SECOND MÉMOIRE, SECTION III, PAGE
Le nom de ce Santal signifie tête de vache ; il paraît que cette espèce est la plus estimée de toutes, car on la trouve souvent citée dans les légendes. Les Tibétains le transcrivent assez exactement de celte manière, gor-chi-cha, et le considèrent avec raison comme un nom propre qu'ils conservent dans leurs versions (3). Je suis convaincu que c'est ce même nom qu'expriment les Mongols par le mot de Giirschoscha, espèce de Santal qui, suivant la légende relative à la découverte de l'image miraculeuse d'Avalôkiiêçvara, ne croît que dans la partie septentrionale des monts Malayas (4). Bien ne nous apprend si les Mongols connaissent le sens véritable de leur Gurschoscha ; mais il me paraît évident qu'ils ont su, quoiqu'en le modifiant un peu, celui du terme sanscrit
(1) Vocah. pentagL, sect. liv.
(2) Mém. de l'Acad. des sciences de S.-Pétersbourg, t. I„p. iOl et 102. Voyez encore le même
recueil, t. IV, p. 217.
(3) Schmidt, Der Weise und der Thor, p. 282, texte; et p. 353, Irad. allemande.
(4) Jd. Geschichte der Ost-Mongolen, p. 332.
primitif, Gôçîrcha. Je n'hésite pas à reconnaître le santal (ête de vache dans l'espèce que les Mongols nomment tête d'éléphant (1). Ce changement de signification vient de ce que les Mongols ont emprunté cette dénomination aux Tibétains, dans la langue desquels le nom du bœuf, glang-po, prend, avec l'addition de tchhen (grand), le sens d'éléphant, c'est-à-dire grand bœuf. Les Mongols, qui doivent aux Tibétains ce qu'ils savent des productions naturelles de l'Inde, ont bien pu faire cette méprise, qui après tout n'a pas une grande importance.
Le nom de Gôçîrcha est d'ailleurs classique dans l'Inde; on le trouve dans le Vocabulaire d'Amara, et Wilson l'explique ainsi: « espèce de Santal de la cou- « leur du cuivre et d'une odeur forte (2). » Il n'est pas moins familier aux Ruddhistes du Sud, et Clough le donne dans son Vocabulaire pâli sous sa forme adoucie Gosîsa (3). Abul-Fazel cite une autre espèce de Santal dont le nom a échappé aux auteurs des Études kurdes (4); c'est celui àeMekasiry (5), qui est certainement le même que le i^j^\x^ ou le Santal de Macassar, nom que ces auteurs rapportent d'après Sprengel.
La légende tibétaine de la statue d'Avalôkitêçvara parle encore d'une autre espèce de Santal dont le nom mongol signifie cœur de serpent, et dont je n'ai pas le moyen de rétablir le nom sanscrit ; il paraît, d'après la légende, que c'est un Santal divin qui ne croît que dans la plus haute région du ciel des Ruddhistes, chez les Dieux Akanichthas (6). Il n'est cependant pas inutile de remarquer que les deux mots cœur de serpent, en sanscrit sarpa hrldaija, pourraient, s'ils étaient déplacés, hrîdaya sarpa, prendre le sens de « qui a des serpents dans le cœur. » Or, on sait que chez quelques poètes indiens, et notamment dans Djayadêva, auteur du Gîta gôvinda, les arbres de Santal des monts Malayas sont fréquemment signalés comme les repaires des serpents qui se retirent dans les cavités de leur tronc. Si donc il était établi que le Santal dont parle la légende tibétaine a été nommé en sanscrit hrïdaya sarpa, on ne verrait dans cette dénomination d'un Santal d'ailleurs fabuleux qu'une expression figurée propre à désigner toute espèce de Santal en général, d'après un caractère commun à toutes les variétés de cet arbre.
Il resterait à rechercher la raison de ce nom de tête de vache donné à la première espèce de Santal. Vient-elle de la couleur brune de ce bois? C'est ce que
(1) Schmidt, Geschichte der Ost-Mongolen, p. 15, 313 et 314.
(2) Sanscr. Diclion., p. 302, col. 1, éd. 1832.
(3) Pâli Gramm. and Vocab., p. 28, st. 18 b.
(4) Polt et Rudiger, Kurd. Studien, dans Zeitschrift fiir die Kunde des Morgenîandes^X. V,p. 80.
(5) Gladwin, Ayeen Akbery, t. I, p. 92, in-4o.
(6) Schmidt, Geschichte der Ost-Mongolen, p. 330 et 332.
je ne saurais affirmer, car les vaches grisâtres sont en général plus communes dans rinde que les fauves. M. le D^ Roulin, que j'ai consulté à ce sujet, pense que le nom de tête de vache pourrait tenir à l'analogie qui existe entre l'odeur un peu musquée de certains Santals et celle qu'exhale en général le corps des animaux du genre bœuf. Cette odeur, chez les espèces où elle est la plus prononcée, existe surtout dans la touffe de poils qui couvre le front. D'après cette hypothèse, le nom de Tchandana Gôçircha reviendrait à dire « Santal qui a ' « l'odeur de la tête du bœuf. » Avant de finir, je dois remarquer que le nom du Santal que je viens d'examiner est le seul, à ma connaissance, qui paraisse dans les légendes buddhiques. Je ne me souviens pas d'avoir rencontré plus d'une fois le nom du Santal produit par les monts Malayas, savoir Malayq tchandana. C'est dans, la légende du prince qui donne son corps à dévorer à une tigresse affamée, légende qui fait partie du Suvarna prabhàsa, dont l'antiquité est selon moi très-douteuse (1).