‹ Introduction à l'histoire du buddhisme indien, t. 1 [microform]Chapitre 9 sur 25 · SECTION III · texte numérisé non relu

SECTION III

VINAYA OU DISCIPLINE.

En donnant, au commencement de ce Mémoire, la description générale de la collection népalaise , j'ai dit qu'on n'y trouvait pas une classe de livres portant le titre général de Yinaya, ou. de Discipline, comme on en trouve une ayant celui de Sûtra, et j'ai fait voir que c'étaient les Avâdanas, ou légendes, qui représentaient le Vinaya, ou la seconde catégorie des écritures buddhiques. J'ai ensuite montré l'analogie frappante qui existe entre les Sûtras et les Avadânas, traités qui ne diffèrent les uns des autres que par une for-

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mule de peu d'importance; et cette analogie m'a semblé même assez forte pour m'autoriser à puiser indistinctement mes exemples dans les Avadânas et dans les Sûtras, lorsque j'ai eu à décrire l'état de la société au milieu de laquelle parut Çâkyamùni. Ce que j'ai dit des Sûtras dans la section précédente , s'applique donc exactement aux Avadânas ; il y a dés Avadânas qui ne parlent que de Çâkyamùni et de ses premiers disciples ; ce sont sans contredit les plus anciens de tous , pour le fond du moins ; il y en a qui au récit des événements relatifs au Buddha mêlent les noms de personnages qui n'ont vécu que longtemps après lui , comme celui d'Açôka , par exemple , et même de rois bien postérieurs à ce monarque. Il y en a enfin qui sont écrits en vers, et qui semblables au Guna karanda vyùha, que j'analysais tout à l'heure, ne sont que des amplifications assez modernes d'ouvrages ou seulement de traditions plus ou moins anciennes.

Une autre analogie qui rapproche les Avadânas des Sûtras, c'est que la discipline n'y est pas plus dogmatiquement exposée , que ne l'est dans les Sûtras la morale et la métaphysique. C'est là, j'ai à peine besoin de le dire, une conséquence naturelle des analogies que je viens de signaler. Si la morale et la métaphysique ne sont pas systématiquement présentées dans les Sûtras, c'est que ces traités remontent à une époque où ces deux éléments de toute religion n'avaient pas encore acquis leur plein et entier développement, ou pour le dire d'une manière plus générale, c'est qu'ils reproduisent l'enseignement libre et varié de Çâkya, qui prêchait,^ mais ne professait pas. Et si la discipline n'est pas plus régulièrement formulée dans les Avadânas , c'est que ces traités sont du même temps que les Sûtras , et que Çâkya, pour établir un point de discipline, ne s'imposait pas plus que pour la morale et la métaphysique , la marche sévère d'une exposition didactique. Il serait donc aussi difficile de tracer d'après la lecture des Avadânas le tableau complet de la discipline buddhique, qu'il l'est d'extraire des Sûtras un système absolument régulier de philosophie et de morale. Les Religieux buddhistes ont pu se livrer avec succès à un travail de ce genre, non-seulement parce qu'ils possédaient bien des ouvrages qui nous manquent, mais encore parce que la discipline qu'il s'agissait de formuler était vivante au milieu d'eux, et que la pratique, qui est bien aussi une autorité, suppléait au silence, ou à l'obscurité des paroles du Maître. Mais nous qui n'avons pas les mêmes ressources, nous devons nous con-

tenter de constater, à mesure qu'ils se présentent, les points les plus importants du système qui formait des Religieux sectateurs de Çâkya un corps régulièrement organisé. C'est ce que j'ai essayé de faire dans le cours des lectures dont je vais présenter ici le résumé, en rassemblant les traits les plus généraux de l'organisation à laquelle étaient souraiis les Religieux du temps de Çâkya et de ses premiers disciples.

Pour se faire Religieux buddhiste, il suffisait, ainsi que je l'ai dit plus haut, de se sentir de la foi dans le Buddha et de lui déclarer la ferme volonté qu'on avait de le suivre. Alors le Buddha faisait raser les cheveux et la barbe du néophyte, qui prenait pour vêtement une sorte de tunique et un manteau formé de lambeaux rapiécetés et teints en jaune, et qui était mis d'ordinaire sous la direction d'un Religieux plus âgé qui se chargeait de son instruction. Mais dans le commencement de la prédication de Çâkya, et quand le nombre de ses, disciples était peu considérable, c'est lui qui instruisait directement le néophyte ; et les légendes sont pleines de récits où figurent des Brahmanes et des marchands, qui se présentent eux-mêmes au Buddha, lui font leur déclaration religieuse , et en reçoivent la connaissance des vérités morales et métaphysiques très-peu nombreuses, qui formaient la partie essentielle de la doctrine. Cet enseignement fructifiait d'ordinaire assez vite , pour que ceux auxquels il s'adressait franchissent immédiatement les degrés qui séparent l'homme ordinaire du Religieux le plus accompli. Dans les sectes qu'anime l'esprit de prosélytisme, il faut aller vite; aussi les légendes nous offrent-elles à chaque page la preuve que la foi agissait sur les premiers disciples de Çâkyamuni plus fortement encore que son enseignement.

A côté de ces conversions opérées directement par Çâkyamuni, on en voit d'autres qui ne s'accomplissent qu'à l'aide d'un intermédiaire, lequel est un Religieux, ou seulement un homme connu par ses dispositions favorables à l'égard du Buddha. Ces diverses méthodes se trouvent exposées dans la légende de Pûrna; et j'aime mieux les représenter ici sous leur forme véritable, que de faire une sèche analyse de cette légende. Je vais donc traduire ce récit, auquel j'ai déjà fait plus d'ime allusion, et qui me parait offrir un bon spécimen d'un Avadâna.

