N° II. — DE L'EXPRESSION SAHALÔKADHÂTU
(second mémoire, section II, PAGE q3.)
L'expression dont se sert ici le texte est Sdhalôkadhâta : c^est un terme familier aux Buddbistes de toutes les écoles pour désigner l'univers habité par les hommes. Le dernier mot dhâta, qui veut dire élément, n'y est guère qu'explétif, et il n'ajoute rien à la signification du mot lôka. C'est ce que prouve le passage suivant d'un commentaire sur le Djina alamkâra, poème pâli en l'honneur du Djina (ou du Buddhaj : tisâpi loTtadhâtusu djetthasetthattam patto, «ayant obtenu l'excellence et la su- « périorité dans les trois mondes mêmes ^. » Il faut donc admettre que Sahalôkadhâtu ne dit pas plus que Sdhalôika.
Il a déjà été proposé plusieurs explications de ce terme difficile. Quand il parut pour la première fois dans l'Histoire du Kachemire, M. Wilson le traduisant au commencement du deuxième vers de la stance 172, asmin sahalôhadhâtâu , en donna cette explication qui est au moins obscure ; « dans cette essence du monde ^. » Plus tard, parlant de l'univers fabuleux de Çukhavatî, cette terre fortunée que les Buddhistes du Nord imaginent être située à l'occident^, il distingua lôkadhâta,
' Djina alamkâra, f. 5 & de mon manuscrit. ^ Notice qf three tracts receivedfrom Népal,
* Asiat. Researches, t. XV, p. 111. dans Asiat. Res. t. XVI, p. àyi-
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comme le titre spécial d'une division de l'univers ; et rencontrant danis les petits traités envoyés à Calcutta par M. Hodgson l'expression Sahalôkadhâta , il la rendit ainsi : «dans ie Lôkàdhâtu nommé Saha.y^ A cette traduction M. Wilson ajouta que la division nommée Saha désignait apparemment une partie de l'Himalaya et embrassait ie Kachemire; et tout en continuant de déclarer admissible le sens de l'essence du monde qu'il avait donné précédemment, il y renonça cependant, parce que ce sens n'était pas technique en cet endroit^." Enfin, rendant compte dans le Journal Asiatique du Bengale , des premiers travaux de Csoma de Côrôs sur ie Kah-gyur, il définit d'une manière plus générale ie Sahaiôkadhâtu , «la région « ou le monde de Çâkya , c'est-à-dire le monde des mortels qui est gouverné par ce Brahmâ ^. »
Mon savant ami, M. Troyer, en publiant le texte et la traduction de l'Histoire du Kachemire par Kalhana , avait sous les yeux l'édition de Calcutta et ie manuscrit de la Compagnie des Indes n° 3 1 o , qui ont également Sàhalôleadhâta ^ ; mais il céda sans doute à l'autorité de M. A. Rémusat, quiiisait Savalôkadhâtu^, et de M. Schmidt, qui avait aussi trouvé dans les auteurs mongols sava^. Il admit donc dans son texte çavalôkadhâtâû^; et partant du sens de gava (cadavre) , il traduisit ainsi toute l'ex pression : « dans le fond de ce monde périssable. » Cependantla leçon Sahalokadhâtâa était conservée par M. Turnour dans ses Recherclaes sur la chronologie buddbique, et il la traduisait par « dans la totalité du monde '. » Lassen , en critiquant avec beaucoup dé justesse le Mémoire précité de Turnour, constata combien était obscure l'expression de Sahaiôkadhâtu; et tout en demandant si elle ne pouvait pas se rapporter aux trois rois Turuchkas dont elle indiquait la présence simultanée dans ie Kachemire, il convint que cette supposition ne ferait pas disparaître toutes les difficultés du passage où elle se trouve ^.
Dans cet état de choses, il importe de remonter aux textes eux-mêmes et de consulter les peuples étrangers à l'Inde qui ont été forcés de traduire cette expression toute buddhique. Premièrement les textes nous donnent le mot saha sous deux formes : d'abord tel que je viens de le transcrire et en composition avec le mot lôkadhâta, de cette manière , Saha lôkàdhâtu; ensuite terminé par une voyelle longue et séparé du lôkàdhâtu suivant , avec lequel il se décline : Saha lokadhâtah, , sdhâyâm lôkadhâtâa, etc. Sous cette dernière forme c'est un véritable adjectif dont
' Asiat. Res. t. XVI, p. U'J^ et 475. ^ Geschichte der Ost-Mongol p. Soi.
* Joarn. qfthe Asiat. Society of Bengal , t. I, ° Hist. du Kachemire, texte, t. T, st. 172. p. 384- ' Joum. of tke Asiat. Soc. of Bengal, t. V,
^ Hist. du Kachemire, t. I, p. 371. p. 53o.
