INTRODUCTION A ^HISTOIRE
bruit se répandit-il de tous côtés : Voilà Piîrna qui s'est embarqué six fois sur le grand Océan, et qui a ramené chaque fois son vaisseau sain et sauf.
«Des marchands de Çrâvastî ayant rassemblé une cargaison , vinrent un jour à Çûrpâraka. Quand ils se furent délassés des fatigues du voyagé, ils se rendirent au lieu où se trouvait Pûrna le chef des marchands, et y étant arrivés , ils lui dirent : Chef des marchands , embarquons-nous sur le grand Océan. Pûrna leur dit; Avez-vous jamais vu, seigneurs, ou avez-vous entendu citer un homme, qui après être revenu six fois du grand Océan, en ramenant son vaisseau sain et sauf, se soit embarqué une septième fois? C'est pour toi , Pûrna , reprirent-ils , que nous sommes venus d'un pays éloigné. Si tu ne t'embarques pas, toi seul en es responsable.
« Pûrna fit alors cette réflexion : Je n'ai aucun besoin de richesses pour moi ; cependant je m'embarquerai dans l'intérêt de ces gens-là. Il partit donc avec eux sur le grand Océan. Ces marchands, la nuit et à l'aurore, lisaient à haute voix les hymnes, les prières qui conduisent à l'autre rive, les textes qui découvrent la vérité, les stances des Sthaviras, celles qui sont relatives aux diverses sciences, celles des solitaires, ainsi que les Sûtras renfermant des sections relatives aux intérêts teraporels. Pûrna qui les entendait, leur dit : Seigneurs, quelles sont ces belles poésies que vous chantez ? — Ce ne sont pas des poésies, chef des marchands, ce sont les propres paroles du Buddha. Pûrna, qui n'avait jamais entendu prononcer jusqu'alors ce nom de Buddha, sentit ses poils se hérissei" sur tout son corps, et il demanda plein de respect : Seigneurs, quel est celui que vous nommez Buddha? Les marchands répondirent : Le Çramana Gâutama, issu de la famille des Çâkyas, qui après avoir rasé ses cheveux et sa barbe, après avoir revêtu des vêtements de couleur jaune , a quitté sa maison avec une foi parfaite pour entrer dans la vie religieuse , et qui est parvenu à l'état suprême de Buddha parfaitement accompli; c'est là, ô chef des marchands, celui que l'on appelle le Buddha. — Dans quel endroit, seigneurs, se trouve-t-il maintenant? — A Çrâvastî, chef des marchands, dans le bois de Djêtavana, dans le jardin d'Anâtha pindika.
« Pûrna ayant gravé ces paroles en son cœur, navigua sur le grand Océan avec ces hommes de Çrâvastî, et revint en ramenant son vaisseau sain et sauf. Sont frère Bhavila fit alors cette réflexion : Pûrna est fatigué de voyager sur le grand Océan; il faut qu'il se marie. Il lui dit donc : Dis-moi, mon
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frère , de quel homme ricHe , ou de quel chef de marchands demanderai-je pour toi la fille? Je ne désire pas les plaisirs des sens, reprit Pûrna; mais si tu me donnes ton autorisation , j'embrasserai la vie religieuse. Comment .** reprend Bhavila, quand il n'y avait rien dans la maison, tu n'as pas songé à embrasser la vie religieuse; pourquoi y entrerais-tu aujourd'hui [que nous sommes riches]? Cela ne me convenait pas alors, dit Pùrna; maintenant cela me paraît bien. Bhavila voyant par là que sa résolution était inébranlable, lui donna son autorisation. Pûrna lui dit alors : Mon frère, le grand Océan a beaucoup de misères et peu de douceurs; beaucoup s'y embarquent, mais peu en reviennent; ne t'y embarque jamais, sous aucun prétexte. Tu as de grandes richesses qui ont été gagnées honnêtement; mais la fortune de tes frères est du bien injustement acquis. S'ils viennent jamais à te dire : Vivons ensemble, il faut leur répondre, Non.
« Après lui avoir donné ces conseils, il prit un serviteur et partit pour Çrâvastî. Quand il y fut arrivé, il s'arrêta dans le jardin et envoya son messager vers Anâtha pindika le maître de maison. Le messager s' étant présenté devant le maître, lui dit : Pûrna le chef des marchands est dans le jardin, désireux de voir le maître de maison. Anâtha pindika fit cette réflexion : C'est sans doute que fatigué de ses expéditions maritimes, il fait maintenant des voyages de terre. Puis il demanda au messager : Combien est considérable la cargaison qu'il a apportée? — Il s'agit bien de marchandises! Il est venu seul avec moi, qui suis son serviteur. Anâtha pindika fit alors cette réflexion : Il ne serait pas bien à moi de ne pas recevoir dans ma maison, avec les honneurs de l'hospitalité, un homme de cette imporT tance. Pûrna fut donc introduit avec une grande pompe; on le parfuma, on lui donna le bain, on lui ofirit un repas. Pendant qu'ils s'entretenaient d'agréables propos, Anâtha pindika fit à Pûrna la question suivante : Chef des marchands, quel est l'objet de ton voyage? - — J'ai désiré subitement, ô maître de maison, embrasser la vie religieuse sous la discipline de la Loi qui est bien renommée; je désire l'investiture et le rang de Beligieux. Alors Anâtha pindika le maître de maison redressant la partie supérieure de son corps, étendant le bras droit, prononça ces paroles avec l'accent de la joie : Ah Buddha ! ah la Loi ! ah l'Assemblée ! Que votre renommée est bien répandue, pour qu'aujourd'hui un homme de cette importance, abandonnant la foule nombreuse de ses amis et de ses gens, ainsi que ses
riches magasins, désire embrasser la vie religieuse sous la discipline de la Loi bien renommée, et demande l'investiture et le rang de Religieux! Puis Anâtha pindika le maître de maison prenant avec lui Pûrna, se rendit au lieu où se trouvait Bhagavat.
« Or en ce moment Bhagavat assis en présence d'une assemblée formée de plusieurs centaines de Religieux, enseignait la Loi. Il aperçut Anâtha pindika le maître de maison, qui s'avançait avec le présent [qu'il lui destinait]; et quand il l'eut vu, il s'adressa de nouveau, en ces termes aux Religieux ; Voici, ô Religieux, Anâtha pindika le maître de maison, qui s'avance avec un présent. Il n'y a pas pour le Tathâgata de présent aussi agréable que celui qu'on lui fait en lui amenant un homme à convertir. Ensuite Anâtha pindika le maître de maison ayant salué en les touchant de la tête les pieds de Bhagavat, se plaça de côté avec Pûrna le chef des marchands; puis de l'endroit où il était, il s'adressa ainsi à Bhagavat: Voici Pûrna le chef des marchands, qui désire embrasser la vie religieuse sous la discipline de la Loi bien renommée , et qui demande l'investiture et le rang de Religieux. Veuille bien, par compassion pour lui, ô Bhagavat, l'admettre et le recevoir comme Religieux. Bhagavat accueillit par son silence les paroles d' Anâtha pindika le maître de rnaison^. Puis il s'adressa ainsi à Pûrna le chef des marchands : Approche , ô Religieux , embrasse la vie religieuse. Bhagavat n'eut pas plutôt prononcé ces paroles, que Ptirna se trouva rasé, revêtu du manteau religieux, et que muni du pot aux aumônes et du vase dont l'extrémité est en bec d'oiseau, ayant une barbe et une chevelure de sept jours, il parut avec l'extérieur décent d'un Religieux qui aurait reçu l'investiture depuis cent ans. Approche, lui dit de nouveau le Tathâgata; et Pûrna rasé, couvert du manteau religieux^ sentant les vérités porter le calme clans tous ses sens, se tint debout, puis s'assit, avec la permission du Buddha.
« Au bout de quelque temps le respectable Pûi^na se rendit à l'endroit où se trouvait Bhagavat; et quand il y fut arrivé, ayant salué en les touchant de la tête les pieds du bienheureux, il se tint de côté et s'adressa à lui
' Le texte se sert ici d'une expression bud- a gavât au maître de maison Anâtha pindada. »
dhique : Adhivâsayati Bhagavuii Anâthapinda- Cette expression n'est pas moins familière aux
dasy a grihapalês tâclmîhhâvêna^ snivanlielihé- Buddhistes du Sud qui se servent du pâli,
lain : «Aucune parole ne fut accordée par Bba- (Turnour, Mahâvanso , p. 6, 1. 9 et pass.)
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. en ces termes : Que Bhagavat consente à m'enseigner la loi en abrège, pour qu'après l'avoir entendue ainsi de la bouche de Bhagavat, je puisse vivre seul, retiré dans un lieu désert, à l'abri de toute distraction, attentif, appliqué et l'esprit recueilli. Lorsque j'aurai vécu retiré dans la solitude, à l'abri de toute distraction, attentif, appliqué et l'esprit recueilli, puissé-je, après avoir reconnu immédiatement par moi-même, après avoir vu face à face ce but suprême de la vie religieuse, qui est que les fils de farnille rasant leur chevelure et leur barbe et revêtant des vêtements de couleur jaune, quittent la maison avec une foi parfaite et embrassent la vie de mendiants; puissé-je, dis-je, après avoir reçu l'investiture , faire embrasser aux autres la vie religieuse! La naissance est anéantie pour moi ; j'ai rempli les devoirs de la vie religieuse; j'ai accompli ce que j'avais à faire; je ne connais pas d'autre état que celui où je me trouve.