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LEGENDE DE PURNA

« Bhagavat se trouvait à Çrâvastî, à Djêtavana, dans le jardin d'Anâtha pindika. Or en ce temps-là résidait dans la ville de Sûrpâraka^ un maître de maison, nommé Bhava, fortuné, ayant de grandes richesses, jouissant d'une grande fortune, ayant un entourage vaste et étendu, capable de lutter avec l'opulence de Vâiçravana^. Il choisit une femme dans une famille égale à la sienne ; puis il se divertit avec elle, avec elle il se livra au plaisir et à la volupté. Quand il se fut diverti avec elle, sa femrhe devint enceinte au bout d'un certain temps. Elle accoucha au terme de huit à neuf mois, et mit au monde un fils. Trois fois sept ou vingt et un jours après l'accouchement, on célébra d'une .manière brillante la fête de la naissance, et on s'occupa de lui donner un nom. Quel nom aura l'enfant? [dit le père.] Les parents répondirent : Cet enfant est le fils du maître de maison Bhava, qu'il se nomme Bhavila. Bhavila fut donc le nom qu'il reçut.

« Le maître de maison se divertit de nouveau avec sa femme ; avec elle il

^ Man. Soc. Asiat. f. 12 o; de mon manuscrit f. i4 «. Bhah-hgyur, sect. Hdvl-va, t. kha ou II, p. 37-69. Asiat. Res. t. XX, p. 61.

* La légende ne détermine pas d'une manière précise la situation de cette ville; elle nous apprend seulement que c'était un port de mer, puisqu'on s'y embarquait pour faire des expéditions lointaines , vraisemblablement jusqu'aux îles de l'Archipel indien. Elle le place à une distance de plus de cent Yôdjanas de Çrâvastî, que nous cherchons avecWilson non loin de Fyzabad. Cette indication ne nous apprend rien de bien positif; on sait qu'il existe plusieurs évaluations du Yôdjana, dont les deux premières donneraient, l'une neuf cents milles , et l'autre cinq cents milles anglais pour cent Yôdjanas indiens. Les livres buddhiques des Singhaîais connaissent également cette ville; le Mahâvaiïisa la nomme Sappâraka palanuj et l'indique comme un point où Vidjaya, le fondateur de la civilisation singhalaise, débarqua pendant son voyage maritime vers Ceylan. [MaMvamsOj ch. vi, p. 46.-Turnour,

Ibid. Index, p. 2 5.) Vidjaya venait du pays de Banga (le Bengale), d'où il avait été chassé : c'est donc dans le golfe du Bengale qu'il faut chercher la ville de Sûrpâraka , en pâli Sappâraka. Je n'hésite pas à identifier ce nom avec le 'Smirdpa de Ptolémée, que M. Gosselin a, par des calculs fort ingénieux, cru pouvoir reconnaître dans le Sipeler moderne , sur une des embouchures du Rrïchna. {Rech. sur la géograph. des anciens, t. III, p. 2 53.) Peut-être est-ce placer un peu bas la ville nommée 5z/>jDam par Plolémée; mais les dénominations s'accordent trèsbien, et si l'on n'a pas d'objections contre l'identification de Sippâra et Sipeler, on ne doit pas en avoir davantage contre le rapprochement que je propose entre le grec Sippâra et le pâli Suppâra; la finale ha n'a pas assez d'importance pour être comptée ici. Il n'est pas inutile de remarquer que les itinéraires auxquels Ptolémée empruntait ses matériaux , avaient transcrit ce nom sous sa forme populaire.

^ C'est un des noms brahmaniques de Kuvêra, le Dieu des richesses.

se livra au plaisir et à la volupté , et en eut un second fils , auquel on donna le nom de Bhavatrâta. Il en eut encore un troisième fils, qui reçut le nom de Bhavanandin,

«Cependant, au bout de quelques années, le maître de maison Bhava tomba malade. Gomme il se laissait emporter à des paroles d'une extrême violence, il commença à être délaissé par sa femme et par ses enfants mêmes. 11 avait une jeune esclave ; cette fille fit la réflexion suivante : Mon maître a, par cent espèces de moyens, amassé d'abondantes richesses; le voilà aujourd'hui malade , et il est délaissé par sa femme et par ses enfants ; ii ne serait pas convenable que moi aussi j'allasse abandonner mon maître. Elle se rendit donc auprès d'un médecin et lui dit : Seigneur, connais-tu Bhava le maître de maison? — Je le connais, que faut-il faire pour lui ? — Il lui est survenu une maladie de telle espèce , et il est délaissé par sa femme et par ses enfants mêmes ; indique-moi un remède pour son mal. Le médecin reprit : Jeune fille, tu me dis qu'il est délaissé par sa femme et par ses enfants; qui donc prendra soin de lui.^* La jeune fille répondit : C'est moi qui le soignerai , Mais c'est assez ; indique- moi des médicaments qui ne coûtent pas cher^. Le médecin lui indiqua ce qui était nécessaire, en disant : Voici le médicament bon pour le malade. La jeune fille prenant quelque chose sur ses provisions personnelles et faisant quelques larcins à la maison de son maître, se mit à le soigner. Bhava revint à la santé et fit cette réflexion : J'ai été délaissé par ma femme et par mes enfants mêmes ; si je vis, je le dois à cette jeune fille ; il faut que je témoigne ma reconnaissance à mon esclave pour ce service. Il lui dit donc : Jeune fille , j'ai été abandonné par ma femme et par mes enfants eux-mêmes ; tout' ce que j'ai de vie, je le dois à tes soins; je veux t'offrir un don. La jeune fiUe répondit : Maître, si tu es satisfait, consens à avoir commerce avec moi. — Pourquoi, dit le maître, désirer que j'aie commerce avec toi? Je te donne cinq cents Kârchâpanas et je t'affranchis^. La jeune fille répon-

^ Je traduis ainsi îa leçon dont la version n'hésite pas à préférer la version tibéteùne ,

tibétaine fait supposer l'existence : alpamûlyâni d'autant plus que ^[c3T alfa a pu fort aisé-

hhâichadjyâni j car cette version rend ainsi ce ment être confondu avec ;^^ asya. passage : «des médicanaenls à bon marché. » * Les cinq cents Kârchâpanas, au taux de

Nos deux manuscrits lisent asya mûlyâni hhâi- 1 1 grammes SyB milligrammes de cuivre le

chad/yâni vyapadiça j ce qui signifie « indique- Kârchâpana, représentent environ 28 francs

« moi pour lui des médicaments précieux. » Je 45 centimes.

