aliment. A côté des affaires de l’ordre matériel, les convictions religieuses sont en effet les seuls intérêts qui touchent le cœur de tout homme en particulier;comme individu, il se sent appelé à agir dans cette sphère; et celui qui est placé tout au bas de l’échelle sociale sait que, sous ce rapport, il est tout aussi responsable et tout aussi libre que celui qui occupe les échelons les plus élevés. Si les fondements de la liberté reposaient sur cette base, il n’y aurait pas de crainte à concevoirsur sa marche progressive’. Machiavel

avait profondément saisi cette vérité, quand il attendait une réfténération des temps et des états, seulement d’une réforme dans l'Kiilise. Il n’a recommandé la U rannie des princes (|u’en tant qu’instrument nécessaire pour l’accomplissement de cette fin; et quoiqu’on 1515, le grand prophète annonçât la réforme comme imminente, il comprit cependant (ju’il n’était pas possible, à cause du voisinage trop proche de la papauté, qu’elle prit assiette dans son propre pays, et il envisagea d’un regard d’approhation mélée d’envie les races germaniques, aux capacités morales, guerrières et commerciales desquelles il promit l’avenir du monde. Cette prophétie s’est vérifiée. Ce sont en effet les races qui seules ont einhrassé la Réforme, qui seules aussi se sont débarrassées de la vieille hiérarchie religieuse et ont rompu complètement avec le moyen âge. C’est là seulement où l’influence papale fut forcée d’abdiquer devant la liberté de croyance et d’exarnen , et la domination cléricale dans la famille devant la liberté de pensée et d’enseignement; où l’Église dé.sormais fut soumise à l’Klal, et non l’État à l’Église; où l’État fut rétabli dans ses droits, dans son importance morale, dans sa dignité et put e.xercer de nouveau l’influence protectrice et dirigeante (ju’il possédait dans l’antiquité; c’est là seulement que l’on put porter remède aux abus commis par la noblesse et le clergé du moyen âge, en possession du sol et de la culture intellectuelle; que le manque d’instruction et d’indépendance des classes inférieures put être graduellement écarté; rpic le peu- |)le put être appelé à participer à tout ce qui fait l’objet de l’aiiibition humaine, l’influence politique, la culture intellectuelle, la propriété, et que l’on put assigner une sphère plus vaste au perfectionnement individuel, qui ne devait plus être nni([ucmcnt restreint aux classes privilégiées. Aussi, malgré bien des vestiges des temps aristocratiques, dans tous les pays protestants, la société se plaça en quelque sorte immédiatement au diapason de la classe moyenne; les princes euxmêmes déposèrent le caractère guerrier et aristocratique de

chef militaire du moyen âge; et les membres du clergé, n’élant plus englobés dans une biérarebie exclusive, redevinrent membres de la grande communauté civile. Dans les pays latins, au contraiic, le moyen âge resta plus ou moins debout. (;bez les races germaniques sc forma une vie spirituelle indé-, pendante de la tutelle du clergé, de la cour oü du gouverne-! ment; chez les races latines, cette vie fut étoullée sous unel religion sans âme et une organisation servile. L'Espagne au- ‘ rail pu, au moyen de ses colonies, dépasser toutes les nations en industrie et en commerce ; mais l’ignorance d'un gouvernement arbitraire et du clergé, par des mesures insensées, destinées à régler les frais d’exploitation, la production et l’exportation, apporta des entraves à l’activité de la bourgeoisie, qui du reste était déjà paralysée par la bigoterie et l’inertie du peuple. Les manufactures languirent, les mines se comblèrent, l’agriculture succomba sous des charges dignes dumoycn âge. La nation s’appauvrissait, tandis que sa puissance à rextéricur brillait de tant d’éclat; la population mangeait de maigres aliments dans des plais d’or et la fable du roi Midas put s’appliquer à tout un État. Pendant ce temps-là, grâce à l’énergie des marchands hollandais cl anglais, de nouveaux Etals, de nouvelles puissances sc formèrent avec des ressources toutes nouvelles, créées par le génie industriel de la bourgeoisie. Celle fermeté, celle libre vigueur du peuple opposa parfois, même en labscncc des formes politiques, un contre-poids ellicacc au despotisme des princes , qui au contraire dans les pays latins conserva pendant bien plus longtemps un plus vaste champ d’action. Tandis que les Espagnols et les Français dissipaient inutilement leurs forces dans une lutte ayant pour objet d’étendre considérablement leur domination monarchique, la tendance des nations germaniques vers l’individualisme se faisait jour d’une manière continue, même dans leur orga- • nisalion politique. Tout y inclinait vers l’indépendance et le gouvernement propre des ])cuplcs renfermés dans leurs limites naturelles , vers la séparation des provinces , vers de petites