« Gela dit, Bhagavat parla ainsi au respectable Pûrna : Bien, bien, Pûrna; il est bon que tu aies dit comme tu viens de le faire : Que Bhagavat consente à m'enseigner la Loi en abrégé, jusqu'à : je ne connais pas d'autre état que celui où je me trouve. Ecoute donc, ô Pûrna, et grave bien et complètement dans ton esprit ce qxie je vais dire. Il existe, ô Pûrna, des formes faites pour être perçues par la vue, formes qui sont désirées, recherchées, aimées, qui sont ravissantes , qui font naître la passion, qui excitent les désirs. Si un Religieux, à la vue de ces formes, en est satisfait, s'il les recberche, s'il ressent de l'inclination pour elles, s'il s'y complaît, alors le résultat de ces divers mouvements est qu'il a du plaisir. Dès que le plaisir existe, aussitôt paraît avec le plaisir la satisfaction du cœur. Dès qu'avec le plaisir existe la satisfaction du cœur, aussitôt paraît la passion. Quand avec le plaisir existe la passion, aussitôt paraissent avec eux la jouissance. Le Religieux, ô Pûrna, qui i-essent le plaisir, la passion et la jouissance, est dit très- éloigné du Nirvana, Il existe, ô Piirna, des sons faits pour être perçus par l'ouïe, des odeurs faites pour être perçues par l'odorat, des saveurs faites pour être perçues parle goût, des touchers faits pour être perçus parle corps, des lois (ou des conditions) faites pour être perçues par le Manas (le cœur ou organe interne), tous attributs qui sont désirés, recherchés, aimés, qui sont ravissants, qui font naître la passion, qui excitent les désirs. Si un Religieux, en voyant ces attributs, en est satisfait, et ainsi de suite comme ci-dessùs, il est très-éloigné du Nirvana. D'autre part, ô Purna, il existe des formes
faites pour être perçues parla vue, formes qui sont désirées, recherchées, aimées , qui sont ravissantes , qui font naître ia passion , qui excitent les désirs. Si un Religieux, à la vue de ces formes, n'en est pas satisfait, s'il ne les recherche pas , s'il ne se sent pas d'inclination pour elles , s'il ne s'y complaît pas, alors le résultat est qu'il n'a pas de plaisir. Quand le plaisir n'existe pas, alors n'existe ni le contentement, ni la satisfaction du cœur. Quand il n'existe ni contentement ni satisfaction du cœur, la passion n'existe pas. Quand il n'existe pas de passion, la jouissance n'existe pas. Quand la jouissance n'existe pas, le Religieux, ô Pûrna, qui ne ressent ni plaisir, ni passion, ni jouissance, est dit très-rapproché du Nirvana. Il existe, ô Pûrna, des sons faits pour être perçus par l'ouïe , des odeurs faites pour l'être par l'odorat, des saveurs faites pour l'être par le goût, des touchers faits ]30ur l'être par le corps, des lois faites pour l'être par le Manas , tous attributs qui sont désirés, recherchés, aimés, qui sont ravissants, qui font naître la passion, qui excitent les désirs. Si un Religieux, en voyant ces attributs, n'en est pas satisfait, et ainsi de suite comme ci-dessus, il est dit très-rapproché du Nirvana ^
« Par cette exposition , ô Pûrna , je viens de t'instruire d'une manière abrégée. Où veux-tu maintenant habiter.^ où veux-tu fixer ton séjour t^ Par cette exposition, seigneur, répondit Pûrna, Bhagavat vient de m'instruire d'une manière abrégée; je désire habiter, je désire fixer mon séjour dans le pays des Çrônâparântalcas ^. Ils sont violents, ô Pûrna, les hommfes du
^ J'ai complété îa traduction de ce passage formant l'etbnique de notre texte, est Çrôna,
d'après la version tibétaine. Le texte sanscrit que je ne me souviens pas d'avoir vu cité jus-
des deux manuscrits que j'ai sous les yeux se qu'ici comme noua de peuple. Je ne trouve
contente de dire pârvavat çuMapa/echê ; ce qui que Çrôni, donné pour un fleuve dont le cours
signifie: «comme ci-dessus, dans l'hypothèse n'est pas indiqué. (Fic/wm purana^ p. 1 85, noie
«favorable. » 80.) On rencontre le terme de Aparânta cité
^ Ce nom de peuple est formé de deux mots ; dans les plus anciens monuments buddhiques,
l'un est Aparânla, qui signifie «pays situé sur notamment dans les inscriptions dites d'Açô/ca:
«la frontière, mais en deçà,» par opposition [Journ. Asiat. Soc. of Bengal, tom. Vil, p. 24^
à Parânta, «pays situé de l'autre côté de la et 267) et dans le Mahâvamsa (ch. xii, p. yS,
« frontière. » Ce sens a été parfaitement établi éd. în-4°. ) M. Wilson a rapproché du nom
parWilson. [Vichna pnrâna^-ç. 189, note 60.) â! Aparânta les Aparitœ d'Hérodote, dont la
Wilford cite, d'après le Varâha samhitâ, des position d'ailleurs n'est pas bien précisément
Aparântikas, qui sont placés à l'ouest, sans déterminée. Le terme iSan^paranta existe dans
autre désignation plus précise. {Asiat. Resear- îa géographie barmane , mais c'est un nom
chesj t. VIII, p. 339, éd. Cale.) L'autre mot, imité de l'Inde.
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Çrônâparânta; ils sont emportés, cruels, colères, furieux, insolents. Lorsque les hommes du Çrônâparânta , ô Pûrna , t'adresseront en face des paroles méchantes, grossières et insolentes, quand ils se mettront en colère contre toi et qu'ils t'injurieront , que penseras -tu de cela ? — Si les hommes du Çrônâparânta, ô seigneur, m'adressent en face des paroles méchantes, grossières et insolentes, s'ils se mettent en colère contre moi et qu'ils m'injurient, voici ce que je penserai de cela : Ce sont certainement des hommes bons que les Çrônâparântakas, ce sont des hommes doux, eux qui m'adressent en face des paroles méchantes, grossières et insolentes, eux qui se mettent en colère contre moi et qui m'injurient , mais qui ne me frappent ni de la main ni à coups de pierres. — Ils sont violents , ô Pûrna, les hommes du Çrônâparânta , [etc. comme ci-dessus, jusqu'à:] ils sont insolents. Si les hommes du Çrônâparânta te frappent de la main ou à coups de pierres, que penseras-tu de cela .i^ — Si les hommes du Çrônâparânta, ô seigneur, me frappent de la main ou à coups de pierres, voici ce que je penserai de cela : Ce sont certainement des hommes bons que les Çrônâparântakas, ce sont des hommes doux, eux qui me frappent de la main ou à coups de pierres, mais qui ne me frappent ni du bâton ni de l'épée. — Ils sont violents, ô Pûrna, les hommes du Çrônâparânta, [etc. comme ci-dessus, jusqu'à:] ils sont insolents. Si les hommes du Çrônâparânta te frappent du bâton ou de l'épée, que penseras-tu de cela? — Si les hommes du Çrônâparânta, ô seigneur, me frappent du bâton ou de l'épée , voici ce que je penserai de cela : Ce sont certainement des hommes bons que les Çrônâparântakas, ce sont des hommes doux, eux qui me frappent du bâton ou de l'épée, mais qui ne me privent pas complètement de la vie. — Ils sont violents, ô Pûrna, les hommes du Çrônâparânta, [etc. comme ci-dessus, jusqu'à:] ils sont insolents. Si les hommes du Çrônâparânta te privent complètement de la vie, que penseras-tu de celal^ — Si les hommes du Çrônâparânta, ô seigneur, me privent complètement de la vie, voici ce que je penserai de cela. Il y a des Auditeurs de Bhagavat, qui à cause de ce corps rempli d'ordures, sont tourmentés, couverts de confusion, méprisés, frappés à coups d'épée, qui prennent du poison, qui meurent du supplice de la corde, qui sont jetés dans des précipices. Ce sont certainement des hommes bons que les Çrônâparântakas, ce sont des hommes doux, eux qui me délivrent avec si peu de douleur de ce corps rempli d'ordures. — Bien, bien, Pûrna; tu
peux, avec la perfection de patience dont tu es doué , oui, tu peux habiter, fixer ton séjour dans le pays des Çrônâparântakas. Va , Pûrnâ ; délivré , délivre; arrivé à l'autre rive, fais -y arriver les autres; consolé, console; parvenu au Nirvana complet, fais-y arriver les autres.
« Ensuite le respectable Pûrna, ayant accueilli avec assentiment et plaisir les paroles de Bhagavat , salua ses pieds en les touchant de la tête , et quitta le lieu où il se trouvait; puis quand la nuit fut à sa fin, Pûrna s'étant habillé au commencement du jour et ayant pris son vase et son manteau, entra dans Çrâvastî pour recueillir des aumônes. Quand il eut parcouru Çrâvasti dans ce dessein, il fit son repas; puis ensuite il cessa de manger et de recueillir des aumônes dans son vase. Ayant alors rangé ce qu'il possédait, son lit et son siège , et ayant pris son vase à aumônes avec son vêtement , il se dirigea vers le pays des Çrônâparântakas et finit par y arriver. S'étant habillé au commencement du jour, et ayant pris son vase, il entra dans Çrônâparânta pour recueillir des aumônes.
« Or un chasseur tenant son arc à la main, sortait en ce moment pour aller chasser l'antilope. Il vit Pûrna et fit cette réflexion : C'est un objet de mauvais augure, que ce Çramana rasé que je viens de voir. Puis ayant ainsi réfléchi , il banda son arc de toute sa force , et courut vers l'endroit où se trouvait Pûrna. Dès que le respectable Pûrna le vit , il rejeta son vêtement supérieur et lui dit : Toi dont le visage annonce la bonté, je viens pour accomplir ce difficile sacrifice; frappe ici. Et il récita cette stance :
« Cette fin pour laquelle les oiseaux traversent les airs, pour laquelle les animaux sauvages tombent dans les pièges, pour laquelle les hommes périssent incessamment dans les combats, frappés par la flèche ou par la lance, pour laquelle les malheureux poissons affamés dévorent l'hameçon de fer; cette fin, c'est pour elle qu'au milieu de cette foule de péchés que produit le ventre, je suis venu ici de bien loin.
« Le chasseur en entendant ces paroles, fit cette réflexion : Voilà un mendiant doué d'une grande perfection de patience; pourquoi le tuerais-je.^* Cette pensée lui inspira des sentiments de bienveillance. C'est pourquoi Pûrna lui enseigna la Loi ; il lui apprit les formules de refuge et les préceptes de l'enseignement. Et il forma encore cinq cents autres novices de l'un et de l'autre sexe; il fit élever cinq cents Vihâras," et y plaça par centaines des lits , des sièges , des tapis , des coussins ornés de figures , et des
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piédestaux carrés. Enfin, au bout de trois mois, le chasseur vit face à face la- collection qui renferme les trois sciences, et il devint un Arliat. Alors recevant le nom de « Celui qui est affranchi des passions des trois mondes, » il devint de ceux que les Dêvas, accompagnés d'Indra et d'Upêndra, respectent , honorent et saluent.
« Cependant peu de temps s'était écoulé, et la fortune des deux frères de Dârukarnin avait diminué, s'était amoindrie, avait été dissipée. Ils allèrent donc tous deux dire [à leur aîné] ; Maintenant qu'est sorti de notre maison celui qui ressemble à Kâlakarnin ^, viens, vivons, tous en commun. Quel est donc, répondit Bhavila, celui qui ressemble à Kâlakarnin.^ C'est Pûrna, reprirent-ils. C'est la prospérité même qui est sortie de ma maison, dit Bhavila; ce n'est pas un homme qui ressemble à Kâlakarnin. — Que ce soit la prospérité ou Kâlakarnin, peu importe; viens, et vivons en commun. Bhavila répondit : Votre fortune a été injustement gagnée, la mienne l'a été honnêtement; non, je n'habiterai pas avec vous. C'est ce fils d'une esclave , reprirent les deux frères , qui à force de naviguer sur le grand Océan, a gagné la fortune dont tu te vantes de jouir. Où aurais-tu pris le courage de t'embarquer toi-même sur le grand Océan ?
« Ces paroles piquèrent l'amour-propre de Bhavila et lui inspirèrent cette réflexion : Je m'embarquerai aussi sur le grand Océan. Les choses se passèrent comme il a été dit ci-dessus , jusqu'à ce qu'enfin il s'embarqua sur le grand Océan, et que son vaisseau fut poussé par le vent vers la forêt qui produit le bois de santal de l'espèce dite Gôçîrcha^. Le pilote dit alors :
' Ce nom de Kâlakarnin est une épitliète méprisante donnée parles deux derniers fils de Bhava à Pûrna le fils de l'esclave. Comme les frères se nommaient d'après leurs pendants d'oreilles , qui étaient de bois , de plomb et de laque, pour infliger à Pûrna un nom de mauvais augure, ils l'appellent « Celui qui a la mort « pour pendant d'oreille. » Voilà pourquoi le frère aîné qui le défend, répond qu'au contraire Pùi-na est îa prospérité même.