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dit : Fils de mon maître, quand je devrais vivre encore longtemps \ je ne serais jamais qu'une esclave ; mais si le fils de mon maître a commerce avec moi , je cesse d'être esclave aussitôt. Voyant que la détermination de la jeune fille était irrévocable, le maître de maison lui répondit: Lorsque tu seras dans la saison GonvenaHe> tu m.'en avertiras. Au bout de quelque temps la jeune fille ayant eu ses mois, avertit son maître quelle était dans la saison convenable. Bhava le maître de maison eut donc commerce avec elle, et elle devint enceinte. Or à partir du jour où elle devint enceinte , toutes les entreprises et toutes les affaires de Bhava le maître de maison réussirent parfaitement.

«Au bout de huit ou neuf mois l'esclave mit au monde un fils, beau, agréable à voir, ravissant, ayant le teint blanc et la peau de couleur d'or; sa tête avait la forme d'un parasol ; ses bras étaient longs, son front large , ses sourcils réunis, son nez proéminent. Le jour où cet enfant vint au monde, les entreprises et les affaires de Bhava le maître de maison réussirent d'une manière extraordinaire. Les parents s' étant réunis au bout de trois fois sept ou vingt et un jours, célébrèrent d'une manière brillante la fête de la naissance de l'enfant, et lui donnèrent lé nom de Pùrna (l'Accompli). Le petit Pûrna fut confié à huit nourrices, qui furent chargées deux à deux de lui donner des soins particuliers; tellement qu'il crut rapidement, comme un lotus au milieu d'uii lac. Quand il fut devenu grand, on lui fit apprendre l'écriture, l'arithmétique, les comptes, la chiromancie, ce qui regarde les partages, les gages et les dépôts, l'art de juger des étoffes, des terrains, des pierres précieuses, des arbres, des éléphants, des chevaux, des jeunes gens, des jeunes filles, des huit objets, en un mot, dans l'appréciation desquels il devint habile, disert, sage et praticien expérimenté.

« Ensuite Bhava le maître de maison maria successivement Bhavila et ses deux autres fils. Ces jeunes gens, épris d'une passion excessive pour leurs femmes, se livraient à l'inaction et ne songeaient qu'à parer leurs per-

^ Le manuserit de la Société Asiatique dit lissât dâram api pâram gatvâ^ ces deux derniers

avec un peu plus de mots : Dâram api param mots voulant dire « ayant franchi la rive ; » car

api gatvâ dâsyêvâham. o Que j'aille même loin , cette version ainsi conque: Bdagrgyangs llcum-

« même ailleurs , je ne suis qu'une esclave. « par mtcKhis, semble signifier : « quand je ne

Mon manuscrit lit seulement dâram api gatvâ, « devrais mourir que d'ici à longtemps. » C'est

« quand je devrais aller bien loin. » La version dans ce sens que j'ai traduit, mais en suivait

tibétaine part peut-être d'un original où on la leçon de mon manuscrit.

sonnes. C'est pourquoi Bhava le maître de maison tenant sa tête entre ses mains, était sans cesse absorbé dans ses réflexions. Ses fils s'en aperçurent et lui dirent : Pourquoi, cher père, restes-tu ainsi la tête entre tes mains, absorbé dans tes réflexions ? Bhava répondit : Mes enfants, je ne me suis pas marié avant d'avoir amassé un Lak de Suvarnas ^ ; mais vous qui méprisez le travail , vous avez pour vos femmes une passion excessive , et vous ne songez qu'à vous parer. Quand je serai mort, la maison sera remplie de misère; comment donc ne s«rais-je pas absorbé dans mes réflexions ?

« Bhavila portait des pendants d'oreilles de diamant; il les détacha, et les remplaçant par des anneaux de bois, il prononça ce vœu : Je ne porterai plus de pendants d'oreilles de diamant que je n'aie gagné un Lak de Suvarnas. Le second fils en faisant autant, prit des pendants d'oreilles de laque, et le troisième en prit de plomb. Les noms de Bhavila, de Bhavatrâta et de Bhavanandin qu'ils portaient, cessèrent d'être en usage et furent remplacés par ceux de Dârukarnin , Stavakarnin et Trapukarnin ^. Ayant rassemblé des marchandises, ils partirent pour le grand Océan. Pûrna dit alors : O mon père, je désire aussi aller sur le grand Océan! Mais Bhava lui répondit : Tu n'es encore qu'un enfant, ô mon fils; reste ici; occupe-toi des afîaires de la boutique. Pûrna resta donc à la maison.