— oo-

sphères de dominalion, et, tout au plus, là où de grandes nationalités étaient comprises dans un seul ensemble, vers une réunion fédérative. Cette organisation en petits états communiqua partout la vie aux nations germaniques, et, à l'inverse des nations latines qui cherchaient à s’étendre au dehors , leur imprima des habitudes de vie intérieure et des inclinations pacifiques. Aussi la Hollande et l’Angleterre n’engagèrent que par nécessité les grandes guerres avec la France et l’Espagne, et n’acquirent leur puissance qu’en combattant pour leur propre défense.

Anticipation des résultats démocratiques de l’organisation protestantico-germanique de l’Église et de l’Etat, simple ébauche au temps de Luther.

La nouvelle organisation protestantico-germanique de l’État et de l’Église avait besoin d’un certain temps pour parvenir à sa maturité, et notamment les développements de l’idée démocratique , dont le germe se trouvait dans l’essence fondamentale du protestantisme, ne pouvaient s’introduire que graduellement dans des États aussi vastes. Cependant, dès le temps de Luther, alors que la liberté nouvelle commençait seulement à prendre racine, le plan complet de l’édifice futur de 1 Égliscct de l’État avait déjà été conçu par quelques hommes qui voulurent même le réaliser immédiatement. Quelques sectes isolées, quelques esprits avancés voulurent précipiter, au début même de la Réforme, les résultats de ce nouveau mouvement, résultats qui ne devaient être que son but, sa fin la plus éloignée. On traça déjà alors, tant en matière religieuse qu’en matière / politique, le cercle tout entier des exigences qui ne se produif sirent en partie qu’après les révolutions d’Amérique et de ' France, cl qui, jusqu’à ce jour, n’ont point encore obtenu satisfaction, ni partout ni en tout. En matière religieuse, quelques inspirés isolés et des anabaptistes conçurent déjà l’idée d’une épuration rationnelle du christianisme et de scs formes;

— kl —

idée qui ne put être réalisée pour la première fois que par les arrièrcs-pelils-fils de leurs missionnaires expatriés en Amérique. Ils poursuivirent dans ses conséquences rigoureuses la doctrine émise par Luther, que tout chrétien peut être prêtre ; ils voulurent donc que les affaires de l’Église fussent décidées par des assemblées de laïques, et que les pasteurs fussent élus par les communautés. Ils formulèrent déjà alors les principes du rationalisme le plus récent, puisqu’ils demandaient à s’affranchir de la lettre de l’Écriture ; qu’ils plaçaient l’Esprit- Saint au-dessus de la parole écrite, et que par Esprit-Saint ils n’entendaient rien d’autre que la force spirituelle, la raison de l'homme; puisqu'ils ne voyaient dans la foi que l’amour prouvé par les actes , dans le Christ qu’un type divin de la conduite de l'homme , et dans la Cène qu’une commémoration de sa vie. .

A côté de ces aspirations religieuses se produisirent aussi des aspirations politiques poussées jusque dans leurs conséquences démocratiques, qui ne devaient se traduire en fait que longtemps après. L’abolition du servage, des corvées, des droits perçus en cas de décès, de toutes les charges et redevances injustes, de toutes les inégalités de castes, la restitutions des hiciis communaux illégitimement confisqués, l’empêchement ou le dédommagement des dégâts causés par la chasse, l'introduction de l’uniformité des poids, des mesures et des monnaies, l’établissement d’une juridiction nationale, la restriction de la juridiction ecclésiastique, l’abrogation de l’emprisonnement personnel en cas de caution offerte, la concession volontaire des impôts, l’abolition de l’autorité princière ou du moins de l’autorité prineière, en exceptant celle de l’empereur, c’est-à-dire, l’érection de la république, ou l'unité de l'État en Allemagne ; toutes ces prétentions, et d’autres analogues, surgirent au milieu des agitations de la guerre des paysans, et furent formulées dans les réclamations des insurgés et dans les écrits des Anabaptistes. La demande de la confiscation des biens ecclésiastiques fut même portée de-