^ Il est possible que ce Heu soit l'ilc désignée par les cai-tes anglaises sous le nom de Sandelwood island (l'Ile du bois de santal) , située par 10° latitude nord et 120° longitude
est de Greenwicli, ou mieux encore Timor, île connue par la grande quantité de santal qu'on en exporte actuellement pour Java et pour la Chine. (Ritter, Erdlmnde^ t. V, p. 816.) Il importe toulefois de remarquer, que comme le santal dont il est ici question est certainement le meilleur, et que la première qualité de ce bois ne se trouve que dans les naonls Malaya, ainsi que nous l'apprennent les légendes du Nord (Schmidt, Gescliichte der Ost-Mongol. p. SSa), lesquelles sont en ce point d'accord avec le témoignage des naturalistes, il faudrait peut-être ne pas aller chercher si loin le lieu où s'arrêtent nos navigateurs pour i-ecueillir le Gôçîr-
Voici , seigneurs , le lieu connu sous le nom de Forêt de santal de l'espèce dite Gôçîrcha ; allez-y prendre le produit qu'on y trouve.
« Or en ce temps-là le bois du santal Gôçîrcha était une possession de Mahêçvara le Yakcha ^. Les Yakchas l'avaient quitté en ce moment pour se rendre à leur assemblée. C'est pourquoi les marchands commencèrent à abattre la forêt avec cinq cents haches. Le Yakcha nommé Apriya vit ces haches qui abattaient le bois; et ayant reconnu le fait, il se rendit au lieu où se trouvait le Yakcha Mahêçvara; et quand il y fut arrivé, il lui parla en ces termes : Voici ce que doit connaître le chef. Cinq cents haches abattent la forêt du santal Gôçîrcha ; fais maintenant ce que tu dois faire , ou ce qu'il te convient de faire. Alors le Yakcha Mahêçvara, après avoir congédié l'assemblée , souleva un ouragan noir et terrible et partit pour l'endroit où se trouvait la forêt de santal. Ecoutez, s'écria le pilote, ô vous marchands du Djambudvîpa : A^oici ce qu'on appelle un ouragan noir et terrible. Que ditesvous de cela .^^ A ces mots, les marchands effrayés, épouvantés, frappés de terreur, sentant leurs poils se hérisser sur tout leur corps, commencèrent à invoquer les Dieux : O vous, Çiva , Varuna, Kuvêra, Çakra, Brahmâ, et vous chefs des Asuras, des Mahôragas, des Yakchas, desDânavas, nous voici tombés dans le danger le plus redoutable. Ah ! puissent ceux qui sont à l'abri du danger être aujourd'hui nos protecteurs !
«Quelques-uns invoquent l'époux de Çatchî, d'autres Brahmâ, d'autres Hari et Çamkara, se précipitant contre terre, se réfugiant auprès des arbres et dans la forêt ; ces malheureux, emportés par le vent et par les Piçâtchas, implorent le secours [des Dieux].
« Cependant Dârukarnin était immobile de découragement ; les passagers lui demandèrent : Chef des marchands , nous voici tombés dans un danger redoutable et auquel il est difficile d'échapper. Pourquoi restes-tu ainsi
cha tchandana. Qui sait s'il ne s'agit pas seulement ici d'un voyage le long de la côle du Malabar, et d'une expédition sur les terres du Wynad ou du Coduga?
' Les Yakchas, sous la proteclion desquels la légende place la forêt de santal, sont peutêtre les sauvages habitants de l'Ile de santal. Ces insulaires ont de tout temps traité en ennemis les navigateurs que le commerce ou
le hasard amenait sur leurs côtes , et Walter Hamilton nous apprend que les Hollandais, vers le commencement de notre siècle, perdirent la possession de cette île, parce qu'ils coupaient les ai'bres de santal. Les habitan ts , convaincus qu'à chacun de ces arbres était attachée l'existence d'un des leurs , se soulevèrent contre les marchands hollandais et les chassèrent de l'île. ( East India Gazetteer, t. II , p, 5oo. )
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plongé dans le découragement ? Seigneurs, reprit-il, mon frère -m'avait averti , en me disant : Le grand Océan a peu de jouissances et beaucoup de misères; bien des gens, aveuglés par la cupidité, s'y embarquent, mais peu en reviennent. Aie soin de ne t' embarquer, sous aucun prétexte que ce soit, sur le grand Océan. Sans tenir compte de ses paroles, je me suis dit : Il faut que je m'embarque, et je me suis embarqué en effet; que puis-je donc faire maintenant? Qui est ton frère? dirent les marchands. Pûrna , reprit leur chef. Seigneurs, s'écrièrent les marchands, c'est ce Pûrna même, l'Arya, celui qui possède la grandeur et la vertu; hâtonsnous d'implorer son secours. Et aussitôt tous, d'une voix unanime, firent entendre en même temps cette prière : Adoration à Pûrna l'Arya ! Adoration , adoration à Pûrna l'Arya ! Alors les Divinités qui étaient favorables au respectable Pûrna, se rendirent au lieu où il se trouvait ; et quand elles y furent arrivées, elles s'adressèrent à lui en ces termes : O Ârya, ton frère est tombé dans un danger redoutable et auquel il est difficile d'échapper; réfléchis-y. Pûrna se mit à réfléchir; et il se livra à une méditation telle, que dès que sa pensée y fut plongée , il disparut du pays des Çrônâparântakas, et se trouva au milieu du grand Océan, assis les jambes croisées sur le bord du vaisseau. Aussitôt la noire tempête s'apaisa, comme si elle eût été arrêtée par le Sumêru. Alors Mahêçvara le Yatcha se mit à réfléchir : Autrefois un vaisseau, quel qu'il fût, qui était assailli par une noire tempête, était lancé et détruit, semblable à une mèche de coton; mais aujourd'hui quelle est la cause pour laquelle la "noire tempête s'apaise, comme si elle était arrêtée par le Sumêru ? Il commença donc à regarder de côté et d'autre, jusqu'à ce qu'enfin il aperçut le respectable Pûrna assis les jambes croisées sur le bord du vaisseau; et quand il l'eut vu, il lui cria : Oh Pûrna l'Arya, pourquoi me braves-tu ? O toi qui es soumis à la condition de la vieillesse, reprit Pûrna, est-ce moi qui te brave? C'est plutôt toi qui m'insultes. Si je n'avais pas acquis la foule de qualités que je possède, il ne resterait plus, grâce à toi, de mon frère, qu'un vain nom. Mahêçvara le Yakcha lui répondit : Cette forêt de santal Gôçîrcha, ô respectable, est réservée pour un roi Tchakravartin. Lequel crois-tu qui vaut le mieux, reprit Pûrna, d'un roi Tchakravartin, ou d'un Tathâgata parfaitement et complètement Buddha ? Serait-ce, ô Ârya, que Bhagavat est né dans le monde? S'il est ainsi, que ce qui n'était pas accompli, le soit! Alors I. 33
les marchands recouvrant là vie qui était sur le point de les abandonner, après avoir dirigé avec foi leur pensée sur le respectable Pûrna , remplirent leur vaisseau du santal de l'espèce Gôçîrcba, et reprirent leur voyage. Ils revinrent enfin à la ville de Sûrpâraka.
« Là le respectable Pûrna dit à son frère : Tout ceci doit revenir à celui au nom duquel ton vaisseau a été ramené sain et sauf; partage donc ces joyaux entre les marchands; moi, avec ce santal, je ferai construire pour l'usage de Bhagavat un palais orné de guirlandes de bois de santal. Le frère aîné fit en conséquence le partage de ses joyaux entre les marchands; puis le respectable Pûrna se mit à faire construire un Vihâra avec le bois de santal. Ayant donc appelé les architectes, il leur dit : Lequel préférez-vous, seigneurs, de recevoir par jour cinq cents Kârchâpanas, ou un Karcha de poudre du santal Gôçîrcba ^ .^^ Nous préférons unKarcha de poudre de santal , répondirent les architectes. Le palais orné de guirlandes de bois de santal fut achevé en très-peu de temps. Le roi dit alors [aux architectes] : Voilà un beau palais ^. On nettoya l'édifice dans toutes ses parties. Les éclats de santal ^ [ qu'on n'avait pas employés] , et ^e qui restait de la poudre [qu'on avait faite], fut pilé et donné dans le Vihâra, pour servir d'onguent.
« Cependant les frères avaient fini par se demander pardon les uns aux autres. [Pûrna leur dit : ] Il faut que vous preniez votre repas, après y avoir invité le Buddha, l'Assemblée des Religieux et les autres personnages [dignes de respect]. — Où est le Bienheureux, ô Arya.»^ — A Çrâvastî. — A quelle distance Çrâvastî est-il d'ici ? — A un peu plus de cent Yôdjanas. —
^ Le tibétain au lieu d'un Karcha, dit pliosum-kkang, «plein trois Pko; » mais le nom de celte dernière mesure ne se trouve ni dans Csoma ni dans Schmidt. Serait-ce l'abréviation du mot phon, «paquet?» Quoi qu'il en soit, comme un Karcha égale 16 Mâchas, dont chacun vaut cinq Krïchnalas , ou 1 o -j-f- grains troy anglais , le Karcha représente 1 7 5 grains troy, c'est-à-dire 11,375 grammes français. On peut voir par là quel prix on attachait au bois de santal , puisque les architectes aimaient mieux en recevoir un peu plus de onze grammes , qu'une somme équivalant environ à 28 francs 45 c. En supposant les deux paye-
ments à peu près égaux, le gramme de santal aurait valu 2 francs 5p centimes.
^ Cette phrase manque dans la version tibétaine, et il se pourrait qu'elle fût une interpolation due au copiste, qui aura pris, quelques lignes plus bas , les mots râdjâ kathayati bJiavantali çôhlihanam. Cependant , comme cette phrase se trouve dans mes deux manuscrits , je n'ai pas cru devoir l'omettre.
' Le texte se sert d'un mot que je n'ai pas vu ailleurs, yat tatra samkalikâ. Le sens de ce terme est ainsi exprimé par la version tibétaine : de-najogs-ma, ce qui signifie peut-être « les rebuts qui s'y trouvaient. »
DU BUDDHISME INDIEN. 259
En ce cas allons inviter le roi. — Oui, faites ainsi. Les frères se rendirent donc en présence du roi ; et après avoir incliné la tête devant lui , ils lui parlèrent en ces termes : Seigneur, nous désirons prendre notre repas, après y avoir invité le Buddha , l'Assemblée des Religieux et les autres personnages [dignes de respect]. Que le roi daigne nous honorer de sa présence. C'est Lien, dit le roi, qu'il soit ainsi, je serai avec vous.