«Cependant ses frères revinrent, ramenant leur vaisseau sain et sauf. Après s'être reposés des fatigues du voyage , ils dirent à Bhava : Evalue , cher père, nos marchandises. Le père fit l'évaluation, et il se trouva qu'il revenait à chacun un Lak de Suvarnas. Pûrna avait aussi conduit les affaires de la maison avec ordre et probité ; aussi avait-il amassé plus d'un Lak de Suvarnas. S' étant donc prosterné aux pieds de son père, il lui dit : Evalue,

' Les observations que j'ai faites dans une noie spéciale sur la valeur du Purâna d'argent, s'appliquent également à la monnaie d'or dite Suvarna, littéralement or. En voici l'évaluation d'après Colebrooke. Il faut cinq Krïchnalas ou graines noires de i'abras precatorias pour faire un Mâcha d'or , et seize Mâchas pour faire un Suvarna. [Asiat. Res. t. V, p. gS, éd. in-8°.) Or le Rrîchn.ala valant 2 -nr grains troy anglais, le Mâcha d'or, qui est égal à cinq Krïchnalas, vaut exactement lo -H" grains troy. Seize Mâchas faisant un Suvarna , celte dernière monnaie

égale 176 grains troy anglais, c'est-à-dire 11,375 grammes, ce qui fait 35 fr. 26 cent, et une très-légère fraction. Maintenant, comme un Lak (en sancrit lakcha) égale cent mille, le Lat de Suvarnas revient à 3, 626, 200. C'est, dans les légendes huddhiques, le chiifre d'une immense fortune. Voyez encore d'autres évaluations d'après Wilson. [Hindn Théâtre, t. I, p. 47, noie *.)

^ Ces trois noms signifient respectivement :

« qui a des pendants d'oreilles de bois , de «laque, de plomb. »

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ô mon père, le montant de ce que j'ai gagné dans la boutique. Bliava répondit : Tu es resté ici, mon enfant, qu'y a-t-il à évaluer pour toi? Pûrna répondit : Evalue toujours, ô mon père ; on saura ainsi ce qui en est. Le père fit l'évaluation; et outre les valeurs en Suvarnas, produit du gain ordinaire, on trouva encore au delà d'un Lak. Bliava le maître de maison, plein de satisfaction et de joie, se mit à réfléchir: Il est vertueux, se dit-il, et possède la grandeur ^, l'être qui , sans être sorti d'ici , a gagné autant d'or.

« Cependant il arriva un temps où Bhava vint à s'affaiblir ; il fit alors cette réflexion : Quand je serai mort, mes enfants vont se diviser; il faut trouver quelque moyen [pour empêcber leur désunion]. Il leur dit donc: Mes enfants, apportez du bois. Quand le bois fut apporté : Mettez-y le feu, leur dit-il ; et ils l'y mirent. Bhava leur dit alors : Que chacun de vous retire les tisons ; ils les retirèrent tous, et le feu s'éteignit. Bhava leur dit ensuite : Avez-vous compris, mes enfants ? — Oui, cher père, nous avons, compris. Bhava récita aussitôt la stance suivante :

« C'est réunis que les charbons brûlent ; de même l'union des frères fait leur force; et, comme les charbons aussi, c'est en se séparant que les hommes s'éteignent.

« Quand je serai mort, ô mes enfants, il ne faudra pas écouter vos femmes; en effet, la famille se divise par les femmes ; les choses confuses se divisent (se distinguent) par les paroles; un charme lancé à tort est détruit; le plaisir est détruit par la cupidité.

« Les fils se retirèrent ; Bhavila resta seul auprès de Bhava qui lui dit : O mon fils, n'abandonne jamais Pûrna, car c'est un homme qui se fait connaître comme vertueux et comme possédant la grandeur.

' L'expression dont se sert ici le texte est , autant que je le puis croire , spécialement propre au sanscrit buddhique. Cestpunya mahêçâkhya , terme formé de la réunion de punya et de mahêçâkhya, qui se rencontre souvent seul, et qui est l'opposé cValpêçâkhya. Ce der- nier terme est expliqué de la manière suivante dans le commentaire de l'Abhidharma kôça :

Alpêçâkhya anudarô hînadjâtîya ity arthah; îclita itïçah; àlpa îçô alpêçah; alpêça ity âkJiyâ yasya, sa 'Ipêçàkhyàh, viparyayât mahêçâkhyah. (F. 202 h de mon manuscrit. ) C'est-à-dire : « Alpêçâkhya

K signifie qai n'est pas noble ^ qui est d'une basse « extraction; îça est synonyme de ichla (désiré) ; « réuni à l'adjectif aZyoa, il signi£ie peu désiré, et «avec âkhyâ (nom) il forme le composé alpê- « çâkJiya , c'est-à-dire , celui dont le nom est peu. « désiré. On dit dans le sens contraire mahêçâ- « khyUj ou celui dont le nom est grandement dé- « siré. 1) On arriverait peut-être plus directement et plus vite au véritable sens , en conservant à îça le sens de maître, et en expliquant ainsi ces deux mots : « celui qui a le nom d'un maître « de peu , ou d'un grand maître. »

a Tout ce qui est amassé finit par se détruire ; ce qui est élevé finit par tomber; ce qui est uni finit par se dissoudre; ce qui vit finit par mourir.

« Après avoir ainsi parlé , Bhava subit la loi du temps. Ses fils parant une litière d'étofifes bleues, jaunes, rouges et blanches, le portèrent au cimetière en grande pompe, et y consumèrent son corps sur le bûcher. Quand ensuite leur chagrin commença à se dissiper , ils se dirent : Du temps que notre père vivait, nous étions soumis à son autorité; mais si maintenant nous renonçons aux affaires, la maison tombera eu décadence, elle ne sera plus florissante. Pourquoi ne prendrions-nous pas des marchandises, et n'irions-nous pas en pays étranger? Pûrna leur dit alors : S'il est ainsi, je pars aussi avec vous. Ses frères lui répondirent : Reste plutôt ici pour les affaires de la boutique, nous partirons seuls. Ils rassemblèrent donc des marchandises et partirent pour un autre pays. Pûrna, auquel avaient été confiées toutes les affaires, garda la maison. C'est une règle, que dans les maisons des personnes riches, ce qui est nécessaire pour la dépense de la journée, se distribue [chaque matin]. Les femmes des frères [qui étaient partis] envoyèrent leurs servantes chercher l'argent de la dépense. Mais Pûrna était entouré de personnes riches, de chefs de métiers, de chefs de marchands, et d'autres gens qui vivaient de leur commerce; aussi les servantes ne purent trouver le moment [de l'aborder]. Quand ceux qui l'entouraient se furent levés et qii'ils furent partis, Pûrna donna aux servantes l'argent nécessaire pour la journée. Celles-ci ne revinrent que très-tard auprès de leurs maîtresses , qui leur adressèrent des reproches. Mais les filles leur racontèrent en détail^ ce qui s'était passé, et ajoutèrent : C'est ainsi qu'il en arrive à ceux dans la famille desquels le fils d'une esclave exerce à son gré