vatit la Diète. Tout cela, c étaient des prétentions qui restaient renfermées dans les bornes du jiossible et qui eà et là même avaient reçu satisfaction chez de grandes nations. Quant à d'autres, comme l’aversion du serment, du service militaire, de l’observation du dimanebe, du ba|)tème des enfants, en cela on mettait en avant des principes qui n’avaient de consistance que chez quelques sectes particulières ou dans une sphère restreinte. Quant à une troisième catégorie, comme la tendance à la communauté des hiens, on devançait les vues d’écoles de beaucoup postérieures, vues dont la réalisation est loin d’être démontrée possible mêiqe dans le cercle le plus restreint. Un grand nombre d’autres esprits, esprits fanatiques, race qui de nos jours même n’est pas éteinte, reportaient leurs regards sur les âgés écoulés et devenus impossibles, et rêvaient le retour du don de prophétie du christianisme ])rimitif ou la venue du Millénaire. Mais ce qui, plus que toutes ces prétentions isolées, dénote l’antieipalion des principes fondamentau.x, qui n’eulrèrcnt dans le domaine pratique que beaucoup plus tard, c’est leur retour aux grandes idées de liberté et d’égalité, au nom desquelles le Christ a alFranchi les hommes, c’est l’appel à un droit divin, à un droit naturel de l’homme, comme ou l’a nommé dans la suite; c’est rétablissement de la liberté dans l’Kgli.se et dans l’Ktat, en la fondant sur une idée, sur un droit naturel et universel, qui fut opposé au droit, devenu un fléau, de quelques privilégiés et de quelques castc.s.

E.<tpril comerrateur de Luther.

Des changements aussi importants ne pouvaient s’opérer ainsi de prime abord sur une aussi vaste étendue, ni parmi tant de peuples. L’bistoire des temps modernes, se déroulant lentement sur une vaste scène, trompe bien des espérances ; rien n’est plus propre à décevoir les esprits ardents qui ne comprennent pas combien la durée des temps est nécessaire pour l’accomplissement d’une réforme qui n’en est encore qu’à

sou début. Ces déceptions atteignirent alors et plus tard, non seulement les enthousiastes qui s'eirorcèrenl d’atteindre immédiatement les buts les plus éloignés, mais encore un esprit aussi vigoureux que llultcn, et même un homme aussi avisé que Milton, et, qui plus est, un penseur aussi réfléchi que3Iachiavel. Pas un d’entre eux n’avait pressenti que plusieurs siècles s’écouleraient avant que la totalité du legs, laissé par la Réforme à l’humanité, put profiter seulement à une petite portion des races germaniques. Luther seul, en vrai prophète lisant dans l’histoire, sut exactement mesurer la force qui de son temps pouvait être appliquée au grand œuvre, et celle que les temps postérieurs devraient encore y ajouter. En entamant la mission apostolique de l’Église catholique, et, en renversant par là l'infaillibilité du pape, ainsi que la barrière qui séparait les laïques des prêtres; en épurant la doctrine de la cène et par là le culte divin ; en combattant l'hypocrisie des œuvres, et eu lui opposant sa doctrine du salut par la foi ; en insistant sur la pureté des intentions, en faisant évanouir le sombre épouvantail du purgatoire, en repoussant les Jeûnes, la confession, la pénitence, tous ces moyens par lesquels l’Église catholique nous efl'rayait sans cesse, Luther avait déjà, eu fait, jeU‘ la semence de toutee qui fut développé avec le temps par les calvinistes et les puritains, en invoquant les doctrines de l’Evangile. Mais ce développement dans le temps, Luther ne * voulait pas le compromettre par la méthode facile de faire ger- ^ mer immédiatement la semence eu serre chaude. Il se souciait non pas d’un succès rapide, mais bien d’un succès sûr et durable. Il ne voulait pas faire violence aux choses. Il a souvent montré, en plus d’une circonstance, comme à l’égard des inspirés deZwickau, de Earlstadt, et de Zwingli, qu’il n’était pas iudiflérent à leurs innovations en ce qu’elles avaient de raisonnable, mais qu’il était inexorablementcontraire à toutes les tentatives tumultueuses et par trop précipitées des enthousiastes (comme le perrumpamus de Zwingli). Il voyait bien que pour læaucoup de choses son grossier entourage n’était

pas mùr, n'élait pas préparé; il voulait sur d’autres choses laisser d'abord l’opinion des hommes se former; il voulait enfin s’en remettre à Dieu et au temps du soin d’accomplir son œuvre commencée.