«Ensuite le respectable Pùrna étant monté sur le sommet de l'édifice, la face tournée du côté de Djêtavana, posa à terre les deux genoux; et après avoir jeté des fleurs, brûlé de l'encens, il fit tenir par un serviteur le vase d'or qui se termine en bec d'oiseau, et il se mit à prononcer la prière suivante :
« O toi, dont la conduite est parfaitement pure, dont l'intelligence est parfaitement pure aussi; toi qui, au moment de prendre ton repas, n'as jamais en vue que le besoin, jetant un regard sur ces êtres privés de protecteur, témoigne-leur ta compassion, ô être excellent, et viens ici.
«Aussitôt, grâce à la puissance propre du Buddha et à celle des Divinités, ces fleurs se transformant en un dais, furent portées à Djêtavana et allèrent s'y placer à leur rang ; l'encens offert y parut sous la forme d'un gros nuage , et l'eau qui s'échappait de la nue forma des aiguilles de lapis-lazuli. Le respectable Ananda, qui était habile à reconnaître les prodiges, joignant les mains en signe de respect, adressa cette question àBhagavat : De quel endroit, ô Bhagavat, vient cette invitation? — De la ville de Sûrpâraka, ô Ananda. — A quelle distance d'ici, seigneur, est la ville de Sûrpâraka .»^ — A un peu plus de cent Yôdjanas, ô Ananda. Allons-y, reprit ce dernier. ^— Annonce donc aux Religieux ce qui suit : Que celui d'entre vous qui désire se rendre demain à la ville de Sûrpâraka pour y faire son repas, prenne sa baguette^. Oui, seigneur, reprit Ananda pom- exprimer
' Le texte se sert du mot çaîâkâ , « éclat de « bois mince. » La version tibétaine traduit ce mot par ts1iiil-tcliing,qaeje ne trouve pas dans nos lexiques, mais qui, en substituant cliing à tching , signifierait o l'arbre de la règle. » Rien n'indique ce qu'il faut entendre par la baguette qu'on distribue ici aux Religieux :
seulement un passage que la légende met plus bas dans la bouche de Çâkya , nous montre
qu'on la nomme aussi la baguette du Tchâitya; mais dans ce passage, l'expression tchâitya çalâkâ (baguette du monument) doit peutêtre se traduire « baguette prise à un arbre « consacré , » ou plus généralement encore , « baguette religieuse. » Les Buddhistes du Sud viennent heureusement ici à notre secours , et MM. Turnour et Cloiigh nous apprennent qu'on nommait çalâkâ de petits éclats de bambou
son assentiment à Bhagavat ; et ayant pris une baguette, il se tint debout devant lui. Bhagavat et les Religieux qui étaient Sthaviras parmi les Sthaviras, en prirent chacun une aussi.
« En ce moment le respectable Pûrna, le Sthavira de Kundôpadhâna ^, qui était affranchi par la science, se trouvait assis dans l'Assemblée. Il se mit donc en mesure de prendre aussi une baguette; mais le respectable Ananda lui adressa cette stance :
« Ce n'est pas, ô i-espectable , dans ia demeure du roi du Kôçala, ni dans ia maison de Sudjâta, ni dans le palais de Mrïgâra qu'on doit prendre le repas. La ville de Sûrpâraka est éloignée d'ici de plus de cent Yôdjanas ; c'est par des moyens surnaturels qu'il faut s'y rendre ; garde donc le silence, ô Pûrna.
« Pûrna , qui était affranchi par la science , n'avait fait jusqu'alors aucun miracle qui attestât sa puissance surnaturelle. Aussi cette réflexion lui vint à l'esprit: Moi qui ai rejeté, repoussé, abandonné, chassé complètement la foule entière des corruptions , serai-je donc incapable de faire usage d'une puissance surnaturelle qui est commune chez les Tîrthikas ? Développant en conséquence son énergie et déployant sa puissance surnaturelle , il étendit \m bras semblable à la trompe d'un éléphant, pour atteindre jusqu'à la
place dû troisième Sthavira [assis devant lui], auquel Ananda ne donnait
pas de baguette, et il en prit une lui-même; puis il prononça cette stance :
« Ce n'est ni par la renoncimée, ni par le savoir, ni par les qualités de la
grandeur, ni par d'énergiques désirs que l'on obtient en ce monde, ô Gâu-
servant de billels pour ceux auxquels devaient être distribuées des aumônes. Le nom des Religieux était inscrit sur ces petites baguettes, qui étaient ensuite jetées dans un vase et tirées au sort : celui dont la baguette sortait la première, recevait la première aumône. (Turnour, Mahâvanso , Index, page 22. Clough, Singhal. Dict. t. II, p. 719.)
' Je considère le mot Kundôpadhânîyaka , épithète de ce Pûrna (qui n'est pas celui de la légende) , comme un ethnique destiné à le distinguer de l'autre Pûrna. J'ignore où se trouve le lieu ainsi nommé; les éléments de ce nom propre sont kunda (source d'eau) et apadhâna
(ou upadhânîya) , qui signifie ordinairement coussin^ oreiller, et qui, d'après l'étymologie , doit exprimer d'une manière très -générale tout ce qui soutient et supporte. Si , comme je le pense , Kundôpadhâna est un nom de lieu, il doit signifier « le pays qui renferme des « sources. » La version tibétaine favorise cette interprétation , puisqu'elle traduit l'épithète kandôpadhânîyaka par yal tchka-mig-tchan-na gnas~pa; ce qui veut dire , si je ne me trompe , « résidant au pays qui renferme 'des sources. » Dans la version tibétaine de l'histoire de Sumâgadhâ, ce mot est simplement transcrit de cette manière : Kun da ud pa da na.
DU BUDDHTSME INDIEN. 261
lama, la possession des six connaissances surnaturelles. Des êtres comme moi, des êtres parfaits, en qui l'âge a consumé la jeunesse, obtiennent ces connaissances par les énergies de 1-a quiétude, de la morale, de la sagesse , et par les diverses énergies de la contemplation.
« Alors Bhagavat s'adressa ainsi aux Religieux : Celui qui est le chef parmi mes Religieux , est le premier à prendre la baguette du Tchâity a ^ qui appartient à mes Auditeurs. C'est pourquoi entre ceux qui la prennent, c'est le Sthavira Pûrna de Kundôpadhâna qui est le premier. Ensuite Bhagavat
s'adressa ainsi au respectable Ananda : Va, Ananda, et dis aux Religieux : Ne vous ai-je pas dit, ô Religieux, que vous deviez vivre en cachant vos bonnes œuvres et en montrant vos péchés.^ Quant à vous, ô Tirthikas, habitez cette ville; mais que chacun de vous, ô Religieux, faisant usage de l'espèce de moyen surnaturel qu'il possède , se transporte dans la ville de Sûrpâraka pour y prendre son repas. Oui, seigneur, répondit le respectable
Ananda pour exprimer son assentiment à Bhagavat ; puis il dit aux Religieux: Voici, ô respectables, ce qu'a dit Bhagavat: Ne vous ai-je pas dit, ô Religieux, que vous deviez vivre en cachant vos bonnes œuvres.»^ [et ainsi de suite comme ci-dessus, jusqu'à:] que chacun de vous se transporte dans la ville de Sûrpâraka pour y prendre son reiDas.
« Cependant le roi de Sûrpâraka fit enlever de la ville les pierres, le gravier et les ordures; il y fît répandre de l'eau de santal , placer des vases de diverses espèces où brûlaient des parfums exquis, disposer des files de guirlandes faites avec des étoffes de soie, semer des fleurs diverses; enfin il en fit une ville ravissante. Sûrpâraka avait dix-huit portes, et le roi avait dix-sept fils. Il plaça un de ses fils avec un train magnifique à chacune de ces portes. A la porte principale se tint le roi de Sûrpâraka, au milieu de l'appareil de la puissance royale , accompagné du respectable Pûrna, de Dârukarnin, et des deux autres frères.
« Cependant on vit s'avancer, à l'aide de moyens surnaturels, des Religieux dont les uns se servaient d'ailes, les autres étaient portés par des lions, et d'autres dans des vases^. Le roi dit en les apercevant : Respectable
' Voy. ci-dessus, p. 259, note 1. les remplace ainsi : lo-ma-Tidri-ma , ching-tshe-
' Je traduis uniquement d'après l'étymolo- hdri-ma, snang-spjad-hdri-ma, «qui interroge
gie ces termes obscurs du texte : patratchârika , « les feuilles, l'arbre Tshe , les lampes ?» Il est
haritatchârika et hhâdjanatchârika. Le tibétain possible que le monosyllabe ma qui termine
Pûrna, est-ce Bhagavat qui s'avance ? Grand roi , répondit Pùrna, ce sont des Religieux dont les uns se servent d'ailes, les autres sont portés par des lions , et d'autres dans des vases ; ce n'est pas encore Bhagavat, Ensuite on vit s'avancer les Religieux qui étaient Sthaviras parmi les Sthaviras, à l'aide des nombreuses et diverses perfections de la contemplation dont ils étaient doués. Le roi répéta encore sa question: Respectable Pûrna, est-ce Bhagavat qui s'avance P Grand roi , répondit Pûrna , ce n'est pas Bhagavat , mais ce sont les Religieux qui sont Sthaviras parmi les Sthaviras. Alors un certain dévot [au Buddha] prononça en ce moment les stances suivantes :
«Quelques-uns s'avancent, montés sur de belles formes de lions, de tigres, d'éléphants, de chevaux, de serpents, de buffles; d'autres portés sur des palais divins de pierreries, sur des montagnes, sur des arbres, sur des chars peints de diverses couleurs et resplendissants. Quelques-uns s'avancent au milieu- de l'atmosphère , semblables à des nuages parés d'une traînée d'éclairs. Ils s'empressent d'arriver, à l'aide de leur puissance surnaturelle, pleins de joie, comme s'ils se rendaient à la ville des De vas.
« Quelques-uns s'élancent du sein de la terre entrouverte ; d'autres descendent du haut de l'atmosphère ; d'autres enfin sortent miraculeusement de leurs sièges ; voyez l'énergie des êtres doués d'une puissance surnaturelle !
« Cependant Bhagavat ayant lavé ses pieds en dehors du monastère , entra dans le Vihâra ; puis s' étant assis sur le siège qui lui était destiné , il tint son corps parfaitement droit, et ramena sa mémoire devant son esprit. Ensuite Bhagavat posa avec intention son pied dans la salle des parfums 's et aussitôt la terre trembla de six manières différentes. La grande terre remua et trembla , elle fut agitée et secouée, elle bondit et sauta.
chacune de ces expressions soit destiné à désigner des Religieuses : cela n'est cependant pas probable d'après l'ensemble du texte.