* Essai sar la Cosmogon. buddh. danS Jour- * Zeitschrift f. d. Kunde des Morgenlandes , nal des Savants, année iS3i, p. 6yo. t. I,p. aSg.
le substantif est lôkadhâtn. De ia réunion de ces deux mots résuite une expression semblable à toutes celles par lesquelles on désigne les univers fabuleux dont les Buddhistes peuplent l'espace, par exemple Sukhavatî lôkadhâtiih. Je trouve un exemple caractéristique de celle qui nous occupe dans cette phrase du Saddharma Langkâvatâra : Evam éva mahâmatê aham apisaJiâyâm lôkadhÂtân tribMrnâmâsafhkhyêya çatasahasrâir bâlânâm çravanâvabhâsam âgatcMiâmi. « C'est ainsi , ô Mahâmati , que « moi-même , dans l'univers Saha , je suis connu des ignorants sous trois centaines . « de mille d'Asamkhyêyas de noms ^. »
Mais que peut signifier saha, qui se présente ici avec le rôle d'un adjectif? ce mot doit certainement appartenir au radical saJi, dans l'une de ses acceptions qui ne sont que des nuances les unes des autres, u soutenir, supporter, tolérer, résister; » et c'est sans contredit l'adjectif sa?ia, souffrant, patient.» Cette explication nous mène directement à la traduction des Buddhistes chinois, chez lesquels Sahalôkadhâtu désigne «le séjour ouïe monde de la patience, parce que, dit Des Hautesrayes, tous « les êtres qui y vivent sont soumis aux épi'euves de la transmigration , et à toutes les « vicissitudes qui en sont la conséquence ^. On voit que M. A. Rémusat connaissait la véritable signification de ce terme , quoiqu'il en eût adopté une orthographe fautive ; mais il faut en même temps abandonner Jes explications que celte mauvïdse orthographe a suggérées à M. Schmidt ^.
Il importe de rapprocher de cette expression le titre que l'on donne à Brahmâ dans les livres buddhiques du Nord comme dans ceux du Sud. On fy trouve nommé Sahâmpati, et en pâli Sahampatî^. Ce titre est même composé avec celui de Brahmâ dans le passage suivant du Thûpavamsa , l'histoire des Stupas : Sahâmpati Mahâhràhmunâ âyâtchita dhammadesano, « celui que le grand Brahmâ Sahâmpati a prié u d'enseigner la Loi^, » Je vois ici la réunion des deux mots pati ( maître, seigneur), et saham ( pâli pour sàhâm ) , génitif pluriel d'un nom dérivé directement du radical sah, et je le traduis par (de seigneur de ceux qui endurent, des êtres patients.» Brahmâ est en effet le souverain du Salialôkadhâtu , c'est-à-dire du monde de la patience. C'est vraisemblablement là ce qu'entendent les Tibétains par fexpression mi-mdjed-kyi hdag-po, qui représente à leurs yeux Sahâmpati. La première partie, mi-mdjed, est traduite dans nos dictionnaires tibétains par « qui n'est pas sujet, qui «n'est pas soumis» (Gsoma), et par «non soumis, indépendant» (Schmidt). Cette
^ Saddharma Langkâvatâra, f. 67 b. ' Geschichte der Ost-Mongol. p. 3oi, note 8.
* Des Hauterayes, Recherches sur la religion Mém. de l'Acad. des sciences de S. Pétershoarg ,
de Fo, dans Journ. Asiat. t. VIII, p. 43; et t. II, p. aS.
A. Rémusat, Essai sar la Cosniogon. huddh. dans * Clough, Singhal. Diction, toni, II, p. ya2 ,
Journ. des Savants, année i83i, p. 670. Foe col. 1. houe ki, p. 1 16. ^ Thûpavamsa, f. 9 a de mon manuscrit.
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expression vague manque de la précision nécessaire, et les mots « qui n'est pas sou- « mis » doivent être entendus dans le sens de « qui souffre , qui endure sans céde r. jr Je dois en terminant citer ici, ne fût-ce que pour ne pas l'omettre, l'explication du terme de Sahâmpati qti'a donnée M. G. de Humboldt, sans la démontrer, et comme si elle était suffisamment prouvée par elle-même. Ge savant croit que Sahâmpati est identique avec Djagat pati, « le souverain de l'univers '^. » Il est vrai qu'il avait emprunté le terme original aux naauvaises transcriptions d'Upham, qui l'écrit Sagampati, et dont le travail n'était pas aussi déconsidéré qu'il l'est devenu depuis la publication du Mahâvamsa.
N° m. — DES MOTS PURANA ET KARCHAPANA.
(second mémoire, section II, PAGE i46.)