'■ Le mot que je traduis par en détail est ques expressions qui manquent dans mes deux daïis 3e texte vistarêna. Ce terme est employé, manuscrits. «Pûrna, entouré de personnes ridans le sanscrit buddhique , chaque fois qu'on « ches , de chefs de métiers , de chefs de marabrége un discours ou une énumération dont « chands et d'autres gens qui vivent de leur les termes sont connus par ce qui précède. «commerce, est assis, brillant d'une splendeur Pour en faire conaprendre l'emploi, il faudrait «qui égale l'éclat du soleil. C'est quand ceux donc, au lieu de la traduction littérale avec «quil'entouraientsefurentlevésetqu'ils furent étendue , employer une forme comme celle-ci , « partis , qu'il nous a donné ce qui nous revepour le dire en un mot. C'est qu'au fond cette « nait. » Au reste , la version tibétaine renferme locution signifie: «on répète ici ce qui est dit encore d'autres additions qui ne m'ont pas paru Cl ailleurs en détail. » La version tibétaine remplit avoir assez d'importance pour être introduites l'ellipse et reprend le récit, en y ajoutant quel- dans le récit.

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le commandement. La femme de Bhavila dit à sa servante : Il faut que tu épies le moment convenable pour aller [chercher ce qui me revient]. Celleci ayant épié le moment convenable, se rendit auprès de Pûrna et reçut bien vite [ce qui lui revenait]. Les autres filles perdaient toujours leur temps à attendre ; elles interrogèrent la première servante , qui leur indiqua comment elle faisait. Elles partirent donc avec elle , et reçurent alors aussi vite que la première ce qui leur revenait. Aussi leurs maîtresses leur demandèrent-elles : D'où vient donc que vous revenez maintenant si vite ? Les servantes répondirent : Vous devez ce bonheur à votre belle-sœur aînée ; sa servante reçoit ce qui lui revient aussitôt qu'elle arrive; aussi partons-nous toujours avec elle. Les deux sœurs dirent avec un sentiment de jalousie : C'est ainsi qu'il en arrive à ceux dans la famille desquels le fils d'une esclave exerce à son gré le commandement.

« Cependant, quand un certain temps se fut écoulé, Bhavila, Bhavatrâta et Bhavanandin toujours réunis et vivant en parfaite intelligence, revinrent du grand Océan en ramenant leur vaisseau sain et sauf. Bhavila demanda à sa femme : As-tu été traitée honorablement par Pûrna.^^ Elle répondit : Comme par un frère ou par un fils. Les autres femmes interrogées par leurs maris, leur répondirent : C'est ainsi qu'il en arrive à ceux dans la famille desquels le fils d'une esclave exerce à son gré le commandement. Les deux frères firent cette réflexion : Les femmes sèment la division entre les amis.

« Au bout de quelque temps, on exposa dans la boutique des étoffes de Bénarès; à peine ces étoffes étaient-elles exposées, que le fils de Bhavila vint à y entrer. Pûrna donna à cet enfant une couple de pièces de ces étoffes pour qu'il s'en couvrît. Les autres femmes le virent ; elles envoyèrent leurs enfants [à la boutique]. Or on y avait exposé des étoffes de Bénarès et des étoffes d'un tissu grossier. Le hasard voulut que quand ces enfants arrivèrent, ce fût de ces dernières que Pûrna les revêtît. Les deux mères dirent à leurs maris : Voyez! on donne aux uns des étoffes de Bénarès, on en donne aux autres d'un tissu grossier. Les deux frères répondirent par cette observation : Comment cela a-t-il pu se faire? On avait certainement exposé dans la boutique des étoffes de Bénarès et des étoffes d'un tissu grossier ^

« Une autre fois on exposa du sucre dans la boutique. Le fils de Bhavila

' La version tibétaine ajoute : « Ce ne peut être une inadvertance. »

21x2 INTRODUCTION A L'HISTOIRE

y vint et en prît plein un vase. Les deux autres mères l'ayant vu, y envoyèrent leurs enfants. Le hasard, voulut qu'ils vinssent au moment où de la mélasse était exposée dans la boutique; aussi est-ce de la mélasse qu'ils prirent- Leurs mères s'en aperçurent, et elles importunèrent tant leurs maris, qu'ils commencèrent à songer à faire le partage de l'établissement. Les deux frères avaient entre eux des entretiens à ce sujet : On nous fait tort en tout, se disaient-ils ; il faut faire le partage. L'un disait : Avertissons notre frère aîné; l'autre répondait : Examinons cependant comment nous ferons le partage. Ils divisèrent donc ainsi l'établissement à leur gré : à l'un ce que renferme la maison et ce que produisent les terres; à l'autre ce que contient la boutique, et les biens situés hors du pays; au troisième Pûrna. Si notre aîné prend la maison et les terres, nous pourrons subsister avec la boutique et avec les biens situés hors du pays. S'il prend au contraire la boutique et les biens situés hors du pays, nous pourrons encore subsister avec la maison et les terres, et garder Pûrna [pour le faire travailler^].