Cours historique des vicissitudes de l’Église et de FÉtatchez les natiom protestantes.

Le temps n’a rien moins que précipité le cours des changements dans l’Église et dans l’État , auxquels la doctrine de Luther avait donné l’impulsion. Il leur a plutôt donné de la profondeur et de la solidité, de la continuité et de la régularité; aussi y découvre-t-on facilement cette loi de fout le dévelop- ))ement complet, historique, qui nous a été fournie plus haut et que l’on peut appliquer, sans lui faire violence, à l’aperçu , et au classement des faits. Les idées de réforme prirent d’a- I bord, en Allemagne et en Angleterre, un corps monarchique,

• dans les formes que l'État et l'Église adoptèrent sous l'influence de Luther et de Cranmer , puis elles passèrent à l’ouest de I l’Europe dans une phase aristocratique , par le Calvinisme; I enfin elles rencontrèrent dans les progrès du puritanisme leur I épanouissement démocratique, transitoire en Angleterre, mais J durable en Amérique.

Caractère monarchique des réformes opérées dans l’Église par Luther et Cranmer, en Allemagne et en Angleterre.

s Le caractère de la réforme luthérienne fut monarchique; on ,«n trouve la preuve déjà dans son opposition aux principes dé- ^mocratiques des libres penseurs de cette époque, qui voulaient ramener les principes de la politique et de la religion à un droit naturel et s’en rapporter à cet égard à la décision de la majorité du peuple souverain. Luther opposa le texte positif de l’Écriture à ceux qui voulaient faire de la raison notre seul législateur et jeta eu avant les livres symboliques comme un

rempart contre les Anabaptistes , vis-à-vis desquels Zwingli et Calvin eux-mémes avaient pris une attitude défensive. On i reprocha aux réformateurs leur pape de papier, mais, ni en I Suisse, ni dans les Pays-Bas, l’Église réformée ne put échap- i per à la nécessité de poser un pareil point d’arrêt au mouvement des esprits. L'autonomie du peuple en matière de foi n’était possible que du jour où la tolérance, pour laquelle les hommes n’étaient pas encore mûrs alors, deviendrait générale. Cent ans plus tard , à l’occasion du premier jubilé de la Réforme, les excès les plus sauvages d’une intolérance ivre de haine , le commencement d’une guerre de religion de trente ans, n’éclalèrent-ils pas sur toute une partie du monde? Aussiç Luther garda-t-il un silence équivoque à l’idée d’introduire* dans le gouvernement de l’Église une forme presbytérienne 1 dont le plan, conçu dans un esprit libéral, en 1526, avait été proposé dans la Hesse. Il lui suffisait seulement de ne placer à la tête des affaires spirituelles que les hommes instruits , les ministres du culte, et ceux-ci devaient aider à instruire le peuple. Quant à la protection et à l’entretien du clergé, ce soiii incombait à l’État. Par cette combinaison, sans doute, il aboutit à faire dépendre les ministres de l’Église du pouvoir sécu-, lier; mais aussi par là il les affranchit plus sûrement de la dé-'' pendanee d’un pouvoir spirituel. Et puisque la divine Mission du prêtre catholique devenait pour les protestants une pure fonction séculière , une nouvelle papauté , comme celle qu’on reprocha si facilement à Luther, n’était plus possible. Le caractère monarchique de la Réforme fut certainement fortifié par cette constitution de l’Église, mais sans l’assistance des monarques il ne fallait pas songer à lui donner de la stabilité dès le commencement. On pouvait prévoir, en certains cas, des usurpations du gouvernement séculier et de l’autorité des princes sur la nouvelle Église ainsi organisée, mais elles paraissaient inévitables , si l’on voulait écarter les constantes usurpations de l’ancienne Église sur l’État. L’investiture divine que Luther transférait de la papauté, à qui elle avait