^ Je traduis littéralement le composé Gandha kûlî ; la version tibétaine remplace ce mot par dri-gtsang-hJiang j expression qui, suivant Csoma , signifie a hoîy place, a chapel, et qui se traduit littéralement «la pure maison des « odeurs. » Il est probable que c'est la chapelle où l'on brûle des parfums en l'honneur du
Buddha, comme cela a lieu depuis longtemps en Chine. (A. Rémusat, Foe koue M, p. /^i.) Mais ce qui est vrai des temps postérieurs à l'établissement du culte de Çâkyamiini Buddha , est peut-être moins exact pour l'époque où il vivait. Je suppose donc que la salle nommée dans les Vihâras Gandha kûlî, était, pendant que Çâkya vivait , celle où il prenait son logement; et je suis confirmé dans cette opinion par la traduction que donne Clough de ce
DU BUDDHISME INDIEN. 263
L'orient se souleva , l'occident s'abaissa ; l'occident se souleva , l'orient s'abaissa; le midi se souleva, le nord s'abaissa; le nord se souleva, le midi s'abaissa; les extrémités se soulevèrent, le milieu s'abaissa; le milieu se souleva, les extrémités s'îibaissèrent.
« Le roi demanda en conséquence au respectable Pûrna : O Pûrna l'Arya, qu'est-ce que ceci? Grand roi, reprit Pûrna, Bbagavat vient de poser avec intention son pied dans la salle des parfums ; voilà pourquoi la terre a tremblé de six manières diiBférentes. Ensuite Bbagavat produisit une splendeur qui avait la couleur d'une lumière d'or, et dont l'effet fut de donner au Djambudvîpa l'éclat de l'or fondu. Ouvrant les yeux de surprise , le roi demanda de nouveau à Pûrna : Qu'est-ce que ceci, ô Pûrna l'Ârya? Grand roi, reprit Pûrna, c'est Bbagavat qui produit une splendeur qui a la couleur d'un mirage d'or.
«Ensuite Bbagavat, discipliné, avec une suite de personnages disciplinés comme lui; calme, avec une suite de personnages calmes comme lui, accompagné d'une réunion de cinq cents Arhats, partit la face tournée vers Sûrpâraka. Alors la Divinité qui babitait le bois de Djêtavana, prenant un rameau de Vakula^, se mit en marche derrière lui pour l'en abriter. Bbagavat connaissant l'esprit, les dispositions, le caractère et le naturel de cette Divinité , exposa l'enseignement de la Loi fait pour donner l'intelligence des quatre vérités sublimes , de telle sorte que cette Divinité , aussitôt quelle l'eut entendu, fendant avec la foudre de la science la montagne d'où l'on croit voir que c'est le corps qui existe, montagne qui s'élève avec vingt sommets^, vit face à face la récompense de l'état de Çrôta âpatti.
terme: « la résidence du Buddha. » [Singh. Dict. t. II, p. i65, col. 2.) Après la mort deÇâkya, on dut placer dans la chambre où il se tenait d'ordinaire, une statue qui le représentait, et devant laquelle on brûlait des parfums. C'est de cette salle qu'il est ici question.
* Mimusops elenghi.
- J'ai traduit aussi littéralement, et je devrais dire, aussi vaguement que cela m'a été possible cette expression obscure du texte, que j'ai retournée en bien des sens avant d'y découvrir le peu de clarté que j'y aperçois. Voici l'original que je donne pour les lecteurs qui
voudront ou pourront trouver mieux : Vimçati çikhara samudgatam satkâya drîchli çâilam djnâna vadjrêna hhittvâ. Le terme vraiment difficile est satkâya drïckti ; par le mot drichti (vue) on entend généralement, dans le style buddhique, une opinion erronée : ce doit être ici le sens propre , puisqu'il s'agit d'une opinion que la Divinité, instruite par Çâkya, tranche avec la foudre de la science. Cette opinion est celle du sat kâya , terme qui doit signifier le corps existant, ou la réunion de ce qui existe. Un passage de l'Abhidharma kôça xyâlchyâ (f. li'jk l de mon man.) relatif au moi, que les
« Il résidait dans un certain endroit cinq cents femmes veuves ; elles virent le bienheureux Buddha orné des trente-deux signes qui caractérisent un grand homme, et dont les membres étaient parés de quatre-vingts marques secondaires; entouré d'une ^ splendeur qui s'étendait à la distance d'une brasse, répandant un éclat qui surpassait celui de mille soleils, semblable à une nciontagne de joyaux qui serait en mouvement, et ayant l'extérieur parfaitement beau. A peine l' eurent-elles vu, qu'elles sentirent naître en elles une grande bienveillance pour Bhagavat. En effet, et c'est une règle reconnue, la possession de la quiétude ne cause pas à l'homme qui pratique le Yoga depuis douze années un bonheur aussi parfait, la possession d'un enfant n'en donne pas autant à celui qui n'a pas de fils, la vue d'un trésor n'en procure pas autant à un pauvre, l'onction royale n'en donne pas autant à celui qui désire le trône, que n'en assure la première vue d'un Buddha à l'être en qui existe la cause de l'accumulation des racines de vertu. C'est pourquoi Bhagavat reconnaissant que le temps de leur conversion était venu, s'assit, en présence de l'Assemblée des Religieux , sur le siège qui lui était destiné. Les veuves , après avoir adoré en les touchant de la tête les pieds de Bhagavat, s'assirent de côté. Bhagavat connaissant l'esprit, les dispositions, le caractère et le naturel de ces femmes, leur exposa l'enseignement de la Loi, comme il a été dit ci-dessus, tellement qu'elles virent face à face la récompense de l'état de Çrôta âpatti. Aussitôt qu'elles eurent vu la vérité, elles chantèrent trois fois ces actions de grâces :
« Non, nous n'avons reçu, seigneur, ni de notre mère, ni de notre père, ni d'un roi , ni de la foule de nos parents ou de ceux qui nous sont chers , ni des Divinités, ni de ceux qui sont morts depuis longtemps, ni des Çrar
Buddbistes nomment piidgala^, ou la personne des cinq attributs de l'existence. Ainsi on dit :
qui transmigre, et qu'ils distinguent des cinq «la forme est le moi, ou le moi a une forme,
attributs immatériels de l'existence [Skandka) , j ou la forme est l'essence du moi, ou l'essence
me donne à cr-oire que satkâya signifie le corps « du moi est dans la forme. » Ce qu'on dit de
existant, et que le composé satkâya drichli re- la forme peut se répéter des quatre autres at
vient à ceci: «l'opinion que le corps est ce qui tributs de l'existence, dont il sera question
« existe,i)c'est-à-direqu'ilestle?ftoiquiseulexiste, plus bas; de sorte que ces quatre points de,
puisqu'il transmigre dans des corps qui péris- vue appliqués aux cinq attributs de l'existence ,
sent successivement. Suivant ce passage , il y forment vingt opinions erronées, dont on com-
a quatre manières d'envisager le moi, en l'iden- pare la somme à une montagne qui s'élève
tifiant plus ou moins complètement avec un avec vingt sommets.
DU BUDDHISME INDIEN. 265
manas, ni des Brahmanes, nous n'avons reçu d'eux, disons-nous, rien qui égale ce que fait pour nous Bhagavat.
« Les océans de sang et de larmes sont desséchés ; les montagnes d'ossements sont franchies; les portes des mauvaises voies sont fermées'; nous sommes établies au milieu des Dêvas et des hommes; nous somimes arrivées à l'éminence, à la supériorité.
« Nous cherchons un asile auprès de Bhagavat, auprès de la Loi, auprès de l'Assemblée des Religieux, auprès des fidèles; que Bhagavat veuille bien nous recevoir en qualité de disciples.
« Puis s'étant levées de leurs sièges, dirigeant leurs mains réunies en signe de respect du côté où se trouvait Bhagavat, elles lui parlèrent ainsi : Ah ! que Bhagavat daigne nous donner une chose quelle qu'elle soit, pour que nous rendions à son présent les hommages qui lui sont dus ! Alors Bhagavat trancha par sa puissance surnaturelle sa chevelure et ses ongles, et les leur donna. Et aussitôt les veuA'^es dressèrent un Stûpa pour la chevelure et pour les ongles de Bhagavat. Ensuite la Divinité qui habitait le bois de Djêtavana, planta en manière de poteau, près de ce Stupa ^, la branche de Vakula qu'elle tenait à la main, et dit à Bhagavat : Et moi, Bhagavat, je rendrai à ce Stûpa les hommages qui lui sont dus; aussi s'arrêta-t-elle en cet endroit. De là vient que les uns nomment « le Stûpa des veuves, » et les autres « le Stûpa du poteau de Vakula, » ce monument que les Religieux qui honorent les édifices élevés à Bhagavat, vénèrent encore aujourd'hui.
« Bhagavat quitta ensuite cet endroit. Il rencontra bientôt un autre ermitage, où résidaient cinq cents Rïchis. Cet erttiitage était abondant en fleurs, en fruits et en eau. Enivrés du bien-être dont ils y jouissaient, ces Rïchis ne pensaient à quoi que ce fût. Aussi Bhagavat reconnaissant que le temps de les convertir était arrivé, se dirigea vers l'ermitage; et quand il fut auprès, il y détruisit par sa puissance surnaturelle les fleurs et les fruits; il y dessécha l'eau, il y fit noircir le vert et frais gazon, et y renversa les sièges. Aussi les Rïchis , tenant leur tête entre leurs mains , restaient
' La version tibétaine ajoute : «les portes dé et qui signifient littéralement «la terre qui en-
« l'affranchissement et du ciel sont ouvertes. » « toure. » D'après cette interprétation il faudrait
° Je traduis littéralement jachlyâm ; mais le traduire : « planta dans l'enceinte qui environtibétain le remplace par les deux mots hkhor-sa, « nait le Stûpa. » On trouve encore des traces auxquels Schrôter donne le sens de courtyard, d'enceinte près de quelques Stupas, î. 34
266 f^ INTRODUCTION A L'HISTOIRE
absorbés dans leurs réflexions. Mais Bhagavat leur dit : Pourquoi , ô grands Rïchis, restez-vous ainsi absorbés dans vos pensées ? — G Bhagavat ! tu n'as pas plutôt eu mis le pied ici, sur cette terre de pureté, que nous sommes tombés dans l'état où. tu nous vois. Pourquoi? dit Bhagavat. Cet ermitage, répondirent-ils, qui abondait en fleurs, en fruits et en eau, est détruit; puîsse-t-il rédevenir tel qu'il était autrefois ! Qu'il redevienne comme auparavant, dit Bhagavat; et après qu'il eut déployé sa puissance surnaturelle, l'ermitage redevint tel qu'il était autrefois. Aussi les Rïchis furent-ils frappés d'un étonnement extrême, et ils éprouvèrent pour Bhagavat des sentinients de bienveillance. Bhagavat connaissant l'esprit , les dispositions , le caractère et le naturel de ces cinq cents Rïchis, leur exposa l'enseignement de la Loi, fait pour donner l'intelligence des quatre vérités sublimes; de telle sorte que dès qu'ils l'eurent entendu, ils virent face à face la récompense de l'état d'Anâgâmin, et acquirent une puissance surnaturelle. Puis dirigeant leurs mains réunies en signe de respect du côté où se trouvait Bhagavat, ils lui parlèrent en ces termes : Puissions-nous, seigneur, obtenir d'entrer dans la vie religieuse, sous la discipline de la loi qui est bien renommée , et devenir Religieux ! Puissions-nous accomplir, en présence de Bhagavat, les devoirs de la vie religieuse ! Bhagavat leur dit alors : Approchez, Religieux ; embrassez la vie religieuse. Bhagavat n'eut pas plutôt prononcé ces paroles, qu'ils se trouvèrent rasés, couverts du manteau religieux , et que munis du pot aux aumônes et du vase dont l'extrémité est en bec d'oiseau, ayant une barbe et une chevelure de sept jours, ils parurent avec l'extérieur décent de Religieux qui auraient reçu l'investiture depuis cent ans. Approchez, leur dit de nouveau le Tathâgata; et rasés, couverts du manteau religieux, sentant aussitôt le calme descendre dans tous leurs sens, ils se tinrent debout, puis s'assirent avec la permission du Buddha. Après de longs efforts , après des études et une application profondes , ces Rïchis [ayant reconnu ce que c'est que la roue de la transmigration], qui porte cinq marques, [qui est à la fois mobile et immobile; ayant triomphé de toutes les voies de l'existence, en les brisant, en les renversant, en les dissipant, en les détruisant,] devinrent de ceux qui sont dignes de respecta Le Rïchi qui avait été leur maître dit ensuite : Sous ce costume , ô Bha-
^ Ce passage n'est exprimé qu'en abrégé de cette manière : làam êva pantchagandakam dans nos deux manuscrits du Divya avadâna , pârvavad jâvad ahhivâdyâçtcha saihvrdtâh. H
DU BUDDHISME INDIEN.
gavât, j'ai induit en erreur un grand nombre de gens ; je commencerai par leur faire concevoir de la bienveillance pour toi, puis j'entrerai ensuite dans la vie religieuse.