«Après s'être livrés à de pareils entretiens, ils se rendirent auprès de Bhavila. Frère, lui dirent-ils, on nous fait tort, exécutons le partage de la maison. Bhavila leur dit : Il ne faut agir qu'après avoir mûrement réfléchi; les femmes causent la division des familles. Les deux frères répondirent : Nous y avons réfléchi suflisamment; faisons le partage. Bhavila reprit: S'il est ainsi, appelons les gens de notre caste [comme arbitres^]. Nous avons déjà fait nous-mêmes le partage , lui dirent ses deux frères ; nous avons assigné à l'un ce que renferme la maison et ce que produisent les terres; à l'autre la boutique et les biens situés hors du pays; au troisième Pûrna. Ne faitesvous pas de part à Pûrna? dit Bhavila. C'est le fils d'une esclave, reprirent les deux frères, qui pourrait lui donner une part.^^ Au contraire même, nous

^ Je traduis ainsi conjecturaleœent la phrase du texte qui me paraît obscure : Pûrnakasya tcha maryâdâ handhanaih kartum , « et Pûrnam « intra limites cohibere. » Le tibétain traduit : « et faire souffrir Pûrna. »

* C'est par conjecture que je traduis ainsi âhvayahtâm kulâni ; le tibétain se sert de l'expression gzo-ho mi-lta j qui signifie peut-être ti la réunion des artisans. » Les artisans ici doivent être la caste des marchands à la-

quelle appartenaient les fils de Bhava. Le sens le plus général de kala est celui de famille, troupe ; mais ce sens ne peut se déterminer que par le contexte. Ainsi dans le Mritch tclihakatî, on voit un Religieux buddhiste nommé à la dignité de chef des monastères d'Udjain ; et cette dignité se nomme celle de Kulapatij c'est-à-dire, « le chef des troupes de Religieux. » [Mrîtch tchhakaiîj p. 3^2, éd. Cale. Wilson, Hindu Théâtre, t. I, p. 179, note i.)

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avons fait de lui un objet de partage ; si cela te convient, tu peux le prendre. Bhavila fit alors cette réflexion : Mon père m'a dit : Abandonne, s'il le faut, tout ton bien, et prends Pûrna ; puis ayant résolu de garder ce dernier , il dit à ses frères : Qu'il soit ainsi, je prends pour moi Pûrna. Celui qui eut la maison et les terres, se rendit en toute bâte à la maison et dit : Femme de mon frère aîné, sors d'ici. Elle sortit, et le frère ajouta : Tu n'entreras plus . ici. — Et pourquoi.»^ — C'est que nous avons fait le partage. Celui qui eut la boutique et les biens situés b ors du pays, se rendit en toute hâte à la boutique et dit : Pûrna, descends. Pûrna descendit, et le frère ajouta : Tu ne remonteras plus ici. — Pourquoi ? — C'est que nous avons fait le partage de notre bien.

« Cependant la femme de Bhavila se retira, ainsi que Pûrna, dans la maison d'un parent. Ses enfants qui avaient faim, se mirent à pleurer. La mère dit alors à Pûrna : Donne à ces enfants leur premier repas. Donne-moi un Kârchâpana, reprit Pûrna. Comment, dit la mère, toi qui as su gagner tant de Laks de Suvarnas, tu n'as pas même un premier repas à donner à ces enfants! Est-ce que je savais, reprit Pûrna, que votre maison allait se trouver ainsi divisée .^^ Si je l'avais su, je n'aurais pas manqué d'emporter plusieurs Lats de Suvarnas. C'est l'usage-que les femmes attachent à l'extrémité de leur vêtement des Kârchâpanas d'airain ^. La mère remit à Pûrna un Mâchaka d'airain et lui dit : Va chercher de quoi faire le premier repas. Pûrna prenant la pièce de monnaie, se rendit au marché. Il s'y trouvait un homme qui portant une charge de bois jetée par la mer sur le bord du rivage, avait été saisi par le froid et s'en allait tout tremblant. Pûrna le vit et lui demanda : Eh! l'ami, pourquoi trembles-tu? L'bomme reprit : Je n'en sais rien; seulement à peine ai-je eu chargé ce fardeau sur mes épaules, que je me suis senti dans cet état. Pûrna, qui était expert à reconnaître les bois, se mit à examiner celui que portait l'homme, et reconnut que c'était du bois de santal de l'espèce nommée Gôçîrcha^. II dit alors au porteur : Ami,

Ml y a ici entre le texte sanscrit et la version que la mère remette une de ces pièces à Pûr-

tibétaine une divergence qu'il faut noter ; au na ; je n'ai cependant rien voulu changer à

lieu de «des Kârchâpanas d'airain,» le tibé- l'énoncé du texte sanscrit, parce qu'il indique

tain dit : « de faux Mâchakas. » Cette version a le métal grossier dorit était formée la pièce,

l'avantage d'être plus conséquente ; car si ce ^ Littéralement « tête de vache. » Voyez sur

sont des Mâchakas que les femmes attachent cette dénomination une note à la fin de ce

à l'extrémité de leur vêtement , il est naturel volume , Appendice n° V.

pour quel prix donnerais-tu ce morceau de bois ? Pour cinq cents Kârchâpanas, reprit-il^. Pûrna lui prit sa charge pour ce prix; et l'ayant emportée, il s'en alla au marché et en coupa avec une scie quatre morceaux. Il les vendit ensuite mille Rârchâpanas^ à un acheteur qui en voulait faire de la poudre odorante. Sur ces mille Kârchâpanas , il en remit cinq cents au porteur, et il lui dit : La femme de Bhavila réside dans une telle maison, va lui porter ce morceau de bois et dis-lui : Voilà ce que Pûrna t'envoie. L'homme se rendit auprès de la femme de Bhavila, et lui dit ce qui s'était passé. Se frappant alors la poitrine, elle s'écria : Après avoir perdu safortune, aurait-il aussi perdu la raison.»* Je lui ai dit d'apporter quelque chose de cuit, et il m'envoie de quoi faire du feu; mais de quoi cuire, c'est ce qu'il ne donne pas. Cependant avec ce qui lui restait de Kârchâpanas, Pûrna fit l'acquisition de deux esclaves de l'un et de l'autre sexe, d'un bœuf et d'une vache, de vêtements et d'autres moyens de subsistance ; puis prenant du riz cuit, il se rendit à la maison, et le servit à son frère et à sa femme. La famille en fut comblée de joie.