jusqu’alors appartenu exclusivement, au pouvoir séculier, rehaussait en même temps, chose capitale, la puissance des princes et communiquait meme à leur suprématie un caractère sacre. Mais en revanche l'auréole, qui avait entouré l’autorité papale, disparaissait complètement. Luther, de toute manièie, fortifia le pouvoir séculier, parce qu’il croyait nécessaire de s'appuyer sur lui ; sans son aide, en effet, comment eùt-il pu, dans un pays déchiré par mille causes de division, parvenir à .ses fins et triompher de la forte et redoiitahle organisation de l’Lglisc romaine et de la coalition de l'Empire et de la Papauté? Que serait devenue la cause de la Réforme, dans la guerre de trente ans, si les peuples et les princes avaient pris des routes différentes? Sans doute, l’union était chèrement achetée au prix de la soumission absolue des peuples aux princes. Mais dans les guerres de religion et dans les traités de paix des xvi* et xvii' siècles, ce qui était débattu, ce n’était pas la liberté de conscience des simples individus, c’était, et ici se manifesta évidemment le caractère monarchique de la Réforme luthérienne, c’était le droit des princes (cujus regio ejus religio) d’opérer des réformes dans leurs États, de réaliser des améliorations dans l’Église, en partant d’en haut pour les faire descendre sur les peuples. Le danger, dont l’abus du |)OUvoir monarebique menaçait ainsi la liberté de l'Église et de l'État, se dévoila plus en Angleterre qu’en Allemagne. Là Henri VllI rejeta la suprématie du pape uni(|ucment |X)ur luettie à la place sa propre omnipotence et son infaillibilité, que ne devaient restreindre ni les lois, ni des assemblées délibérantes du clergé. La mission apostolique du prêtre devint une profession séculière, une charge conférée par le roi, en Angleterre, comme en Allemagne ; mais dans le premier de ces deux pays, l’épiscopat fut conservé, et le pouvoir d’ordination fut laissé aux évéques diocésains; par là, l'autorité papale, comme les puritains le disaient, fut seulement déléguée aux évéques, et les formes et la doctrine de l’Eglise nouvelle furent atteintes d’engourdissement comme dans la vieille église. .Avec l’épis-

-DiflUùred.bv-l ;oo' ■

copal, l’Angleterre conserva la pompe des dignités et du service divin. Le haut clergé parvint ainsi à une position entièrement aristocratique, dépendante par égoïsme de la royauté; ses intérêts furent bientôt si étroitement liés à ceux du souverain, que .Jacques I" crut l’existence de la monarchie attachée à celle de l'épiscopat. A l’autorilé arbitraire du monarque dans les affaires de l’Eglise vint se joindre alors son pouvoir despotique dans l’Étal; irrité par l’opposition que les réformateurs calvinistes et puritains lui faisaient rencontrer dans le peuple, il éleva ce pouvoir au point de provoquer la révolution, qui mil fin pour quelque temps à l’église anglicane et à la monarchie. Les affaires d’Allemagne prirent une tournure toute différente. Là, en effet, la prévoyance prophétique de Luther ne permit à aucun prince de jouer le rôle de pape. Là, la position modeste qu’occupaient les membres du clergé, appartenant à la classe moyenne, ne les rendait pas assez dépendants pour leur faire perdre aussi vile l’esprit de liberté religieuse. Là, les petits princes étaient dans un contact trop direct avec leurs sujets et partageaient trop avec eux des intérêts communs, qu’il fallait défendre contre l’Empereur et le Pape, pour ne pas remplir la mission confiée à leur pouvoir despotique en vertu de leur souveraineté spirituelle, et former, même malgré eux, les peuplesà la liberté. Là, parconsécpient, aucune révolution populaire nefutà craindre,maisplulôl les efforts réactionnaires de l’Empereur et du Pape, à qui les protestants ne parvinrent à arracher, par la paix de 1532, qu’une espèce de tolérance sous forme d’armistice. Si le démembrement de l’Allemagne et son manque d’unité empêchèrent le développement à l’extérieur de l,a liberté de l’Église, si péniblement acquise à cette époque, celle-ci, par la même cause, n’en fut que plus parfaite à l’intérieur. En Allemagne, l’Eglise fut territoriale, ses limites furent celles des États où elle était établie, et dans chaque pays elle eut son allure propre. L’absence d’unité dans l’État, ou de concile dirigeant l’Église, ou d’une grande corporation du clergé menée dans un seul esjj'il et dépendante d’une

laétropole unique, rendait impossible une organisation commune, une forte unité dogmatique ou liturgique. Il y avait ici, selon l’esprit du protestantisme, des églises évangéliques ; mais il n’y avait pas une église évangélique une, qui, après le renversement de la papauté universelle, aurait rassemblé ses différents membres pour en former de nouveau un ensemble, uu organisme commun.