« Ensuite Bbagavat entouré de ces cinq cents Bïcliis et des cinq cents premiers Religieux, [qui se déployaient autour de lui] comme les deux extrémités du croissant de la lune , se mit en route par la voie de l'atmosphère, en vertu de sa puissance surnaturelle, et parvint bientôt à là montagne de Musai aka. Or en ce temps -là résidait sur cette montagne un Rïchi nommé Vakkalin ^. Ce Rïchi vit de loin Bbagavat, orné des trentedeux signes qui caractérisent un grand homme, [etc. comme ci-dessus jusqu'à : ] ayant l'extérieur parfaitement beau. A peine l'eut-il aperçu qu'il sentit naître en son cœur des sentiments de bienveillance pour Bbagavat. Sous l'influence de cette bienveillance il fit la réflexion suivante : Si je descendais du haut de cette montagne , et si je me rendais auprès de Bbagavat pour le voir.^^ Bbagavat, sans doute, sera venu ici avec l'intention de ine convertir. Et pourquoi ne m'élancerais-je pas du haut de cette montagne ? Rien n'échappe à la connaissance des Buddhas bienheureux. Bhagavat reçut le Rïchi à l'aide de sa puissance surnaturelle ; ensuite connaissant l'esprit, les dispositions, le caractère et le naturel de ce Rïchi, il lui exposa l'enseignement de la Loi; de telle sorte qu'après l'avoir entendu, Vakkalin vit face à face la récompense de l'état d'Anâgâmin, et acquit une puissance surnaturelle. Ensuite le Rïchi dit au Bienheureux : Puisse -je , ô Bhagavat , entrer dans la vie religieuse , sous la discipline de la Loi bien renommée ! puissé-je devenir un Religieux ! [etc. comme ci-dessus jusqu'à :]
est clair que îes mots « comme ci-dessus, jus- «qu'à,» annoncent un retranchement. J'en ai comblé le vide , pour la plus grande partie du moins, à l'aide de l'Avadâna çataka. (Fol. 21 h.) Je dis pour la plus grande partie , parce que la proposition principale qui termine cette période, « ils devinrent de ceux, etc. » est ailleurs plus développée, notamment dans un passage du même recueil que j'ai cilé précédemment, Sect. II, p. i32. Je ne suis pas bien sûr de ce qu'il faut entendre par l'expression « qui porte « cinq marques; n car il y a dans le Buddliisme beaucoup de catégories qui sont désignées par
le nombre cinq. H s'agit ici ou des cinq corruptions du mal, .panicha kUça^ qui sont le partage de tout homme entrant dans le cercle de la transmigration ; ou des cinq sens à l'aide desquels l'homme perçoit des sensations et accomplit des actions qui le condamnent à renaître ; ou peut-être des cinq objets des sens , ou des cinq sensations que l'homme recueille pendant son voyage dans le monde.
^ Ce nom signifie « celui qui porte un vête- « mient fait d'écorce. » C'est le terme sanscrit bien connu valkalin, modifié par l'influence populaire du pâli.
268 f,. INTRODUCTION A L'HISTOIRE
Bhagavat lui dit : Approche, Religieux; et il entra dans la vie religieuse, comme il a été -dit plus haut; et il s'assit avec la permission de Bhagavat. Alors Bhagavat s'adressa aux Religieux en ces termes : Le premier de mes Religieux qui ont en moi foi et confiance^, c'est le Religieux Vakkalin.
«Ensuite Bhagavat environné de ses mille Religieux atteignit la ville de Sûrpâraka, en faisant des prodiges de diverses espèces. Cette réflexion lui vint alors à l'esprit : Si j'entre par une porte , les autres penseront différemment [de celui que j'aurai préféré]; pourquoi n'entrerais-je pas d'une manière miraculeuse ? Aussitôt s'élevant en l'air au moyen de sa puissance surnaturelle, il descendit du ciel au milieu de la ville de Sùrpâraka. Alors le roi, chef de la ville, le respectable Pûrna, Dârukarnin, ses deux frères et les dix-sept fils du roi , chacun avec leur suite , se rendirent au lieu où se trouvait Bhagavat, ainsi que plusieurs centaines de mille de créatures. Ensuite Bhagavat escorté de nombreuses centaines de mille d'êtres vivants, se dirigea vers l'endroit où avait été élevé le palais orné de guirlandes de santal; et quand il y fut arrivé, il s'assit en face de l'Assemblée des Religieux, sur le siège qui lui était destiné; mais la foule immense du peuple qui ne pouvait voir Bhagavat , essaya de renverser le palais orné de santal. Bhagavat fit alors cette réflexion : Si le palais est détruit, ceux qui l'ont donné verront périr leur bonne œuvre ; pourquoi ne le transformerais-je pas en un palais de cristal de roche ? Bhagavat en conséquence en fit un palais de cristal^. Alors connaissant l'esprit, les dispositions, le caractère et le naturel de cette assemblée, Bhagavat exposa l'enseignement de la Loi ; de telle sorte qu'après l'avoir entendu , plusieurs centaines de mille d'êtres vivants comprirent la grande distinction ; il y en eut qui produisirent des racines de vertu, faites pour devenir chez les uns des parties de l'afli^anchissement , chez les autres des parties de la science qui distingue clairement. Ceux-ci virent face à face la récompense de l'état de Çrôta âpatti, ou de Sakrïd âgâmin, ou d'Anâgâmin; ceux-là parvinrent à l'état d'Arhat par l'anéantissement de toutes les corruptions du mal. Il y en eut qui comprirent ce que c'est que l'Intelligence des Çrâvakas, ou celle des
' La version tibétaine traduit : a qui sont traduit en tibétain par inclination, confiance.
« complètement affranchis par la foi, » çraddhâ - La version tibétaine ajoute : « pour que la
vimukta; mais nos deux manuscrits lisent çrad- « foule du peuple pût voir clairement le corps
dhâdhimiikta : or adhimiikti est ordinairement « du Buddba. »
DU BUDDHISME INDIEN. 269
Pratyêka Buddhas, ou celle d'un Buddba parfaitement accompli. Enfin cette réunion d'hommes tout entière fut absorbée dans le Buddba, plongée dans la Loi, entraînée dans l'Assemblée.
« Ensuite Dârukarnin et ses deux frères ayant préparé d'une manière pure des aliments et des mets agréables, et ayant disposé des sièges^, annoncèrent par un message à Bbagavat le moment [du repas]. Voici l'heure [de midi], ô Bhagavat; le repas est préparé; que le Bienheureux daigne considérer que le moment convenable est venu.
« En ce temps-là Krïchna et Gâutamaka, rois des Nâgas, résidaient dans le grand Océan. Ils firent tous deux la réflexion suivante : Bhagavat enseigne la Loi dans la ville de Sûrpâraka : allons-y pour l'entendre. Aussitôt accompagnés de cinq cents Nâgas, ils donnèrent naissance à cinq cents fleuves et se dirigèrent vers la ville de Sûrpâraka. Rien n'échappe à la connaissance des Buddhas bienheureux; aussi Bhagavat fit -il la réflexion suivante : Si ces deux rois des Nâgas, Krïchna et Gâutamaka, entrent dans la ville, ils vont la détruire de fond en comble. 11 s'adressa donc en ces termes au respectable Mahâ Mâudgalyâyana : Reçois du Tathâgata l'aumône rapidement recueillie ^, Pourquoi cela î^ C'est, ô Mahâ Mâudgalyâyana , qu'il V a cinq aumônes rapidement recueillies. Et quelles sontelles ? Ce sont l'aumône de celui qui arrive inopinément, l'aumône du voyageur, l'aumône du malade, l'aumône de celui qui soigne le malade, l'aumône du gardien [du Vihâra ^]. Or dans cette circonstance Bhagavat pensait au gardien du Vihâra. Ensuite accompagné de Mahâ Mâudgalyâyana, il se rendit à l'endroit où se trouvaient les deux rois des Nâgas; et quand il y fut arrivé, il leur parla ainsi : Prenez garde, ô rois des Nâgas , que la ville de Sûrpâraka ne soit renversée de fond en comble. Nous sommes venus, seigneur, dans de telles dispositions de bienveillance, répondirent les Nâgas, qu'il nous est impossible de faire du mal à aucun être vivant, fût-ce à un insecte, ou à une fourmi, à plus forte raison à la foule du peuple qui habite la ville de Sûrpâraka. Alors Bhagavat exposa aux deux rois des Nâgas, Krïchna et Gâutamaka, l'enseignement de la Loi; de telle
' La version tibétaine ajoute :« ayant placé rings -pahi hsod-snoms, «l'aumône rapide.»
« un vase à eau fait d'une pierre précieuse. » ^ Le mot dont se sert Torigiiial est upayi-
' L'expression du texte est atyayiku pinda- tcKâriha, d'après le tibétain, « bedeau-, gardien;
pâia, ce que îa version tibétaine traduit ainsi : « du Vihâra. »
270 y, INTRODUCTION A L'HISTOIRE
sorte qu'après l'avoir entendu, se réfugiant auprès du Buddha, de la Loi et de l'Assemblée, ils saisirent les préceptes de l'enseignement.
« Alors Bhagavat se mit à prendre son repas. Chacun des Nâgas fit cette réflexion : Ah I si Bhagavat buvait de mon eau! Bhagavat se dit alors : Si je bois l'eau de l'un d'eux, les autres penseront difïeremment [ de celui que j'aurai préféré ] ; il faut que j'aie recours à quelque autre moyen. Alors Bhagavat s'adressa ainsi au respectable Mahâ Mâudgalyâyana : Va, Mâudgalyâyana, à l'endroit où a lieu la réunion de ces cinq cents fleuves, et rapportes-en de l'eau plein mon vase. Oui , répondit le respectable Mahâ Mâudgalyâyana pour témoigner son assentiment à Baghavat ; puis s' étant rendu à l'endroit où avait lieu la réunion des cinq cents fleuves, il y puisa de l'eau dans le vase ; revenant ensuite au lieu où se trouvait Bhagavat, il lui présenta le vase plein d'eau. Bhagavat le prit et le but.