« A quelque temps de là, le roi de Sûrpâraka tomba malade d'une fièvre chaude. Les médecins lui prescrivirent pour médicament du santal de l'espèce dite Gôçîrcha. Les ministres du roi se mirent donc à ramasser du santal de cette espèce. Ils apprirent de proche en proche ce qui s'était passé au marché. S' étant rendus chez Pûrna, ils lui dirent : Tu as du bois de santal de l'espèce qu'on nomme Gôçîrcha. Oui , répondit-il. — A quel prix le donnerais-tu ? — Pour mille Kârchâpanas. Les ministres le prirent pour cette somme. On le donna au roi sous forme d'onguent , et il recouvra la santé ^. Le roi fit alors cette réflexion : Qu'est-ce qu'un roi que celui dans

* C'est-à-dire pour environ 28 francs A5 centimes.

° Environ 56 francs go centimes.

^ L'opinion exprimée ici touchant les propriétés réfrigérantes du santal était fort généralement répandue dans les premiers temps du Buddhisme , et les légendes en offrent de fréquents témoignages. Quand le roi Adjâtaçatru tomba sans connaissance au récit de la mort de Çâkyamuni , c'est avec du santal qu'on lui fit reprendre ses sens. (Csoma, Asiat. Res. t. XX, p. 3 10.) Une légende tibétaine traduite

du mongol par M. Schmidt , et relative à la découverte d'une statue d'Avalôkitêçvara , exprime la même croyance de cette manière :

« Les endroits où se trouvent des arbres de (c santal se font remarquer par leur fraîcheur ; « les éléphants les recherchent et viennent s'y (I réfugier contre la chaleur dévorante du so- (ileil. » (Schmidt, Geschiclite der Ost- Mongol. p. 332.) Les anciens auteurs qui se sont occupés de la botanique de l'Inde, font aussi mention de cette croyance, qui subsiste encore aujourd'hui. (Rumphius ^ flerjar. Amhoinense ^

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la maison duquel il n'y a pas de santal de l'espèce GôçîrchaP Puis il demanda : D'où vient celui-ci ? — De chez Pûrna, — Qu'on appelle ce Pûrna. Un messager fut dépêché au marchand et lui dit : Pûrna, le roi te demande. Pûrna se mit alors à réfléchir : Pourquoi, se dit-il, le roi m'appelle-t-il .►^ C'est sans doute parce qu'il doit sa guérison au santal Gôçîrcha qu'il me fait appeler ; il, faut que j'aille le trouver, en emportant tout mon santal avec moi. Enveloppant donc trois morceaux de santal dans son vêtement, et en prenant un à la main, il se rendit en présence du roi. Celui-ci lui demand3. : Pûrna, as~tu encore du santal? — Oui, seigneur, en voici. — Quel prix en veux-tu i^ — Un Lak de Suvarnas. — En as-tu encore d'autre ^ — Oui, seigneur, reprit Pûrna, et il lui montra les trois autres morceaux. Le roi ordonna à ses ministres de compter à Pûrna quatre Laks de Suvarnas. Pûrna reprit : Ne m'en faites donner que trois , seigneur ; un des quatre morceaux est offert en présent au roi. On ne lui donna donc que trois Laks; mais le roi lui dit : Pûrna, je suis content; dis-moi, quelle faveur puis-je t'accorder? Si le roi est content de moi, reprit Pûrna, qu'il me promette que je vivrai à l'abri de toute insulte dans son domaine. Aussitôt le roi enjoignit ce qui suit à ses ministres : Vous donnerez, à partir d'aujourd'hui, vos ordres à tous les jeunes gens, excepté à Pûrna.

« Cependant cinq cents marchands abordèrent à Sûrpâraka revenant d'un voyage sur le grand Océan et ramenant leur vaisseau sain et sauf. Le corps des négociants [de la ville] convint de ce règlement : Il faut rester toujours unis, et aucun de nous ne doit se séparer des autres pour aller trouver seul les marchands [nouvellement arrivés]. Si quelqu'un y va, il payera [comme amende ] soixante Kârchâpanas , et le corps des négociants réunis saisira la marchandise. Quelques-uns dirent : Avertissons Pûrna [de cet arrangement]. D'autres dirent : A- quoi bon avertir ce misérable ?

« En ce moment Pûrna était sorti de sa maison. Il apprit que cinq cents marchands étaient arrivés à Sûrpâraka de retour d'un voyage sur le grand Océan , ramenant leur vaisseau sain et sauf. Sans rentrer dans la ville , il se rendit auprès d'eux et leur dit : Seigneurs , quel est cet objet? Les marchands lui répondirent : C'est telle et telle chose. — Quel en est le prix ?

t. II, p. ^5, éd. Burman. Garcias ab Horto, brahmaniques un sujet de comparaisons fré- -4 romaf. 1. 1, c.xvii.) On sait enfin que la qualité quemment employé; il me suffit de rappeler rafraîchissante du santal est pour les poètes ici quelques vers connus du Gîta gôvinda.

