A INTRODUCTION A L'HISTOIRE
Avant de passer outre, il importe d'énumérer les diverses classes de personnes qui assistaient avec les Religieux ses auditeurs à l'Assemblée dont il était le chef; cela est indispensable, si l'on veut suivre l'histoire de cette institution et en comprendre la portée. Au corps des Religieux mendiants répondait celui dès Religieuses mendiantes, pour l'admission desquelles on observait les mêmes règles que pour celle des Religieux; on les nommait Bhikchanîs ^ Il ne parait pas que l'institution d'un corps de Religieuses ait été primitivement dans la pensée de Çâkya. La première femme qui ait obtenu de lui la permission d'embrasser la vie ascétique est Mahâ Pradjâpatî, la Gâutamide sa tante, celle-là même qui l'avait élevé 2. Encore n'y parvint-elle qu'après de longues instances, et le Maître ne céda qu'à la prière d'Ananda son cousin^. La légende assure que cette conversion entraîna celle de cinq cents autres femmes de la race des Çâkyas * ; la légende aime les nombres ronds , et son récit pourrait bien n'être qu'une pure invention des compilateurs du Vinaya. Quoi qu'il en soit, la même autorité nous apprend qu'à Mahâ Pradjâpatî se joignirent bientôt les trois femmes de Çâkya, que Csoma nomme Gôpâ, Yaçôdharâ et Utpalavarnâ ^. La loi de la discipline imposait aux femmes les mêmes obligations générales qu'aux Religieux, savoir l'observation d'une chasteté perpétuelle et la nécessité de mendier pour vivre ; aussi leur donne-t-on le titre générique de Bhikchunî. Les monuments brahmaniques nous montrent qu'en parlant d'une Religieuse, un Bhikchu l'appelait « sœur dans la Loi, » Dharma bhaginî^, Onironve dans les légendes du Nord plusieurs exemples de femmes converties au Buddhisme. Nous eh avons vu quelques-unes citées dans la légende de la lutte de Çâkya contre les Brahmanes; il y faut joindre la jeune fille de la caste Tchândâla dont j'ai parlé à la fin de la section précédente , et avec plus de textes que nous n'en avons, on en trouverait d'autres encore.
^ Csoma, Asiat. Res. t. XX, p. 8à- femmes de Çâkya; quant au troisième, voyez
' Lolita vistara, f. 58 a de mon manuscrit. ce qui en a été dit ci-dessus, Sect. II, p. 181 ,
Csoma, Asiat. Res. t. XX, p. 3o8, note 21. note 2. Georgi ne cite que deux femmes de Câ-
A. Rémusat, Foe houe hi,^. \\x. kya, l'une qu'il nomme Qrags-hdzon-ma (lisez
' Csoma, Asiat. Res. t. XX, p. 90. Rémusat, Gracfs-hdjin-ma) , c'est Yaçôdharâ; l'autre qu'il
Foe kone hi, ^. \\\. nomme Sa-tsho-ma : si on Yisait'Ba-tsho-ma , ce
'' Csoma, Asiat. Res. t. XX, p. 90. serait Gôpâ. {Alphal. tibet. p. 34.)
' Asiat. Res. t. XX, p. 3o8, note 21. Les ^ Mntch tchhakalî , p. 268, éd. Cale. Wiîson,
deux premiers noms sont en effet ceux de deux Hindu Théâtre, t. I, p. iZta, noter.