Il n'est pas facile d'arriver à une évaluation rigoureuse de la somme énoncée dans notre texte , parce que les valeurs des bases d'après lesquelles il nous est possible de la calculer, ne sont pas connues avec toute la précision désirable. D'une part, en effet, ces valeurs ont varié à des époques qui ne sont pas déterminées historiquement; d'autre part, les auteurs indiens eux-mêmes donnent de ces bases des évaluations très- différentes les unes des autres , et dont on ne peut expliquer la divergence qu'en admettant qu'elles tiennent à ce qu'on a employé diversement le même signe. dans des provinces diverses*
Il est cependant possible d'obtenir un résultat approximatif à l'aidé des éléments de comparaison que nous fournit le Mémoire de Golebrooke sur les poids et mesures de l'Inde. Il importe en premier lieu de remarquer que le Purâna dont il est parlé dans le texte, est une monnaie de poids, c'est-à-dire une monnaie appartenante à un système purement indien , et antérieur conséquemment à l'influence qu'a exercée dans l'Inde le système monétaire des Grecs de la Bactriane. Or dans le système auquel appartient le Purâna, qui est un poids d'argent, l'unité est le Raktikâ, c'est-à-dire le poids d'une graine rouge de Gundja ou de i'ahrus precatorias. W. Jones pesa un très-grand nombre de ces graines, et constata que leur poids moyen égalait i ^ grain troy anglais. Mais Golebrooke affirme que le Raktikâ (vulgairement Retti) , a dans la pratique une valeur de convention qui passe pour le double du poids de la graine del'a&ras , et qui cependant n'atteint pas tout à fait 2 -j- grains; c'est approchant [nearly), dit Golebrooke, 2 ^ grains troy anglais 2. En admettant donc
* Ueher die Katoi-Sprache, t. 1, p. 297. — ^ On Indian Weights and Measnres, d&Tis Asiat. ResearcheSj t. V, p. 92 , éd. inS".
que le Raktikâ égale 2 ^ grains troy, ie Mâchaka d'argent , qui est égal à deux Raktikâs, vaudra k ^grains troy; et comme il faut 16 de ces Mâchakas pour faire un Purâna, ce dernier poids sera exactement égal à 70 grains troy; d'où nous aurons 35,000 grains troy pour 5oo de ces Purânas. Enfin, comme le grain troy anglais vaut, d'après les tables de réduction de l'Annuaire du Bureau des longitudes, 0,06 5 milligrammes français ,. les" 5oo Purânas vaudront 2,275 milligrammes, soit 455 francs.
On comprend qu'on arriverait à un résultat beaucoup plus élevé , s'il s'agissait d'un poids d'or; mais l'emploi du mot Parâna nous interdit absolument cette supposition, puisque le Purâna est positivement donné pom* un poids d'argent. Cette considération me dispense de chercher ce que vaudraient les 5oo Purânas dans les diverses suppositions s\iivantes , savoir : que ie Mâcha égale tantôt 5 Raktikâs ou 10 yI grains troy anglais, et en nombre rond 1 1 grains troy, c'est-à-dire jiS milligrammes ; tantôt quatre Raitikâs ou 8 -f grains troy, c'est-à-dire 56g milligrammes; tantôt 16 Raktikâs ou 35 grains troy, c'est-à-dire 2 grammes 275 milligrammes. Colebrooke n'a pas dit nettement s'il fallait entendre par ces Mâchas des poids d'or ou d'argent; mais puisqu'il a positivement spécifié le Mâchaka (diminutif de Mâcha) comme une monnaie d'argent, il y a une très-grande vraisemblance à croire que les Mâchas proprement dits sont des poids d'or. Cette conséquence peut se déduire également de la comparaison des deux articles du Dictionnaire de Wilson, celui de Mâcha et celui de Mâchaka.
Quoiqu'il en soit, les termes de Mâcha et de Mâchaka appartiennent, comme celui de Raktikâ, à ce système de poids fournis par la nature et très-probablement fort ancien qui caractérise les époques de civilisation encore peu avancée ; car le Mâcha est un haricot de l'espèce dite phaseolas radiatns.
Le texte de notre légende parle encore d'une autre monnaie , le Kârchâpana , qui est, suivant Colebrooke ^, égal à 80 Raktikâs de cuivre-, c'est-à-dire à 175 grains troy anglais, ou suivant Wilson (au mot Kârchâpana), à 176 grains. Quoique le Kârchâpana puisse être aussi bien un poids d'or et d'argent que de cuivre, l'ensemble du texte me semble prouver qu'il y faut voir un Kârchâpana de cuivre, car la coiu'tisane veut certainement dire qu'elle ne demande pas même à Upagupta la plus petite somme. Or comme le Kârchâpana, au taux de. 1 75 grains troy anglais, égalerait 1 1 grammes 375 milligrammes de cuivre (c'est-à-dire une pièce de 5 centimes de France, avec une fraction de 1,375 milligrammes, qui ne va pas jusqu'à 1 centime),, dire : «Je ne veux pas même un Kârchâpana, » c'est dire à peu près l'équivalent de ceci : « Je ne te demande pas même un sou. »
'■ Asiat. Researches, t. V, p. gS.
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