Caractère monarchique des réformes politiques en Allemagtie uu temps de Luther.

Celte situation des affaires ecclésiastiques correspondait exactement avec celle des changements politiques qui survinrent en Allemagne à la suite de la Réforme. Le pouvoir monarchique fut, à la vérité, placé à la télé de l’Église et vit par là s’accroitre son influence; mais une base réelle fut donnée à la liberté religieuse, par cela seul, que la su|)rcinatie spirituelle fut renversée et qu’une nouvelle église universelle ne prit pas la place de l’ancienne. De même en politique s’organisa la souveraineté territoriale de chacun des princes, qui régnaient ici surdes races essentiellement différentcs,ct non sur des populations ou des contrées dues au hasard ; aussi fut-ce par exception et seulement dans ce pays, que les grands vassaux se transformèrent en princes indépendants. Il s’ensuivit que l’élahlisscrnent de l’absolutisme lui-niéme fut facilité dans ces petits états allemands ; mais au moins par là la suprématie dangereuse de l’empereur fut brisée, comme l’avait été celle du pape. La consolidation de ces petits états distincts, bien que fâcheuse au point de vue de la puissance de l’Allemagne au dehors, fut sans contredit, dans les circonstances d’alors, plus avantageuse que nuisible à sa conservation et à sa liberté intérieures, et fut le résultat de la nécessité plutôt que du choix. Depuis plusieurs siècles toutes les tentatives d’améliorer la constitution de l’empire, aussi bien que celle de l’église, avaient échoué. Ce fuit seul démontrait l'opportunité du

Dioilized hy Goo^ le

développement et de l’organisation des différentes parties ou contrées du pays. Donner à un vaste royaume fédératif une constitution assez forte pour garantir à la fois l’ordre à l’intérieur et l’influence à l’extérieur, cela aurait dépassé la portée politique de l’époque. Ni la Suisse, ni les Pays-bas n’y purent réussir, ni alors ni même plus tard, ni à l’époque de leurs dangers les plus pressants, ni dans les limites plus étroites de leurs territoires; comment l’Allemagne eût-elle pu accomplir cette tàclie,au milieu du froissement continuel des états entr’eux, des nobles avec les princes, et de ceux-ci avec l'empereur! Deux grandes expériences avaient égalementcontribué à faire, en Allemagne, de l’autonomie des princes souverains une inévitable nécessité. L’empereur était-il faible, l’anarcliie minait l’empire par en bas, et compromettait l’ordre; l’empereur était-il fort, les nouvelles et puissantes ressources des princes autrichiens et leurs nouvelles conceptions du pouvoir compromettaient par en haut les liberté.s et les arrangements intérieurs de l’empire. Vis-à-vis de l’anarchie de la première espèce, comme lorsque sous le puissant Charles \ lui-meme, l’empire refusa de lui prêter secours contre les paysans révoltés ou eontre un parvenu de la chevalerie, tel que Sickingen, ou ne voulut pas intervenir comme arbitre ni prendre de décision, au milieu des dissensions des états eiiti’’ eux, les princes souverains furent bien obligés de ne compter que sur eux-mêmes et sur leurs propres forces. La nécessité seule leur imposa la mission de mettre un terme au droit de guerre privée, et aux violences de l’aristocratie chevalière. D’autre part vis-à-vis de la puissance impériale, la réaction des princes souvei ains devint partout un devoir patrioti((ue; il s'agissait de résister à l’oppression étrangère. Le problème politique était ici le même que le problème de l’Église vis-à-vis du pape. Défendre l’Allemagne contre l’Espagne et Rome, ne pas être foulé aux pieds par les |)rêtres et par les Espagnols, tel fut le but avoué des efforts de .Maurice de Saxe. La défaite de Charles V fut une victoire du principe national sur le principe étranger ; ce fut le

