‹ Introduction à l'histoire du buddhisme indienChapitre 41 sur 45 · NO VI. — DU NOM DE ÇÀKALA · texte numérisé non relu

NO VI. — DU NOM DE ÇÀKALA

(second MÉMOiRE, SECTION HI, PAGE 384.)

Ce nom rappelle celui de la ville anciennement célèbre de Çâkala ou Sâkala, qui est déjà citée dans le Mahàbhârata (2), et que les Grecs ont connue sous les noms de 2à77«)ia suivant Arrien (3), sous celui de lày^ù^cc d'après Ptolémée, et enfin sous celui d'È^OvS^a, nom qui, suivant le même Ptolémée, est synonyme de sày^s et qui se rattache, comme Bayer l'a dit depuis longtemps, au nom du roi bactrien Euthydème (4). Quelques difficultés qui existent encore sur la position précise de celte ville, à cause de la connaissance imparfaite que nous avons du Pendjab actuel où tous les critiques s'accordent à la chercher, rien n'est moins fabuleux que son existence. Il serait bien difficile d'ajouter quelque chose de nouveau aux discussions approfondies dont elle a été l'objet de la part de Lassen (5) et de Wilson (6). Rappelons seulement que Lassen, tout en renonçant, sur l'autorité de Droysen, à l'idée que la Çàkala du Mahàbhârata soit la Sangala

(1) Suvarna prabhàsa, f. HO a, man. de la Soc. Asiat. Conf. Schmidt, Mongol Gramm., p. 161.

(2) Lassen, Pentapot. Ind., p. 64.

(3) Exped. Alex., 1. V, c. xxi et xxii. v..,..u 4 La sen, loc. cit., p. 20et 36. Conf. Benfey, Jndt.» p. 8o de extn.^ ;

(5) Lassent Zeitschrift fur die Kunde des Morgenland, t. I, p. 35o, et l. 111, p. 157 sqq., et p. iSU.

(6) Ariam antiqua, p. 196 sqq.

d'Arrien, reconnaît que Çâkala est la capitale des Bahîkas, et qu'elle est conséquemment dans Je Pendjab; et de plus, qu'il ne s'éloigne pas davantage de cette contrée, en faisant de Çâkala la capitale des Madras. Je regarde comme moins démontré le rapprochement qu'il essaye d'établir entre ce nom et le Çâkala dvîpa du Mahâbhârata. Al. Burnes identifie la Sâgala d'Arrien avec Lahore (1); et Benfey, sans aller jusque-là, ne croit pas les deux villes très-éloignées l'une de l'autre (2). Enfin Masson (3) retrouve les ruines de Sâgala ou Sangala sur le site d'Harrîpa, à soixante milles au sud-ouest de Lahore. C'est à cette opinion, dont Lassen conteste justement la parfaite évidence (4), que paraît se ranger M. Wilson (5).

Le nom de Çâkala est cité dans les légendes buddhiques du Nord, sans qu'il soit possible de découvrir la véritable position de la ville qui le porte. A la fin de la légende d'Açôka, il est dit que Puchpamitra, le cinquième successeur de ce prince, se rendit à Çâkala pour y détruire la religion de Çâkya, promettant cent Dinâras pour chaque tête de Çramana qu'on lui apporterait (6). Le nom de Çâkala est également connu des Buddhistes de Ceylan, sous la forme de Sâgala; et M. Turnour a donné de curieux extraits d'un livre pâli, le Milinda pâma, où Milinda, roi de Sâgala, est représenté discutant avec le sage Nâgasêna sur les points principaux de la religion buddhique (7). Je reviendrai, en parlant de Nâgasêna, sur cet ouvrage dont je possède une version singhalaise, et qui n'a pas à mes yeux toute l'importance que lui accorde M. Turnour. Je me contente, en ce qui touche le mot qui nous occupe, de faire pour le moment les observations suivantes.

La différence de ces deux orthographes, Sâgala et Sangala, ne peut faire aucune difficulté. Celle de Sangala est un provincialisme qui se trouve dans les transcriptions singhalaises d'un grand nombre de mots sanscrits; ainsi le roi Nâgasêna est d'ordinaire nommé Nangasêna; Nagara est écrit Nangara, et le Sâgala du texte pâli du Milinda est lu Sangala dans la glose singhalaise de ce livre. L'addition de cette nasale devant une gutturale a ordinairement pour efTet de nécessiter la substitution du signe de la voyelle brève à celui de la longue, de manière que le signe changeant, la quantité reste la même. Sous ce rapport, je la compare au doublement d'une consonne dans les mots pâlis, doublement qui

(1) Travelsin Bokhara, t. III, p. 182.

(2) Gôtting. gel. Anzeig. Mai 184), p. 759.

(3) Suggest. on Vie site of Sangala, dans Joum. Asiat. Soc. of Bengal, t. VI, p. 58.

(4) Zeitschrift, etc., t. IH, p. 154 sqq.

(5) Ariana antiqua, p. 197 et 198.

(6) Divya avad., f. 21 1 b. Ci-dessus, second Mémoire, sect. III, p. 384.

(7) Joum. Asiat. Soc. of Bengal, t. V, p. 530 sqq.

DU BUDDHISME INDIEN. 561

veut être précédé d'une voyelle abrégée. Quoique particulière au p:\li de Ceylan, je me persuade que l'insertion de cette nasale a eu également lieu dans l'Inde à des époques anciennes. On en retrouve des traces dans les dialectes d'origine pracrile, et, pour ne pas sortir de notre sujet, les deux orthographes grecques Sâgala et Sangala ne s'expliquent pas autrement ; évidemment la première reproduisait la forme savante, et la seconde la forme populaire. Je n'ai pas besoin d'avertir que ce rapprochement ne porte que sur le nom, et qu'il ne préjuge rien sur l'identité contestée de la Sâgala d'Arrien et des villes de Çàkala, Sâgala et Sangala des Indiens. J'ajoute que si mon analyse est exacte, elle met d'avance au néant toutes les étymologies de ce mot, qu'on voudrait chercher en tenant compte de la nasale, comme M. Masson a essayé de le faire (4). Ce n'est pas que je regarde la leçon de Sâgala comme une orthographe parfaitement exacte ; je n'hésite pas au contraire, à y voir l'altération do Çâkala^ par suite de la substitution de la douce à la forte, laquelle a lieu dans plusieurs dialectes du Nord de l'Inde. La véritable leçon est certainement celle du Mahâbhârata et des légendes buddhiques. On ne peut pas non plus être en doute sur la nature de la sifflante initiale; ce doit être Çâkala, comme l'écrit Lassen d'après Pànini et un manuscrit du Ràmâyana (2). Cette orthographe est la seule qui se prête à une explication étymologique régulière; je propose, en effet, d'y voir « l'habitation des Çakas, » en vertu d'une dérivation analogue à celle que Lassen a donnée de l'ethnique Simhala, « la demeure des lions. » La présence des Çakas ou Saces dans cette partie d^rinde, antérieurement à l'invasion d'Alexandre, quelque nouvelle qu'elle puisse paraître, n'est cependant pas impossible. On sait d'ailleurs que la dénomination de Çaka était dans l'antiquité celle de la généralité des peuples cavaliers et nomades, par opposition aux peuples établis dans les villes. Cette interprétation du nom de Çâkala expliquerait même, si elle pouvait être plus explicitement démontrée, les reproches et le blâme dont le Mahâbhârata flétrit les mœurs dissolues de ses habitants.

N" VII. - DE L'EXPRESSION PRATÎTYA SAMUTPÀDA.

Page 1