« Le respectable Mahâ Mâudgalyâyana fit alors cette réflexion : Le Bienheureux a dit précédemment : Ils font, ô Religieux , une chose bien difficile pour leur enfant, le père et la mère qui le nourrissent, qui l'élèvent, qui le font grandir, qui lui donnent à boire leur lait, qui lui font voir les spectacles variés du Djambudvîpa. Supposons, d'un côté, un fils qui passe cent années entières à porter sa mère sur ses épaules , ou bien qui lui assure -Igs plaisirs que procurent la puissance et la domination, en lui donnant toute espèce de biens, par exemple, tout ce que la grande terre renferme de joyaux, de perles, de lapis-lazuli , de conques, de cristal, de corail, d'argent, d'or, d'émeraudes, de diamants, de rubis, de pierres recueillies dans le Dakchinâvarta ^ -, ce fils n'aura ainsi rien fait, n'aura rien rendu à ses père et mère. Mais d'un autre côté, qu'un fils initié, discipliné, introduise, établisse dans la perfection de la foi son père et sa mère qui n'ont pas la foi ; qu'il donne la perfection de la morale à des parents qui ont de mau- A^aises mœurs, celle de la libéralité à des parents avares, celle de la science à des parents ignorants ; ce fils aura ainsi fait du bien à son père et à sa mère ; il leur aura rendu ce qu'il leur devait. Voilà ce qu'a dit Bhagavat. Et moi , je n'ai rendu aucun service à ma mère ; il faut que je réfléchisse pour découvrir en quel lieu elle a repris une nouvelle existence.
^ Ceci est une allusion manifeste aux mines conde, laquelle a toujours été comprise dans de pierreries et de métaux précieux qui rendent le vaste pays nommé Dekhan, c'est-à-dire , « la célèbre depuis des siècles la pi'ovinca de Gol- « contrée du midi. »
DU BUDDHISME INDIEN. 271
« Il se livra en conséquence à cette recherche, et il vit qu'elle était née de nouveau dans l'univers Marîtcliika, Il fit ensuite cette réflexion : Par qui doit-elle être convertie ? Il reconnut que c'était par Bhagavat , et cette idée lui vint à l'esprit : Nous sommes ici bien loin de cet univers, pourquoi né ferais-je pas connaître ce sujet à Bhagavat? En conséquence il kxi parla en ces termes : Bhagavat a dit autrefois : Ils font une chose bien difhciie les père et mère qui nourrissent leur enfant. Maintenant ma mère a repris une nouvelle existence dans l'univers Maritchika , et c'est par Bhagavat qu'elle doit être convertie; que le Bienheureux, par compassion pour elle, consente donc à la convertir. Bhagavat lui répondit : Par la puissance de qui irons-nous [ dans cet univers ] , ô Mâudgalyâyana ? Par la mienne , répondit ce dernier. Alors Bhagavat et le respectable Mâha Mâudgalyâyana plaçant leur pied sur le sommet du Sumêru, se mirent en chemin; au bout du septième jour ils atteignirent l'univers Maritchika. Bhadra kanyâ ^ aperçut le respectable Mahâ Mâudgalyâyana; et du plus loin qu'elle le vit, elle courut à sa rencontre avec empressement, et s'écria : Ah I voilà mon fils qui vient de bien loin. Mais la foule des êtres [composant cet univers] se disait : Ce mendiant est vieux, et cette femme est jeune; comment peut-elle être sa mère ? Le respectable Mahâ Mâudgalyâyana leur dit alors : Les éléments dont se compose mon corps ont été produits par cette femme ; c'est pour cela qu'elle est ma mère. Alors Bhagavat connaissant l'esprit , les dispositions, le caractère et le naturel de Bhadra kanyâ, exposa l'enseignement de la Loi fait pour donner l'intelligence des quatre vérités sublimes; de telle sorte qu'aussitôt que Bhadra kanyâ l'eut entendji, fendant avec la foudre de la science la montagne d'où l'on croit voir que c'est le corps qui existe, et qui s'élève avec vingt sommets, elle vit face à face la récompense de l'état de Çrôta âpatti. Aussitôt qu'elle eut vu la vérité, elle chanta trois fois les actions de grâces [rapportées ci-dessus jusqu'à] : Nous sommes établies au milieu des Dêvas et des hommes. Et elle ajouta :
« Elle est fermée par ton pouvoir la redoutable voie des mauvaises existences, que remplissent de nombreuses misères. Elle est ouverte la pure voie du Ciel, et je suis entrée dans le chemin du Nirvana.
«Débarrassée de mes péchés, ô toi dont la vue est si pure, parce que je me suis réfugiée auprès de toi, j'ai acquis aujourd'hui la pureté ; j'ai ob- . * C'est le nouveau nom de la mère de Mâudgalyâyana.
272 , INTilODUGTJON A L'HISTOIRE
tenu la dignité désirée qye recherchent les Aryas ; j'ai atteint à l'autre rive de l'Océan des douleurs.
« O toi qui dans le monde es l'objet des hommages des Dâityas, des hommes et des Immortels; toi qui es affranchi de la naissance, de la vieillesse, des maladies et de la mort; toi dont la vue est difficile à obtenir, même au bout de mille naissances, ô solitaire ! le bonheur que j'ai de te voir porte aujourd'hui ses fruits.
« Je suis arrivée à l'éminence, ô seigneur, je suis arrivée à la supériorité; je me réfugie auprès de Bhagavat, auprès de la Loi, auprès de l'Assemblée des Religieux ; reçois-moi donc au nombre de tes fidèles , moi qui à partir d'aujourd'hui, tant que je vivrai, tant que je conserverai le souffle delà vie , chercherai un asile auprès de toi , et qui éprouverai pour toi des sentiments de bienveillance. Que Bhagavat m'accorde aujourd'hui la faveur d'accepter le repas de l'aumône, avec l'Arya Mahâ Mâudgalyâyana ! Bhagavat accueillit par son silence les paroles de Bhadra kanyâ. Alors celle-ci voyant que Bhagavat et que Mahâ Mâudgalyâyana étaient commodément assis, les satisfit, en leur présentant de ses propres mains des aliments et des mets agréables, préparés purement , dont elle énumérait les qualités. Quand elle vit que Bhagavat avait mangé , qu'il s'était lavé les mains et que son vase était enlevé, elle prit un siège très-bas et s'assit en face de Bhagavat pour entendre la Loi. En conséquence Bhagavat la lui enseigna. Le respectable Mahâ Mâudgalyâyana, qui avait pris le vase du Bienheureux, se mit à le laver. Alors Bhagavat lui dit : Partons, Mahâ Mâudgalyâyana. Partons, Bhagavat, reprit le Religieux. Et par la puissance de qui .«^ dit Bhagavat. Par celle du bienheureux Tathâgata, dit le Religieux. S'il est ainsi, réfléchis à l'endroit où se trouve Djêtavana , dit Bhagavat; et au même instant le Religieux s'écria : Bhagavat y est-ce que nous sommes arrivés .^ Bouleversé par la surprise, il dit aussitôt : Quel est donc le nom, ô Bhagavat, de cette puissance surnaturelle .^^ — Elle se nomme, ô Mâudgalyâyana, « rapide comme la pensée; » je ne la connais pas moi-même distinctement, tant sont profondes les lois des Buddhas. Si cela [m'] était connu, ma pensée ne se détournerait plus de l'état suprême de Buddha parfaitement accompli, dût mon corps être broyé aussi menu que la graine de sésame. Aujourd'hui qu'aurais-je à faire, maintenant que le bois est brûlé ^.^ ' J-af traduit littéralement ces paroles, dont je ne saisis pas Lien le sens énigmalique.
DU BUDDHISME INDIEN. 273
«Mais les Religieux, dans l'esprit desquels s'étaient élevés des doutes, s'adressèrent ainsi au bienheureux Buddha, qui tranche toutes les incertitudes : Quelle action avait donc faite le respectable Pûrna, ô seigneur, pour naître dans une famille riche, fortunée, jouissant de grandes richesses? Quelle action avait-il faite encore pour naître dans le sein d'une esclave et pour obtenir ensuite, quand il fut entré dans la vie religieuse, de voir face à face l'état d'Arhat, après avoir anéanti toutes les corruptions du mal? Bhagavat leur répondit : Pûrna, ô Religieux, a fait et accumulé, en qualité de Religieux, des actions qui ont atteint à leur achèvement, dont les causes sont arrivées à leur maturité, qui l'ont accompagné comme la lumière [accompagne le corps qui la produit], qui devaient nécessairement avoir un terme. Quel autre [que moi] connaîtra distinctement les actions faites et accumulées par Pûrna .►^ Les actions faites et accumulées, ô Religieux, n'arrivent pas à leur maturité dans les éléments extérieurs, soit de la terre, soit de l'eau, soit du feu, soit du vent; mais c'est seulement dans les [cinq] attributs intellectuels, dans les [six] parties constitutives du corps, et dans les [cinq] organes des sens, véritables éléments de tout individu^, que les actions faites et accumulées , les bonnes comme les mauvaises , arrivent à leur maturité complète.
« Les œuvres ne sont pas détruites, fût-ce même par des centaines de Kalpas; mais quand elles ont atteint leur perfection et leur temps, elles rapportent des fruits pour les créatures douées d'un corps.
«Jadis, ô Religieux, dans ce Bhadra Kalpa même où nous sommes, quand les créatures avaient une existence de vingt mille années , il parut au monde un Tathâgata vénérable, parfaitement et complètement Buddha, nommé Kâçyapa, doué de science et de conduite, bien venu, connaissant le monde, sans supérieur, dirigeant l'homme comme un jeune taureau, précepteur des hommes et des Dieux, bienheureux, Buddha. Ce Tathâgata s'étant retiré près de la ville de Bénarès, y fixa son séjour. Pûrna, qui était entré sous son enseignement dans la vie religieuse, possédait les trois recueils sacrés, et remplissait auprès de l'Assemblée les devoirs de serviteur de la Loi^. Un jour, survint le domestique d'un certain Arhat, qui
^ Le texte lit ici api bhûpântêchvéva, duquel «être individuel, c. à d. qui le constituent.»
je ne puis rien faire, et que je remplace par ^ Le texte se sert de l'expression dharma
api'lhâlântêchvêva, « qui seuls aboutissent à un vâiyâvrîtyam karôti, que je n'ai encore \ue que
se mit à balayer le Vihâra; mais le vent chassait les ordures de côté et d'autre. Il fît alors cette réflexion : Attendons un peu que le vent s'apaise. Le serviteur de la Loi étant survenu, vit que le Vihâra n'était pas encore balayé. Aveuglé alors par un violent emportement, il prononça ces paroles grossières : C'est le domestique de quelque fils d'esclave. L'Arhat l'entendit et fit cette réflexion : Cet homme est ave«glé par son emportement; attendons un peu, je le reprendrai tout à l'heure. Quand l'emportement du serviteur de la Loi fiit calmé, l'Arhat se présenta devant lui, et lui parla en ces termes : Connais-tu qui je suis ? Je te connais, répondit le serviteur de la Loi; toi et moi nous sommes entrés dans la vie religieuse sous l'enseignement de Kâçyapa, le Buddha parfaitement accompli. Cela peut être, repartit l'Arhat. Quant à moi, j'ai rempli tous les devoirs imposés à celui qui. est entré dans la vie religieuse, et je suis délivré de tous les liens; mais toi, tu as prononcé des paroles grossières. A cause de cette faute, confesse que tu as péché, et par là cette action sera diminuée, elle sera détruite, elle sera pardonnée.