— oG —

Iriomplic de la libcrlé de la Dièlc et de la fédération des élals sur l'absolulisine du pouvoir impérial. Prouver à 1 empereur uu'il était, non pas un monarque, mais seulement le premier ('litre ses égaux dans l’aristocratie fédérative des princes alle- ; ,„y„ds, c’étaient là des idées qui déjà furent produites lors de i lit ligue de Smalkalde, et qui prévalurent à la paix de religion i de 1 aî)'2. Le mouvement protestant lit réussir, malgré 1 empei reur et le pape, la réforme de l’empire, si longtemps entravée • par l’alliance de l’empereur et du pape. La puissance exécuî tive et judiciaire de l’empereur fut partagée avec la Diète,

' comme cela était depuis longtemps dans les vœux publics; la circonscription des cercles fut mieux déterminée, la paix publique fut pins eflicacement garantie et le tribunal suprême de l’empire rei.ut l’organisation avec laquelle il continua longtemps d’exister; l’intervention du pape dans les affaires de l’empire tomba d’elle-mémc, la franchise élective des princes fut assurée et désormais ne fut plus jamais perdue de vue par les puissances étrangères, qui redoutaient l’accroissement de puissance de l’Autricbe. Sans doute par là fut donné sur le luorcellement de la force de l’Allemagne et sur le développement de l’état un point d’appui à l’influence funeste du dehors, mais aussi les tentatives pernicieuses d’un empereur non-allemand pour opprimer la nationalité furent neutralisées.

I ’esprit d’indépendance se communiqua librement du tout aux parties- l’hérédité, l’indivisibilité des pays, le perfectionnement des rapports des États entr'eux donnèrent au pouvoir des princes souverains une solidité naturelle, vis-à-vis de 1 empereur électif; la séparation des étals l’emporta ainsi sur

* "m-iTs si, dans le domaine de la politique comme dans le domaine de la religion, ce ne fut là qu’un triste gain, cependant au point de vue élevé de l’indépendance nationale et inéme de la liberté de l’Europe, ce fut un gain réel et incontestable. De la manière dont la maison d Autriche et son empire SC 11 ôuvaienl composés, l’Allemagne aurait été traitée par celte

maison, jamais comme un but, mais seulement comme un moyen, l’Allemagne ne serait devenue qu'une partie, dépourvue de liberté, d’un ensemble étranger, d’une toute autre nature. \ ce point de vue national, l’Allemagne n’avait donc pas de motif pour désirer l’unité qu’on lui prescrivit alors; elle en avait aussi peu, si l’on envisage la question par rapport à la famille entière des peuples de cette partie du monde. Il était en effet de l’intérêt de la liberté dans l’Europe entière qu’un grand empire monarchique, fondé sur les vues de la politique espagnole, ne pût pas s’établir, au milieu du continent, en Italie et en Allemagne, d’où aurait pu partir le danger le plus imminent d’une domination universelle. Il importait que là fui maintenue une ceinture de petits étals, qui du Cap iNord jusqu’en Sicile opposeraient une barrière naturelle au choc des différents pays ou à l’anéantissement commun dans le sein du grand empire monarchique de l'Estctde l’Ouest. Enfin, quant à la liberté intérieure de ces différents étals, liberté poliliijue ou religieuse, s’il est très-vrai de dire que l’absolutisme, évité alors par r.\lleinagne dans la domination d'un seul homme, se fraya plus lard un chemin dans les différentes subdivisions de ce pays, cependant il e.xcrea ici une influence moins pernicieuse que partout ailleurs, précisément à cause de cette sei.'-sion et de celle division en petites parties. Il peut même, revendiquer le mérite, non seulement de n’avoir pas entravé, mais d’avoir réellement favorisé, en Allemagne, la grande révolution morale du di.\-huiliéme siècle, événement qui a concouru cflicacemciil au progrès de la liberté pülili(|ue eu Europe. Ce fut une révolution qui éclata en Allemagne an 10“' siècle dans l’Église et dans l’Éltil, mais ce fut une révolution monarchique. La noblesse féodale, qui, chez tous les autres états de l’Europe occidentale, avait succombé dans sa lutte avec l’absolutisme royal, fut ici victorieuse dans la personne de scs chefs puissants , lorsque l’absolutisme impérial essaya de s’établir contre elle, et elle acquit une souveraineté priucière indépendante, qui désormais revêtit une forme

rivilc an lien de l’ancienne forme militaire. Ce fut une révolution des étals de l’empire germanique, qui se maintint essentiellement dans la sphère monarehiqne et fédérale, tout comme dans les Pays-bas et en Suisse, dans ces deux parties qui s’étaient détachées de l'Empire, elle se renferma dans la sphère aristocratique et fédérale.