Les marchands iili répondirent: Chef des marchands, c'est à toi, qui es allé loin et en pàyis étranger, (ju'il faut en demander le prix. — Cela peut être, cependant dites toujours votre prix. Les marchands fixèrent le prix à dix-huit Laïcs de Suvarnas. Pûrna reprit : Seigneurs , prenez pour arrhes ces trois Laks, et donnez-moi ces marchandises; je vous payerai le reste [quand je serai rentré en ville]. C'est convenu, dirent les étrangers. Il donna donc les trois Laks qu'il avait apportés; et après avoir laissé [sur les marchandises] l'empreinte de son cachet, il s'en alla.

a Le corps des négociants de la ville envoya ensuite des domestiques , chargés de reconnaître les marchandises [des étrangers]. Ces hommes s' étant rendus auprès d'eux, leur dirent : Quel est cet objet ? — C'est telle et telle chose. — Nous aussi nous avons des greniers et des magasins pleins [ de marchandises ]. — Qu'ils soient pleins ou vides, ceci est vendu. — A

qui ? A Pûrna, — Vous perdrez gros avec Pûrna ; nous enchérissons

sur lui. Les marchands reprirent : Vous ne donneriez pas même pour prix entier ce qu'il a donné pour arrhes. — Qu'a-t-il donc donné. ^* — Trois Laks de Suvarnas. Les deux frères, [en entendant ces paroles,] se sentirent pleins d'envie. Ils se rendirent auprès du corps des négociants et leur apprirent ce qui s'était passé. Les marchandises sont vendues. — A qui ? — A Pûrna. — Ils perdront gros avec Pûrna; nous enchérissons sur lui. — Vous ne donneriez pas même pour prix entier ce qu'il a donné pour arrhes. — Qu'a-t-il donc donné? — Trois Laks de Suvarnas. Tous, à ce récit, se sentirent pleins d'envie. Ilis firent appeler Pûrna et lui dirent : Le corps des négociants est convenu de ce règlement : Personne ne doit aller acheter seul des marchandises , autrement le corps des négociantis s'emparera de l'ohjet acheté. Pourquoi donc es-tu allé acheter seul? Seigneurs, répondit Pûrna, quand vous avez arrêté ce règlement entre vous, m'en avez-vous prévenu moi ou mon frère? Vous avez pris cet arrêté entre vous seuls, observez-le donc seuls aussi. Mais les négociants, pleins d'envie, le tinrent exposé à l'ardeur du soleil , pour le forcer à payer soixante Kârchâpanas. Les gens du roi virent ce qui se passait et vinrent le lui redire. Qu'on fasse venir ces négociants, dit le roi. Quand ils furent arrivés, le roi leur dit : Pour quelle raison tenez-vous Pûrna exposé à l'ardeur du soleil ? Seigneur, répondirent-ils, le corps des naarchands est convenu du règlement suivant : Personne ne doit aller acheter seul des marchandises; celui-ci y

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est cependant allé seul. Pûrna dit alors : O roi, daignez leur demander si quand ils ont arrêté leur règlement, ils en ont prévenu moi ou mon frère. Non, ils n'ont pas été prévenus, reprirent les négociants. Le roi dit alors : Piirna parle bien ; aussi les marchands , pleins de honte , le relâchèrent-ils. <f A quelque temps de là, il advint que le roi eut besoin d'un certain objet. H fit appeler le corps des négociants et leur dit : Marchands, j'ai besoin de tel objet, procurez-le-moi. C'est Pûrna qui le possède, dirent les négociants. Je n'ai rien à commander à Pûrna, reprit le roi ; c'est à vous à lui acheter cet objet, puis après vous me le fournirez. Ils envoyèrent en conséquence un messager à Pûrna pour lui dire : Pûrna, le corps des négociants désire te parler. Pûrna répondit : Je n'irai pas. Les négociants s' étant réunis tous en corps, se rendirent à la maison de Pûrna, et se tenant à sa porte, ils lui envoyèrent un messager pour lui dire : Sors, Pûrna; le corps des négociants est à ta porte. Alors Pûrna, qui se sentait orgueilleux, sortit fier de ne faire que ce qu'il voulait. Le corps des négociants lui dit alors : Chef des marchands, donne-nous ta marchandise au prix que tu l'as achetée. Je serais un habile marchand, reprit Pûrna, si je donnais ma marchandise pour le prix qu'elle m'a coûté ! Donne-nous-la pour le doLible, dirent les marchands ; le corps des négociants est respecté. Pûrna réfléchit : Le corps des négociants est honorable , je la leur donnerai à ce prix. Pûrna leur abandonna donc sa marchandise pour le double de ce qu'il l'avait achetée. Puis portant aux étrangers quinze Laks, il serra le reste dans sa maison. Il fit ensuite cette réflexion : Est-il possible de remplir un vase avec une goutte de rosée? Il faut que je m'embarque sur le grand Océan. Il fît donc proclamer à son de cloche dans la ville de Sûrpâraka ce qui suit : Ecoutez , marchands de Sûrpâraka : Pûrna le chef des marchands va s'embarquer sur le grand Océan. Que celui d'entre vous qui veut s'embarquer avec Pûrna, sous la garantie d'une exemption complète de taxe , d'impôt d'entrée , et de prix de passage pour sa marchandise , prépare ce qu'il destine à ce voyage sur le grand Océan. A cette nouvelle cinq cents négociants rassemblèrent les marchandises qu'ils destinaient à ce voyage. Alors Pûrna le chef des marchands, après avoir appelé sur son entreprise les bénédictions et la faveur du ciel, s'embarqua sur le grand Océan, avec cette suite de cinq cents négociants. Il revint ensuite, ramenant son vaisseau sain et sauf, et recommença ses voyages jusqu'à six fois. Aussi ce

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