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A côté des Religieux des deux sexes, ou pour parler plus exactement, audessous de ces deux ordres qui constituent le fonds de l'Assemblée de Çâkya, les légendes placent les Upâsakas et les Upâsikâs, c'est-à-dire les dévots et les dévotes,, et d'une manière plus générale, les fidèles qui faisaient profession de croire aux vérités révélées par Çâkya, sans adopter cependant la vie ascétique. Les légendes n'expliquent nulle part le terme â!Upâsaka, et il est en lui-même assez vague , pour qu'on puisse douter s'il ne serait pas préférable de le traduire par seruïfeKr, et d'y voir un nom du novice qui est placé sous la direction d'un Religieux, auquel il rend en quelque sorte les devoirs de la domesticité. Cette interprétation faciliterait grandement l'idée qu'on devrait se faire de la composition de l'Assemblée de Çâkya, qu'on se représenterait ainsi comme formée de Religieux et de novices des deux sexes, en un mot des quatre réunions dont parlent nos textes sanscrits^. Ajoutons que la manière dont les auteurs de nos dictionnaires tibétains traduisent dge-bsnen (qui remplace le sanscrit apd^a/ta^), favoriserait cette interprétation , puisque suivant Gsoma ce mot signifie catéchumène , et suivant M. Schmidt, «élève, novice, laïque remplissant des devoirs reli- « gieux. » Mais la lecture attentive des textes, et quelques autorités non moins respectables à mes yeux que celles que je viens de citer, m'ont décidé en faveur du sens de dévot on fidèle.
Je remarque d'abord que le sanscrit classique prend aussi souvent le mot npâsaka dans le sens d! adorateur que dans celui de serviteur; cela tient aux éléments mêmes dont est composé ce mot, qui signifie « être assis au- « près ou au-dessous. «Secondement, les Buddhistes du Sud, c'est-àrdire ceux de Geylan et d'Ava, ne l'entendent pas d'une autre manière; et une des autorités les plus imposantes, quand il s'agit du sens propre des termes buddhiques, M. Turnour, le traduit tout à fait dans ce sens ; pour lui K/)a5aÂ:a signifie « dévot, celui qui vit auprès du Buddha, ou avec le Bud- « dha^. » Judson, l'auteur du Dictionnaire barman, va même un peu plus loin, un peu trop loin peut-être, quand il traduit ce mot par ZaiV/ue*; mais il faut se rappeler qu'il parle d'un peuple entièrement converti au Buddhisme, et cbez lequel celui qui n'est pas Religieux ne peut être qu'un
' Tchatasrïnâm parckadâm, dans Avad. çat. hgyur, sect. Mdo, vol. ha ou xxix, f. 207 b. i- TJ h, 88 a, 101 b. ■' Màhâvanso , Index, p. 27, éd. in-4°.
^ Avad. çat. f. 121 a, comparé au Bkaïi- ' Barman Diction. v° Upâsaka, p. 45.
laïque, surtout aux yeux d'un Européen. Enfin les Chinois, qui, comme je l'aiï souvent remarqué, suivent en général la tradition du Nord, se font exactement la même idée du niot upâsaka que les Buddhistes du Sud. « Le terme Yeoa pho se , selon M. A. Rémusat , signifie purs , et indique a que bien que ceux qui le portent restent dans leur maison , c'est-à-dire « mènent une vie laïque, ils observent les cinq préceptes et gardent une « conduite pure. On rend aussi leur nom par hommes qui approchent du de- « voir, pour exprimer qu'en accomplissant les préceptes, ils se rendent pro- « près à recevoir la loi des Buddhas ^. » Dans une énumération des diverses espèces de Religieux que le même savant a empruntée aux sources chinoises, les Upâsalcas des deux sexes sont désignés comme restant dans la maison, par opposition aux autres classes qui, suivant l'expression buddhique, en sont sorties pour entrer dans la vie religieuse^. Et le savant auteur auquel nous devons ces curieux extraits, termine sa note par ce résumé : « Le mot Upâsaka s'applique proprement aux Buddhistes qui mènent « la vie laïque, tout en observant les préceptes de la religion, et en gardant « une conduite régulière et sans souillure ^. »
A ces autorités je joindrai maintenant diverses expressions qui avaient besoin, pour être entendues comme je propose de le faire, d'être précédées des éclaircissements que je viens de donner. Je trouve, par exemple, le terme de Buddhôpâsaka, « dévot au Buddha*, « opposé à celui de Tîrthikôpâsaka , «dévot aux Tîrthikas, » c'est-à-dire aux ascètes brahmaniques^. Ce terme de Buddhôpâsaka est pris exactement dans le même sens par un texte brahmanique d'une incontestable autorité , le drame du Mrïtch tchhakati. Un Religieux buddhiste avait adressé à un prince le titre à'Upâsaka; ce titre , qui prête à un jeu de mots, à cause de son double sens de dévot et de barhier, est expliqué par un autre personnage comme synonyme de Buddhôpâsaka , « dévot au Buddha^. » Dans un autre passage l'héroïne de la pièce, qui est une courtisane, est appelée Buddhôpâsikâ , c'est-à-dire dévouée au Buddha'; ce qui démontre suffisamment que le titre à'Upâsikâ
' Foe koue ki, p. 180. = Amd. çat. f. 16 b, 20b, 21 a et b.