« En conséquence le serviteur de la Loi confessa qu'il avait péché ; et comme il aurait dû reprendre une nouvelle existence dans l'Enfer, puis renaître en qualité de fils d'une esclave, il ne revint pas à la vie en Enfer, mais il naquit de nouveau, pendant cinq cents générations, dans le sein d'une esclave. Enfin il reparut également en ce monde, dans sa dernière existence, avec cette qualité de fils d^une femme esclave. Parce qu'il avait servi l'Assemblée, il naquit au sein d'une famille riche, fortunée, jouissant de grandes richesses ; parce qu'en la servant il avait lu , qu'il avait étudié , qu'il avait acquis de l'habileté dans la connaissance de l'accumulation [des éléments constitutifs de l'existence], il obtint le bonheur d'entrer dans la vie religieuse sous mon enseignement, et de voir face à face l'état d'Arhat, après avoir anéanti toutes les corruptions du mal. C'est ainsi, ô Religieux, qu'aux actions entièrement noires est réservée une récompense entièrement noire aussi; aux actions entièrement blanches est réservée une récompense entièrement blanche aussi; aux actions mélangées est réservé un résultat mélangé comme elles. C'est pourquoi, ô Religieux, il faut en ce monde éviter les actions entièrement noires, ainsi que les actions mélangées, et
dans ce style; îe tibétain la rend par jaî-ta-pa celui qui sert l'Assemblée des Religieux comme vyed-do. H faut probablement entendre par là domestique du monastère.
DU BUDDHISME INDIEN. 275
n'avoir en vue que les actions entièrement blanches. Voilà, ô Religieux, ce que vous devez apprendre.
« C'est ainsi que parla Bhagavat , et les Religieux transportés de joie louèrent ce que Bhagavat avait dit. »
On a pu voir, par la légende qui précède, que l'investiture assez expéditive par laquelle Çâkyamuni se créait des disciples, donnait à ceux qui la recevaient le caractère de Religieux mendiants ; car tel est le sens du mot Bhikchu, lequel signifie exactement « celui qui vit d'aumônes \ » Après l'obligation d'observer les règles de la chasteté [Brahma tcharya), il n'y en avait pas, pour le Religieux, de plus impérieuse que celle de vivre des seuls secours qu'il recevait de la charité publique. Comme il cessait de faire partie du monde, les ressources que la société offre au travail lui étaient interdites, et il ne lui restait d'autre moyen d'existence que la mendicité.
La vie de privation à laquelle se condamnaient les Religieux leur faisait donner encore le nom de Çramanas, « ascètes qui domptent leurs sens ^. » Ils avaient pris ce titre à l'imitation de Çâkyamuni leur maître , qui se faisait appeler Çramana Gâutàma , l'ascète Gâutamide. Mais ce titre , en ce qui regarde les Religieux, est bien moins fréquent dans les légendes que celui de Bhikchu; de même que ce dernier ne s'applique jamais, que je
^ J'ai cru pouvoir traduire ce tilre par le terme un peu plus général de ReligieuoCi afin d'éviter la confusion qu'aurait entraînée l'emploi du mot mendiant, qu'il faut nécessairement conserver pour parivrâdjaha et pour quelques autres term^es semblables.
- J'ai conservé ce nom sans le traduire, de même que l'on conserve celui de Brahmane, parce que c'est le titre qu'a porté Çâkyamuni lui-même depuis le moment qu'il se fut retiré du monde. Les Chinois n'ont pas ignoré le sens véritable de ce terme, ainsi qu'on le peut voir par une note de M. Rémusat. {Foe koue Ai, p. i3.) Je rappelle dans mon texte que ce titre appartient autant au Brahmanisme qu'au Buddhisme; mais, comme dans tous les livres que j'ai eu occasion de lire ou de traduire, le titre de Çramana est constamment distingué
de celui de Brahmane, qu'il précède régulièrement , « les Çramanas et les Brahmanes , » il désigne certainement non un ascète indien en général , mais un Buddhisle en particulier, et il y est pris dans l'acception spéciale que Clough lui donne, « un ascète buddhiste , «un mendiant, le mendiant religieux, un « prêtre buddhiste. » {Singh. Dict. t. Il, p. 778.) Colebrooke {Miscell. Ess. t. II, p. 2o3) et Rémusat [Foe koue ki, p. i3) ont déjà remarqué que le nom de Çramana avait été anciennement connu des Grecs; mais c'est encore une question de savoir si, pour les anciens, ce nom désignait des ascètes indiens en général ou des Buddhistes en particulier. Il faut descendre jusqu'à Porphyre pour trouver le nom de Samanéen appliqué à une secte que l'on peut conjecturer être celle des Buddhistes.
276 7. INTRODUCTION lA L'HISTOIRE
sache, à Çâkyamuni, sans être précédé de Tépithète de Mahâ, «le grand « Religieux. » Ainsi que le terme de Bhikcha, celui de Çramana appartient à la langue brahmanique; mais les Buddhistes en font une application toute spéciale aux ascètes de leur croyance, et les drames indiens nous prouvent par plus d'un exemple que les Brahmanes eux-mêmes reconnaissaient la légitimité de cette application^.
Il arrivait quelquefois que les conversions n'étaient pas toutes aussi rapides que celle de Pûrna ; alors celui qui désirait embrasser la vie ascétique, et qui ne satisfaisait pas aux diverses conditions requises, n'était pas pour cela repoussé de la réunion des Religieux où il voulait entrer. Sans faire encore partie de l'Assemblée des Bhikchus, il était placé sous la direction d'un Religieux et prenait le titre de Çrâmanêra , c'est-à-dire petit Çramana ou ascète novice. Dès qu'il avait reçu l'investiture, il substituait à ce titre celui de Çramana ou de Bhikchu. Ces deux degrés de Religieux paraissent dans les textes du Nord; celui de Çrâmanêra y est cependant moins souvent usité que celui de Çramana. Je ne crains pas de dire que cela vient de ce qu'au temps où nous reportent ces textes, le noviciat était un état beaucoup plus rare que celui de Religieux. La facilité avec laquelle les conversions s'opéraient, donnait à ceux qui désiraient suivre Çâkya le moyen de franchir rapidement les premiers degrés de l'initiation.
J'ai parlé tout à l'heure de conditions imposées par Çâkyamuni à ceux qui voulaient devenir ses disciples; ce point a besoin de quelques éclaircissements. La première de toutes les conditions était la foi, et on peut croire que ceux qui y satisfaisaient devaient être dispensés de toutes les autres. Mais il est également aisé de comprendre que Çâkya ou ses premiers successeurs aient bientôt reconnu, la nécessité d'y joindre quelques autres obligations d'une exécution un peu moins facile. Cette nécessité dut même se faire d'autant plus promptement sentir, que la croyance nouvelle trouvait plus de faveur auprès du peuple. Les légendes qui ont pris place
^ Je pourrais citer ici les paroles dece joueur mentairederédition de Calcutta. {Mritch tchhadii Mritch tchhakatî, qui poursuivi pour dettes, kaLî, p. 82 , édit. Cale. Wilson , Hindu. Théâtre^ n'a d'autre ressource que de se faire disciple t. I, p. 56, 2" éd.) Ce qui ne laisse à ce sujet de Çâkya; car le terme prâcrit dont il se sert, aucun doute, c'est que le même Religieux est Çakka çavanake, est certainement la transcrip- désigné ailleurs par son véritable titre de Ration du sanscrit Çâkya çramanaka, diminutif manaka pour Çramanaka. {Mrilch tchliakalî, de Çâkya çramana, qui se trouve dans le com- p. 2 13 et Sa 9.)
DU BUDDHISME INDIEN. 277
dans la section de la Discipline, nous donnent à ce sujet les renseignements les plus instructifs. On y voit que Çâkya reçoit tous ceux qui se présentent à lui, mais que sitôt qu'une admission donne lieu à quelque difficulté, il se hâï'3 de l'annuler par une décision qui devait devenir une règle pour ses successeurs. C'est ainsi que l'investiture conférée à des hommes affectés de certaines maladies réputées incurables ^ , ou ayant quelques graves défauts de conformation^, tels que le lépreux et l'hermaphrodite^, ou à de grands criminels, comme le parricide ^ le meurtrier de sa ntière^ et d'un Arhat°, l'homme qui a semé la division parmi les Religieux ', celui qui est coupable d'un des quatre grands crimes condamnés par les Brahmanes^, est déclarée non valable, et que Çâkya exclut de l'Assemblée celui qui est atteint de ces vices moraux et physiques. Des règles non moins naturelles et non moins faciles à comprendre s'opposent à l'admission de celui qui a moins de vingt ans °, et de celui qui ne peut justifier de l'autorisation de ses père et mère '". L'esclave que son maître a le droit de réclamer ", et le débiteur poursuivi pour dettes ^^, sont également exclus. Enfin nul ne peut être admis par un Religieux isolé , et il faut , pour prendre rang dans l'Assemblée des disciples de Çâkya, avoir été examiné et reçu aux yeux de tous ^^. Les légendes nous apprennent même que Çâkyamuni avait conféré au corps assemblé des Religieux, le droit de recevoir des novices et de donner l'investiture à ceux qui seraient reconnus capables^*. Aussi nous le montret-on établissant deux chefs de l'Assemblée '^ Rien n'est en effet plus facile à comprendre : tous les Religieux reçus par Çâkya le sont au moment où il parle en présence dune réunion plus ou moins nombreuse, déjà convertie, ou aspirant à l'être; l'institution d'un ou de deux chefs de l'Assemblée a manifestement pour but de continuer après le maître un état de choses qui pouvait disparaître à sa mort. Si elle ne lui appartient pas, historiquement parlant, elle est certainement l'œuvre de ses premiers successeurs.
* Gsoma, Analysis of the Dul-va , dans Asiat. ' Csoma, Analysis, etc. p. 67. Researches^t. XX, p. 53. ° Ibid. p. 53.
= Jbid. p. 57 et 58. " Ibid. p. 54.
' Ibid. p. 55. " Ibid. p. 53.
* Ibid. p. 57. '^ Ibid. p. 53.
' Ibid. -p. 56. .' " Ibid. p. 54.
* Ibid. p. 57. '' Ibid. p. 52.
' ïbid. p. 57. « Ibid. p. 52.