Caractère arislocrati(iue de l'état politiqve de la Suisse et des Pays-bas au temps de Calvin.

Les guen-es de la liberté en Suisse, arrivées avant l’époque où eominenecnl nos considérations historiques, servirent de prélude aux événements qui eurent lieu en Allemagne sous Charles V; c'est postérieurement à ces mêmes événements, ([tre les Pays-bas se détachèrent de l’Espagne, sous Philippe II. Dans les deux pays se faisait sentir la même tendance, (]ui portait les nations germaniques à se diviser en petits états et à s’opposera rétablissement d’une plus grande unité politique : cette observation est d’un intérêt spécial pour ce qui concerne la Suisse. Ce ne furent pas des princes impériaux ni royaux qui luttèrent d’abord, et avec le plus d’énergie, pour un accroissement de pouvoir, mais des familles prineières renfermées dans les limites étroites de la féodalité, les maisons de Ilapsbourg et de Bourgogne, dont l’union donna naissance à cette puissance de Charles V, qui menaça d'aecahler le monde. Le tact politique, avec lequel ces deux familles dirigèrent de prime abord leurs vues sur ce point central du milieu de l’Europe (la Suisse), qui leur semblait le plus favorable pour le développement de leur puissance, est une chose très-remarquable. Mais ce qui est plus remarquable eneorc, c’est l’instinct national qui poussa la Suisse à étouffer tout d'abord dès l’origine les premiers germes de cette puissance. Avant la réunion des deux maisons, lorsque leurs entreprises étaient encore isolées et à leur début, au xiv' et au xv' siècle, les Suisses luttèrent avec succès contre les familles de Ilaps-

bourg et de Bourgogne, cl sous Maximilien, qui réunit les deux maisons, ils consolidèrent en réalité leur liberté et leur indépendance. Si, dans le sein du grand empire d'Allemagne, ■ la Suisse, berceau des Hapsbourg, a cherché la première à | s’opposer à l’agrandissement de l’Autriche, les Pays-bas, bev-j ceau de la maison de Bourgogne, continuèrent la lutte germa-l nique contre les princes de celle dernière maison. Philippe I|i poursuivit ici le même but que Charles V, en Allemagne. J Comme Charles voulait absorber l’Allemagne dans son vaste empire, de même sou fils résolut d’assimiler les Pays-bas au » reste de son royaume, qui , en compensation de l’Empire perdu, avait acquis le Portugal et ses colonies. Les franchises des États particuliers devaient céder devant le despotisme espagnol; le gouvernement national, devant la domination étrangère; l’indépendance des provinces, devant l’unité; la liberté religieuse , devant la contrainte du catholicisme. Lorsqu’il s’agit d’imposer au pays les décisions du concile de Trente, qu’un conseil d'Élal espagnol, en 15G7, jugea seul les réclamations du peuple, et qu’une armée espagnole fut entrée sur le territoire, ce qui se passa là était bien plus de nature à justifier un soulèvement que ce qui était arrivé en Allemagne, pendanirintérim. Bientôt survinrent desgriefs plus violents, tels que ceux qui plus lard furent reprochés par les Anglais aux Sluarts : L’érection d’un Conseil des troubles, qui, de même que la Chambre étoilée, commit des actes inouis; l'abolition de la taxe librement consentie cl l’introduction d’impositions pesant lourdement sur le commerce, qui produisirent le meme effet que la taxe sur les vaisseaux, de Charles!, en Angleterre. Mais bien que les griefs politiques \ fussent profondément ressentis, la principale cause de déchi- ' renient, ce furent ici, comme en Allemagne, les idées religieuses : qui, dans ee temps-là remuaient beaucoup plus les hommes que l’amour de la patrie. Dans toutes les concessions que fil l’Espagne, toujours elle excepta les matières de religion, même quand elle devait consentir à garantir la constitution du

Page 1