* Foe hoiielci, p. 181. L'expression consa- ^ Mrïtch tchliahalî, p. 21 4, édit. Cale. La crée est agârâd anagârikâm pravradjituh. [Di- traduction de Wilson ne fait peut-être pas sufvya avad. f. 4ii ^ de mon man.) fisamment ressortir le sens propre de ce terme.
^ Foe koue ki,Y>- 182 et i83. [Hindii Théâtre, t. I, p. 128. )
* Avad. çat. f. làob. ' Mrïtch tchhakalî, -p. 255 sqq. 822 sqq.
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(féminin d'Z7/)a5aÂ:a) n'exprime rien de pareil à celui de novice ou de catéchumène. Une légende de l'Avadâna çataka dit d'un Upâsaka qu'il est habile dans la loi du Buddha ^ ; d'un autre, qu'il a compris les formules de refuge et les préceptes de l'enseignement^; d'autres encore, qu'ils connaissent les vérités ^. Et quand il s'agit de désigner un serviteur, c'est du mot Upasthâyaka qu'on se sert, par exemple dans ce texte : «Pour nous, « qui sommes les serviteurs de Bhagavat , nous désirons être constam- « ment employés à balayer Djêtavana *. m Enfin, les deux titres Bhikchu, Religieux mendiant, et Upâsaka, dévot, sont opposés dans ce passage: « Qu'y a-t-il à faire dans l'état de mendiant ? — Il faut pendant toute sa «vie observer les règles de la chasteté [Brahma tcharya). — Cela n'est pas « possible ; n'y a-t-il pas un autre moyen ? — Il y en a un autre , ami ; c'est « d'être dévot [Upâsaka). — Que faut-il faire dans cet état? — Il faut pen- « dant sa vie entière s'abstenir de tout penchant au meurtre , au vol , au « plaisir, au mensonge et à l'usage des liqueurs enivrantes ^. »
Je ne me dissimule pas que M, Hodgson a, dans un Mémoire rempli d'indications précieuses^, contesté la légitimité de la distinction qui sq trouve ainsi établie entre les Bhikchus ou Religieux, et les Upâsakas ou dévots. S'appuyant sur des considérations empruntées à l'histoire des commencements de l'Eglise chrétienne, il ne peut admettre qu'il ait existé dès les premiers temps du Buddhisme un corps de fidèles séparé des Religieux . Je ne crois pas qu'il soit possible de rien opposer en principe aux remarques de M. Hodgson ; et s'il s'agit des premières tentatives faites par Çâkya pour avoir des disciples, je reconnais, avec cet ingénieux auteur, qu'il n'y eut originairement dans l'Inde d'autres Buddhistes que ceux qui renonçant au monde, avaient fait vœu de suivre Çâkya et de pratiquer à son exemple les devoirs de la vie ascétique. Mais s'il en faut croire ies légendes, cet état dura peu de temps; et du moment que' Çâkyamuni se mit à prêcher la multitude, ceux qui, sans être ses disciples, venaient cependant l'entendre, furent des Upâsakas, c'est-à-dire des assistants. Du
et Sag. Ici Wilson a parfaitement rendu ce ' Avad. çat. f. 36 a.
titre par the clevoted worshipper of Buddha. '' Id. Ibid.
{Hindu Théâtre, t. I, p. i4i-) ^ Sahasôdgata, dans Divya avad. f. i5i a.
^ Avad. çat. f. 29 6^ 3i &. " Qaotat. from orig. Sanscr. Aathor. dans
* Ibid. f. 121 a. Jonm. As. Soc. ofBengal, t. Y, p. 33. sqq. X. 36